‹ Les Evangiles et la critique au XIXe siècleChapitre 12 sur 20 · RÉSUMÉ DES LEÇONS DU PREMIER SEMESTRE · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ DES LEÇONS DU PREMIER SEMESTRE

Témoignages extrinsèques. — Celse.

Messieurs,

Avant de reprendre la suite de nos études interrompues sur les origines des Évangiles, voyons le point de la discussion où nous sommes arrivés, ce que nous avons fait dans le premier semestre, et ce qui nous reste ù faire dans celui-ci.

Quelles sont les véritables origines des quatre Évangiles ?

La grande voix de la tradition répond unanimement : Les apôtres de Jésus-Christ, saint Matthieu, saint Jean ; et les disciples des apôtres, saint Marc et saint Luc, sont les auteurs des Évangiles.

Ce n’est qu'à partir du xvm e siècle que des contradicteurs se sont fait entendre. Les matérialistes et les déistes de cette époque néfaste pour la religion, et les rationalistes de nos jours, ont nié ce que jusqu’à eux tous les hommes ' avaient admis sans difficulté.

Nous nous sommes appliqué à montrer la succession logique des divers systèmes qui représentent ces contradictions. Les athées et les matérialistes ont commencé par accuser de mensonge et de supercherie les premiers dis—

ciples de Jésus-Christ et Jésus-Christ lui-mômc; ils ont dit : les Évangiles sont une imposture. C’est là le mot de Voltaire, leur coryphée. Il était difficile de méconnaître longtemps et d'une manière si injuste le caractère du fondateur du Christianisme et de ses apôtres. Aussi les déistes, et plus éloquemment que tous les autres, Rousseau, protestèrent contre cette grossière calomnie, et confessèrent la majesté et la sincérité des Évangiles. Ils n’en acceptaient toutefois que l'élément naturel et rejetaient les miracles. — C’était là un vice de logique.

Pourquoi rejeter la moitié d’un livre, la moitié d’un fait attesté par des témoins sincères dont le récit ne peut être scindé ?

Cette difficulté fut relevée et abordée par divers esprits.

On imagina, pour y échapper, plusieurs systèmes; et, pour les défendre, diverses écoles exégétiques se fondèrent.

Semler et Paulus nièrent la présence de deux éléments différents dans la Bible, de l’élément naturel et de l’élément miraculeux; ils ramenaient tout au premier. Le miracle, selon eux, n’était que l’exagération d’un fait naturel. De là, des explications forcées, impossibles, rejetées parle bon sens public. Si les apôtres étaient reconnus dignes de foi, il ne fallait point ainsi torturer et défigurer leurs témoignages. La multiplication des pains, la résurrection de Lazare, la résurrection de Jésus-Chrisl sont des miracles qui ne peuvent, si l’on respecte les écrivains de l’Evangile, être ramenés à des faits naturels. — On recourut alors à un

Digltized by Goçgle

système qui, à travers diverses modifieatious, est arrive jusqu'à nous, et qui constitue le fond des attaques dirigées aujourd’hui contre nos saints livres.

On dit : la bonne foi des apôtres et l’existence de 1 élément miraculeux ne peuvent être niées dans le Nouveau Testament; mais les témoins oculaires n’ont presque rien écrit. Les Évangiles sont, en très-grande partie, des légendes recueillies au second siècle, un peu au hasard, et publiées sous le nom des apôtres.

Les Évangiles ont été rédigés, disait Eichhorn, d’après un document primitif auquel l.es apôtres n’étaient pas étrangers, et que l’on a ensuite embelli et surchargé de faits. — Ils ont été écrits d’après un évangile primitif et oral, mais que l’on a altéré, disait Schleiermacher. — Strauss, profilant de la fatigue des esprits et du scepticisme produit par ces opinions aventureuses, est venu, il y a près de trente ans, nier la véracité totale des Évangiles. L’existence de Jésus-Christ se perdait, selon cet écrivain plein d’audace, dans une vaste et indéchiffrable légende. Cette insolente hypothèse produisit sur les esprits l’effet qu’y produit toujours l’absurde nettement formulé. Elle réveilla le sens historique et le goût du vrai jusque chez les contradicteurs de l’authenticité des Évangiles. On devint plus réservé. Baur, le continuateur de Strauss, a dû marcher avec plus de précaution que lui. Toutefois, il persiste à nier la participation directe des apôtres à la rédaction définitive des Évangiles ; et il met tout son soin à retrancher le miracle partout où il le trouve. Il s’appuie pour cela sur une mauvaise philoso-

phie, sur une fausse appréciation du caractère des Apôtres, et sur une critique aventureuse des textes sacrés. Ses erreurs sont soutenues par l'école de Tubingue; et l’école de Tubingue se rattache aux principes professés par Eichhorn. En France et en Angleterre, les rationalistes s'occupent aussi de ces questions ; mais, il faut bien en convenir, ils vivent d'emprunts peu discrets ; on vulgarise la science d’autrui, mais on n’invente rien.

Après cette exposition de la question, nous avons cherché à nous rendre compte de la position prise par l’exégèse biblique rationaliste depuis un siècle. Nous avons reconnu que cette exégèse n’est ni le résultat de découvertes historiques, ni un progrès naturel de la critique, mais l’application d’un système de philosophie funeste à la critique ellemême. Nous étions par là conduits à chercher dans la philosophie du dernier siècle et dans celle de notre temps les principes qui ont égaré l’exégèse biblique.

Nous avons reconnu que l’athéisme, le déisme, le panthéisme imposaient fatalement à l’exégèse la négation de a possibilité du miracle et la destruction du surnaturel. C’est, en effet, là l’hypothèse philosophique qui, depuis un siècle, jette l’exégèse dans la voie des négations où elle s’agite encore aujourd’hui.

Notre devoir était donc d’attaquer le principe philosophique de l’impossibilité du miracle. Je crois en avoir établi logiquement la possibilité ; j’espère avoir aussi victorieusement combattu les objections des écrivains modernes contemporains, nos contradicteurs dans cette ques-

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tion. Tous ces préliminaires nous ont longtemps occupés, mais ils étaient nécessaires.

Après avoir exposé l’état de la question, et montré comment on s’était égaré en voulant donner aux Évangiles d'autres origines que celles que leur assigne la tradition, il convenait de justifier la tradition elle-même. Les Évangiles sont l’œuvre des apôtres et de leurs disciples immédiats : voilà ce que nous nous sommes appliqué à établir par des preuves intrinsèques. Nous avons montré d’abord que les Évangiles étaient dans un rapport parfait d’exactitude avec l’état politique, civil, religieux de la Judée au moment eu vivait Jésus-Christ : nous avons montré ensuite, par la numismatique et par la géographie, que les Évangiles révélaient une connaissance si minutieuse, si exacte de la valeur et de l’usage des monnaies, des villes, des routes, de tant de choses, détruites dès le premier siècle, que les apôtres et leurs contemporains pouvaient seuls les avoir écrits, et que, par conséquent, les Évangiles n’étaient point un recueil de légendes ou une œuvre du second siècle.

Nous n'avons point fait valoir le côté moral des preuves intrinsèques : sincérité, naïveté, simplicité des récits; élévation et sublimité des enseignements. Nous verrons tout cela quand nous expliquerons le texte même des Évangiles.

Messieurs, je viens reprendre aujourd’hui les preuves de l’authenticité des Évangiles. Nous avons étudié les preuves intrinsèques, c’est-à-dire les preuves fournies par le texte

lui-même ; maintenant nous allons aborder les preuves extrinsèques, c'est-à-dire les témoignages des. contemporains, des apôtres etdes générations qui les ont suivis. Nous nous bornerons aux témoignages des quatre premiers siècles.

JT: les divise en trois catégories : témoignages des païens, témoignages des hérétiques, témoignages des chrétiens orthodoxes. Nous allons commencer par l’exposition des témoignages des païens, ou plutôt des philosophes qui représentent cette catégorie de témoins.

Le christianisme fit sa première apparition au milieu de l'indifférence générale des philosophes. Ils pensaient qu’ils n’avaient pointé s’occuper de l’apparition d’une nouvelle secte juive. C’est ainsi qu’ils appelaient l’Eglise chrétienne naissante. Rappelez-vous saint Paul prêchant au milieu de. l’Aréopage. Sitôt que la première curiosité fut satisfaite, cette assemblée de sages païens interrompit l’apôtre, au moment où le iil du discours le conduisait à l’exposition des dogmes : « Assez, lui dirent-ils dédaigneusement, nous entendrons la suite une autre fois. »

Sans doute, quelques hommes d’élite et quelques cœurs droits, comme saint Denis, comprirent mieux la portée et l’avenir de la doctrine chrétienne ; mais ils furent peu nombreux.

Grâce à cette indifférence du monde païen, le christianisme put se développer d’abord sans obstacle de sa part. Mais lorsque les apôtres et leurs successeurs eurent réuni autour d’eux et conquis au Christ un grand nombre de

QIJATOItZIËME LEÇON.

gentils, lorsque l’Église forma un corps qui avait des membres nombreux, actifs, propagateurs infatigables, se répandant dans toutes les parties de l’Empire et même chez les barbares, l’indifférence se changea bientôt en hostilité. Les intérêts matériels furent les premiers à donner l’alarme. La chute des idoles et la diminution des sacrifices firent jeter des cris de détresse aux fabricants de simulacres et aux vendeurs de victimes. Pline en avertissait Trajan : Propc jam désolât a templa, sacrasolemnia inter laissa ! Les hommes d’Etat s’inquiétèrent à leur tour. Les vieilles superstitions païennes étaient intimement unies à l’empire, et formaient la religion d’Etat. — Les empereurs se montraient fort tolérants pour les dieux vaincus, et, en général, pour tous ceux qui ne refusaient pas de prendre place au Panthéon, aux pieds de Jupiter et de Vénus; maisle Dieu des Chrétiens ne pouvait consentir à cette dégradation. — Néron et ses successeurs firent revivre la loi dont parle Cicéron : Separatim nemo habessit deos. neve novos , sed ne advenas, nisi publiée adscitos , privatim colunto ' ; et cette autre loi : Qui novaset usu vel ratione incognitos religiones inducunt et quibus animi moveantur , honestiores deportantur , humiliores capite puniuntur 1 2 .

Menacés dans leur influence par une religion qui ne s’appuyait point, comme les autres, sur une vaine mythologie, mais sur des faits très-sérieux; qui prêchait non point une morale vague, mais une morale rigoureuse, simple, et non

1 Cicéron, De legibus, u, 8.

* Julius Paulus, Sent., v, "21, 32.

LKS ÉVANGILES.

point des vérités indécises, mais des dogmes certains, les philosophes à leur tour se déclarèrent les ennemis du christianisme, et se mirent à la tête de ses persécuteurs, Marc- Aurèle,Celse, Porphyre, Hiéroclès, Julien ont été les auteurs ou les vulgarisateurs lettrés des calomnies avec lesquelles on essaya de déshonorer le berceau du christianisme. De plus, ces philosophes ont approuvé, excité les persécutions, et fait couler le sang des martyrs. Le paganisme honore ces hommes comme ses avocats, le christianisme les compte parmi ses bourreaux.

Ce n’est point ici le moment de dire comment l’Église leur répondit. Qu’il me suffise de rappeler que devant le glaive elle se montra sans défaillance, et que devant la calomnie elle apparut forte des armes de l’éloquence et de la vérité. Pendant que ses martyrs mouraient héroïquement dans les amphithéâtres pour la foi à l’Évangile, ses apologistes se levaient pour la défendre : Diognet, Aristide, Quadnat, Mélito, Apollinaire, Miltiade, Justin, Tatien, Athénagore, Théophile, Clément d’Alexandrie, Origène, Tcrtullien, Cyprien, Arnobe, Laetqnce, etc., répondaient aux philosophes par des livres dont la ferme et haute raison préparait les victoires futures de l’Église de Jésus- Christ.

Ce que je me propose ici, c’est de faire valoir en faveur de l'authenticité des Évangiles les témoignages échappés aux philosophes des premiers siècles. En effet, et c’est la remarque de saint Jean Chrysostomc, les écrits de Celse et de Porphyre, qui combattaient le Nouveau Testament, ser-

vent beaucoup à fortifier l’autorité des saints livres. Iniquitas mentita est sibi.

Vous savez, Messieurs.au moins d'une manière générale, quelle était l'argumentation des philosophes des premiers siècles contre le christianisme. Elle différait, sur plusieurs points très-graves, de celle que l’on emploie aujourd'hui contre notre croyance.

■ 1° Les philosophes des premiers siècles ne niaient ni la possibilité du miracle, ni celle de l’intervention sensible des agents surnaturels. Loin de là, ils exagéraient sous ce rapport. Ils accordaient aux démons beaucoup plus de puissance qu’ils n’en ont. Les spirites sont moins hardis que Porphyre. Lui, du moins, n’avait pas besoin de ridicules médiums , dont la nature et le mode d’action varient capricieusement. Il voyait et entendait les êtres surnaturels qu’il invoquait. Lesspirites y arriveront, mais ils n’y sont pas encore.

Les philosophes des premiers siècles ne contestent donc point que Jésus-Christ ait fait des miracles : ils disent seulement qu’il a eu recours, pour les accomplir, à des moyens magiques et à des paroles dont il avait seul le secret.

2° Les rationalistes de .nos jours expliquent rétablissement du christianisme par les dispositions favorables des esprits à l’époque de ses succès, par l’excellence de sa morale, par l’élévation de ses dogmes, par la pureté de la vie de son fondateur, etc. Ce sont autant de choses niées par les philosophes des premiers siècles. Selon ceux-ci, le christianisme contredisait les saines doctrines reçues par-

l.ES ÉVANGII.ES.

tout, les lois établies et l'intérêt bien entendu de l'Etat. Ses dogmes étaient ridicules, sa morale abaissait l’humanité, son fondateur était un imposteur, disons le mot, un scélérat.

