LA GÉOGRAPHIE DE LA PALESTINE ET LE NOUVEAU TESTAMENT
La Judée : Ephrem, Jéricho, Béihanie, Jérusalem.
Messieurs,
Maintenant, revenons en Judée; et terminons dans cetle leçon notre étude des Évangiles sous le rapport géographique.
Vous le savez, Jésus-Christ a passé beaucoup moins de temps en Judée qu’en Galilée. On s'accorde généralement à dire qu’il n'est venu à Jérusalem, pendant son ministère public, que trois fois : deux fois à la fête de Pâques et une troisième fois à celle des Tabernacles, ün petit nombre des lieux visités par Notre-Seigneur, en dehors de Jérusalem, sont appelés par leur nom. C'est Jérusalem que nous allons plus particulièrement étudier.
Nous dirons quelques mots cependant des trois villes de Judée dont il est question dans nos Evangiles. Elles se trouvent sur la route que suivait Jésus-Christ, quand il venait à Jérusalem. Lorsque le Christ, en effet, longeait la vallée du Jourdain, il rencontrait en Judée Jéricho, ville souvent citée dans l’Ancien Testament, et située à une faible distance du Jourdain. S'il dirigeait ensuite ses pas vers l’ouest, il arrivait à Béthanie, localité bien moins considérable , placée sur le versant oriental de la montagne des Oliviers. Enfin , quand il allait de Capharnaüm à
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Jérusalem , en traversant la Samarie, il trouvait sur la gauche une petite ville citée dans saint Jean, et appelée Ephrem.
C’est à Ephrem que le Christ alla se réfugier quelque temps avant sa passion, lorsque les pharisiens, inquiets des suites de la grande émotion qu'avaient produite à Jérusalem la guérison de l’aveugle-né et la résurrection de Lazare, voulaient faire mourir Jésus avant le jour qu’il avait lui-même choisi pour son sacrifice. Je ne vous parlerais pas de cette ville sans importance, si la mention qu’en fait l’auteur du quatrième évangile ne prouvait pas à elle seule un connais j seur du pays, si cet auteur ne montrait en outre, par un détail auquel il n'a certes pas pris garde, qu’il était familier avec les lieux et les distances, enfin s’il ne signalait par un mot frappant le caractère géographique de la rive occidentale du Jourdain. Vous savez qu’aujourd’hui le quatrième évangile est considéré, par une certaine école, comme une sorte de roman composé par un Grec vers le milieu du .11 e siècle. La peinture fidèle des lieux n’est cependant pas le fait des faussaires des premiers siècles. Voici le texte de saint Jean relatif à Ephrem : Jésus jam non in palam ambulabat apud Judasos, sed abiit in regionem juxta desertum , in civitatem quæ dicitur Ephrem , et ibi morabatur cum discipulis suis '.
Ephrem, appelée Ophera, au temps de saint Jérôme, était un petit bourg situé près de Béthel. D’après Robinson, il
1 S. Jean, xi, 54.
devait être placé sur l’emplacement du village actuel de Taybeh.
Les Orientaux appellent désert non-seulement les lieux couverts de sable et qui n’offrent aucune trace de végétation, mais encore ceux qui ne reçoivent pas de culture. L’expression juxta desertum, jetée au hasard par saint Jean, révèle dans l’écrivain sacré la connaissance exacte du pays et de la physionomie générale de la vallée du Jourdain.
Les collines, eu effet, qui encaissent ce fleuve, sont presque partout stériles, et elles portent encore aujourd’hui le nom de désert.
Ephrem était tout près de ces collines ; tout près, par conséquent, du désert. Ce détail fort simple dans le récit d’un juif eût échappé vraisemblablement à un Grec.
