I. Les miracles sont-ils inutiles
Les incrédules de notre temps^ il faut le reconnaître, ne brillent point par l'esprit d'invention ; ils répètent encore ici les difficultés faites au xv!!!"" siècle. Rousseau disait : a Quelque frappant que pût me paraître un pareil spectacle (celui d'un miracle) je ne voudrais pour rien au monde en être le témoin ; car que* sais-je ce qu'il en pourrait arriver? Au lieu de me rendre crédule^ j'aurais grand peur qu'il ne me rendît que fou *. »
* Lettre écrite de la Montagne, page 247.
a Les faits les plus attestés^ quand même on les admettrait dans toutes leurs circonstances^ ne pourraient rien ^ »
a Le premier^ le plus important^ le plus certain (des caractères de yérités de TEvangile) se tire de son utilité^ de sa beauté, de sa sainteté^ de sa yérité, de sa profondeur^ et de toutes les autres qualités qui peuvent annoncer aux hommes des instructions de la suprême sagesse, et des préceptes de la suprême bonté. Ce caractère est le plus sûr, le plus infaillible ; il porte en lui-même une preuve qui dispense de toute autre, o
A leur tour les rationalistes de nos jours répètent : a Tout témoignage extérieur par le miracle est superflu, s'il répond à la voix de notre conscience; et ce même témoignage doit être rejeté, s'il est contraire à nos conditions morales. Ainsi tout le monde est disposé à n'admettre aujourd'hui d'autre preuve de la religion que l'évidence intrinsèque, et à n'accepter l'Evangile que parce qu'il correspond aux convictions de notre esprit *. » Ainsi le miracle est inutile.
Je reconnais. Messieurs, avec mes contradicteurs que la beauté, la sainteté, la vérité, la profondeur du christianisme sont une preuve, et la plus grande sans doute, de sa divinité. Nos théologiens développent cette démonstration de notre foi avec une force d'argumentation que je ne peux ni ne veux infirmer. Mais ces preuves intrinsèques de la valeur doctrinale du symbole chrétien auraient-elles suffi
' Lettre écrite de la Montagne^ page 248. * Essais et revues.
à le faire accepter des philosophes disputeurs et des foules ignorantes et abruties du temps des Césars?
Pensez-Yous que les disciples orgueilleux d'Âristote , de Platon et de Zenon eussent accepté les mystères du christianisme^ une théodicée qui aurait contredit la leur^ une morale opposée à leur morale, et abandonné leur système préféré, renonçant spontanément à discuter le christianisme, à le modifier suivant leurs convenances, c'està-dire à altérer, à détruire Tœuvre admirable de TEvangile ? Il suffit de réfléchir un moment à la nature humaine en général > et à l'opiniâtreté du philosophe en particulier, pour comprendre que celui-ci n'eût point accepté complètement le christianisme par la seule autorité de la raison. Les philosophes ont mis longtemps à comprendre la sagesse et la sublimité de TEvangile. On n'en compte qu'un très-petit nombre parmi les premiers convertis. Est-ce que les Alexandrins et les Stoïciens n'ont pas été dans les premiers siècles les persécuteurs acharnés de l'Evangile?
Rappelez-vous Celse et Julien, Plotin et Porphyre. Leur orgueil a-t-il abdiqué devant Thumilité du Christ? Etaitil facile de soumettre ces esprits superbes au mystère de la résurrection des morts, du retour du Christ à la fin des temps, et à l'attente redoutable du jugement dernier?
Les foules ignorantes n'eussent pas accepté davantage un Evangile sans miracle. Pour juger de la beauté, de la vérité, de la profondeur d'une doctrine, pour apprécier à sa valeur la théodicée chrétienne par exemple, il faut de
l'étude 9 de la réflexion; il faut posséder àravance des points de comparaison et juger delà valeur d^un enseignement par la faiblesse des enseignements rivaux. Une appréciation de ce genre exige des connaissances variées et dès longtemps acquises. Le peuple ^ à l'avènement du Christ, était-il dans ces heureuses conditions? — Quant à la morale de l'Evangile, il ne Feùt pas mieux comprise. La foule sensuelle des païens composait la vie de toutes les licences autorisées par l'exemple des dieux : comment aurait-elle pu comprendre la nécessité de l'humilité , de la mortification et de la chasteté? Il eut été impossible de lui persuader que la pratique de ces humbles vertus en rétablissant rhomme dans sa dignité, devait un jour détruire l'esclavage. L'histoire nous apprend que les paysans furent les derniers à renoncer au culte des idoles^ et leur nom jo«ganus^ villageois^ est devenu pour ce fait la dénomination générique des adorateurs des faux dieux. Il s^en faut que le christianisme ait été accepté sans l'autorité des miracles, parce qu'il est saint, beau, vrai, sublime : au contraire, la perfection de la morale, la sublimité du dogme constituaient pour les hommes vicieux et ignorants le plus grand obstacle qu'ils aient eu à vaincre pour se décider à embrasser le christianisme. Cette absolue perfection contredisait leurs habitudes d'esprit et la licence de leur vie.