Ainsi, Messieurs, tandis que le christianisme reste toujours le même dans ses dogmes, et dans son apologétique, les doctrines qu'on lui oppose sont vouées h un continuel changement. Car le vrai est ce qui est, ce qui demeure ; l’erreur est ce qui n'est pas, ce qui varie, dit Bossuet. Les illusions se transforment comme les fantômes inconsistants de nuit qui changent de forme et d’aspect, pour peu qu’on se déplace, qu'on avance ou qu'on recule : elles n’ont pas d'objectivité.

Enfin, Messieurs, et c’est là le point que je veux établir dans celle leçon, les ennemis du christianisme nient aujourd’hui l’authenticité des Evangiles, et les philosophes des première siècles, malgré leur haine pour le christianisme, l’admettaient unanimement. Pourquoi, Messieurs? Parce qu’ils étaient dans l’impossibilité de la contester. Au 111 e et au iv‘ siècle, les témoignages d’authenticité étaient si nombreux, si évidents, qu’on ne pouvait sans folie entreprendre de les rejeter. On n’était point réduit, comme de nos jours, à interroger les quelques restes de littérature primitive sauvés de la destruction du temps. Si, au ii« siècle, l'authenticité des Évangiles avait été attaquée, les vieillards se seraient levés, et auraient nommé les disciples et les apôtres qui leur avaient remis les saints livres. Il fallait que l’authenticité des Évangiles fût bien évidente, pour que Celse, Porphyre, Hiéroclès, Julien, qui en étaient

QtATOftZIKME I.EÇON.

fort embarrassés, ne l’aient pas contredite. Auraient-ils omis de nier un témoignage aussi accablant s’il eût été attaquable par quelque endroit ? Au lieu de dire que la vie de Jésus, telle qu’elle était rapportée dans l’Évangile, était celle d'un imposteur; au lieu d’avoir recours à des interprétations invraisemblables pour calomnier Jésus dont les paroles et les actes, empreints de sincérité, avaient laissé dans la mémoire des hommes un si touchant souvenir, n’enssent-ils pas préféré dire avec nos rationalistes : « Jésus- Christ n'a point enseigné ce que les Évangiles enseignent, Jésus-Christ n'a point été l’homme dépeint par lesÉvangiles? Vous nous donnez des récits apocryphes pour des récits authentiques. » Au lieu de dire que les apôtres avaient menti, accusation si difficile û porter contre des hommes qui avaient consacré par le témoignage de leur sang le témoignage de leur parole, ils auraient mieux aimé assurer que les récits des Évangiles étaient l’œuvre d’obscurs faussaires, à laquelle les apôtres-n 'avaient pas eu de part. En prouvant que les livres vénérés par les chrétiens comme sacrés, étaient un pur roman, ils auraient accablé l’Église naissante. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait. Messieurs? Parce que, encore une fois, il y avait folie à tenter une pareille entreprise, parce que l'authenticité des Évangiles était de leur temps, à la fois incontestable et incontestée.

Maintenant, Messieurs, prouvons que les philosophes ont, en effet, regardé nos livres saints comme authentiques.

Je ne citerai que deux textes de Julien. Voici le premier : « Malheureux, dit-il aux chrétiens, vous n’éles pas même

restés fidèles aux doctrines que vous avaient léguées les apêtres, et que leurs successeurs ont rejetées avec une impiété égale à leur malice. Paul, Matthieu, Luc et Marc n’ont jamais osé affirmer la divinité de votre Jésus. Le premier qui a eu cette audace est le bonhomme Jean, entraîné par l’exemple des chrétiens qu’il voyait déjà infectés de cette opinion dans la plupart des villes de la Grèce et de l’Italie, et aussi peut-être par la connaissance du culte véritable, quoique secret, dont ces mêmes chrétiens honoraient les tombeaux de Pierre et de Paul '. »

Ainsi, pour ce César philosophe, Matthieu, Marc, Luc et Jean sont bien les historiens de Jésus-Christ, et les Évangiles qui portent leurs noms sont bien leur ouvrage.

Voici un second texte non moins concluant que le premier. Les chrétiens prouvaient la mission divine du Sauveur par la célèbre prophétie de Jacob : a Évidemment, leur répond Julien, cette prophétie n’a rien de commun avec votre Jésus, qui n’était en aucune façon de la tribu de Juda. De votre propre aveu, Jésus a été conçu du Saint- Esprit, et non de Joseph. C’est pourtant par ce dernier que vous cherchez à rattacher Jésus à cette race antique. Et encore n’avez-vous pas su donnera cette assertion un air de Vraisemblance, puisque Luc et Matthieu, en décrivant la généalogie de cet homme, ont trouvé moyen de se mettre en pleine contradiction 2 . »

Il est inutile d’insister sur ces aveux, puisqu’ils sont

1 S. Cyrille d'Alexandrie, liv. X, opéra, t. VI, p. 327.

1 ld., liv. VIII, p. 233.

QUATORZIÈME I.EÇ.ON.

incontestés. Il convenait cependant d’appeler sur eux votre attention, non pour constater qu’au iv* siècle, nos Évangiles étaient connus de tous, des païens comme des fidèles, mais pour prendre acte qu’aucun doute n’était élevé contre leur authenticité , môme de la part des païens.

Si le fait est déjà important au quatrième siècle, il acquiert une autorité plus décisive encore au deuxième siècle. J'ai entendu quelquefois formuler un vœu par des hommes qui cherchaient à s’éclairer sur la question de l'authenticité de nos livres saints. Ils disaient : «Nous voudrions, pour dissiper tous les doutes, entendre le témoignage d’un homme du premier ou du second siècle, la déposition d’un écrivain

impartial et suffisamment informé, osant tout dire, quels que fussent d’ailleurs les faits, favorables ou défavorables au christianisme. » Eh bien ! Messieurs, ce vœu est réalisé. Il y a eu vers le milieu du deuxième siècle, un écrivain bien informé, hostile aux chrétiens, qui n’a rien tu de ce qui pouvait leur nuire, et qui a cherché avec une grande habi-’ lelé dans leurs livres mômes des armes pour les combattre. Cet écrivain est Celse.

Celse était un philosophe épicurien. Plusieurs critiques supposent qu’il composa son livre sous Adrien, vers l’année 117; d'autres qu’il l’écrivit sous Marc-Aurèle,.vers 160. Toujours est-il certain qu’Origène, en le réfutant, à la prière de son ami et protecteur Ambroise, au commencement du troisième siècle, déclare que ce philosophe était mort depuis longtemps. Ainsi Celse a dû naître vers le

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moment où mourait saint Jean l’évangéliste : il était contemporain des disciples de cet apôtre, d’Ignace, de Polycarpe, de Papias. Un ennemi des chrétiens ne pouvait pas vivre dans un temps plus propice pour découvrir les origines accusatrices des livres saints. Il a profité, au reste, de cette bonne fortune, et il a tout étudié. « Omnia novi, » dit-il quelque part ; « Chrétiens, je connais tout ce qui vous regardé. » Si donc les Évangiles sont une œuvre frauduleuse, il est impossible qu’il l’ait ignoré. Les hérétiques étaient là, au reste, surveillants inquiets de l’Église, pour l’en instruire. S’il a connu le vice d’origine de nos livre® saints, il est impossible que sa haine ne le lui ait pas fait étaler à plaisir; il est plus impossible encore qu’il ait admis positivement l'authenticité des Évangiles. Eh bien ! Celse, écrivant à une époque si favorable pour être bien informé, Celse, d’ailleurs si ingénieux, si hardi pour combattre les chrétiens, Celse n’élève pas un doute, pas un soupçon sur l’origine des Évangiles. Au contraire, quand il les cite, et cela lui arrive souvent, il les attribue toujours aux disciples mêmes de Jésus.

Messieurs, ou je me trompe grossièrement, ou c’est ici plus qu’une simple présomption en faveur de l’authenticité des Évangiles : c’est une preuve manifeste, un témoignage entièremanl décisif.

Voyons les paroles de Celse..

Vous savez, Messieurs, que l’ouvrage de ce philosophe est perdu; mais Origène, en le réfutant, nous l’a presque entièrement conservé. L’apologiste chrétien nous en avertit.

il a suivi pas à pas son adversaire ; en répondant à toutes ses objections, il a même, - — tant il faisait scrupuleusement son œuvre, — répété les réfutations quand Celse répétait ses difficultés. Le livre d’Origène est un monument de la parfaite loyauté de la polémique chrétienne. Amis et ennemis du christianisme y ont abondamment puisé ; les uns ont emprunté <i Celse des armes pour le combattre, les autres des armes à Origène pour le défendre. Porphyre, Hiéroelès, Julien, et plus tard Voltaire, ont copié le philosophe antichrétien ; presque tous les apologistes de la religion se sont inspirés d’Origène. Les objections de Celse rappellent le sens, et même les termes des objections faites au xvin* siècle. La seule différence se rapporte à l’authenticité des livres saints, authenticité admise, proclamée par Celse, mais niée sans pudeur par les philosophes du siècle dernier.

Celse, dans son livre intitulé Aôyo* àX^ç, met en scène un juif qu’il fait ainsi parler contre les chrétiens :

« J’aurais encore à dire, touchant Jésus, beaucoup de vérités et de choses qui diffèrent de celles que ses disciples ont écrites ; mais je les omets volontiers. »

IloXXi Éytov Xfyetv rapt twv xotxà xbv ’Iy]üoüv ysvojasvwv, xat ou napaitXiiffio! toï? àito twv pLaOr,Twv toïï ’lvjeroù ypaspetoriv, Ixwv Ixeïva irapaXeiTOo 1 .

Plus loin encore, Celse, attribue les Évangiles aux disciples de Jésus.

» Origène contre Celse, 11 , 13.

« Les disciples de Jésus ont dit beaucoup de choses dans l’intention de l’excuser, mais dans le fait ils l’accusent, à peu près comme celui qui, voulant prouver qu’un homme est juste, raconterait les injustices qu’il a commises, qui voulant prouver qu’un homme est saint, raconterait les crimes dont il est l’auteur. » Les paroles sont claires : xo&ç |xocôrixà; àvayr](pa«pévai xepl aùxoü, etc.

Parlant aux disciples de Jésus, le juif de Celse ajoute: « Vous avez écrit des fables et vous ne les avez pas même rendues vraisemblables. »

Parlant des écrits des apôtres, disciples de Jésus, Celse les appelle eùayyÉX iov. Les marcionites avaient altéré les livres saints et composé avec eux des livres à leur usage. Celse les confond avec les chrétiens, et il dit : « Semblables à des hommes ivres, qui portent sur eux-mêmes des mains homicides , vous avez , trois ou quatre [ois, altéré et comme reforgé les textes de l'Evangile, afin de vous l'opposer les uns aux autres. » MExayâpaxxEiv èx xr;? zpwxrj; ypaip^ç xo tùayy&iov Tpr/rj xal XExpor/jj xal iroXXayî). Ceci encore une fois s’adresse aux marcionites. D’après un commentateur allemand, ce texte prouverait que Celse s’imaginait que les trois évangiles synoptiques, et le quatrième, celui de saint Jean, sont autant de changements faits par les apôtres au récit de la vie de leur Maître.

Le juif de Celse appelle les évangiles GaExépa trjfypau.p.axa. Vos écritures. Il dit ensuite ce que ces Evangiles, ces écritures contiennent. Puis, discutant un grand nombre de faits de la vie de Jésus, tels qu’ils y sont racontés, il nie sa

naissance miraculeuse d’une vierge, et lui donne pour père le soldat Panthère ; il nie l'adoration des mages, le massacre des Innocents, la fuite en Egypte, les miracles, la mort et la résurrection du Christ. Il attaque ses enseignements qu’il trouve absurdes et grossiers. En un mot, il prouve évidemment qu’il considère les livres saints du Nouveau Testament comme étant l’œuvre des apôtres et de leurs disciples immédiats. Cela est si vrai qu’il cite textuellement, tour à tour, les paroles de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean. Ainsi, c’est saint Matthieu qui a parlé seul de l’adoration des mages. Celse, rappelant ce fait pour le combattre, en emprunte le récit à cet apôtre : « Des Chaldéens, dit-il, avertis de la naissance de Jésus, seraient venus l’adorer encore enfant, ils auraient révélé à Hérode le motif de leur voyage, et Hérode, pour faire mourir Jésus, aurait condamné à la mort tous les enfants venus au monde en même temps que lui. »

C'est saint Matthieu qui a parlé seul encore de la fuite en Egypte. Eh bien ! Celse parle de ce fait pour s’en étonner, et il dit : « Pourquoi Jésus a-t-il fui en Égypte? Pour ne pas être mis è mort. Un Dieu peut donc craindre de mourir. » Comme s’il faisait allusion à cet autre texte de saint Matthieu : Cum persequentur vos in civitate is ta, (ugite in nliam', il ajoute : « Un Dieu est obligé de se dérober avec ses disciples, et d’errer de ville en ville ! »

1 S. Mallli., x, 23.

Il rappelle une parole de saint Matthieu, lorsqu’il reproche à Jésus comme un acte d’intempérance d’avoir saisi avec avidité l’éponge imbibée de l’amer breuvage qu’on lui offrit.