Jéricho, bâtie sur une route stratégique qui conduit de la vallée du Jourdain à Jérusalem, a toujours été une ville bien plus importante qu’Ephrem. Vous vous souvenez que c’est la première place fortifiée qu'occupèrent les Hébreux, lorsqu’ils eurent passé le Jourdain. Jésus-Christ y a guéri deux aveugles, l’un en entrant dans la ville, l’autre en sortant. C’est là qu’il se reposa dans la maison de Zachée. Vous vous rappelez cet homme de petite taille que la foule empêchait de voir Jésus, et qui monta sur le sycomore de son jardin. Vous savez aussi la parole que Jésus lui adressa : « Descends promptement, Zachée, car je veux aujourd’hui me reposer chez toi. » Cet homme, suivant le texte grec, était ig/tTeXwviiç, chef de douaniers, princeps publicanorum. Les pharisiens, voyant l’honneur que Jésus faisait à un chef
de douaniers romains, murmurèrent tout haut; mais le Christ aimait à causer de telles surprises à ces orgueilleux qui voulaient monopoliser à la fois la religion et les honneurs. — J’appelle votre attention sur le mot «p/iteXojvkiç, chef des douaniers. Il suppose une connaissance du pays qu’un juif lui-même n’aurait pu avoir après l’émigration et le bannissement qui suivirent l'époque d’Adrien.
Jéricho était au temps de Jésus-Christ une importante place de commerce, le principal entrepôt des baumes et des parfums de la Judée, et l’une des sources de sa richesse.
Les Romains ne négligeaient pas de prélever des impôts sur les produits des pays qu’ils avaient conquis : ils en percevaient donc sur le baume et les parfums. Et comme c’ost près de Jéricho que se trouve le seul passage guéable du Jourdain, tous les produits de l’Arabie venaient affluer sur ce point ; c'était donc là que les Romains devaient placer utilement un grand poste de douaniers : aussi l’avaient- .ils fait. Quand Jésus-Christ passa à Jéricho, le chef de ces douaniers était Zachée.
Jéricho n’a pas cessé de nos jours de faire le commerce, Les transactions avec les Bédouins y sont nombreuses, et un poste turc est là pour les protéger. — Ceci me rappelle que c’est sur la route de Jérusalem à Jéricho, que Jésus-Christ a placé le lieu de la parabole du bon Samaritain. Le chemin montagneux, souvent étroit, qui conduit de l’une à l'autre de ces deux villes, pouvait être choisi pour un coup de main lucratif, et les pèlerins le regardent encore aujourd’hui comme plein de périls.
Ce que nous venons de dire de Jéricho prouve une fois de plus que les historiens sacrés connaissaient parfaitement le pays.
Enfin, Messieurs, un mot de Béthanie.
Béthanie est appelée aujourd’hui El Azariyeh, du nom de Lazare que Jésus y ressuscita. Le nom est à lui seul un témoignage important en faveur de ce miracle. Depuis le jour où le Christ a rendu la vie au frère de Marthe et de Marie, le théâtre du miracle a gardé le nom du ressuscité; Béthanie a été la ville de Lazare, El Azariyeh. Je n’ai point ù raconter ici dans ses détails l’un des plus grands miracles accomplis par Jésus-Christ, l'un de ceux aussi qui nous révèlent le mieux la tendresse de son cœur, tendresse qui faisait dire aux témoins du prodige : Ecce quomodo amabat ! Voilà comment il l’amait! — Je vous dirai seulement que cette petite ville, située sur le versant oriental du mont des Oliviers, est bien à quinze stades de Jérusalem, distance indiquée par saint Jean : El Azariyeh est à une petite lieue de la ville sainte. De plus, dès le iv e siècle, une église s’élevait sur le tombeau de Lazare. Au xiv e , on en comptait trois. La garde du tombeau était confiée à des religieuses bénédictines qui remplaçaient près du monument les sœurs aimantes dont les larmes avaient fait couler celles de Jésus-Christ.
Le village d’El Azariyeh ne compte aujourd’hui qu’une vingtaine de maisons entourées de ruines. On en montre au voyageur une qui paraît moderne et qui porte peut-être à tort le nom de Maison de Lazare et de ses sœurs. Le souvenir du lieu du tombeau paraît avoir été plus fidèle-
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ment conservé. La barbarie, qui dévaste tout, s’arrête souvent devant un tombeau, et celui de Lazare a pu être respecté, quand tout était ravagé autour de lui. On descend quinze marches pour y arriver. Il aurait occupé la place où se trouve aujourd’hui un petit autel sur lequel les religieux franciscains célèbrent la messe trois fois par an. Ce tombeau a reçu sa forme actuelle au moyen âge , mais on ne saurait prouver qu’il n’occupe pas la place de l’ancien.