Il fallait donc une preuve extérieure et sensible qui persuadât les foules qu'un symbole et des commandements nouveaux étaient apportés par Dieu sur la terre. Il fallait que les peuples fussent témoins de la vie prodigieuse
SIXIÈME LEÇONi 97 •
du Christ et des Apôtres pour s'arracher à la tyrannie des habitudes : il fallait qu'une grande parole retentit par le monde, et que d'une extrémité de l'empire romain à l'autre, les échos répétassent :. a Un Dieu est descendu sur la terre, il a guéri les malades, ressuscité les morts ; il a brisé la pierre de son tombeau où ses ennemis Pavaient enfermé pour remonter aux cieux. C'est de là qu'il doit revenir juger les vivants et les morts 1 » Il fallait en outre des hommes prodigieux dans leur propre vie pour faire croire aux prodiges du Christ. Voilà par quels moyens on pouvait mettre un terme aux disputes des philosophes, et entraîner les foules.
Oui, les miracles ont été nécessaires pour établir le christianisme ; mais ne pensez-vous pas, Messieurs, que la foi à ces mêmes miracles soit également nécessaire à sa conservation ?
Comment le christianisme se conserve-t-il sur la terre? Par deux moyens, par la foi aux saintes Écritures, et par Fautorité de l'Église, par l'Évangile qui est le christianisme écrit, par l'Église qui est le christianisme prêché, expliqué, défini. Le protestant affirme que la Bible suffit, mais il déclare en même temps que la Bible est nécessaire. Le catholique affirme en outre que le dépôt de la foi a besoin d'être gardé et interprété par un corps enseignant, par l'Église. Les saintes Écritures et l'autorité enseignante, voilà donc les seuls moyens connus de conserver le christianisme. Eh bien ! Messieurs, il est évident pour moi que le jour où Ton niera la réalité des miracles accomplis par
Jésus-Christ et par les Apôtres , TÉvangile et l'Église perdront à la fois leur autorité. Les récits miraculeux sont indissolublement liés à la vie du Christ, à la doctrine et à la morale de l'Evangile : quelle pourra donc être l'autorité de ce livre divin, si Ton rejette les miracles ? Il ne restera plus entre nos mains qu'un document déshonoré et au trois quarts légendaire! Si les trois quarts des évangiles sont des faits mensongers, comment les foules conserveront-elles du respect pour le reste ? Evidemment l'évangile mutilé, suspecté, déconsidéré, ne serait plus alors l'Évangile; il ne mériterait plus de régler la foi et il serait impuissant à la conserver. — D'un autre côté, où l'Église puise-t-elle son autorité? Évidemment dans son institution surnaturelle. Si ce n'est pas le fils de Dieu lui-même, le Verbe miraculeusement incamé qui a institué l'Eglise pour enseigner et gouverner en son nom, TÉglise enseignante demeure privée de toute autorité, l'Eglise dirigeante n'a point de mission. Qui désormais voudra accepter ses définitions et obéir à son gouvernement?
Donc, Messieurs, les deux moyens de conservation de christianisme reposent sur la foi aux miracles ; et comme en dehors de ces deux moyens il est difficile d'en imaginer un troisième, il est de toute évidence que l'œuvre du Christ, considérée soit oomme doctrine, soit comme société, disparaîtrait avec la foi aux miracles.