Enfin Celse ne fait-il pas allusion au verset 8 du chapitre v de saint Luc, quand il dit que les apôtres, selon les Evangiles, sont notoirement infâmes, puisqu'ils se reconnaissent eux-mêmes comme tels? Saint Pierre a en effet dit à Jésus : « Exi a me, quia homo peccator sum »

Quant à saint Marc, Celse relève vingt fois des passages qui lui sont communs avec saint Matthieu. Enfin, il est impossible de méconnaître une allusion à l’évangile de saint Jean dans le reproche qu’il fait aux chrétiens d’appeler le Christ Verbe de Dieu. Tôv &t ôv toü Oeo'J tTvoa aÙToXôyov. « Comment, dit-il, osez-vous appeler Verbe de Dieu un homme battu de verges et crucifié? » Saint Jean étant le seul évangéliste qui ait parlé du sang qui jaillit du côté de Jésus, c'est à son récit que Celse fait allusion, quand il dit : « Ce sang était-il, pouvait-il être le sang d’un Dieu? » Enfin, le philosophe antichrétien, raillant le Christ, l’appelle cpGJç et otXijGcia, noms que saint Jean seul lui a donnés.

Celse ne cite guère les évangélistes par leur nom. Ce n'était l’usage de nommer un auteur, ni chez les ennemis, ni chez les défenseurs du christianisme. Ainsi saintCyprien, si l’on en excepte son livre des témoignages contre les Juifs, ne nomme jamais dans ses ouvrages les auteurs des textes

• s. Luc, ch., v, 8.

QUATORZIÈME LE<;.ON

qu’il cite el qu'il emprunte à la sainte Écriture. Saint Cyrille d’Alexandrie en a agi de même. Saint Clément ne nomme que deux ou trois fois les évangélistes dont il répète textuellement les paroles.

J’aurais pu, Messieurs, pour en revenir à Celse, multiplier les citations. Celles que j’ai faites suffisent pour vous convaincre qu’il regardait comme étant l’œuvre des apôtres les livres du Nouveau Testament.

Il est donc vrai que, cinquante ans après la mort de saint Jean, non-seulement nos Évangiles étaient connus des chrétiens, mais même des païens ; que, de plus, ces derniers n’avaient jamais élevé un doute sur leur authenticité. Eh bien ! Messieurs, j’affirme que si, à cette époque, il était impossible aux ennemis du christianisme d’attaquer l’origine de nos Évangiles, de leur donner pour auteurs des faussaires, il est mille fois plus impossible aux ennemis du christianisme, au dix-neuvième siècle, de tenter avec succès une pareille entreprise. J’en appelle aux advereaires du second siècle contre ces adversaires d’aujourd’hui. « Salus ex inimicis nostris. » Je ne veux d’autre preuve de l’antiquité de nos Évangiles, disait saint Jérôme, que les aveux de Celse et de Porphyre. C’est cette preuve que je vous ai donnée, Messieurs : je n’en veux point fournir d’autre aujourd’hui.

PREUVES EXTRINSEQUES DE L’AUTHENTICITÉ DES ÉVANGILES

Les Ebionilcs.

Messieurs,

Quand un tribunal veut juger uri homme, il appelle les témoins du fait sur lequel il veut se prononcer, témoins à charge, témoins à décharge, les amis et les ennemis. Il les entend tous, il compare leurs témoignages qui souvent se contredisent : cette contradiction ne l’étonne ni ne le désespère ; la vérité a des caractères incommunicables. C'est après avoir recueilli avec calme toutes les dépositions, que sa conviction se forme, et qu’il prononce tranquillement la sentence. Si on veut juger de l’authenticité d’un livré ancien, placé dans les conditions des Evangiles, il faut l’examiner d’abord en lui-même, puis dans ses rapports avec l’histoire et avec les monuments. Il faut enfin évoquer les témoins de ce livre, apprécier et classer leurs dépositions ; et ce n’est qu’après avoir pesé tous les témoignages, que la critique peut, elle aussi, formuler et prononcer son jugement.

C'est, Messieurs, ce que nous voulons faire avec un soin scrupuleux. Nous sommes occupés en ce moment à entendre la partie adverse. Dans la dernière leçon, nous avons pris acte des dépositions des philosophes païens, de celles

de Celse en particulier. Nous avons vu que cet écrivain de la seconde moitié du second siècle n’avait rien su, rien oui de ce remaniement des Evangiles que l’on prétend être précisément l'œuvre de ses contemporains; nous avons vu qu’il n’avait pas songé un instant à attaquer l’authenticité de ces livres vénérables : comme toutle monde, il les attribue constamment aux Apôtres. Si ces livres sont l’œuvre de quelques faussaires, ces faussaires étaient les contemporains de Celse, et celui-ci ne pouvait manquer de les découvrir. Au lieu de chercher par des insinuations malveillantes à défigurer la vie de Jésus, que son incomparable grandeur défend victorieusement, il n’avait qu’à la nier. Au lieu de calomnier le caractère des Apôtres, dont la vie et la mort prouvent assez la sincérité, il n’avait qu’à séparer leur cause de celle des misérables qui auraient fabriqué une œuvre d’iniquité. Or, Messieurs, Celse n’a rien fait de tout cela. Au contraire, il suppose toujours, nous l'avons vu, l’authenticité des Evangiles. Hiéroclès, Julien l’Apostat, ont plus tard reproduit, copié même textuellement ses arguments contre le christianisme; mais, comme lui, ils croyaient à l’authenticité des livres du Nouveau Testament. Après avoir fait comparaître les philosophes devant le tribunal de la critique, introduisons les hérétiques.

Les hérétiques ne sont pas moins ennemis des enseignements catholiques que les philosophes païens : on peut même dire qu’ils sont animés contre eux d’une haine plus ardente. La guerre intestine est la plus acharnée de toutes les guerres, les inimitiés entre frères, les plus implacables

des inimitiés. Si les Evangiles sont une œuvre de supercherie accomplie au second siècle, les hérétiques du second siècle et du premier démasqueront la fraude. Les catholiques invoquaient contre les sectaires les paroles du Nouveau Testament: les hérétiques n’ont, pour se défendre, qu’à faire connaître l’origine coupable du livre où sont puisées les citations.

Eh bien ! Messieurs, non-seulement les hérétiques ne portent aucune accusation contre l’origine de nos livres sacrés, mais ils en supposent toujours, eux aussi, l’authenticité. On peut diviser en deux classes les hérétiques dont le témoignage importe à la question qui nous occupe : les Ebionites et les Gnostiques. Les sectes ébioniles et gnostiques sont sans cesse rappelées dans les débats modernes relatifs à l'histoire des premiers siècles. Les écoles allemandes de notre temps ont dirigé de ce côté leurs études; mais comme la nouvelle critique cherche à dénaturer les faits, il importe de se former une idée juste de ce qu’étaient ces hérésiarques. Aujourd'hui, nous parlerons seulement des Ebioniles.

Quiconque a lu les Actes des Apôtres et les Epîtres de saint Paul aux Galatcs et aux Corinthiens, sait qu’un grave dissentiment s’éleva au sein de l’Eglise naissante. Un parti juif s’était formé à Jérusalem, qui prétendait que les païens convertis, les Gentils, devaient être assujettis à la loi de Moïse, notamment à la circoncision et à l’observance des règles touchant les viandes et les impuretés légales. Saint Paul se déclara énergiquement contre ces prétentions. Saint

QUINZIÈME LEf.OIS.

Pierre hésitait à se prononcer ; mais, éclairé bientôt par Dieu lui-même, il n’eut plus d’incertitudes : et au concile de Jérusalem, il fut décidé que les pratiques juives, n’étant plus désormais nécessaires au salut, les Gentils n’y étaient point obligés; toutefois, les Juifs pourraient les suivre s’ils le voulaient. Il fallait, dit Bossuet, enterrer avec honneur la synagogue.

Saint Paul craignait, avec raison, que certains Juifs trop attachés aux pratiques cérémonielles, ne fissent douter et 11e doutassent bientôt eux-mêmes de l’efficacité des mérites du Christ. Ses prévisions furent trop vite réalisées.

Un nombre considérable de chrétiens, attachés aux pratiques de la loi, formèrent la secte des chrétiens judaïsanls ; c’est le nom qu’on leur donna. Us se partagèrent en deux sectes. L’une pratiquait à la fois la loi chrétienne et la loi . cérémonielle. Elle confessait que le salut venait seulement du Christ, dont elle admettait la naissance miraculeuse et la divinité. Elle fut appelée secte des Nazaréens. O11 ne pouvait guère lui reprocher qu’un attachement excessif à la loi. L’autre classe se sépara complètement de la doctrine de l'Eglise; elle nia, et la divinité de Jésus-Christ, et sa naissance miraculeuse d’une vierge par l’opération du Saint- Esprit. Elle ne reconnaissait à Jésus, pour le distinguer des autres hommes, qu’une seule prérogative, celle d’avoir été le Christ promis. Cette secte, qui n’était pas seulement schismatique, mais encore hérétique, porta le nom de secte des Ebioniles. O11 croit qu’elle se forma à Jérusalem,

lorsque les judaïsants, au milieu desquels s’était développé de plus en plus l’élément pharisaïque, refusèrent d’accepter Sirnéon pour successeur de saint Jacques sur le siège épiscopal de Jérusalem. Après la prise de cette ville, les Ebionitcs se réunirent aux Esséniens, appelés aussi Elkéséens iD3 bin m, fils de la vertu cachée. ; et la secte des Ebionites fut constituée.

Il est dans l’essence d’une erreur de développer ses conséquences, et ce groupe de Juifs esséniens et chrétiens avait, vers le milieu du second siècle, un symbole théosophique, qui se trouve assez nettement formulé dans les fausses homélies dites clémentines , et dans les récognitions.

On s’est beaucoup occupé des Ebionites depuis l'étude des fausses clémentines.

Voici la doctrine des Ebionites du second siècle, de ceux du moins dont nous allons invoquer le témoignage, avec celui des Nazaréens, en faveur des saints Evangiles. Elle est fortement imprégnée de spéculations gnostiques, comme vous vous en convaincrez plus tard lorsque nous étudierons le gnosticisme. Les Elkéséens, très-amis des spéculations orientales, avaient greffé leurs erreurs particulières sur les doctrines générales de la gnose. Ils reconnaissaient formellement l’unité de Dieu ordonnateur de toutes choses, digne par conséquent des adorations des hommes et des anges. Toutefois, la création qu’ils admettaient n’était point la création ex nihilo : ce n'était point le dogme chrétien, d’après lequel Dieu a fait de rien le ciel et la terre. Ils soutenaient l’éternité de la matière, émanée, quant à ses

quatre éléments, du Dieu tout-puissant, dont ils formaient le corps. — Dieu n’a point créé le monde par une action immédiate, mais par l’entremise d'une sorte d’hypostase ou de personne divine, appelée aopîa. Cette personne, dans le langage ébionile, était le bras droit de Dieu, un démiurge, /dp Sr,jiioupyoüoa. Le démiurge crée tout par syzygies ou par couples, unissant deux éléments opposés dans leur action, de sorte que l’un corrige les œuvres de l’autre; l’élément mâle rectifie les œuvres de l’élément femelle. Celte succession d’étres, émanant les uns des autres, est du gnosticisme pur. Le démon, réputé femelle, et le Fils de Dieu formaient une syzygie. Le démon n’est point radicalement méchant. Il est le bras gauche de Dieu, tandis qne le Fils de Dieu est le bras droit. Trois prophètes ont été les instruments vivants de la révélation divine : Adam, Moïse et le Fils de Dieu. Mais le Fils de Dieu n’est point Dieu. — La morale des Ebionites était fort sévère. Il fallait éloigner de soi, autant que possible, les souillures de la matière : point de viande, point de vin, point de mariage, sinon entre juifs. — Leur constitution ecclésiastique, quant à la hiérarchie , était celle de l’Église catholique : ils admettaient les évêques, les prêtres et les diacres. Saint Pierre remplaçait le roi Jésus-Christ à Jérusalem, et saint Jacques, son successeur, est appelé : ètoixotoî tri; âyi'aç

Tels étaient les Ebionites : on voit comment ils s’étaient éloignés graduellement du judaïsme pur, comment l’élément gnostique, mélangé d’essénisme, était devenu pré-

pondérant, et enfin, quel abîme les séparait de l'Église catholique. Quant à leur nom, il leur venait, d’après les uns, de leur chef Ebion ; d'après les autres, de la première communauté de Jérusalem qui était ainsi appelée. Peut-être devaient-ils cette appellation àleur attachement pour une loi indigente et pauvre, la loi juive. Ebion veut dire pauvre. Cérinthe paraît avoir appartenu à leur secte.

Les Nazaréens, c'est-à-dire les juifs pétriniens , croyaient, nous l'avons dit, à la divinité de Jésus-Christ et à la vertu suffisante de ses mérites pour le salut. Ils suivaient cependant avec un scrupule excessif la loi juive, à laquelle ils attachaient trop d’importance, et formaient une communauté schismatique.

Voilà donc deux sectes, ennemies à divers degrés de l’Église catholique. Nées dès le premier siècle, elles étaient puissantes au second ; elles subsistaient encore au temps d’Eusèbe, et même à l'époque de saint Jérôme.

Quel est leur témoignage touchant les Évangiles?