Maintenant, Messieurs, arrêtons nos regards sur Jérusalem. Cette ville seule ne semble-t-elle pas avoir pour nous, à cause des grands événements qui s’y sont accomplis, autant d’importance que le reste de la Palestine? Les chrétiens, depuis dix-huit cents ans, en ont fait le but du plus sacré des pèlerinages. Depuis la fin des persécutions jusqu’à nos jours, depuis sainte Hélène, sainte Paule, saint Jérôme, jusqu'aux caravanes de ce temps-ci, qui, parties des points les plus opposés, convergent toutes vers Jérusalem pour y célébrer ensemble les fêtes de Pâques, les pèlerins n’ont jamais discontinué de visiter isolément ou en troupes nombreuses les lieux saints. Un sentiment chrétien que rien n'a pu arrêter pousse les fidèles vers ce théâtre des événements qui ont le plus remué les hommes et agi le plus profondément sur les sociétés. Jésus-Christ l’a consacré par son sang, cl les chrétiens' par leurs larmes.
D’un autre côté, c’est aussi le lieu de la terre où se sont amoncelées le plus de ruines. Rome et Athènes étaient des villes sans histoire, lorsque déjà Jérusalem avait été pillée et détruite par Nabuchodonosor. Thèbes et Memphis, une
fois complètement ruinées, ne devaient plus se relever. Aucune ville n’a eu le sort de Jérusalem. Tomber et se rebâtir, tantôt au pouvoir des chrétiens, tantôt dans les mains de leurs ennemis, se transformer toujours sans périr jamais, telle a été son histoire. Non-seulement les maisons, les palais, le temple ont été ruinés de fond en comble, mais encore les collines sur lesquelles la ville est bâtie ont changé d’aspect; plusieurs de celles qui l’entourent ont été abaissées; des vallées entières ont été comblées. Là où se dessinaient des jardins pleins d’ombre et de fraîcheur, on ne trouve plus que des rochers nus. C’est 'sur des ruines que serpentent ses rues tortueuses, c’est au milieu des ruines que ses places étroites sont bizarrement dessinées. Jérusalem a été dix-sept fois prise d’assaut, et, selon Chateaubriand, nous ne voyons aujourd’hui que la dix-septième ombre de cette ville immortelle. On ne peut comparer à la puissance de vie qui est en elle que la rage destructive de ses ennemis.
Toutefois, Messieurs, cette ville tant de fois saccagée est encore reconnaissable sous ces ruines. C’est bien là la ville où le Christ est venu célébrer les fêtes de Pâques, enseigner dans le temple, souffrir et mourir.
Jérusalem est bâtie sur quatre collines que l’archéologue seul peut bien reconnaître. Sur là colline de Sion se trouvaient la ville royale, la ville militaire, le palais et le tombeau de David ; sur la colline de Moriah, à l’est, s’élevait le temple; au nord étaient Acra et Bézétha; à l’ouest apparaît a colline du Calvaire.
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Aujourd'hui, que les vallées ont été comblées, les fouilles seules permettent de temps en temps de reconnaître les pentes et les inclinaisons naturelles du terrain. Toutefois, quelques lieux se montrent encore au regard dans toute leur vérité première. C’est d’abord la vallée de Cédron, à l’orient de la ville, autrement vallée de Josaphat; c’est ensuite le mont des Oliviers, c’est la fontaine de Siloé, cette fontaine d’eaux vives à laquelle Jésus-Christ envoya l’aveugle-né, après lui avoir appliqué un peu de terre pétrie sur les yeux. Partout ailleurs il faut, au milieu des ruines et des transformations complètes des lieux, aller chercher la trace des pas de Jésus-Christ.
Mais, Messieurs, comment, lorsque tout a été détruit à Jérusalem, lorsque le tracé de ses fortifications est un problème, comment retrouver les lieux où se sont passés les événements d’un jour qui se rattachent à la mort de Jésus- Christ ?
