‹ Les Evangiles et la critique au XIXe siècle (volume 2)Chapitre 8 sur 37 · I£S ÉVANGILES · texte numérisé non relu

I£S ÉVANGILES

bien Faction merveilleuse et toujours présente de la Providence? Je crois fermement qu'à côté de la fatalité de la nature^ et de la liberté des peuples^ Tinterventiou de Dieu trouve sa place et accomplit son œuvre.

Si Fhistorien est philosophe et si ce philosophe est chrétien, il abordera encore des problèmes plus élevés. Bossuet, par exemple^ résumera dans sa vaste pensée la formation ; les mouvements, la succession des grands empires 5 il rapprochera les histoires des nations, il comparera les destinées des grands royaumes. Il constatera que les peuples divers ont entre eux des liens mystérieux ; que les successions et les mouvements des empires sont les éléments d'un plan immense qui se déroule à travers les siècles. Ainsi qui pourrait nier que la Grèce par ses arts, sa langue, sa littérature, sa philosophie; Rome par ses conquêtes et l'unité de son gouvernement; la Judée par la religion n'aient préparé, à divers degrés, sans le vouloir et même sans le comprendre, la voie au progrès du monde réalisé dans le christianisme? L'humanité, elle aussi, a sa destinée 1 Cette destinée, Messieurs, qu'est-ce, je vous le demande^ sinon l'action incessante de Dieu dans le monde? L'homme était aussi impuissant à concevoir a priori cette destinée qu'à la réaliser, puisque le plus grand des monarques et le plus puissant génie n'exercent leur influence que sur un point très-limité de l'espace et du temps. N'en doutons point, Messieurs, à côté de la fatalité de la nature et de la liberté de l'homme nous retrouvons toujours Dieu dirigeant les progrès et la marche des siècles, comme

il dirige les événements de chacune de nos journées. I ' L'action sensible de Dieu dans la vie de chaque homme, dans la vie de chaque peuple, et dans l'histoire générale de Fhumanité est à mes yeux, et aux vôtres sans doute^ Messieurs, une vérité démontrée. Mais comment comprendre que sans discuter, et avec une assurance dédaigneuse, on en rejette jusqu'à la possibilité ? Le sentiment de la corrélation des effets et des causes, la faculté de remonter à celles-ci par le moyen de ceux-là, le raisonnement enfin^ peuvent-ils donc être plus outrageusement méconnus ? Pourquoi les procédés logiques^ acceptés quand il s'agit des faits de la nature, ne seraient-ils plus valables dans le domaine de Thistoire? Car enfin, si je lève les yeux vers la sphère des cieux, j'y découvre un ordre, une harmonie, un système de mouvement si savamment et si puissamment combiné, que je me trouve invinciblement porté à conclure qu'une intelligence suprême a réglé une œuvre si merveilleuse. Eh bien I Messieurs, en constatant que les individus, les nations et l'humanité ont leur destinée particulière, et que ces destinées se rattachent les unes aux autres pour concourir à un but général vers lequel elles gravitent, j'éprouve le même entraînement à conclure qu'il existe une intervention divine qui relie la suite des actions humaines et m'empêche de les considérer comme une série de faits isolés, accidentels, sans lien et sans but? Si Dieu est dans la nature. Dieu est dans l'histoire.

Mais, dit l'objection, s'il existe un être supérieur qui intervient dans la vie d'un peuple, il n'y a plus d'histoire.

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a Les sciences bistoriqaes supposent^ dit-on, qu'aucun agent surnaturel ne yient troubler la marche de l'humanité, et que cette marche est la résultante immédiate de la liberté qui est dans Thomme et de la fatalité qui est dans la nature ; qu'il n'y a pas d'être libre supérieur à Thomme auquel on puisse attribuer une part appréciable dans la conduite morale^ non plus que dans la conduite matérielle de rhumanité. »