Recueillons d’abord celui des Ebionites. Il semble, Messieurs, qu’une secte aussi éloignée de l’enseignement de Jésus-Christ et de celui des Apôtres, n’aurait dû accepter aucun des Évangiles, et les rejeter tous, puisque tous la condamnaient. Cependant les Ebionites ne l’ont point fait : ils se sont rencontrés en cela avec les Gnostiques. Je crois, Messieurs, que si, tant que dura la secte, ils gardèrent au moins quelque partie du Nouveau Testament, ce fut à cause de la vénération des premiers chrétiens pour les écrits laissés par les Apôtres. Dès le premier moment , ces

QUINZIÈMfe LEÇON.

livres acquirent une telle importance, qu’on se fût placé, en les rejetant, dans une condition trop évidente d’incrédulité et d’infériorité. Les Ebionites en choisirent un, celui qu’ils pensaient leur être le moins opposé, celui de saint Matthieu. Deux choses cependant devaient leur déplaire : d’abord les textes qui condamnaient manifestement leurs erreurs; ensuite, l'absence de toute parole qui confirmât leur doctrine. Ils remédièrent à ces deux choses en supprimant les textes qui leur étaient contraires, et en interpolant des commentaires qui leur étaient favorables. Mais, malgré ces suppressions et ces additions, l’évangile de saint Matthieu, à l’état de mutilation où ils l’avaient réduit, pouvait encore servir à les réfuter. Les réflexions que je viens de faire sont celles mêmes de saint Irénée dans son livre contre les hérésies. Vous savez, Messieurs, que saint Irénée écrivait dans la seconde moitié du il* siècle. C’était un disciple de saint Polycarpc et de Papias. Il vint dans la Gaule, vers 177, fut évêque de Lyon après saint Polhin, et souffrit le martyre sous Septime Sévère, vers l’an 202. Il était donc contemporain des Ebionites, et son témoignage a une grande autorité. Voici quelques-unes de ses paroles : Tanta est autem circa Evangelia hœc finnitas , ut et ipsi hœretici testimonium reddant eis , et ex ipsis unusquisque eorum conetur suam con/irmare doctrinam. Ebionœi etenim eo Evangelio, quod estsecundum Mallhæum, solo u tentes, ex illo ipso convincuntur , non recte præsumentes de Domino'.

> S. Irénée, adv. hœreses, I. III, ch. xi, § 7.

Dans le même traité, saint 1 rénée dit encore :

Qui auletn dicuntur Ebiontei consentiunt guident mundum a Deo factum , ea quœ sunt erga Dominum, non similiter ut Cerinthus et Carpocrates opinantur. Solo autem eo, quod est secundum Matthœum Evangelio utuntur, et apostolumPaulum recttsant, apostatam eum legis dicentes'.

Eusèbe et saint Jérôme racontent comme un fait de notoriété publique que les Ebionites se servaient de l’évangile de saint Matthieu, qu’ils appellent tantôt sùa-(7^ l0v MaTÔatov, et tantôt EùayfsXiov xaé’ “Eêpafouç. Cet Évangile fut, en effet, écrit en syro-chaldéen. Mais entre les mains des Ebioniles, il subit des mutilations et des altérations considérables. C’est ce qu’affirme saint Epiphane : Igitur in eo, quod penes illos est, Matthæi Evangelio, quanquam ne integrum quidem illud habent, sed adulteratum ac mutihrn, idque ipsum hebraicum vacant 2 . Saint Epiphane prouve celte affirmation par des citations et des comparaisons. Nous savons par lui que les Ebionites avaient supprimé les deux premiers chapitres; et leur Évangile commençait par ces mots : Factum est in diebus Herodis regis, etc.

Ici, Messieurs, une difficulté s’élève peut-être dans vos esprits, et vous me dites : les saints Pères accusaient les Ebionites d'avoir mutilé en plusieurs endroits l’évangile de saint Matthieu ; mais à leur tour les hérétiques ne soutenaient-ils pas que les catholiques y avaient fait des interpolations? Les Pères accusaient les Ebionites d'avoir

1 S. Irènée, adv. hœreses, I. 1, ch. xxvi, g ï.

* S. Epiphane, XXX, ch. xm.

ajouté des textes étrangers à saint Matthieu ; mais les Ebionites ne reprochaient- ils pas aux catholiques de les avoir supprimés ?

Messieurs, aucune discussion ne s’élevait sur ce point entre les Ebionites et les Pères. Les Ebionites niaient l’autorité des Apôtres; ils les accusaient de s’être trompés, de n’avoir point compris Jésus leur Maître et d’avoir faussé sa doctrine. C’est pour cela qu’ils avaient modifié le texte de saint Matthieu ; ils l’avaient fait publiquement et s’en glorifiaient.

La preuve de ce fait nous est donnée par Eusèbe. Symmaque, le traducteur de l’Ancien Testament, était Ebionite. 11 écrivit un commentaire de saint Matthieu, et son livre était plein d’invectives contre l'évangéliste ; mais on n’y trouvait pas un mot indiquant des interpolations faites par les catholiques. Symmaque ne supposait même rien de pareil. Voici le texte d’Eusèbe : Sciendum perro est, Symmachum

qui unus ex illis interpretibus fuit, Ebionœum fuisse

Exstant certi etiamnum commentarii Symmachi in quibus, adversus Evangelium Mallhæi acriter disputans, supradictam hæresim adstruere videtur. Atque hosS ymmachi commentarios una cum illis sacræ Scripturœ interpretationibus ab ehdem elaboratis, testalur Origenes se a Juliaua quadam accepisse Quand saint Matthieu semblait favorable aux Ebionites, Symmaque le louait; quand l’évangéliste les condamnait, le commentateur se déchaînait contre lui. Saint Jérôme mentionne aussi ce commentaire h la fois

1 Eusèbe, Hist. eccl., vi, t7.

louangeux et hostile de saint Matthieu, mais ni lui ni personne ne nous disent que les catholiques aient été accusés par les Ebionites d’avoir altéré les Évangiles. Cette accusation, au reste, était impossible. Pourrait-on aujourd'hui accuser les catholiques d’avoir altéré la Vulgate depuis cinquante ans? Certainement non. On produirait par milliers les exemplaires du siècle passé, et l'identité des textes serait manifeste. On ferait appel aux souvenirs des anciens, on interrogerait les Églises, et l’accusation retomberait sur ses auteurs. Il en eût été de même au second siècle, trop peu de temps le sépare du premier. Si les catholiques avaient été accusés d’avoir altéré les Evangiles, ils en auraient appelé au témoignage unanime des Églises, ils auraient rais en présence des textes nouveaux les textes anciens, et leur identité étant manifeste, il ne serait revenu que de la honte à leurs accusateurs.

Ne vous étonnez pas, Messieurs, si j’insiste sur ce fait; il est pour nous une occasion de connaître la différence qui existe entre le système d'accusation employé à cette époque contre l’Église et celui dont on use contre elle aujourd’hui.

Mais si les Ebionites, nous disent nos modernes adversaires, ne se servaient que de l’évangile de saint Matthieu, ne prouvaient-ils pas par cela qu'ils déniaient aux autres toute authenticité? — Les Ebionites ne se servaient que de l’évangile de saint Matthieu, parce que c’était le seul auquel ils avaient jugé utile de faire subir de prétendues corrections ; mais il ne contestaient pas pour cela l’au-

thentieité dos autres : ils en niaient seulement l'autorité. On peut s’en convaincre par le texte de saint Irénée cité plus haut, ils rejetaient les écrits de saint Paul qu’ils appelaient un apostat : Paulum récusant , apostatam legis eum dicentes. Pourquoi ? parce qu’il déclarait inutile désormais au salut l’accomplissement de la loi cérémonielle.

Les Ebionites, qui repoussaient avec passion l’autorité de saint Paul, devaient traiter de la môme façon l’évangile de saint Luc, disciple de cet Apôtre. Quant aux évangiles de saint Marc et de saint Jean, ils ne leur faisaient qu’un reproche, celui de ne montrer ni l’un ni l’autre un zèle suffisant pour la loi cérémonielle des Juifs. Ils ne les rejetaient pas comme altérés, falsifiés, ou comme ayant des sources douteuses; non, ils les récusaient à cause de la doctrine qu’ils renfermaient ; ils ne niaient point leur origine et leur existence, mais ils enr estimaient peu le contenu. C’est Eusèbe qui nous l’affirme : « Solum autem Evangelium, illud quod est secundum Mallhœum amplexi, reliqua parvi faciebant, tmv Xoitoôv <j[/.ixpov ètoioüvto 1 . » Bien

plus, saint Epiphane nous apprend qu’ils admettaient l’authenticité des autres évangiles et qu’ils s’en servaient pour combattre l’autorité des Apôtres : Prœterea Apostolorum alios actus conferunt in quibus plurima sunt (juxta illos) impietatis vestigia , ut vel Paulum ipsum accusare non erubescant mendacissimis quibusdam sermonibus , quos falsorum ex illo grege Apostolorum error atque improbitas excagilaviP.

» Eusèbe, Hist. eccl., m,27.

* S. Epiphane, adv. hœretet , xxx,§ 16.

Vous le voyez, ils accusent saint Paul d'avoir répété une doctrine qu’il avait entendue dans le collège des Apôtres. Symmaque combattait de la même façon les livres saints dans ses commentaires sur la Bible : Eusèbe et Origène nous ont fait connaîre ces attaques.

Les Nazaréens n’avaient, comme les Ebioniles, qu’un Évangile, to xaO’ 'Eêpaîouç eùayYtXiov, différent pourtant du leur, et même ne contenant peut-être que quelques légères interpolations.

Si ces deux sectes sont regardées par saint Jérôme comme ayant un évangile commun, c’est uniquement, je le présume, parce que leurs évangiles portaient le môme titre.

Nous avons sur l’Évangile des Nazaréens plusieurs témoignages ; celui de saint Irénée d’abord : Et suscipiunt quittent etiam ipsi ( Nazareni ) Evangelium secundum Mattliœum : nam hoc solo etiam ipsi, velut Cerinthus et Merinthus , utuntur. Appellant autem ipsum Evangelium secundum Hebrœos , sicut révéra habent ; quod Matthœus solus hebraice et liebraicis litteris in novo Testamento Evangelii editionem et prœdicationem fecit \

Nous avons le témoignage de saint Jérôme : In Evangelio juxta Hebrœos quod chaldaico syroque sermone , sed liebraicis litteris scriptum est, quo utuntur usque hodie Nazareni Saint Jérôme avait traduit cet évangile de l’hébreu syrochaldéen en grec, et il en a parlé plusieurs fois.

Nous pouvons mentionner enfin saint Epiphane : Estvero

• S. Irénée, adv. luereses.

* S. Jérôme, adv. Pelag., 1. III, ch. i.

pene illos ( Nazarœos ) Evangelium secundum Matthæum hebraice scriptum et quidem integernmum. Hoc enim certissime prout hebraicis litteris initio scriptum est in hodiernum lempus usque conservant. Verum illud nescio num genealogias illas amputaverint 1 .

Messieurs, j’ai commencé par produire devant vous le témoignage de la plus ancienne hérésie, celle des premiers juifs convertis. Peut-être prit-elle son origine dans un sentiment respectable, dans la vénération de la loi mosaïque ; mais cet attachement, d’abord honorable, devint bientôt excessif. Le caractère de cette hérésie ne dépassa pas d’abord celui d’une simple divergence, mais elle dégénéra rapidement en une opposition hostile. La scission s’opéra le jour où les gentils furent déclarés affranchis de la loi de la circoncision. L’erreur alla depuis toujours se développant jusqu’à ce qu’elle revêtît la forme d'un système arrêté et décidément condamné.

Les hérésies commencent au berceau du christianisme, elles se sont attachées à lui depuis sa naissance : elles l’ont surveillé, épié, toujours accusé. Si donc les Evangiles étaient l’œuvre de coupables faussaires, les hérétiques se seraient emparés de ce fait comme d’une arme offensive; le vice de l’origine du Nouveau Testament ne pouvait leur échapper : c'eût été pour eux un bonheur et un profit de dévoiler la fraude. L’ont-ils fait?Noh, ils ont toujours supposé l’authenticité des Evangiles, bien que très-gênante

1 S. Epiphane, hærcses , xxix, 9.

pour eux. Afin de combattre leur autorité, ils ont accusé les apôtres d’illusion et d'erreur ; mais quant à l'authenticité des quatre Evangiles, ils l’ont admise manifestement. Les Êbionites du premier siècle. Messieurs, ne pouvaient manquer d’être bien informés, et leur témoignage est deux fois impartial à l'égard des livres qui les condamnaient : pouvez-vous vous refuser de proclamer après eux que nos Evangiles sont authentiques?

Je vous disais, Messieurs, dans la dernière leçon, que le témoignage des philosophes païens, en faveur de l’authenticité dé nos Evangiles, acquérait une grande force à cause de la situation fausse que leur créaient leurs aveux. Julien et Gelse étaient réduits à prétendre que Jésus-Christ avait été un imposteur et que les Apôtres avaient joué le rôle de fourbes ou d’imbéciles! Les aveux des Ebionites entraînaient contre eux-mêmes des conséquences semblables. Il leur fallut soutenir que saint Paul avait manqué d’intelligence et saint Jean de perspicacité. Saint Paul et saint Jean des esprits grossiers ! A qui les Ebionites pouvaientils persuader de telles énormités? Us ont cependant préféré adopter cette tactique désespérée plutôt que de nier l’authenticité des écrits de saint Luc et de saint Jean : tant

celle-ci était manifeste, inattaquable au n* siècle de notre ère ! Le témoignage des Ebionites a donc, comme celui des philosophes païens, une puissance péremptoire. Nous étudierons dans la prochaine leçon les témoignages empruntés aux Guostiques.

PREUVES EXTRINSÈQUES 1)E L’AUTHENTICITÉ DES ÉVANGILES

Los Marcionilcs.

Messieurs,

Avant de citer les témoignages des hérésies gnostiques, je dois vous donner d’abord une idée générale du gnosticisme : en voyant combien ces hérésies s’éloignent de la doctrine chrétienne, vous comprendrez mieux la valeur de leurs témoignages en faveur des livres du Nouveau Testament.

La Gnose, yvwirtç, a été mise par les Apôtres, dès le commencement de la prédication de l’Evangile, en regard de la simple foi, Mais les Apôtres donnaient à ce

mot un sens bien différent de celui que lui attribuèrent plus tard les hérétiques. Les Apôtres entendaient par yvwfft; une connaissance approfondie des vérités chrétiennes : c’était le fruit d’une sainte et humble méditation, h laquelle pouvait s’élever tout esprit réfléchi et de quelque étendue.