C'est ici, Messieurs, que se révèle la supériorité des choses morales sur les choses profanes, de ce qui est divin sur ce qui est naturel. Les palais de Jérusalem n’ont pas laissé de trace ; les pas de Jésus-Christ ont laissé des empreintes que rien n’a pu effacer. Non pas, Messieurs, que je prétende défendre ici toutes les légendes locales qui naissent naturellement sur les lieux où se sont accomplies de grandes actions, ainsi que poussent les rejetons à la racine de l’arbre coupé; non pas que je prétende que" l’on doive prêter une oreille docile à tous les échos de la grande voix de la tradition : comme tous les échos, ceux-ci dcvien-
nent, par l'éloignement, confus et vagues. Mais, Messieurs, je veux vous dire ce qui me paraît se dégager nettement du passé, ce qui s'affirme à la conscience de l’homme raisonnable, du chrétien qui ne veut ni s’abuser, ni s’aveugler; qui n’apporte dans l’examen des choses ni une incrédulité systématique, ni une crédulité puérile.
La concordance générale des lieux avec le récit des Évangiles suffit au but que je me propose.
Le souvenir du théâtre où s’est accompli le mystère de la passion de Jésus-Christ a-t-il pu s’effacer un moment de la mémoire des chrétiens, depuis le jour où le sacrifice de l’Homme-Dieu fut consommé sur le Calvaire, jusqu’au jour glorieux du règne de Constantin?
Voilà la question.
Jésus-Christ, pendant sa vie, comptait déjà de nombreux disciples, aussi bien à Jérusalem que dans la Galilée. Au lendemain de la Pentecôte, le nombre des convertis croissait merveilleusement ; en quelques jours, selon les actes, il s’élevait au delà de huit mille. Eh bien ! Messieurs, croyez-vous que les nouveaux chrétiens étaient indifférents aux lieux marqués par le sang qui les avait rachetés?
On peut s’assurer que les premiers chrétiens étaient conduits aux stations de la passion par la grandeur et par la sainteté des souvenirs, que le père y menait son enfant et lui faisait là l’histoire des derniers jours du Sauveur; que Tenfant ouvrait sa mémoire et son cœur aux récits émouvants de son père et les y gravait pour jamais. Les choses demeurèrent ainsi jusqu’à la prise de Jérusalem
par Titus. Quand les chrétiens virent les Romains étendre de proche en proche autour de Jérusalem les lignes de circonvallation, quand ils virent le temple souillé par des rixes sanglantes, ils se souvinrent de ces avertissements du Seigneur : « Quand vous verrez l'abomination de la désolation dans le lieu saint, fuyez sur les montagnes, fuyez vite : que celui qui est aux champs ne retourne point à sa maison... Malheur aux femmes enceintes !.... » Ils quittèrent donc à temps cette ville condamnée à tant de désastres, et se retirèrent à Pella Eusèbe nous apprend qu’ils retournèrent à Jérusalem quand la ruine fut consommée. Pendant les trente années qui suivirent la mort de Simon, successeur de saint Jacques, treize évêques, tous juifs convertis, occupèrent le siège de Jérusalem ’.
Adrien punit une révolte des Juifs contre la domination romaine en les chassant de la ville; il récompensa la fidélité des chrétiens demeurés étrangers ii la révolte , en leur laissant libre l’entrée de Jérusalem. Il ne fut plus permis aux premiers de visiter la cité sainte qu’une fois l’an ; les seconds au contraire, dans l’intervalle des persécutions, pouvaient aller honorer librement les lieux à jamais consacrés par les douleurs et les triomphes de Jésus-Christ. Le nom de juif devint bientôt si odieux aux Romains que les évêques qui le portaient appelaient sur eux la persécution, et que désormais des gentils convertis furent les seuls appelés à l’honneur de gouverner l’Église de Jérusalem. Avec Adrien commença la vie cosmopolite des Juifs. Dis- ' flist. eccl., lu.
