‹ Les Evangiles et la critique au XIXe siècle (volume 2)Chapitre 7 sur 37 · LX8 ÉVAlffilUSS · texte numérisé non relu

LX8 ÉVAlffilUSS

nature ont elles-mêmes varié, je désire , Messieurs^ être bien compris. Je parle des lois réalisées dans les êtres , et non des lois abstraites telles qu'elles sont en Dieu. En effet, qu'appelle-t-on loi en histoire naturelle? La loi n'est pour le naturaliste que la constance d'un phénomène. £h bien! partant de cette définition^ je dis que les lois climatériques qui régissent aujourd'hui

l'Europe ont changé , que les lois de la croissimce

des plantes se sont modifiées, que les lois de la croissance des animaux ont varié. Pour ne parler que de ce dernier ordre de variations , j'ajouterai à ce que je vous ai dit déjà que le tapir, qui aujourd'hui dans l'Amérique et dans l'Inde n'est pas plus haut que le porc, avec lequel il a d'ailleurs plus d'un rapport, était, àFépoque tertiaire, dans la période éocène^ représenté par le grand paléothérium , lequel atteignait la taille du cheval. On dit le monde invariable ! Quel astronome a jamais émis une telle proposition ? Non-seulement le globe varie dans son aspect et ses conditions^ dans la direction des courants d'eau, d'air et d'autres fluides, comme le prouvent les sables de tous les étages géologiques et la déclinaison changeante de l'aiguille aimantée, mais notre système planétaire n'est pas invariable. Laplace a supposé que la matière cosmique qui primitivement composait le soleil, a formé^en se scindant notre système planétaire. Qui sait si quelque jour une cause différente ou même analogue à celle qui a présidé à la formation de ce système ne viendra point déterminer sa destruction? Dans ce cas les lois astronomiques particu-

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lières qui régissent notre système planétaire seraient dé truites avec les corps célestes auxquels elles s'appliquent.

Mais ici, Messieurs , j'entends les adyersaires se récrier et dire : Nous admettons que les lois particulières qui régissent notre globe et même les globes peuvent varier; mais les propriétés générales des corps sont invariables. Alors, Messieurs, Tobjection recule ^ elle abandonne une large place au miracle qu'elle voulait absolument bannir. 11 n'y a donc plus d'impossibles que les miracles qui contrediraient les propriétés générales des corps, telles que la pesanteur, l'attraction moléculaire, la chaleur, l'électricité, la lumière. Tous les miracles qui peuvent se produire dans les limites de ces propriétés ne sont donc plus combattus par l'objection. L'aveu est considérable. Nous voulions le provoquer. En respectant ces lois, une énergie toute-puissante pourrait transformer Tunivers tout entier.

Mais, Messieurs, toutes les propriétés générales des corps que je viens d'énumérer sont-elles essentielles à la matière ? On aurait tort de le prétendre. J'ouvre un cours élémentaire de physique qui vous est bien connu, celui de M. Deguin, et j'y lis ce qui suit : a détendue et l'impénétrabilité sont les deux seules propriétés essentielles que possèdent les parties matérielles des corps : ce sont les seules dont on ne peut pas les laisser dépourvues, d Uobjection doit donc reculer encore. Enfin Leibnitz niait que ces deux propriétés générales elles-mêmes fussent essentielles à la matière. L'essence de la matière, a-tjl dit souvent, consiste dans la composition. Les substances spiri-

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plement absurde. L'univers entier considéré dans ses phé^ nomènes et dans ses lois, dans les substances qui le composent et dans leurs conditions d*existence, est contingent et subordonné. Dans les limites de sa sagesse infinie^ Dieu eh fait ce qu'il Veut,

Ce fait de la subordination de la matière à Dieu et de rintervention extraordinaire et accidentelle du Créateur détruit-il les sciences physiques? Evidemment non. Je parle des sciences physiques^ car il ne s'agit que d'elles ici. Les sciences mathématiques^ philosophiques^ morales, ont une base étemelle ; cette base consiste dans les idées même des choses et dans leurs rapports. Les idées sont in* destructibles, immuables. Mais Dieu a donné à la matière la durée et non l'éternité, aux lois qui régissent les corps la fixité temporelle j non la fixité absolue ; et cette fixité temporelle suffit pour qu'on détermine les lois et les conditions des faunes et des flores diverses qui constituent les sciences naturelles. Je le répète, parce qu'on veut méconnaître ce fait. Dieu n'intervient, en dehors et au-dessus des énergies créées, qu'extraordinairement et exceptionnellement, dans des cas très-rares relativement à la série indéfinie des phénomènes ordinaires. Par conséquent le miracle ne modifie pas d'une manière appréciable le cours des choses et les conditions des sciences physiques. Ainsi pensaient les Descartes, les Newton, les Cuvièr, lorsqu'ils élevaient à la science de la nature ces magnifiques monuments qui ont illustré leur nom.

Pardonnez-moi, Messieurs, d'avoir tant insisté en répon-

dant à robjeclion tirée de ï invariabilité de la nature : il fallait la détruire dans toutes ses instances.