Les hérétiques, au contraire, entendaient par gnose une science secrète et cabalistique, qui était le privilège de quelques initiés. Le peuple ne leur paraissait capable que d’un enseignement littéral et grossier. Les Gnostiques seuls possédaient les raffinements du savoir ; et ils créaient

des systèmes qui les élevaient dans des régions transcendantes où la foule ne les pouvait suivre. Ils connaissaient, eux, les réalités ; le peuple réglait sa foi d'après de vaines apparences. Ils découvraient dans les textes un sens qui consacrait tout ce qu’il leur plaisait d’imaginer. C’est ainsi fjuo Philon, à l’aide d’une allégorie forcée et pleine de mystères, découvrait le platonisme dans la Bible. Les Gnostiques .allaient jusqu’à déclarer l’infériorité des Apôtres : ils avaient seuls compris les enseignements du Christ; seuls ils étaient capables de les bien reproduire.

Leurs conceptions philosophiques, qu’ils croyaient si supérieures à la simple doctrine chrétienne prêchée par les Apôtres, étaient cependant moins originales qu’on ne le supposeraitau premier coup d’œil. C’est à tort que les Gnostiques s’enorgueillissaient de leur système, car ils ne pouvaient en revendiquer l’invention. Cela ne les empêchait pas de regarder de haut le simple chrétien qu’ils appelaient tantôt psychique, tantôt hylique, c’est-à-dire homme dominé par l'âme animale, par les apparences et la matière.

Les problèmes qu'ils s’efforçaient derésoudre étaientd’un ordre transcendant. D’où vient le mal? Qu’est-ce que la matière? Comment le monde a-t-il été formé? Comment l’esprit et la matière se trouvent-ils associés ? Comment peut-on affranchir l’âme de la domination des sens ? Comment l’homme peut-il être sauvé et accomplir son retour vers Dieu ? Le christianisme répondait à toutes ces questions ; mais ses solutions catholiques étaient trop simples. Le mal, dit le christianisme, a pour cause le mauvais usage de

la liberté. La matière, le monde, le cosmos est le produit de l’action créatrice de Dieu. L’homme retourne à Dieu par le Christ, en suivant les préceptes qu’il a donnés, et en s’appliquant la vertu des mérites de sa rédemption. Les Gnostiques trouvaient cette solution vulgaire et insuffisante : c’était au platonisme et aux doctrines de l’Inde et de la Perse qu’ils demandaient le dernier mot de ces grands problèmes. Ils prenaient seulement au christianisme l’idée de la rédemption. Leur système se composait' donc de christianisme et de philosophie païenne. Les proportions, toutefois, n’étaient pas égales dans ce mélange bizarre, et les Gnostiques étaient plus philosophes que chrétiens. Aussi, à l’exceplion des Marcionites, ils formaient des écoles et non des églises.

Tous les Gnostiques faisaient du dualisme la base de leur cosmogonie. Ils supposaient deux principes, Dieu et la matière éternelle. Tantôt ils admettaient, avec Platon, une matière toute passive, inerte, amorphe ; tantôt .ils supposaient, avec les Perses, que la matière était le mal lui-même. Dans l’un et l’autre cas, elle leur paraissait le siège d’une puissance mauvaise. Pour eux, Dieu et la matière étaient non-seulement deux principes distincts, mais deux, principes ennemis. C’était avec horreur qu’ils prononçaient le mot uXri, matière. Un gouffre infranchissable séparait Dieu et la matière. Comme ils ne voulaient pas cependant dénier à Dieu toute influence sur les corps sensibles, ils cherchaient à mettre en rapport ces deux termes extrêmes. Les Gnostiques d’Egypte plaçaient entre

Dieu el la matière une série déterminée d’êtres intermédiaires, ou éons, tous émanés de Dieu, et décroissant en puissance et en perfection, à mesure qu’ils s’éloignaient du premier principe et se rapprochaient davantage de la matière. Parmi ces éons, sortes d’esprits sortis de Dieu par voie d’émanation, ils distinguaient un démiurge, créateur du monde. C’était lui qui avait informé la matière el créé les hommes ; mais il s’était déshonoré en se chargeant de cette mission ingrate et avait compromis sa sainteté. Comment toucher la matière, en effet, sans en être souillé? Aussi le démiurge est en général fort mal traité dans les théories gnostiques. Elles le font tantôt absolument, tantôt partiellement mauvais. Toutes s’accordent à dire qu’il a inj ustement emprisonné le principe spirituel dans la matière; qu’en associant les âmes des hommes à des corps, il a commis un acte sacrilège, posé le principe du malaise, de la souffrance et du péché. L’homme est donc une créature malheureuse, contradictoire dans sa nature, vouée au péché et îi la douleur. Cette victime de tant de maux a ému de compassion un éon supérieur, qui est venu la délivrer et la racheter, et cet éon est le Verbe fait Christ. Je dis fait Christ et non pas fait homme, car il n’aurait pu se faire homme qu'en s’associant à la matière, qu’en se souillant par conséquent et en se dégradant : le corps qu’il avait revêtu n’était qu’un fantôme de corps, disaient les Docètes ; il était formé, selon d’auires gnostiques, d’une substance très-subtile, éthérée et céleste. Ils affirmaient enfin que ce corps avait été créé pour servir le Verbe, à la manière

d’un instrument, mais qu’il n’élait pas uni hypostatiquement avec lui. Ils disputaient donc sans s'entendre pour déterminer la nature du corps sous lequel le Verbe est apparu, mais tous croyaient que le Christ est venu sauver les hommes. — Par quel moyen? parla Gnose, c’est-à-dire par la connaissance de l’origine céleste de l’homme, par celle de sa captivité dans la matière, et d’autres moyens d’affranchissement. Quiconque, après lui, possède la vraie science du Christ est pneumatique. Ils ajoutaient à la connaissance de la Gnose des règles de vie fort sévères : elles commandaient un ascétisme exagéré ; elles interdisaient tout plaisir des sens, elles condamnaient même le mariage. Puisque la matière était mauvaise, il fallait lui imposer un frein, la soumettre, la terrasser, la détruire. Cette œuvre était-elle possible? Évidemment non. — Ceux qui le reconnaissaient n’évitaient une exagération que pour se précipiter dans une autre plus dangerense encore. Ils soutenaient qu’il fallait triompher de la matière, non point en diminuant ses rapports avec elle et en la fuyant, mais en allant droit à elle, en la prenant corps à corps, en l’étouffant dans les voluptés, en l’épuisant dans l’ardeur de l’assouvissement. Ils recommandaient cette manière de vaincre la matière ; et cette méthode immorale, ils l’appelaient antinomie. C’était l’homéopathie morale 5 haute dose, ou plutôt un effroyable libertinage masqué sous les dehors de la piété.

Il faut ajouter cependant, pour être juste, que ce fut le petit nombre des Gnostiques qui donna dans ces excès. l)e telles énormités ne peuvent se répandre et devenir popu-

laires. Par la volonté de Dieu, la voix de la conscience proteste contre toutes les exagérations : la nature est plus forte que les systèmes.

En résumé, voici les principes du Gnosticisme : le dualisme dans le monde : Dieu et la matière, le bien et le mal. Entre ces deux extrêmes, des êtres émanés du bon principe s’engendrent les uns les autres, et leur bonté diminue en raison de la distance qui les sépare de Dieu. C’est l’un de ces êtres intermédiaires qui a créé le monde, et emprisonné l’âme humaine dans un corps d’iniquité. Un éon supérieur est venu affranchir l’âme captive, lui révéler son état, lui apprendre une science, la Gnose ; lui indiquer le moyen de gouverner le corps, l'ascétisme.

Les systèmes gnostiques, vous le comprenez, ne pouvaient être exposés dans une forme logique; ce n’était point une série de propositions évidentes, étroitement liées les unes aux autres ; non, la forme de ces systèmes était tout apocalyptique : ‘c’était celle que que la pensée revêt volontiers en Orient, et elle consistait en tableaux, en personnifications, en allégories. Le philonisme et le néo-platonisme se retrouvaient dans le Gnosticisme.

Maintenant, Messieurs, ne faut il voir là que des rêveries puériles, de pures débauches de l’imagination orientale, indignes de l’histoire et de l’attention d’un homme sérieux?

Mon avis est qu’il faut y voir autre chose. À travers des erreurs et des exagérations évidentes, il faut discerner de grandes vérités. Sous une forme fantastique, la philosophie orientale est quelquefois profonde. Oui, Messieurs, la phi-

SEIZIÈME I.ECON.

losophie de la Perse, de l’Inde et de l’Egypte professait de grandes vérités, défigurées sans doute, mais cependant reconnaissables : la chute originelle, la dégradation de l’homme dans l'état et la condition où il naît, et le besoin de sa réhabilitation. Pour elle, l'homme était tel que l’a dépeint le poêle :

Borné dans sa nature, infini dans ses vœux,

L’homme est un roi tombé, qui se souvient des cicux.

La philosophie orientale avait le sentiment de la grandeur de l’homme et de sa misère; elle nourrissait l’ambition de le guérir de l’une et de lui faire reconquérir l’autre. Le Brahmanisme et le Bouddhisme accomplissent leurs évolutions sur cette base qui est aussi celle du christianisme.

La philosophie grecque et la philosophie moderne ne descendent pointé ces profondeurs. L’idée de la chuteet celle de la rédemption leur sont étrangères. Trop satisfaites d’ellesmêmes et de l’humanité, ces philosophies n’ont jeté qu’un regard superficiel sur les misères et les dégradations humaines. Aristote, au milieu des splendeurs et des gloires du siècle d’Alexandre, nos philosophes modernes, jouissant du bienêtre social créé parle christianisme, n’ont point vu de près, n’ont point étudié à fond les abaissements elles malheurs de l’homtue. Il n’en pouvait être ainsi en Orient, le pays,par excellence, des esclaves, des castes, de l’avilissement de la femme, de l’oppression brutale de la faiblesse par la force. Les esprits méditatifs de l’Inde ne pouvaient se contenter d’une philosophie qui trouvait l’esclavage tout naturel, faisait de la misère et de la dégradation des uns la condition du bien-

être et de la dignité des autres. Les Orientaux cherchaient h s'expliquer par la domination illégitime d’un principe mauvais les infortunes de l'homme et ses abaissements étonnants; au-dessus de tous ces malheurs, ils faisaient planer une espérance, celle d’une rédemption. Le christianisme apportait au monde la solution de ces énigmes terribles sur lesquelles s'étaient exercés en vain les plus pénétrants esprits. Cette solution, les Gnostiques l’acceptaient; mais accoutumés au syncrétisme, qui, depuis Alexandre le Grand, mêlait les spéculations orientales aux spéculations grecques ; attachés aussi aux idées cabalistiques, égyptiennes ou syriennes, ils unirent par un adultère sacrilège les philosophies de l’Orient et les dogmes chrétiens. Ces demi-convertis, au lieu de renoncer aux systèmes dont ils avaient été jusque-là si épris, cherchèrent au contraire à leur donner la prédominance sur l’élément chrétien. Ils livrèrent, pour assurer cette domination, une lutte acharnée. S’ils avaient triomphé, le monde serait devenu dualiste ou panthéiste. Saint Paul et saint Jean les combattirent sitôt qu’ils se montrèrent dans les rangs chrétiens. Plus tard, saint Irénée, Origène, Tertullien, Eusèbe, saint Epiphane, les déclarèrent les ennemis mortels de la foi. C’est donc à bon droit que je les place parmi les ennemis de l'Église, et que je classe parmi ceux de nos adversaires les témoignages qu’ils vont tout à l’heure déposer en faveur de nos Evangiles. Ce que je vous ai dit de leur doctrine vous fera mieux apprécier leurs aveux, et vous aidera aussi à les comprendre.

SEIZIÈME I.EÇON.

Actuellement, je. viens vous parler des Marcionites, secte gnostique qui eut de nombreux partisans, organisa une Eglise, dressa autel contre autel et espéra se substituer il l’Eglise apostolique. Les phases diverses qui marquent l’existence de cette secte, depuis son berceau jusqu'à sa mort, occupent l’espace de temps qui s'écoula entre le deuxième et le cinquième siècle. Marcion, son fondateur, naquit vers le commencement du second siècle, dans la province du Pont, en Asie Mineure. Sinope fut sa patrie. Le gnosticisme, qui prit naissance dans le voisinage de la Perse et de la Palestine, avait-il déjà pénétré jusque-là ? C’est un problème. Ce qui est certain, c’est que Marcion, d’abord catholique, fut obligé de quitter Sinope : il vint à Rome, où il trouva Cerdon. Cerdon, Syrien de naissance, habitait Rome sous le pontificat de Hygin, et il y répandit le gnosticisme. Comment et pourquoi Marcion se fit-il disciple de Cerdon ? Les catholiques contemporains de Tertullien nous fournissent une réponse à cette question.

Marcion avait été autrefois à Sinope un fervent catholique. Mais sa vie s’était bientôt démentie. 11 avait commis une faute honteuse en déshonorant une vierge chrétienne qu’il avait séduite. Il était parti pour Rome afin d’y cacher son ignominie et ses regrets, et y obtenir l’absolution de son péché. Mais là, rencontrant des délais et des difficultés, il se serait peu à peu éloigné des catholiques, et aurait enfin embrassé les doctrines de Cerdon. Il faut observer, Messieurs, que les Pères attribuent souvent la perte de la foi à la perte de l’innocence des mœurs ; et, en effet, l’orage des

passions a préludé souvent au naufrage de la foi. Néanmoins les hérétiques protestent contre cette histoire de la chute de Marcion.

La corruption de l’esprit peut en effet avoir quelquefois une autre cause que la corruption du cœur. Pour concilier le récit des uns et la protestation des autres, les Allemands ont eu recours à une allégorie. Il arrive souvent, disentils, que les Pères accusent les hérétiques d’avoir violé une vierge. Mais cette vierge est toute mystique ; cette vierge est la foi chrétienne que les hérétiques corrompent. Quoi qu’il en soit de cette explication, qui ne semble pas trèssûre, au moins pour le cas présent, Marcion, suivant le témoignage précis de Tertullien, s’attacha à Cerdon. Il accepta son système, se l’appropria et le développa principalement sous le rapport éthique.