En réduisant Tautorité du christianisme à l'évidence de la beauté, de la raison, de la profondeur de l'Évangile, en supposant que l'évidence est le seul et légitime moyen
de le faire accepter des peuples, et adopter comme règle de croyance^ de morale et de culte, nos contradicteurs méconnaissent la distinction de deux choses très-différentes et nécessaires l'une et Tautre dans le monde ^ je yeux dire la distinction de la religion et de la philosophie; ou plutôt ils suppriment le christianisme en tant que religion révélée, c'est-à-dire tel qu'il a toujours été entendu dans le monde : ils ne laissent plus subsister que la philosophie. Nous croyons aux principaux mystères du christianisme non parce qu'ils sont évidents en eux-mêmes, mais parce qu'ils ont été miraculeusement révélés. La foi aux mystères basée sur leur propre évidence ne serait plus la foi chrétienne, et la religion deviendrait une philosophie. L'hommage touchant et méritoire d'une confiance absolue dans la parole du Christ disparaîtrait , et toute croyance serait désormais placée dans la sphère de la dialectique. Eh bien ! Messieurs, il faut autre chose aux nations que la pure philosophie : cette science ne suffit pas aux besoins du monde. La philosophie est nécessairement le partage du petit nombre : elle suppose ce que la foule ne peut acquérir, à savoir, l'évidence intrinsèque de la vérité. Un philosophe est un esprit cultivé qui occupe ses loisirs à analyser, à définir, à classer les éléments de la pensée, à pénétrer dans ses profondeurs, à construire avec méthode un système de morale ou de théodicée, à rechercher les rapports d'une idée obscure avec une idée lumineuse, à éclairer Tune par l'autre, à découvrir la légitimité d'une conséquence éloignée d'un premier principe, en remontant à ce prin-
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cipe par une série d'équations ingénieuses : en un mot, le philosophe se démontre tout ce qu'il croit et discute Fun après l'autre tous les principes qui règlent sa vie. Il ne s'incline que devant Tévidence.
Mais, Messieurs, celte évidence ne s'acquiert qu'au prix du temps, de l'étude, à la condition d'une longue et pénible culture de l'esprit. Elle est le privilège du petit nombre. Elle suppose trois choses dont le concours est rare : le loisir, l'étude et Tintelligence.
Ensuite , l'évidence n'éclaire pas toutes les questions. — Ajoutons que ce qui est évident pour un philosophe ne l'est pas toujours pour un autre. Ils disputent; et leurs éternelles contestations diminuent aux yeux de la foule leur autorité. Les philosophes, il faut bien qu'ils en conviennent, n'ont point pour eux l'autorité des hommes éminents qui cultivent un autre champ des connaissances humaines, celui des géomètres, des mathématiciens, par exemple. Ces derniers s'accordent sur tous les points essentiels de la science. Les philosophes disputent sur les bases de la morale et de la théodicée : ils font douter par là des résultats de leurs spéculations. Je dirais, si je ne craignais de manquer de respect, qu'ils rappellent un peu au peuple qui ne les comprend pas les médecins de Molière ou de Lesage. En les voyant se contredire avec tant de passion , les esprits sérieux s'inquiètent et le vulgaire s'amuse. S'il n'y avait que la philosophie dans le monde, l'immense majorité des hommes manquerait de certitude dans les choses essentielles, à la discipline de la vie et au gouvernement de l'âme. Car,
UXIÈME LEÇOH. lOi
i"* la philosophie n'est pas accessible à tous ; ^ elle manque d'autorité, ie dois ajouter, pour être complet, qu'elle ign(Mre les plus essentielles de toutes les vérités, celles qui, selon notre langage chrétien^ importent au salut, c'est-à-dire^ l'origine, la fin de l'homme, et les moyens d'atteindre cette fin. Les philosophes ne peuvent s'élever jusque-là. Leurs vagues conjectures sont insuffisantes pour satisfaire le besoin impérieux de la certitude en ces matières essentielles.
Aussi à côté de la philosophie se place chez tous les peuples Tautorité de la religion. La religion a été antérieure à la philosophie, et n'a jamais cessé d'exercer sur les masses une autorité, une influence que ne possédèrent jamais les disciples du Lycée ou du Portique.
Mais au nom de quel principe la religion commandet-elle, persuade-t-elle , gouverne-t-elle les nations? Au nom de la Divinité^ dont elle est la voix. Ck>mment prouve-telle à la foule qu'elle est cette voix? Par le miracle. Aussi le prodige est-il la base de toute religion.
Résumons. 11 est évident : Ip que le miracle a été nécessaire au commencement pour rétablissement du christianisme; 2® que la foi aux miracles primitifs est encore nécessaire aujourd'hui ; enfin, 3** que placer les preuves du christianisme dans la seule évidence de sa beauté^ de sa bonté, de sa vérité, de sa profondeur, c'est transformer le christianisme en philosophie pure. Or la philosophie est le privilège du petit nombre. D'autre part, son évidence est souvent douteuse et toute personnelle. Elle est
i(B LES ÉVANGILES.
sans influence durable sur les masses , et ses divisions la discréditent. Enfin elle ignore les vérités du salut et ne peut 7 atteindre. La philosophie ne suffit donc pas à la conduite du genre humain. A côté d'elle doit se placer la religion. Or la religion , c'est le prodige de l'intervention sensible de Dieu : c'est le miracle.