per si, palabundi et cœli et soli sui extorres, dit Tertullien, vagantur per orbem , sine homine, sine Deo rege , quibus nec advenarum jure tenant patriam saltem vestigio salutarc conceditur
Jusqu’au temps de saint Jérôme, il leur était défendu d’entrer à Jérusalem. Ce n’était qu’à prix d’argent qu’ils obtenaient de passer quelques instants dans la ville sainte : Usqtie in præsentem diern ludæi prohibentur ingredi Jérusalem, et ut ruinant suæ eis flere liceat civitatis, pretio redimunt. Videas in die quo capta est a Romanis Jérusalem, venire populum lugubrem , confluere decrepitas mulierculas et senes pannis annisque obsitos, in corporibus et habitu suo iram Domini demonstrantes
Vous voyez, Messieurs, les Juifs venir vénérer les restes de leur temple. Pensez-vous que les ljeux consacrés par le passage et les douleurs du Christ étaient oubliés par les chrétiens? Les statues de Vénus et de Jupiter Capitolin avaient été placées aux lieux de la crucifixion et de la résurrection. Mais ce sacrilège, qui soulevait contre lui le sentiment chrétien, marquait, par un contraste odieux, les lieux où le Christ était mort, et où il avait été enseveli. L’Église de Jérusalem, malgré la violence des persécutions, ne pouvait se séparer des saints lieux ; il restait toujours auprès d'eux des gardiens secrets, mais fidèles. Eusèbe nomme quatorze évêques qui occupèrent ce siège durant les cinquante ans qui précédèrent saint Narcisse. Les trois
1 Apolog., cap. xxi.
1 Comment, in Soph. S. Hier. Opéra, ed. bened., t. III, p. 1635.
successeurs de ce dernier, Alexandre, Mazabane, Hyménée, nous conduisent jusqu'à saint Macaire, évêque de Jérusalem au moment où Constantin monta sur le trône. Cet empereur, vous le savez, fit élever des monuments splendides sur les places où se sont consommés les grands mystères de la religion. La mémoire des lieux saints devenait par là matériellement impérissable.
Ainsi, Messieurs, les traditions relatives aux lieux saints forment, jusqu’à Constantin, une chaîne à laquelle il ne manque aucun anneau.
Je ne vous dirai rien du temple où Jésus-Christ a tant de fois enseigné.
Le temple juif, renversé à peu près de fond en comble par Titus, n’a point été relevé. L'abomination et la désolation y régnent toujours. Adrien construisit sur son emplacement un temple à Jupiter Capitolin, et aujourd'hui, à la place des cours, des portiques du temple de Salomon, se trouve la mosquée bâtie par Omar, Kubbet es Sakhrah. Jusqu’à ces dernières années, tout chrétien qui entrait dans la mosquée était puni de mort : on lui laissait le choix entre la décapitation, l’empalement et la famine.
Aujourd’hui la tolérance des autorités musulmanes a ouvert l’enceinte aux recherches des archéologues ; M. de Vogüé est le premier qui ait profité de ces facilités nouvelles pour relever complètement le dessin de tout ce qui reste du monument antique.
On trouve la plus grande partie des substructions du temple d’Hcrode et plusieurs portes encore entières. C’est
tout près de l’une d’elles, sous le portique de Salomon, que saint Pierre et saint Jean guérirent le boiteux.
Permettez-moi, Messieurs, de vous conduire au jardin des Oliviers. Son identité n’a jamais été et ne sera jamais contestée. C’est de tous les lieux de la passion celui qui est resté le plus semblable à ce qu’il était au temps de Jésus-Christ. On peut le visiter l'Évangile à la main ; il est encore, d’après tous les voyageurs, tel que les auteurs sacrés l’ont dépeint. Ils vont jusqu’à assurer que les arbres qui le couvraient autrefois sont ceux que l’on y voit aujourd’hui. Permettez-moi de citer leurs témoignages. J’ouvre le récit du pèlerinage à Jérusalem de Mp Mislin.