Le système de Marcion est une réaction violente contre le système des Ebionites. Vous savez que ces derniers maintenaient contre saint Pierre et saint Paul l’obligation de la loi ancienne. Le Dieu delà Bible, Jéhovah, seul, était Dieu. Jésus-Christ, à la vérité, était le Christ-Messie, mais ce Christ-Messie n’était qu’un homme, né sans miracle de la Vierge Marie. — Dans le système de Marcion, au contraire, Jéhovah est un Dieu subalterne, une émanation déjà éloignée de son principe divip, un éon, un démiurge qui a emprisonné les âmes dans la matière ; c’est le principe du mal sur la terre, l’auteur des infortunes auxquelles l’humanité est en proie. Jésus-Christ, lui, est l'éon libérateur qui a délivré l’homme de la servitude de la matière et lui

a révélé la gnose. Voilà le point de départ du système de Marcion à l'égard de nos saintes Écritures. L’Ancien Testament, disait-il, est tout entier composé en l’honneur de Jéhovah : c’est donc un mauvais livie. Il cherchait à prouver cette étonnante proposition, en relevant et en rapprochant tous les textes, qui, mal compris, mal interprétés, pouvaient montrer que le Jéhovah des Hébreux était, en effet, un Dieu anthropomorphe, injuste, jaloux, colère, vindicatif et cruel. Le Nouveau Testament, au contraire, était, ajoutait-il, digne de tous les respects, car il célébrait la vie de Jésus, de ce Dieu miséricordieux, doux, tendre, qui avait appelé à lui toutes les nations et affranchi l’homme de la dure loi des Hébreux. Entre ces deux Testaments, il y avait, suivant Marcion, un infranchissable abîme. C’est en cela que consiste l’originalité de la doctrine que nous exposons.

Une souveraine difficulté s’élevait contre le système de Marcion. Dans nos saints Évangiles, Jésus montre un grand respect pour la loi de Moïse : il n’est pas venu la détruire, a-t-il dit, mais l’accomplir. L’adorable Maître en appelle sans cesse au Dieu d’ Abraham, d’Isaac et de Jacob, qu’il nomme son père, à Moïse et aux prophètes qui ont préparé sa venue. Pour résoudre cette difficulté, Marcion s’inspira de l’exemple des Ebionites. Ceux-ci avaient rejeté les Évangiles qui n’étaient pas assez juifs; il rejeta ceux qui l’étaient trop, selon lui. Les premiers avaient mutilé l’évangile de saint Matthieu, le seul qu’ils eussent conservé ; Marcion mutila, à son tour, l’évangile de saint Luc, le seul qu’il

respectât. Car même les parties du Nouveau Testament choisies par les hérétiques pour étayer leurs systèmes condamnaient ces systèmes. Saint Luc était trop juif pour les Marcionites; saint Matthieu ne l’était pas assez pour les Ebionites. — Il est aisé de découvrir la raison pour laquelle Marcion adoptait entre les quatre Évangiles celui de saint Luc. Saint Luc était disciple de saint Paul, et saint Paul prêchait l’inutilité des observances mosaïques pour le salut. Cette préférence donnée à saint Luc permettait à Marcion d’invoquer contre les Juifs l’autorité des disciples de saint Paul. On pense qu'au moment où Marcion prêchait ses erreurs à Rome, il existait une réaction violente contre les chrétiens judaïsants, et que l’hérésiarque profila de cette disposition des esprits.

Permettez-moi, Messieurs, d’établir par les aveux de Marcion lui-même, d’abord, qu’il a mutilé saint Luc ; ensuite, qu’il ne niait point l’authenticité des trois premiers Évangiles, se bornant à les rejeter comme judaïsants. Nous n’avons plus malheureusement, pour établir nos preuves, aucun écrit de cet hérésiarque ; mais les Pères qui l'ont cité et réfuté, au moment où ses disciples étaient répandus dans tout l’empire romain, nous ont fait connaître ses opinions.

Je lis dans saint Irénée, son contemporain : « Marcion, de la province du Pont, succédant à Cerdon, a ajouté à la doctrine de cet hérésiarque ; il a blasphémé impudemment le Dieu qu’ont proclamé la loi et les prophètes, il le représente avide de maux et de guerres, plein d’inconstance et

de contradiction... Marcion a mutilé l’évangile de saint Luc, retranchant la généalogie du Christ et beaucoup de vérités doctrinales par lesquelles Jésus reconnaît manifestement le Dieu créateur pour son Père ; il se proclame, lui Marcion, plus véridique que les Apôtres, auteurs des Évangiles, le faisant croire à ses disciples, et leur mettant dans les mains non l’Évangile, mais une partie de l’Évangile. 11 a mutilé de même les épîtres de saint Paul, retranchant tout ce que cet apôtre a dit de Dieu créateur du monde. Père de Jésus-Christ, et toutes les prophéties annonçant l’arrivée du Seigneur '. »

Je lis ailleurs dans le même ouvrage :

« Marcion et les autres hérétiques rejettent la tradition, se disant non-seulement plus sages que les prêtres, mais plus sages encore que les Apôtres. Ceux-ci, suivant eux, auraient mêlé les choses légales de l’Ancien Testament aux paroles de Jésqs-Christ, et les paroles de Jésus-Christ à celles du démiurge. Ces hérétiques, eux seuls, ont découvert la vérité et la possèdent sans mélange Voilà ce qui

s’appelle blasphémer sans pudeur 3 . »

Plus loin, saint Irénée ajoute : « Les Apôtres, disent les Marcionites, sentaient et pensaient comme des juifs; et voilà que ces hérétiques se déclarent plus véridiques et plus prudents ! Ils se sont donc mis à mutiler les Écritures, choisissant celles-ci, écartant celles-là, n’acceptant pas même en entier les parties qu’ils ont adoptées.

' S. Irénée, Traité contre les Hérésies, I. I, ch. xxvn, § 2.

* ld., ibiil., liv. III, ch. n,

Ils n'estiment légitime que ce qui a passé sous leurs ciseaux : Hœc sola légitima esse dicunt , quœ ipsi minoravervnt'.

Saint Irénée disait à Marcion, sans que ni lui ni ses disciples aient essayé de le démentir : « Vous rejetez le Nouveau Testament, à l’exception de saint Luc et d’une épître de saint Paul ! »

Marcion connaissait tout le Nouveau Testament, ce qu’il en acceptait comme ce qu’il en rejetait. S'il écartait une partie de nos saints livres, n’allez pas croire que c’était parce qu'elle manquait d’authenticité. Non, Messieurs, Marcion rejetait tout ce qui lui paraissait trop favorable à la loi ancienne. Quant k sa prétention d’être mieux informé que les Apôtres, elle est ridicule, je ne m’y arrête pas. Je dégage de ces prétentions l’aveu de Marcion; il reconnaît que les Apôtres sont les auteurs des Évangiles, et cet aveu me suffit.

Terlullien a écrit aussi contre les Marcionites, au moment où leur erreur était le plus répandue. Il reproche à Marcion d’avoir tu tout ce que saint Matthieu dit des Mages et d'Hérode, et tout ce que saint Luc rapporte de l’adoration des bergers. Puis il ajoute : « De quelle autorité as-tu agi de la sorte? — Es-tu prophète ? Montre -le, Marcion, et prophétise. — Es-tu apôtre? Monlre-le par des signes publics. — Es-tu un homme apostolique? Mais alors, parle comme les Apôtres. Si tu es simplement un chrétien, crois donc à

‘ S. Irénée, Traite contre tes Hérésies, liv. III, ch. xii, § 12.

l’enseignement traditionnel des chrétieus. Si tu n’cs rien de tout cela, je te dirai : Tu es mort, puisque tu ne crois pas ce qui fait vivre. Tu as été chrétien, mais tu ne l’es plus; tu as renié ce que tu croyais, ainsi que tu l’avoues toi-même dans une lettfe, in quadam epistola » Ailleurs, Tertullien parle encore de cette lettre dans laquelle Marcion déclare avoir mutilé de sa propre main l’évangile de saint Luc : Igitur rescindens quod credidistijam non credens rescidisti... Et lui non negant , et nostri probant!.. Quod erat traditum rescindons, quod erat verum rescidisti 2 !

Il est donc manifeste, par le témoignage de Marcion luimême, qu’il a retranché des Évangiles ce qui gênait son hérésie. Tertullien le dit en vingt endroits. Citons-le une dernière fois : Si Scripturas opinioni tuæ resistentes non de industria alias rejccisses, alias conupisses, confudisset te in hac specie evangelium Joannis, prædicans Spiritum columbæ corpore delapsum desedisse super Dominant*.

On ne peut donc douter, d’abord, que les Marcionites n’aient altéré saint Luc; que Marcion n’ait connu les autres Évangiles, quoiqu’il ne les cite textuellement nulle part. Le fait nous est attesté par tous les Pères. Ainsi, on voit dans saint Irénée que Marcion accuse les apôtres : Âpostolos admiscuisse ea quœ sunt legalia Salvatoris verbis. Or, parmi les évangélistes, il se trouve seulement deux apôtres saint Matthieu et saint Jean. C’est donc à ces deux apôtres

* Tertul., de carne Christi.

* ld., Marc, iv,4.

* ld., de carne Christi, ch. ni.

qu'il fait ici allusion, et peut-être à saint Paul lui-même Dans son traité contre Marcion, Tertullien lui reproche de rejeter saint Matthieu comme favorisant trop la loi ancienne. « Cependant, lui dit-il, vous admettez avec saint Luc que Jésus a dit au lépreux : Allez, présentez-vous au grand prêtre. Jésus parlait ainsi pour accomplir la loi. Pourquoi refusez-vous de recevoir l'évangile de saint Matthieu? parce qu’il contient cette parole de Jésus : Non veni solvere legcm, sed adimplere. Et l’apologiste termine en disant : Constat dixisse ilium , quia et fecit. Jésus a pu dire ce qu’il a fait. »

A lj fin du siècle dernier, Messieurs, un Allemand, Eichorn, et dans le nôtre, des savants de l’école de Tubingue, ont prétendu que l'évangile selon saint Luc, altéré par les catholiques, avait été rétabli par Marcion dans sa pureté première. Le fait avancé était grave. Il a été soumis k une vérification scientifique qui en a montré le peu de fondement. Stor et Hug ont à peu près rétabli, d’après les textes nombreux de Tertullien et de saint Epiphane, l’évangile de saint Luc d’après Marcion. Saint Epiphane, surtout, avait facilité ce travail en faisant avec méthode le sommaire de l’évangile de Marcion tout entier. Ce travail permettait de juger pertinemment la question. Rithschl, Hilgenfeld et Volkmar, Baur lui-même, après avoir longtemps étudié le problème, ont été unanimes pour avouer que l’Évangile catholique de saint Luc était plus ancien et plus original que celui de Marcion. Les mutilations et les additions que l'on trouve dans l’évangile de cet hérétique sont si mala-

droitement accomplies, qu'il est très-facile de les reconnaître. Toutes les restaurations prétendues des paroles de Jésus-Christ sont faites par Marcion dans le but évident d’appuyer sa doctrine. Marcion donc est, de l’avis de tous, de l’aveu de Baur lui-même, un falsificateur, et l’évangile de saint Luc, tel que nous l’avons, est plus ancien que le sien. Nous n’avions pas besoin de cette contre-épreuve basée sur des considérations intrinsèques, et résultant de la comparaison des deux évangiles. L’autorité des Pères et les aveux de Marcion lui-même nous suffisaient. Mais enfin, il y a là une preuve de plus en faveur de l’authenticité de saint Luc, et je suis bien aiso d’avoir pu vous l’indiquer.

Terminons par les conclusions que je formulais à la fin de la dernière leçon. Au second siècle, Marcion et ses disciples connaissaient nos Évangiles, et ils leur donnaient comme auteurs les Apôtres et leurs disciples. Pour en nier l’autorité, ils avaient recours à une hypothèse absurde : «Les Apôtres, disaient-ils, avaient falsifié la doctrine de leur maître. » Ne discutons point cette hypothèse, dégageons-en seulement l’aveu qu’elle contient. Si les apôtres ont falsifié dans les Évangiles la doctrine de Jésus, ils les ont donc écrits'. C’est là le seul point qui nous importe en ce moment, et que nous voulions établir.

Mais, Messieurs, si, au second siècle, on ne pouvait nier l'authenticité des Évangiles; si on savait, à n’en pouvoir douter, que les Apôtres en étaient les auteurs, on se demande comment, au dix-neuvième siècle, on peut prétendre que

les Apôtres ne les ont point écrits. Marcion admettait l’authenticité des Évangiles ; il vivait au deuxième siècle, et c'est précisément au deuxième siècle que la critique nouvelle place la rédaction définitive de ces livres saints ! L’hypothèse est-elle admissible ?

PREUVES EXTRINSÈQUES DE L’AUTHENTICITÉ DES ÉVANGILES. Les Valentiniens.

Messieurs,

Nous allons recueillir aujourd’hui les derniers témoignages des hérétiques dans la question de l’authenticité des Évangiles. Vous avez, dans l’enquête que nous avons faite, entendu d’abord les Ebionites et les Nazaréens qui n’adoptent à la vérité que l’évangile de saint Matthieu, mais qui ne nient pas l’authenticité des autres évangiles.

Nous avons ensuite introduit devant vous les Marcionites. Cette secte de gnostiques n’accepte que l’évangile de saint Luc ; mais, pas plus que les Ebionites et les Nazaréens, les Marcionites ne rejettent l'authenticité des autres évangiles. Seulement, à leurs yeux, saint Matthieu, saint Marc et saint Jean n’ont point compris Jésus. En un mot Ebionites et Marcionites reconnaissent le Nouveau Testament tout entier et l’attribuent aux auteurs que lui donne l’Église catholique.