Le miracle n'est donc point inutile.
Mais on insiste et on dit : Jésus-Christ n'a point appuyé sa doctrine sur Tautorité des miracles. Ici encore Rousseau et les critiques modernes se répètent et se copient.
a Jési:ts, dit Rousseau^ ne s'annonça pas d'abord par des miracles, mais par la prédication. A douze ans^ il discutait déjà dans le temple avec les docteurs^ tantôt les inter*^ rogeant^ tantôt les surprenant par la sagesse de ses réponses. Ce fut là le commencement de ses fonctions , comme il le déclara lui-même à sa mère et à Joseph. Dans ce pays, avant qu'il fit aucun miracle^ il se mit à prêcher aux peuples le royaume des cieux ; et il avait déjà rassemblé plusieurs disciples sans s'être autorisé près d'eux d'aucun signe, puisqu'il est dit que ce fut à Cana qu'il fit le premier.
« Quand il fit ensuite des miracles, c'était le plus souvent dans des occasions particulières, dont le choix n'annonçait pas un témoignage public, et dont le but était si peu de manifester sa puissance^ qu'on ne lui en a jamais demandé pour cette fin qu'il ne les ait refusés. Voyez làdessus toute l'histoire de sa vie; écoutez surtout sa propre
SIXIÈME LEÇON. i03
déclaration : elle est si décisive que vous n'y trouverez rien à répliquer*
< Toutes les fois que les Juifs ont insisté sur ce genre de preuves, il les a toi^ours renvoyés avec mépris^ sans daigner jamais les satisfaire, s
a Les prétendus miracles de Jésus-Christ, disent à leur tour les auteurs des f^^ats et /{et;t/e5)n*avaient d'autre but à ses yeux que celui de se faire écouter et non de créer la foi. Quelques théologiens sont allés plus loin et ont regardé les miracles comme des moyens destinés aux esprits grossiers (OaOtMiTa {Mopoîç) dout parlait le Sauveur^ lorsqu'il disait : a Cette génération perverse demande des signes^ et « il ne lui en sera pas donné, s Jésus s*appliquait à guérir par condescendance^ et uniquement parce que le Messie^ selon les Juifs^ devait guérir les malades^ d'après les Ecritures. Jésus-Christ refusait souvent les prodiges qu'on lui demandait, et il déclarait qu'ils n'étaient pas nécessaires aux cœurs droits et aux esprits intelligents. »
L'objection est celle-ci : Jésus-Christ, bien loin d'en appeler à Tautorité de ses miracles pour confirmer sa doctrine^ refusait ce témoignage à ceux qui le lui demandaient.
Sans doute. Messieurs, Jésus-Christ a refusé quelquefois de faire des miracles ; il s'est plaint de certaines sollicitations importunes qu'il repoussait. Sans doute Jésus-Christ voulait que Ton crût à sa parole à cause des admirables vertus dont il donnait partout le touchant exemple, à cause des témoignages de sincérité et de sagesse suprêmes, à cause des prophéties et de la bonté et de la beauté de sa doctrine.
Nous ne Toulons point nier refficacité de ces moyens puissants par lesquels Jésus-Christ s'est fait de nombreux disciples. Mais ces moyens de conviction ajoutés aux miracles ne les rendent point superflus. — Jésus- Christ a refusé des miracles à plusieurs de ceux qui lui en ont demandé. Pourquoi? Parce qu'il ne lui convenait pas d'exaucer des sollicitations indiscrètes, hostiles, défiantes, injurieuses^ émanant soit d'ennemis résolus quand même à discuter et à nier, soit d'une foule qui ne se proposait que la satisfaction d'une vaine curiosité. Jésus-Christ opérait des prodiges quand et comme il le voulait, s'inspirant de sa divine sagesse et de son amour pour le salut des hommes. Ce n'était point pour étonner les foules oisives^ ni pour exciter leur admiration par des coups de théâtre que le Sauveur était venu dans le monde. Encore moins voulait-il, en présence d'ennemis envieux et sans bonne foi, fournir des prétextes à des insinuations et des explications malveillantes et calomnieuses. Comment le Fils de Dieu aurait-il accepté l'orgueilleuse prière de ces méchants osant lui prescrire, pour lui tendre des pièges^ des mirades à leur gré?
Cependant^ même dans ces circonstances, le Christ invoquait en signe de sa mission les miracles accomplis dans le passé, et les miracles qu'il accomplirait encore. a Cette génération, disait Jésus- Christ, est une génération perverse...; elle veut des miracles...; mais il ne lui sera
* s. Luc, XI, 29 et 30.