« Le jardin des Oliviers, dit le prélat; est entouré d’un mur d’environ huit pieds de haut pour protéger les arbres qui occupent seuls cet espace long de cent soixante pieds et large de cent cinquante. Ces arbres, les plus vénérables après l’arbre de la croix, puisque Jésus-Christ venait prier sous leurs ombrages, sont honorés par les pèlerins de toutes les religions. Aujourd’hui ils-sont au nombre de huit. »
Voici comment en parle un auteur protestant, botaniste distingué, qui les a visités en 1837 :
« On trouve dans ce jardin quelques oliviers de la plus haute antiquité, que les Turcs eux-mêmes entourent d’un pieux respect. Leur aspect, vu la longévité à laquelle cet arbre peut atteindre, autorise le sentiment qui reporte leur origine à des siècles très-reculés. Ils sont creux à l’intérieur ; et afin qu’ils ne puissent être brisés par le vent, on les a
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remplis de cailloux, et on a île plus entassé autour de leurs troncs des tas de pierre pour les protéger mieux encore et les consolider davantage. »
M. le maréchal Marmont, qui a visité la Terre sainte non-seulement comme militaire et comme savant, mais encore comme chrétien, s’exprime ainsi :
« Huit oliviers sont debout, probablement les mêmes qui existaient du temps de Notre-Seigneur. Deux de ces arbres ont vingt-cinq pieds de tour. On sait combien l’olivier vil longtemps, et combien il est lent à croître et il prendre son développement. C’est donc sous l’ombrage de ces mêmes arbres que Jésus-Christ s’est reposé, qu'il a conversé avec ses disciples, et que ses disciples l’ont abandonné. »
M. de Chateaubriand fait cette observation : « L’olivier est, pour ainsi dire, immortel, parce qu’il renaît de sa souche. On conservait dans la citadelle d'Athènes un olivier dont l’origine remontait à la fondation de la ville. »
On lit dans la Correspondance d'Onent : « Les oliviers qu’on remarque dans cette enceinte ont assisté à toutes les révolutions de Jérusalem. Tout le monde les respecte comme les contemporains de Jésus. Quelques écrivains ont objecté que Titus avait fait couper tous les arbres aux environs de Jérusalem, mais on sait que l’olivier renaît de sa souche et de ses racines. »
Voici un dernier témoignage, celui de M. de Lamartine: « 11 reste, non loin de la grotte de Gethsémani, un petit coin de terre ombragé de huit oliviers, que les traditions populaires assignentcomme les mêmes arbres sous lesquels
Jésus se coucha et pleura. Ces oliviers portent, en effet, réellement sur leurs troncs les dix-huit siècles qui se sont écoulés depuis cette grande nuit. Si ce ne sont pas là les mêmes troncs, ce sont probablement des rejetons de ces arbres sacrés. Mais rien ne prouve que ce ne soient pas identiquement les mêmes souches. J’ai parcouru toutes les parties du monde où croît l’olivier, et nulle part je n’en ai trouvé de plus gros, quoique plantés dans un sol rocailleux et aride. »
Tout près de ces arbres se voit un rocher plat sur lequel six ou huit personnes peuvent s’asseoir ou se coucher commodément. Il est permis de croire que c’est là que Jésus dit à ses disciples : « Asseyez-vous ici, sedete hic. » Nous n’avons, il est vrai, pour l’assurer, que le témoignage de la tradition, mais.ee témoignage paraît digne de foi. Il se confirme, en effet, par la proximité d’une grotte assez spacieuse qu’il est très-naturel de regarder comme la grotte de l’agonie. Elle est appelée /wplov par saint Matthieu, et ressemble à un vieux tombeau abandonné. On ne l’a point ornée. Seulement, dans la partie orientale, on a placé un autel au-dessus duquel est un tableau qui représente l’agonie de notre Sauveur et l’apparition de l’ange. On y lit cette inscription : Hic factus est sudor ejus sicut guttæ sanguinis decurrentis in terram. — Saint Jérôme nous apprend que de son temps une église s’élevait en ce lieu.
C’est de la montagne des Oliviers que Jésus promena un regard attristé sur la ville sainte, c’est de là qu’il prophé-
TREIZIÈME I.EÇOS.
tisa sa ruine, là qu’il répandit son âme en touchants reproches : « Que de fois, ô Jérusalem, j'ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble scs petits sous ses ailes, et tu ne l’as point voulu ! » On trouve encore sur la montagne des Oliviers le tombeau de la Vierge. Cet antique petit monumënt est isolé, parce qu'on a coupé le roc tout autour ; et il ressemble aux tombeaux sur l’emplacement desquels on a élevé à Rome les églises de Sainte-Agnès, de Saint-Laurent et de Saint-Pierre.