Ce-sont là des aveux précieux à recueillir de la bouche de nos adversaires. Cette preuve particulière de l’authenticité de nos Évangiles sera, je crois, suffisamment complétée, quand nous aurons produit la déposition d’une

autre secte gnostique, des Valentiniens, et la déclaration de Tatien. ,

Valentin naquit en Égypte, au commencement du second siècle, et fut un des chefs les plus célèbres des sectes gnostiques. On connaît peu de chose de sa vie. Il fréquenta les écoles d’Alexandrie, et c’est lit qu’il acquit la connaissance du platonisme et du judaïsme.

Vous savez, Messieurs, ce qu’était Alexandrie. Sa position géographique entre l’Europe et l’Asie, l’Orient et l’Occident, son commerce, sa riche bibliothèque, l’amour des princes Lagides pour les sciences et les arts, le mélange étrange que formait la population alexandrine composée d’Égyptiens, de Grecs, de Juifs, de Persans, la tolérance à l’égard de toutes les idées et de tous les cultes, tout cela avait fait, de la capitale de l’Égypte, le rendez-vous trèsfréquenté des philosophes et des hommes de lettres, un centre où vivaient, les unes à côté des autres, les religions les plus diverses. Les Juifs formaient les deux cinquièmes de la population. Ils jouirent d’abord de beaucoup de faveur. César et Auguste surtout leur accordèrent une protection marquée ; mais ils devinrent, après la mort de ces deux illustres protecteurs, l’objet de la jalousie et de la haine des Alexandrins ù cause de leur influence, de leurs habitudes intolérantes et de leur religion exclusive. Ce fut alors que Josèphe et Philon, l’un à Rome et l’autre ù Alexandrie, s’efforcèrent, par leurs doctes écrits et les habiletés de leur polémique, de les protéger contre les accusations de leurs nombreux ennemis. Le judaïsme était,

dans ce moment, un objet d’admiration pour les uns, d'aversion pour les autres, de curiosité pour tous. Valentin en avait fait le sujet d’une étude spéciale. Comme les théories de Philon associaient les enseignements de la Bible à ceux de l’Académie ; comme on n’étudiait guère alors Moïse sans étudier Platon, Valentin fit comme tout le monde, il étudia à la fois le judaïsme et le platonisme. Il ne s’arrêta pas là, et cet esprit curieux voulut connaître le christianisme. Il fit plus que l’étudier, il l’embrassa. Le savoir et l’éloquence de Valentin ne tardèrent pas à l’entourer de considération : c’était un homme d’un grand renom. Les louanges le perdirent en nourrissant en lui de grandes ambitions. Selon Tertullien, il voulut devenir évêque d’Alexandrie; mais, à la vacance du siège, un confesseur de la foi lui fut préféré. Le savant en conçut un vif dépit; et c’est ce dépit, dit-on, qui le jeta dans l’hérésie.

Nous avons vu, dans la dernière leçon, que la volupté, suivant Tertullien, avait entraîné Marcion dans les voies de l’hérésie; le même Père attribue la chute de Valentin à l’ambition déçue. Les protestants qui nient le premier fait nient aussi le second. Nous ne voulons pas. engager de polémique sur ce sujet; nous nous contenterons d’observer que si les faits particuliers dont il s’agit sont douteux pour quelques-uns, il doit néanmoins être certain pour 4out le monde que l’ambition et les folles amours jouent un grand rôle dans le drame émouvant des divisions humaines. L'histoire du passé nous montre souvent l’amour

jaloux, l'orgueil blessé à la têle des conjurations, et plus d’un compagnon de Brutus assoupli par les faveurs d’Octave.

Valentin quitta Alexandrie et alla à Rome au temps du pape Hygin, vers l’an 140. Puis il se retira dans l’île de Chypre ; et c’est là, suivant saint Irénée et Terlullien, qu’il mit la dernière main à ce trop fameux système gnostique dont il est l’auteur.

J’ai tracé à grands traits, dans la dernière leçon, les principaux contours des hérésies gnostiques. Du général passons au particulier, et voyons en quoi consistait le système de Valentin. C’est une page fort curieuse de l’histoire de la pensée humaine. Le système de Valentin est l’expression la plus complète de ce syncrétisme alexandrin qui mêlait ensemble les théologies orientales, la philosophie de Platon et le christianisme.

Valentin se représentait la Divinité comme éternelle, incréée, infinie, invisible flîuôoç àpx^lî incompréhensible dans sa substance, mais capable de se développer dans le temps et dans l’espace, et manifestant par ce développement sa fécondité et sa vie. Le Dieu de Valentin se développe à la manière du Dieu d’Hégel, selon des lois logiques. Dans son activité féconde et nécessaire, la Divinité produit en dehors d’elle-même des idées substantielles, des êtres imparfaits, qui pour se compléter ont besoin de produire des êtres nouveaux : ces êtres créent donc à leur tour, ou plutôt font sortir d’eux-mêmes d’autres éons par voie d’émanation. Cette génération successive continue jusqu’à

IHX-SEPTIÈME LEÇON.

ce que cet ensemble de productions, à la fois idées et substantielles, forme un tout complet, une plénitude, un plérome, TrXr'pwux. Le principe premier s’appelle itpoapy^, irpoTOXTMp. Au fond du premier principe repose la pensée silencieuse, rj éwoia, I) <nyi$, de sorte qu’il y a en Dieu une espèce de dualisme, l’être qui engendre et la pensée engendrée. C’est la première syzygie. Ces deux êtres en se combinant produisent la raison, 6 voûç, 6 jjLovoyevijç, et la vérité, <)<&$£(«. C’est la deuxième syzygie. Voilà le premier groupe divin, formé par le nombre quatre, la sainte tetracthys du pythagoricien, Upi Ttrpa/Oôç, prima quadriga Valentinianæ factionis, dit Tertullien. Voilà le type et le principe des autres émanations. Le raisonnement et la vérité, 6 voü; xoù ^ àXr,- 8et*, créent à leur tour le Verbe et la vie, Xôyoç xod ; du Verbe et de la vie émanent l’homme et l’Église.

Là ne se bornent pas les créations du Verbe et de la vie : ils produisent encore dix éons. L’homme et l’Église, à leur tour, engendrent douze autres éons, en sorte que la somme des éons s’élève à trente, juste le nombre des dieux de la théogonie d’Hésiode. Ces éons sont accouplés deux à deux, et représentent l’élément mâle et l’élément femelle. Ils forment le déploiement de Dieu, la manifestation de ses attributs, le plérome de ses perfections. Vous voyez dans l’exposition que je viens de faire la vérité chrétienne étrangement défigurée par les spéculations orientales. Le christianisme explique la vie d’un Dieu unique par la pluralité des personnes. Mais le Fils et le Saint-Esprit sont coéternels et consubstantiels au Père; ils n’en sortent point par voie d’émana-

lion. Enfin le plérome de la Divinité, suivant l’expression de saint Paul, consiste seulement en trois personnes. Valentin en élève le nombre à trente. Ces trente éons, placés en dehors du Père, détruisaient l’unité de Dieu et équivalaient à un véritable polythéisme. Ce n’était pas là un pur caprice de Valentin. Il importait, suivant les religions orientales, à la majesté de Dieu, que l'on plaçât entre lui et la matière, entre lui et l’homme, un nombre considérable d’étres intermédiaires. De cette sorte Dieu paraissait plus grand et la matière plus infime. L’Orient, ami du faste, des cortèges pompeux et des superfluités, en a mis jusque dans la conception philosophique de Dieu.

Il est d’autres points par lesquels le gnosticisme de Valentin diffère à la fois du christianisme et s’en rapproche. L’hérésiarque admet, par exemple, le double dogme de la chute et de la rédemption, mais il l’explique à sa manière. Le dernier des éons, la Sagesse, engendre à sou tour; mais son enfantement est malheureux. De son désir intempérant de connaître le premier principe, npo7tatT<op, et de son impuissance à s'élever jusque-là, naissent l’erreur, l’ignorance, la crainte, la douleur, le regret. La Sagesse crée la matière et le démiurge , auteur du monde. Le trouble s’introduit par là daus le plérome. Alors viennent successivement trois libérateurs : le dieu égyptien Horus, le Christ et Jésus ; ils affranchissent le principe spirituel qui est dans l'homme, et livrent aux flammes le monde de la matière.

Tel est le système de Valentin. Le dogme de la chute y

a laissé ses traces profondes : vous y retrouvez aussi la foi à la rédemption, mais altérée par la multiplication des libérateurs qui l’accomplissent. Je reconnais à travers de monstrueuses erreurs des linéaments incorrects du christianisme..

Quand on a constaté ces étranges hardiesses, on n'est plus étonné, Messieurs, que les gnostiques n’aient pas confessé l’autorité des Écritures; on se demande plutôt comment ils osaient s’y rattacher par quelque point encore. L’évangile qu'ils choisiront, n’importe lequel, condamnera leurs extravagances. Il fallait que le respect universel des chrétiens à l’égard du Nouveau Testament fût bien profond, pour que les novateurs ne l'aient pas rejeté complètement. Us sentaient, en effet, que privés de l’appui des saints livres, ils allaient se présenter sans titres suffisants, contredire trop absolument l’esprit de tradition apostolique, froisser les fidèles les mieux disposés pour eux : si ce moyen de séduction leur manquait, leur impuissance deviendrait manifeste. Les gnostiques comprenaient tout cela ; et plutôt que de se détacher de toute tradition, de toute racine dans le passé, en rejetant absolument les Évangiles écrits par les Apôtres, ils les acceptèrent tous en se réservant de les interpréter dans le sens de leurs erreurs.

Les Valentiniens voulurent échapper à l’accusation de faussaires portée avec raison par les chrétiens contre les Marcionites et les Ebionites. Ils ne repoussèrent donc aucun livre ni du Nouveau ni de l'Ancien Testament : ils

se bornèrent seulement à les expliquer, comme ils pouvaient, en faveur de leur système. L’Ancien Testament, il est vrai, ne contenait, selon eux, que la doctrine inspirée par le démiurge ; mais le Nouveau résumait l’enseignement des Apôtres, et il était écrit par les disciples mêmes de Jésus. Nous trouvons des preuves nombreuses de cette manière de voir des Valentiniens, dans saint Irénée et dans Tertullien. Les citations empruntées par les Pères aux écrits de Valentin, ne relatent, il est vrai, aucun texte du Nouveau Testament; mais nous en lisons un grand nombre dans les écrits fragmentaires de ses disciples immédiats. Il est impossible de supposer que le maître ait eu une doctrine différente de ses plus fidèles disciples, de celle de Ptolémée, par exemple. Or, saint Irénée rapporte des paroles qui révèlent les efforts de ce dernier pour donner à ses erreurs l’appui de nos Evangiles.

D’ailleurs, les Pères sont unanimes pour attester que Valentin connaissait et citait les Écritures. Les termes qu’il emploie le plus volontiers dans ses écrits leur sont empruntés. Il est même permis de reconnaître ses préférences pour saint Jean et saint Paul dans la nomenclature des éons : “PX'<Î> [J-ovoyEvriç, Xo'yoc, /pt<rroç.

Mais les textes de saint Irénée et de Tertullien vous convaincront mieux. Ils sont très-nombreux ; nous en citerons seulement quelques-uns.

Saint Irénée dit des Valentiniens dans son livre des hérésies, qu ils cherchent en falsifiant les écrits évangéli-

ques et apostoliques, il fabriquer des preuves en faveur de leur système.

Ex evangelicis et apostolicis tentant ostensiones facere , convertentes interpretationes et adultérantes expositiones *.

C'est ainsi qu’ils interprètent d'une manière bizarre les trente années qu’au rapport des évangélistes le Sauveur passa dans l’obscurité de la vie privée : Salvatorem iicunt triginta amis in manifesto nihil fecisse, ostendentem mysteriurn triginta œonum

Il n’est pas moins curieux de les entendre dire que le Nunc dimittis du vieillard Siméon n’est autre chose que l’adieu du démiurge qui cède la place au Sauveur : Simeon autem eum , qui in manus suas accepit Christum, et dixit : « Nunc dimittis servum luum, Domine , # typum esse demiurgi dicunt,qui, veniente Salvatorc, didicil transpositionem suam ’.

Enfin ils veulent faire de saint Jean un partisan de leurs doctrines et lui prêtent l’idée des huit premiers éons et de la génération de toutes choses. Ils identifient le voCç et le Aoyoç : Adhuc autem Joannem dùcipulum Domini docent primam ogdoadem et omnium generationem significasse ipsis dictionibus. Itaque principiutn quod primum factum est a Deo... non vocat... etc*. Inutile de montrer combien ces

* S. I rénée, adv. hœres., 1. 1, c. in, § 6.

* ld., 1. 1, c. i, § 3.

5 ld., 1. I, c. vin, § 4.

» ld., 1. 1, C. vin, §3,

identifications sont forcées, mais ce qui ressort clairement, c'est qu’elles supposent la connaissance des Évangiles.

Voici encore un texte de Tertullien qui confirme pleinement toutes nos assertions : Valentinus non ad materiam Scripturas, sed materiam ad Scripturas excogitavit : plura abstulit et plura adjecit , auferens proprietates singulorum quoque verborum, et adjiciens dispositiones non comparentium rerum'.