2 Id.y VII, 22.
accordé que celui du prophète Jouas. Car de même que Jonas a été un miracle pour les Ninivites, ainsi le Fils de rhomme en sera aussi un pour cette génération ^ a Lorsque saint Jean-Baptiste ^voya ses disciples à Jésus afin que le Sauveur les convainquit lui-même qu'il était • to Messie : a Allez dire à Jean^ leur dit Jésus^ ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris^ les sourds entendent^ ^les morts ressuscitent *. s Dans une autre occasion solenaelle^ Jésus-Christ donne positivement les miracles comme la signe de sa mission divine : « Je vous parle, leur dit-il, ^ vous ne croyez pas ; les œuvres que je fais au nom de mon père, voilà ce qui rend témoignage pour moi *. » 8aint Paul établit comme base des motifs de crédibilité en matière de foi, la résurrection de Jésus-Christ : « Si le Christ n'est pas ressuscité, dit-il, notre foi est vaine *. » Enfin Jésus-Christ en appelle continuellement aux prophéties ; or les prophéties sont de véritables et d'éclatants miracles.
Les incrédules ont-ils donc raison de soutenir que Jésus n'a point regardé les miracles comme des signes de sa mission divine ?
On oppose une nouvelle difficulté et on dit : les miracles sont inutiles parce qu'ils ne peuvent jamais être constatés.
0 Un homme sage, témoin d'un fait inoui, peut attester,
* s. Jean, x, 25.
2 1 Cor., XV, 14.
106 LES ÉVANGILBS.
dit Rousseau, qu'il a tu ce fait^ et on peut le croire. Mais ni cet homme sage^ ni nul autre homme sage sur la terre n'affirmera jamais que ce M%, quelque étonnant qu'il puisse être, soit un miracle ; car comment peut-il le savoir ?
« Tout ce qu'on peut dire de celui qui se vante de faire des miracles, est qu'il lait des choses fort extraordinaires : mais qui est-ce qui nie qu'il se fasse des choses fort extraordinaires? J'en ai vu moi, de ces choses-là^ et même j'en ai fait. L'étude de la nature y foit faire tous les jours de nouvelles découvertes : l'industrie humaine se perfectionne tous les jours. La chimie curieuse a des transmatations> des précipitations^ des détonations, des explosions, des phosphores, des pyrophores^ des tremblements de terre, et mille autres merveilles à faire signer mille fois le peuple qui les verrait. L'huile de gaïac et l'esprit de nitre ne sont pas des liqueurs fort rares; mêlez-les ensemble, et vous verrez ce qu'il en arrivera ; mais n'allez pas faire cette épreuve dans une chambre, car vous pourriez bien mettre le feu à la maison. Si les prêtres de Baal avaient eu M. Rouelle au milieu d'eux, leur bûcher eût pris feu de lui-même, et Elie eût été pris pour dupe.
a Vous versez de l'eau dans de l'eau, voilà de Tencre; vous versez de l'eau dans de l'eau , voilà un corps dur. Un prophète du collège d'Harcourt va en Guinée et dit au peuple : Reconnaissez le pouvoir de celui qui m'envoie ; je vais convertir de l'eau en pierre. Par des moyens connus du moindre écolier, il fait de la glace : voilà les nègres prêts à l'adorer.
SIXIÈME LEÇON i07
a Jadis les prophètes faisaient descendre à leur voix le feu du ciel : aujourd'hui les enfants en font autant avec un petit morceau de yerre. Josué fit arrêter le soleil ; un faiseur d'almanachs va le faire éclipser; le prodige est encore plus sensible. Le cabinet de M. l'abbé Nollet est un laboratoire de magie; les Récréations mathématiques sont un recueil de miracles ; que dis-je? les foires même en fourmilleront, les Briochés n'y sont pas rares : le seul paysan de Nord-Hollande que j'ai vu vingt fois allumer sa chandelle avec son couteau, a de quoi subjuguer tout le peuple même à Paris; que pensez-vous qu'ileûtfaitenSyrie?