Je ne vous dirai que quelques mots de la maison qu’on nomme le Prétoire ou la maison de Pilate. C’est encore aujourd'hui la maison du gouverneur de Jérusalem. Cette circonstance est assez communément regardée en Orient, où les habitudes ont de si fortes racines, comme une présomption en faveur de la supposition qui en fait la demeure du procurateur romain. Cette maison est construite sur l’emplacement de la tour Antonia, où se tenait, d’après Josèphe, la garnison romaine. — Auprès de la maison de Pilate, se trouve un emplacement pavé à la manière romaine. C’est ce qu’on appelle le Lithostrotos. Le Lithostrôtos d’aujourd’hui est peut-être postérieur au Lithostrotos du temps de Pilate, mais on est en droit d’assurer qu’il est de l’époque romaine. Ne nous est-il pas permis de croire aussi que le Prétoire était près de là, bien que certains archéologues le placent ailleurs?
Ici, Messieurs, nous vous offrons des conjectures. Nous avons mieux pour le saint Sépulcre ; et c’est du Saint sépulcre que je veux principalement tirer mes
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inductions en faveur de l’exactitude des saints Évangiles.
Rappelez-vous, Messieurs, la preuve générale que j’ai déjà donnée de l’identité des lieux saints vénérés aujourd’hui et des lieux sanctifiés par Jésus : elle s’applique surtout à la sépulture du Christ. Il est impossible que jusqu’à Adrien les chrétiens aient perdu le souvenir de son glorieux tombeau. Eh bien ! Adrien, qui voulait l’effacer, en a conservé la mémoire : il plaça les statues de Vénus et de Jupiter Capitolin aux lieux où Jésus-Christ était mort et où il était ressuscité ; et contre son gré, par la plus maladroite des mesures, il marqua providentiellement la place du double mystère. Mais est-il bien vrai que ce sacrilège ait été commis ? Oui, Messieurs. Nous avons le témoignage d’Eusèbe, nous avons celui de Sozomène 1 et de Socrate*. Saint Jérôme écrit dans sa lettre à Paulin : Ab Adriani temporibus, usque ad imperium Constantini, per annos circiter octoginta, in loco resurrectionis , simulacrum J ovin, in crucis rupe statua ex marmore Veneris a gcnlibus posita célébra tu r, existimantibus perseculionis auctoribus quod lollerent nobis /idem resurrectionis , et crucis , si toca sancta peridola polluùsent. Voici les Paroles d’Eusèbe :
Hanc igitur salutarem speluncam impii quidam ac pro-
fani homines funditus abolere in animum induxeranl
Itaque , non sine summo labore, plurima humo advecta aggestaque tolum locum opplevere. Quem, cum mediocri altitudine extulùsent et lapide constravissent supra illud
1 Liv. il, ch. xi.
* I.iv. VIII, ch. xxviu.
TIIEIZIÈME LEÇON. 273
solum.... obscur am mortuorum simulacrorum cavernam in honorem lascivi dæmonis, quern Yenerem vocant, œdificaverunl 1 .
L’examen des lieux confirme-t-il l'identité du tombeau du Christ avec la sépulture vénérée aujourd’hui?
Laissons l’église du Saint-Sépulcre, bâtie en grande partie au temps des croisés; attachons-nous au sépulcre luimême. Vous savez, Messieurs, comment les Juifs de condition construisaient ordinairement leurs tombeaux. Ils taillaient dans le roc une double grotte : l’une servait de vestibule, et l’autre de tombeau. La première donnait ordinairement accès à la seconde par une petite porte basse, pratiquée à la partie inférieure du mur de séparation. On effectuait dans la chambre mortuaire une large entaille horizontale, à une faible hauteur du sol. Cette entaille devenait une niche plus large que haute. C’était sur la dalle, qui en était la base et qui formait banquette, que l’on déposait le mort. On fermait ensuite l’entrée basse de la chambre mortuaire avec de grosses pierres placées debout et scellées. Messieurs, je viens de vous décrire le saint Sépulcre. Seulement, le rocher nu n'apparaît nulle part : il est couvert de marbres précieux qui resplendissent de l’éclat de nombreuses lampes allumées. La chambre mortuaire du tombeau du Christ apparaît seule. Constantin a supprimé le vestibule.
C’est seulement après avoir vu le tombeau du Calvaire,
1 Eusèbe. De vila Constantin/, lib. III.