Voyons maintenant si le miracle rend impossible la science de Thistoire , ainsi que le même auteur l'affirme :

(( S'il y a, dit-il, une histoire en dehors des lois qui régissent le reste de Thumanité..., il n'y a plus de science historique... Les sciences historiques supposent qu^auciin agent surnaturel ne vient troubler l'humanité, et que cette marche est la résultante immédiate de la liberté qui est dans l'homme et de la fatalité qui est dans la nature; qu'il n'y a pas d'être libre supérieur à l'homme auquel on puisse attribuer une part appréciable dans la conduite morale , non plus que dans la conduite matérielle de Funivers. De là cette règle inflexible, base de toute critique, qu'un événement donné pour miraculeux est nécessairement légendaire. »

Examinons le principe de Tobjection, c'est-à-dire, s'il est vrai qu'il n'y ait que deux acteurs dans le grand draqie de l'histoire. A côté de la fatalité de la nature et de la liberté de l'homme n'y a-t-il pas de place pour un troisième agent qui est la Providence de Dieu ? L'athée seul peut résoudre cette question par la négative, et avec lui ceux des déistes qui déclarent Dieu spectateur indifTérent de la vie des hommes. Car s'il existe un Dieu, et si, ce Dieu est Providence, il doit s'intéresser à la conduite morale de l'humanité. Ayant créé l'activité libre de l'homme pour qu'elle tende vers un but, il doit surveiller cette activité et la guider à sa fin. On comprendrait à la rigueur et dans

une certaine mesure Faction de Dieu restreinte dans la limite des lois générales quand il s'agit de la conservation de la nature^ du maintien, par exemple, de Tharmonie des sphères célestes. Les astres une fois enchaînés par les lois de la gravitation obéissent fatalement : une fois lancés dans les voies lumineuses quMls parcourent, ils ne reculeh)nt pas. L'humanité au contraire est libre ; elle peut se détourner à tout instant de sa route. Le caprice^ la passion peuvent jeter et jettent en effet les hommes dans d'étranges écarts. N'aperçoit-on pas dans ce fait la raison de la convenance d'une intervention particulière de Dieu à regard de Thumanité? Ne conçoit-on pas, dès lors^ des rapports non-seulement possibles, mais même très-convenableS; entre les transgressions capricieuses de l'homme d'une part et la providence particulière de Dieu d'autre part, providence variant ses moyens de secours ^ et poursuivant le pécheur dans les voies sinueuses où les écarts de la liberté l'engagent, pour le ramenerau droit sentier? Quand les moyens ordinaires de la Providence ne suffisent plus à cause de l'aveuglement de l'homme, pourquoi Dieu n'influeraitril pas par des moyens extraordinaires sur la volonté qui résiste , redressant la liberté sans la briser ? — V homme s* agite ^ Messieurs, et Dieu le mène; profonde parole qu'il ne faut point méconnaître; car je crains bien qu'en retranchant Dieu de l'histoire, celle-ci ne devienne une énigme dont le mot demeure introuvable ; je crains que les faits n'apparaissent plus légitiment reliés entre eux et que l'on méconnaisse absolument le but vers lequel

rhumanité s'achemine laborieusement à travers les siècles. Messieurs j lorsqu^un homme sérieux se recueille et qu'il se rappelle la série des événements qui composent sa vie^ événements heureux ou épreuves douloureuses, il est bien difficile qu'à un moment où à un autre il n'y remarque rintervention de Dieu. Je devais, dira Fun, périr dans telle circonstance : j'ai été extraordinairement sauvé. Ce n'est ni mon activité propre, ni celle de mes amis qui m'ont secouru. Dans telle affaire, dira Tautre, je devais réussir : tout y concourait, les bons offices d'autrui et mes propres efforts. J'ai néanmoins échoué; une influence extraordinaire a tout dérangé. D'autres fois un homme reconnaîtra que tout ce qu'il voulait lui a manqué et que tout ce qu'il ne voulait pas lui est arrivé; et cependant, s'il examine, il découvrira à travers les agitations de sa vie et les peines qu'il s'est données dans des directions contraires, une suite, une unité, qu'il n'a ni voulues ni cherchées. Cet homme alors dira: c'était ma destinée I Oui, Messieurs, c'était sa destinée, mais qui l'a faite ? La destinée n'est pas le fatum aveugle des anciens. Cette nécessité aveugle est incompatible avec la vraie notion de Dieu. La destinée, c'est notre vocation, c'est la part que Dieu nous a faite des biens et des maux de cette vie. La destinée, c'est une route tracée, un but imposé : mais par qui ? Par Dieu, par la Providence. Qui dirige ainsi notre liberté sans la détruire? L'intervention particulière de Dieu à côté et au-dessus des lois générales de son gouvernement ici-bas. La vocation, c'est l'unité de la vie. En vain nous voulons y placer la diversité

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et le contraire. Dieu a ramené même nos écarts à une merveilleuse unité ; de l'obstacle il a fait souvent le moyen. Messieurs, interrogez votre passée vous surtout pour qui ce passé est presque la vie entière^ et à côté de la fatalité de la nature et de votre liberté vous découvrirez Faction d^une admirable Providence.

Lorsque l'historien d'un peuple rassemble dans sa pensée et résume les événements qui composent la vie de ce peuple, il y découvre, à certains moments décisifs, des faits qui après avoir jeté le monde dans la stupeur, étonnent et émeuvent à son tour Thomme qui réfléchit au fond de son cabinet : il constate des victoires sans proportion avec les moyens^ des défaites inexplicables. Les résultats de ces événements inattendus sont quelquefois immenses ; et, chose admirable! ces faits qu'on attribuerait volontiers au hasard créent des situations y des influences nécessaires, indispensables à la marche progressive de rhumanité et de la civilisation. Les victoires ont fait avancer une grande nation dans sa voie providentielle; les défaites Ty ont ramenée, alors que Tambition Favailpoussée à s'en écarter. A la lumière de ces faits Thistorien se convainc que les nations, elles aussi, ont leur vocation. Il voit que l'histoire de France, par exemple, a son unité : des princes, des politiques, qui tantôt avaient conscience de leurs œuvres et tantôt ne l'avaient pas, les succès et les revers ont concouru au même but et fait cette unité. L'historien conclut qu6 les peuples ont leurs destinées. Cette destinée, Messieurs, est-ce une aveugle fatalité, ou

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