« C'est un spectacle bien singulier que ces foires de Paris ; il n'y en a pas une où l'on ne voie les choses les plus étonnantes^ sans que le public y daigne presque faire attention; tant on est accoutumé aux choses étonnantes , et même à celles qu'on ne peut concevoir ! On y voit, au moment où j'écris ceci^ deux machines portatives séparées, dont l'une marche ou s'arrête exactement à la volonté de celui qui fait marcher ou arrêter l'autre. J'y ai vu une tête de bois qui parlait, et dont on ne parlait pas tant que de celle d'Albert-le-Grand. J'ai vu même une chose plus étonnante ; c'était force têtes d'hommes , de savants, d'académiciens qui couraient aux miracles des convulsions, et qui en revenaient tout émerveillés. »
« Un miracle, disent les Essais et Revties,^ ^.^t un fait surnaturel ; or ce quj est surnaturel ne peut être l'objet d^un témoignage. »
H. Powel va plus loin encore^ il refuse toute autorité à
i08 LES ÉVANGILES.
des témoins sincères qui affirmeraient avoir vu , de leurs propres yeux vu, un miracle* C'est la parole de Voltaire. < Si Ton m'assurait qu'un mort est ressuscité à Passy, je me garderais bien d'y courir. Je deviendrais peut-être aussi fou que les autres, d
a La nature des lois de la probabilité et celle de la certitude, dit M. Powel, ont été trop peu recherchées. L'influence des convictions antécédentes sur les témoignages des faits n'a pas été assez étudiée pour qu'il soit permis d'en faire une sage application.
a Après l'événement, surtout quand celui-ci est extraordinaire, si on interroge ses souvenirs, ceux-ci reproduisent les impressions, les idées causées par l'émotion, la surprise, Fétonnement : impressions que la soudaineté du fait n'a pas permis de corriger selon les règles d'une saine observation. Ainsi il arrive, sans que ni la bonne foi ni la sincérité soient mises en question, que, vu les émotions d'un témoin, la probabilité qu'il s'est trompé l'emporte sur celle des événements.
<K En outre , la question ordinaire du témoignage, de sa valeur, de ses défauts, se complique de celle de nos convictions antérieures. Ces convictions dépendent de lois supérieures à tout témoignage ou du moins d'un ordre différent.
«Si, aujourd'hui, un fait extraordinaire était constaté par des hommes sans préjugés , placés au-dessus de tout soupçon d'imposture, la seule conclusion qu'on en tirerait serait qu'il y a dans le fait des circonstances inexplicables
pour le moment, mais personne ne douterait qu'il n'eût des causes naturelles que plus tard on découvrirait par reflfet du progrès de la science. C'est là ce qui fait qu'aujourd'hui presque personne n'attend plus de miracle et que ceux que Ton raconte sont communément discrédités.
« Il y a sans doute encore des gens qui croient aux miracles^ mais cette croyance se trouve dans un rapport exact avec leurs préjugés. La foi aux prodiges est restreinte à ceux qui se sont opérés dans le sein de la communion à laquelle ces personnes sont attachées. Chacun ne veut admettre de miracles que dans son Eglise : il loue les siens et raille les autres. »
« On sait que les disciples de M. Irving, il y a quelques années, firent beaucoup de bruit avec le miracle des langues qui se renouvelait chez eux. Ce n'était point une question de souvenirs^ de témoignage historique, des récits exagérés ou fabuleux. Le fait fut observé , attentivement^ et plusieurs personnes tout à fait sans préjugés et même sceptiques attestèrent elles-mêmes le fait. Elles furent pleinement convaincues qu'en faisant la part de l'illusion et de la fraude possible, il était certain qu'il y avait là des manifestations étranges. Mais aussi peu on niait le fait, aussi peu aussi on croyait au miracle^ excepté, toutefois^ ceux qui étaient immédiatement intéressés ou influencés par des vues particulières. Même en accordant que les faits ne pussent être expliqués par des affections nerveuses ou par d'autres raisons physiologiques, aucun esprit cul-
iiO LES ÉVANGILES.
tivé OU sans passion ne doutait qu'il ne fallût les attribuer à des causes naturelles. »
Est-il vrai que le miracle ne puisse être jamais constaté? À-t-on le droit de supposer qu'un prodige a toujours des causes naturelles? Rousseau n'est pas de cet avis., a Qu'up homme^ dit-il^ vienne nous tenir ce langage : Mortels^ je vops annonce la volonté du Très-Haut ; reconnaissez à ma voix celui qui m'envoie ; j'ordonne au soleil de changer sa course, aux étoiles de former un autre arrangement, aux montagnes de s'aplanir^ aux flots de s'élever, à la terre de prendre un autre aspect. A ces merveilles, qui ne reconnaîtra pas à rinstant le maître de la nature? Elle n'obéit point aux imposteurs, b
Rappelez-vous, Messieurs, ce que nous avons dit dans les leçons précédentes : Autre est l'action de l'homme dans la nature, autre est l'action de Dieu. Cette dernière , nous l'avons dit, a des signes distinctifs que nul homme raisonnable ne pourra méconnaître. La guérison d'un aveugle de naissance, à l'aide de la parole, la résurrection d'un mort ne peuvent être attribuées qu'à l'action puissante de Dieu. Les agents naturels ont chacun leur caractère. Leur action est renfermée dans certaines limites; elle s'exerce dans certaines conditions qui la font reconnaître.