D'abord , Messieurs ^ il y a dans cette citation un mot que vous n'accepterez point. Lorsque Dieu intervient dans rhistoire il ne trouble point la marche de Thumanité. Il la ramène vers sa fln lorsqu'elle, s'en écarte et lui fait retrouver la voie de la vérité et de la justice lorsqu'elle en est sortie. Si cette sollicitude de Dieu trouble les hommes, il faut bénir un trouble pareil. C'est le trouble d'un fils que l'autorité d'un père arrête sur la voie de la ruine et du déshonneur. C'est le trouble que produit chez le voyageur égaré dans la nuit et arrivé sur les bords de l'abîme, la lumière du matin I L'intervention miraculeuse de Dieu sera au profit de la civilisation, du progrès, de la liberté apportés par l'Evangile, au proût des éternelles destinées de rhomme par delà le tombeau I

Revenons à l'objection , Comment le trouble causé par rintervention de Dieu détruirait-il les sciences historiques?

On a dit que le miracle détruirait la logique de l'histoire, romprait la trame des efTets et des causes, livrerait au hasard la suite des faits humains.

Le miracle. Messieurs, dans la sphère morale, ne dé-

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iruit pas plus rharmonie du dratne humain que le prodige ne détruit Tharmonie de la nature dans la sphère physique. Car, il ne faut pas l'oublier, le miracle n'est ni un renversement de Tordre, ni un fait contre nature, ni un acte violent. Le miracle , loin de nuire à l'harmonie du drame hundain, la rétablit. En effet, au règne de la violence le christianisme a substitué le règne du droit ; au conflit désordonné de philosophies stériles a succédé la lutte salutaire de la vérité absolue contre Terreur.

La logique de Thistoire, la série des effets et des causes ne seront point détruites. On s'en convaincra en étudiant rétablissement du christianisme. Le règne du Christ sera longtemps préparé, non-seulement au sein du peuple juif, mais encore au milieu des nations. A Tapproche de ce règne la situation morale et politique des enfants d'Israël s'empire graduellement, et bientôt devient si intolérable que . Tattente surexcitée du Messie devient sa seule espérance;.et cette espérance, par suite de causes diverses, devient un sentiment si vif, une foi si ardente, qu'elle passe du cœur des juifs dans les préoccupations et les aspirations des gentils eux-mêmes. Les oracles païens se troublent et annoncent Tordre nouveau :

Ultima Cumœi venitjam carminis œtas;

Magnus ab integro sœclorum pascitur ordo...

Jam nova progenies cœlo dimittitur alto ! L'ère des grandes philosophies est dès longtemps passée : l'intelligence humaine fatiguée et comme épuisée sent le besoin de chercher en dehors d'elle-même un appui dans

les communications du ciel. Le règne du mysticisme et du scepticisme était arriyé. Les religions nationales étaient partout entamées ; l'unité politique de l'empire romain rapprochait les peuples ; et les légions romaines, en parcourant le monde, laissaient derrière elles des routes ouvertes au zèle apostolique. Le Christ lui-même, aussi véritablement homme qu'il est véritablement Dieu, prendra rang dans la série immense des effets et des causes historiques. 11 sera le lien et l'explication à la fois du monde ancien et du monde nouveau. La liberté humaine^ il est vrai, sera sollicitée par le miracle , mais elle ne sera point forcée : témoin l'incrédulité du grand nombre des juifs et le long temps qu'il a fallu pour la conversion du monde.

Les miracles de l'Evangile rendent-ils l'histoire de Jésus impossible? Les prodiges racontés dans les Actes des Apôtres empêchent-ils les recherches critiques sur la vie de saint Pierre, de saint Jean et de saint Paul? Les merveilles des deux premiers siècles mettent-elles obstacle au récit des développements de l'Eglise naissante?

On dit : « Ce qui n'est pas expérimental n'est pas scientifique. » — Soit; mais les miracles de la vie de Jésus sont des faits multipliés dont les contemporains ont eu l'expérience. Il a été aussi aisé de les constater, de les décrire, que n'importe quels faits de l'histoire de Rome et de la Grèce. Jésus-Christ a vécu au milieu des Juifs, ses compatriotes. C'est en Galilée, en Samarie, devant des témoins de tout âge et de toutes conditions, qu'il accomplissait ses œuvres ; c'est en présence des foules accourues à Jérusa-

lem pour les fêtes de Pâque qu'il est mort; c'est à ][)lus de quatre cents témoins qu'il s*est montré ressuscité.

L'histoire des premiers siècles est remplie de miracles ; mais^ Messieurs, les miracles, bien loin de rendre les progrès du christianisme moins logiques^ moins compréhensibles, les expliquent. Ce sont ces prodiges, unis à ceux du Christ, qui constituent et qui peuvent seulement constituer la raison suffisante de rétablissement deTEglise au sein de Tempire romain.

Est-il possible d'expliquer rétablissement du christianisme sans miracles ? Voyez d'une part les chances humaines de réussite que les apôtres avaient pour eux, et d'autre part les chances d'insuccès qu'ils avaient contre eux. Le christianisme avait à vaincre toutes les influences, toutes les forces qui régissent les sociétés et constituent les insurmontables obstacles.

S'agit-il des forces matérielles? Le christianisme voyait se dresser devant lui toute la puissance des Césars. S'agit-il des forces intellectuelles ? Le christianisme avait contre lui toutes ces philosophies dans lesquelles s'était comme incarné le génie de la Grèce. S'agit-il des forces reUgieuses? Le christianisme avait à vaincre l'opposition combinée de toutes les religions établies, ces religions qui tendaient de plus en plus à obscurcir la raison et à pervertir les consciences.

D'autre part, de quelles forces humaines le christianisme pouvait-il disposer? Les prédicateurs de l'Evangile appartenaient à une nation sans influence sur les lettres et sur la civilisation. Le christianisme avait pris naissance dans

une province éloignée de Tempire romain. Les dominateurs et les maîtres des Juifs gardaient pour eux des sentiments de haine et de mépris: Natio servituti nata, disait Cicéron. L'exclusivisme juif, une opiniâtreté sans exemple, mettaient ce peuple au ban des nations. Les premiers fondateurs de TËvangile étaient pris dans les rangs les plus bas de ce peuple haï, et si Ton excepte saint Paul, ils n'avaient même pas le titre de citoyen romain. Là ne s'arrêtent pas les obstacles. Au moment où le christianisme triomphe, la société romaine s'affaisse et croule de haut en bas sous les invasions barbares. L'empire d'Occident périt au moment de l'entrée d'Alaric à Rome; l'empire d'Orient disparait le jour où Mahomet impose Tislamisme à Héraclius. Le christianisme, pour vivre, doit reconstruire ces sociétés et arrêter les Turcs triomphants. Il le fait, Messieurs, et son règne s'étend à toutes les nations civiUsées I

Le christianisme a-t-il pu réaliser tant de choses impossibles sans miracles? Non; et l'incrédule, selon saint Augustin, n'a que le choix entre deux prodiges. Ou bien il doit croire au surnaturel de l'Evangile et de l'histoire ecclésiastique ; ou bien, s'il n'y croit pas, il proclame l'événement le plus surnaturel qui soit au monde : la foi du monde au Christ et le règne de l'Eglise sans miracle.

Donc, Messieurs, les miracles, loin d'empêcher l'histoire, en forment un. élément essentiel; ils entrent comme partie intégrante dans le récit de l'établissement du christianisme. Sans eux nous ne trouverions nulle part la raison suffisante du plus grand événement de la vie de l'humanité.

OBJECTIONS CONTRE LES MIRACLES. — Suite.

Les miracles sont-ils inutiles? — Est-il vrai qn'on n'y croit plus et qu'il ne s'en fait plus ?

Messieurs ,

Nous avons discuté les trois plus grandes objections qu'on ait opposées jusqu'ici à la possibilité des miracles au nom de la philosophie , au nom des sciences physiques et de rhistoire. 11 nous reste à répondre à trois autres difficultés plus populaires et formulées par les mêmes écrivains que nous avons déjà combattus.

On peut les résumer ainsi :

1* Les miracles sont inutiles ;

^ On ne croit plus aux miracles ;

3^ 11 ne se fait plus de miracles.

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