Ecoutez M. Frayssinous. a Si jevoyais, dit-il , le cours de la nature manifestement interrompu, si j'étais témoin d'un événement qui dérogeât évidemment à une loi bien constante du monde physique, il ne serait pas en mon pouvoir de n'y pas reconnaître un événement miraculeux I Ainsi,
SmÂVB LEÇON. 111
SOUS nos yeux^ un mort, que nous voyons dans le tombeau n'être plus qu'un cadavre tombé en dissolution, se ranime et se montre en un instant plein de \ie et de santé. Dans une grande plaine, un homme, entouré d'une foule immense, se dit renvoyé de Dieu ; et pour le prouver, il prend quelques pains qui se multiplient dans ses maios de manière à nourrir huit mille hommes. J'étais, je le suppose, aveugle de naissance ; jamais je n'avais vu la lumière : et tout à coup, sans aucun remède, et sans aucun agent naturel, à la seule parole d'un homme, mes yeux s'ouvrent à la clarté du jour, et mon organe se trouve aussi net, aussi pur que si j'en avais eu le libre usage toute ma vie. Messieurs, si ces faits arrivaient, je Tavoue sans honte et sans craindre le reproche de crédulité, je croirais au miracle, vainement j'afTecterais le contraire , je mentirais à ma conscience , et mon cœur réclamerait contre mes paroles. Je suppose encore que le fleuve qui baigne cette capitale, frappé d'une simple baguette, ouvre son sein et s'élève en deux murailles d'eau, pour laisser le passage libre à une armée de cent mille hommes ; qui de nous serait assez stupide ou assez insensé pour ne voir là qu'ui fait naturel? Je voudrais bien savoir si tous les hommes à baguettes, à miroirs magiques, à conducteurs électriques, à piles galvaniques , à fourneaux chimiques , allant opéi^r sur les bords de la Seine pourraient suspendre et diviser ses eaux. »
Le bon sens. Messieurs, suffit seul pour résoudre de telles questions. Il faudrait vraiment s'excuser d'agiter de
diâ LES ÉVANGILES.
tels problèmes si les attaques , dont ils sont le prétexte^ n'étaient pas de nos jours bruyamment reproduites.
IL J'arrive , Messieurs , à la seconde objection. La possibilité des miracles/ dit-on, est un fait jugé^ et personne ne veut plus y croire. Voici ce que je lis dans une revue pro* testante. Le texte que je vais citer est long; mais il a te mérite d'exposer la difficulté dans toute sa force et avec quelque originalité. On comprend que lorsque je combats des objections si pauvres dans leur fond, je veuille vous offrir un dédommagement dans la forme qu'elles revêtent. Je choisis parmi les adversaires les plus éloquents et les plus forts. « Voilà bientôt quatre cents ans, dit M. Réville, que la pensée religieuse est en rupture continue et progressive avec le surnaturel. Pour bien comprendre ceci, il faut reculer jusqu'aux temps qui précédèrent la Renaissance et se replacer en imagination dans la position des hommes religieux de cette époque. Faisons ce léger effort. Y sommesnous? Eh bien! regardons. Le surnaturel nous entoure de toutes parts. Ce n'est pas seulement le débris que les semiorthodoxes de nos jours veulent sauver d'un déluge qui atteint déjà les plus hauts sommets — et qui les dépassera de quinze coudées. C'est un surnaturel si fréquent, si gêné-* rai, si universel, qu'en vérité on est tenté de se demander s'il y a réellement une nature digne de son nom. Ainsi, le surnaturel dans le sens des orthodoxes, l'intervention^ violente d'une puissance extérieure et supérieure aux lois de la Nature, n'est pas uniquement d'ordre divin. L'enfer aussi a ses miracles, et ils ne sont pas en petit nombre. Les
magiciens, les sorciers , les esprits, les diables, diablesses et diablotins, Satan, leur commandant en chef, s'arrogent la prétention de déranger, à chaque instant, l'ordre régulier des choses, pour satisfaire leurs fantaisies les plus excentriques. Les divinités des anciens paganismes sont des Mres réels, surnaturels. Leurs oracles et prodiges le sont aussi. Puis, à tout ce surnaturel diabolique, il faut ajouter le surnaturel divin. Non-seulement tous les miracles de TAncien et du Nouveau Testament sont littéralement acceptés, mais encore les miracles ecclésiastiques pleuvent sur le monde. L'Eglise elle-même est un miracle permanent^ un organisme surnaturel qui s'applique d*en haut et du dehors à la société humaine et lui communique miraculeusement la vérité et le salut. Les sacrements sont miraculeux. Le prêtre est miraculeux. Ses pouvoirs sont miraculeux. Des légions de saints, de saintes, de moines^ d'ermites, d'innombrables collections d'images, de statues , de reliques^ etc., etc., brassent le miracle à profusion. En voulez- vous? En voilà, de toute sorte ^ de toute couleur, de toute grandeur, de toute qualité. Tous n'avez qu'à choisir. Et que fût-il advenu des orthodoxes et de moi, si nous avions voulu répandre alors nos opinions actuelles sur les choses surnaturelles ? Nos divergences eussent paru imperceptibles , et qui sait ? au lieu de nous combattre avec la plume comme aujourd'hui , nous aurions fort bien pu nous rencontrer dans quelque sombre inpace et nous aider mutuellement à supporter les tristes conséquences de notre rationalisme.
ii4 LES ÉVANCnES.
a Hais patience. Le seizième siècle arrive et son terrible ouragan. Ah ! frère Martin, quel abattis de miracles tous nous avez fait là ! Tout le surnaturel ecclésiastique à vau- Teau ! Ni plus ni moins. Tout, dis-je^ sauf un restant mal défini du miracle dans la sainte Cène, et voici venir TEglise réformée qui ne tardera pas à biffer ce dernier trait du vieil homme. Pape et clergé, saints et saintes^ moines et ermites, statues et reliques, vous avez beau faire, on ne croit plus à vos miracles. D'autant plus que, par une singulière contradiction, vous n'en faites plus là où il serait le plus urgent d'en faire. Au fond , la Réforme se résume en ceci, qu'elle substitue à la transcendance du Saint-Esprit, son immanence dans TEglise. Il y a une énorme quantité de miracles de moins dans le monde^ mais en revanche, beaucoup plus de vraie religion, de piété pure, de moralité réelle. — Restent pourtant le surnaturel satanique et le surnaturel biblique. Eh bien ! le premier s'en ira tout doucement. Magie et sorcellerie, malgré Tappui des gens de loi qui ont persisté jusqu'à la fin à les retenir, descendent insensiblement sousThorizon. Peu à peu, il se trouve que les plus conservateurs reconnaissent à Satan le pouvoir de tenter les cœurs en général, le leur en particulier, mais ne voient plus trace de ses miracles physiques et physiologiques. Et même tout doucement le rôle séducteur de Satan devient figure, image, symbole. Le chapitre qui le concerne serait supprimé dans les dogmatiques orthodoxes qu'on s'en apercevrait à peine. Est-ce à dire que la moralité y ait perdu ? que la conscience n'ait
plus la même délicatesse? que le niveau spirituel ait baissé ?rea doute. On peut comparer l'Europe du quatorzième siècle, où tout le monde avait son bénitier pour te prémunir contre ses embûches, avec l'Europe du dixneuvième siècle, où Tarticle bénitier est en baisse dans la Forêt-Noire. Nous ne nous tirerons pas trop mal de la comparaison. — Il en sera autrement du surnaturel bi- Uique. Les protestants le maintiennent longtemps avec une grande énergie. C'est le corps même de la place. Cependant, telle est la force des précédents, des fissures se déclarent dans les murailles. La Bible elle-même, en tant que collection, est-elle surnaturelle? La formation du recueil a-t-elle été garantie par le miracle ? Le texte miraculeusement inspiré nous a-t-il été conservé dans son intégralité? L'inspiration est-elle absolue ou relative, c'està-dire n'y a-t-il pas des erreurs dans les livres saints? Les prophéties sont-elles des prédictions inexplicables? L'authenticité traditionnelle des livres de la Bible est-elle bien certaine? Et si, par exemple, il apparaît aux yeux de quiconque veut voir que le Pentateuque ne peut pas être de Moïse^ et qu'en général les historiens de TÂncien Testament n'ont pas été les témoins des prodiges qu'ils racontent; si, après les recherches les plus persévérantes^ il se trouve que les Evangiles pris en bloc ne sont pas des ouvrages de première main , qu'une partie seulement de leur contenu peut remonter à des témoins directs de la vie du Seigneur? Est-ce que les catégories de traditions, de légendes^ d'extases, de poésies populaires^ de