Je pourrais vous citer des passages nombreux de Ptolémée et d’Héracléon, disciples de Valentin, de Théodote et de Marcus : j’en pourrais emprunter encore à Bardesanes, à Basilide et à Isidore. Ils prouvent tous que les Gnostiques connaissaient le Nouveau Testament, qu’ils l’interprétaient mal, qu'ils repoussaient l’autorité des Apôtres, mais aussi qu’ils leur attribuaient les livres du Nouveau Testament. Je vous ai montré. Messieurs, l’évangile de saint Matthieu principalement adopté par les Ebionites, l’évangile de saint Luc particulièrement accepté par Marcion, l’évangile de saint Jean admis mais dénaturé par Valentin , je vais vous montrer maintenant les quatre évangiles reconnus par Tatien.

Tatien naquit en Mésopotamie, vers l’an 130 de notre ère. Il fut nourri, dès son enfance, de la science des Grecs. Il entreprit plus tard de longs voyages pour ajouter à ses connaissances, et il étudia plus particulièrement les sciences, les arts, la religion, chez les Grecs et chéz les Romains.

« TertuUien, de Prœscript. hœreticor ., c. xxxvn.

DIX-SEPTIÊME LEÇON,

Il profita d’un voyage en Grèce pour se faire initier aux mystères d’Eleusis. La vanité du paganisme ne tarda pas à lui apparaître : il se fit chrétien et se rendit quelque temps après à Rome, où il connut saint Justin, le martyr, et devint son disciple. Tout le temps que vécut saint Justin, Tatien demeura ferme dans la foi : il fut même appelé à la confesser; et il se montra disposé à donner son sang pour elle. Mais, après la mort de son maître, il retourna dans sa patrie et se laissa gagner par des hérétiques dont il embrassa les erreurs. Ces hérétiques formaient la secte des Encratites. Pour eux , comme pour les Gnostiques , la matière était un élément mauvais dont il fallait autant que possible éviter le contact. Ils ne permettaient ni l’usage du vin ni celui des viandes, et condamnaient même le mariage. Jésus- Christ, disaient- ils, allait bientôt venir juger le monde, c’est pourquoi chacun devait affranchir son âme du joug de la matière, et la garder ensuite sans souillure jusqu’au jour prochain du jugement final.

Tatien composa de nombreux ouvrages; mais presque tous sont perdus. Parmi ceux-ci, il faut citer une harmonie des quatre Évangiles, c’est-à-dire une combinaison des textes de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean, disposée de manièrp à compléter les évangiles les uns par les autres. Tatien avait donné à cet ouvrage le nom de Stà Tt<riapa>v. Les catholiques le trouvèrent si utile qu'ils l’adoptèrent pour eux-mêmes. Ils ne l’auraient pas pris certainement pour en faire usage, s’il n’eût été con-

l.ES ÉVANGILES.

forme à nos Évangiles. Théodoret compta dans son diocèse plus de deux cents exemplaires du Diatessaron. Saint Ephrem, au témoignage de Bar-Salibi, évêque jacobite, a écrit un commentaire de ce livre. Les Pères n’y ont signalé qu'une lacune. Tatien n’a, en effet, omis que les généalogies de Jésus-Christ. Voici deux textes, l’un d’Eusèbe et l’autre de Théodoret. Ils prouvent la vérité des fafts que je viens d’exposer.

Tatianus catenam et coUectionem nexcio quant Evangeliorum contexuit , qua.m oià xtinxdpwv, hoc est Evangelium ex quatuor Evangeliis compositum , nominavit'.

Ab eodem quod ot4 Tenraptav vocant Evangelium compositum est, genealogiis omissù quibus Dominum e Davidis semine genitum esse probatur. Quo non solum ii utebantur qui illius sententias erant amplexi, sed etiam viri qui /idem apostolicam servubant. Equidem plus quam ducentos hujuscemodi libros in Ecclesiis nostris auctoritate confirmatos inverti a .

Je finis, Messieurs. J’ai produit des témoignages suffisants pour prouver que Valentin et Tatien connaissaient les Évangiles et les attribuaient aux Apôtres. — Les hérétiques, Messieurs, sont donc unanimes à confesser l’authenticité de nos livres saints. A la force probante de leurs dépositions ajoutez celle du témoignage des païens, et jugez vous-mêmes de la puissance croissante des preuves que l’apologiste chrétien peut opposer aux affirmations

1 Euscb., Hist. eccl., iv, 29.

• Théodoret lueret. fab., 1. 1, c. xx.

légères des détracteurs de nos saints Évangiles. Il nous reste cependant encore à produire toute une série de nouveaux témoignages, ceux des Chrétiens orthodoxes. C’est ce que nous commencerons à faire dans la prochaine leçon.

PREUVES EXTRINSÈQUES DE L’AUTHENTICITÉ DES ÉVANGILES

Saint Irénée, Clément d’Alexandrie, Origène, Tertullien. — Fragment de Muratori.

Messieurs,

Nous avons étudié l’attitude et le langage des hérétiques à l’égard des Évangiles pendant toute la durée du second siècle. Nous nous sommes convaincus par de nombreux et d’incontestables témoignages que tous les connaissaient, seulement tantôt ils en admettaient, tantôt ils en repoussaient l’autorité. Ceux-ci adoptaient l’évangile de saint Matthieu, ceux-là celui de saint Luc. D’autres préféraient saint Jean. Les uns altéraient les textes, les autres les interprétaient à leur façon ; mais tous confessaient à leur manière l’existence de nos quatre Évangiles, reconnus par l’Église comme écrits apostoliques. Il y a plus, et celte circonstance nous a frappés : c'est que les hérétiques du second siècle se réunissent aux catholiques pour proclamer non-seulement l’existence mais encore l’authenticité de ces livres. Ils accusaient souvent les doctrines des Apôtres ; mais ils ne niaient jamais qu’ils fussent les auteurs des Évangiles. Les Ebionites et les Marcionitcs corrigeaient saint Matthieu et saint Luc au grand jour : -ils aimaient mieux affirmer que les Apôtres s’étaient trompés, que d’assumer une tâche au-dessus de leurs forces, en soute-

DIX-HÜIT1ÊME LEÇON.

nant qu’ils n’avaient point écrit les livres du Nouveau Testament. N’osant plus les attribuer à leurs auteurs quand ils les avaient altérés, ils leur donnaient d’autres noms. Ainsi les Marcionites appelaient l’évangile selon saint Luc, tel que leurs altérations l’avaient fait, Évangile de Jésus; les Valentiniens donnaient au leur le nom d’Èvangile de la vérité.

Ces aveux unanimes des ennemis de l’Église prouveraient à eux seuls l’authenticité du Nouveau Testament, et si nous n’avions pas à produire d'autres témoignages plus décisifs encore, nous pourrions dire avec confiance : Salius ex inimicis nostris.

Maintenant, Messieurs, écoutons l’Église elle-même.

Peut-on établir par le témoignage des écrivains orthodoxes l’origine apostolique des quatre Évangiles? Peut-on remonter, à l’aide des renseignements qu’ils nous fournissent, à la source première du Nouveau Testament? J’affirme qu’il en est ainsi.

Messieurs, quand le géographe veut constater la source d’une rivière, il commence ses recherches à un point où l’identité de cette rivière ne peut être contestée; puis il remonte le cours des eaux. Ce cours se rétrécit de plus en plus; la rivière devient un ruisseau, le ruisseau un filet d’eau; et enfin, on arrive à l’endroit où le filet d’eau jaillit des pierres du rocher, ou vient sourdre à la surface de la terre. Pour arriver à la source de nos Évangiles, nous imiterons le géographe. Les témoignages de la tradition, relatifs au Nouveau Testament, forment en se succédant

une suite non interrompue qui peut être comparée au cours des eaux. Nous allons prendre ce courant de la tradition à un point où il est assez fort, assez visible pour n'ètre contesté par personne, et de ce point nous remonterons à sa source, c’est-à-dire, au grand fait de la rédaction de nos saints Évangiles par les Apôtres et leurs disciples immédiats. Transportons-nous pour cela à la fin du second siècle : de là, nous remonterons facilement au premier.

Aujourd’hui, je vous parlerai des témoignages fournis par saint Irénée, Tertullicn, et de l’étonnante confirmation que leur apporte le fragment de Muratori.

Vous savez tous, Messieurs, quel fut le célèbre Père de l’Église qui porta le nom d’Irénée. Ainsi que le remarque Eusèbe, le mot Irénée veut dire pacifique , et cependant la vie entière de ce grand homme fut une lutte contre les erreurs de son temps. Toutefois cette vie, suivant un écrivain moderne, ne contredit pas le nom d’Irénée, car la bonne guerre prépare une paix durable. Irénée est le grand adversaire tfes Gnostiques, et leur plus exact historien. C’est aussi un des témoins les plus précieux de l’autorité de nos saints Évangiles.

Il est difficile de déterminer exactement l’année de sa naissance; il est permis de conjecturer cependant que ce fut dans la première moitié du second siècle, vers l’an 140 de notre ère. Une ville d’Asie Mineure fut son berceau. Estce Smyrne qui eut cet honneur? Une lettre à Florinus, son compagnon de jeunesse, tombé plus tard dans l’hérésie,

IHX— HUITIÈME LEÇON.

permet de le croire. Je veux vous en lire un extrait. Cetto lettre fournit les seuls renseignements que nous ayons sur les premières années de l’illustre martyr; de plus, elle vous montrera de quelle autorité est son témoignage dans la question des Évangiles. Saint Irénée fut un des disciples de saint Polycarpc, qui lui-même avait été disciple de saint Jean.

Saint Irénée rappelle à Florinus les années de leur commune jeunesse, et il dit : « Lorsque je n’étais encore qu’un enfant, je te rencontrai en Asie Mineure, Florinus, chez Polycarpe. Car j'ai plus présent à ma mémoire ce qui m’arriva alors que ce qui se passe aujourd’hui. Ce que l’on apprend jeune grandit dans l’âme et se développe avec elle, cà ce point que je pourrais encore décrire le lieu dans lequel le bienheureux Polycarpc s’asseyait et parlait; je dirais comment il se tenait, comment il marchait, sa manière de vivre, sa taille, sa figure, les instructions qu’il faisait dans l’Assemblée des chrétiens ; comment il racontait ses relations avec Jean et les disciples qui avaient vu Jésus, comment il rapportait leurs paroles, ce qu’il avait recueilli touchant le Seigneur de ceux qui avaient vu ses miracles et entendu son enseignement. Comme il avait tout appris des témoins oculaires de la vie de Jésus, ce qu'il racontait était en parfait accord avec l'Écriture. Moi aussi, par la grâce de Dieu, j'ai écouté tout cela avec un grand zèle, et je l’ai écrit, non sur le papier, mais dans mon cœur; par la grâce de Dieu encore, j’en garde toujours frais le souvenir. Je puis assurer devant Dieu que si le bienheureux

et apostolique prêtre Polycarpe avait entendu quelque chose qui ressemblât à tes erreurs, ô Florinus, il se serait aussitôt récrié. On l’eût vu se boucher les oreilles, prendre la fuite et il eût dit, suivant son habitude : « O mon Dieu ! à quel temps m’avez-vous réservé ! Faut-il que je subisse de pareils discours' ? »

Ainsi , Messieurs , Irénée naquit et grandit en Asie Mineure, au milieu des églises fondées par saint Paul et par saint Jean. C'est là qu’il fut nourri de cet ardent amour de la vérité qu’il laissa éclater durant toute sa vie. Il ne reçut pas seulement une éducation religieuse, on lui fit étudier aussi les sciences et la littérature des Grecs. Il connaissait Homère et Platon, ainsi que ses ouvrages le prouvent.

Conduit par la Providence dans les Gaules, peut-être à l’occasion du voyage de Polycarpe à Rome, il s’y fit remarquer des confesseurs de la foi par un zèle ardent pour la vérité qu’on persécutait, et par le talent avec lequel il la défendit. Il fut chargé par eux d’une mission auprès du pape Eleuthère. A son retour à Lyon, il monta sur le siège épiscopal de cette ville. Son prédécesseur, saint Pothin, en avait été arraché, vers l’an 178, par la persécution. Au rapport d’Eusèbe, saint Irénée convertit presque toute la ville au christianisme ; et, par sa science et sa doctrine, il acquit une immense autorité dans les Gaules et dans toute l’Église. Enfin, sa vie fut couronnée par le martyre, qu’il subit sous Septime-Sévère, l'année 202.

1 Eusèbe, Hist. eccl., v. 29.

Voilà, Messieurs, quel est le témoin dont vous allez entendre les paroles touchant nos Évangiles. Il est bien informé, puisque entre lui et saint Jean il n’y a qu’un intermédiaire dont il a retenu fidèlement toutes les paroles. Il est digne de foi, puisqu’il a donné son sang pour la vérité qu’il défendait. Eh bien ! Messieurs, les témoignages rendus à nos quatre Évangiles par saint Irénée £ont si nombreux et si précis qu’ils ont forcé la critique négative à confesser qu’à l’époque où écrivait le saint Martyr, le canon du Nouveau Testament était déjà, à peu de chose près, ce qu’il est aujourd’hui; et les citations seraient vraiment superflues si ''elles ne devaient servir à vous mieux faire connaître la puissance du courant de la tradition. Beaucoup de textes d’Irénée ont déjà passé sous vos yeux : je ne veux qu’y ajouter le suivant. 11 est assez net, assez concluant pour me dispenser de tout autre.

« Ceux-là mômes, dit-il, qui nous ont fait connaître l’Évangile ont d’abord prêché ; ensuite, par la volonté de Dieu, ils ont déposé dans les Écritures le fondement futur et la colonne de notre foi. » Et postea per Dei voluntatem in Scripturis nobis tradiderunt fundamentum et columnam fidei nostrœ futurum....

Ita Matlhæus in Hebrœis ipsorum lingua Scripturam edi dit Evangelii, cum P et rus et Paulus lionne evangelizarent et fundarent Ecclesiam. Post vero horum excessum Marcus discipulus et interpres Pétri, et ipse quœ a Petro unnuntiata eranl, per scripta nobis tradidit. Et Lucas autem sectator Pauli , quod ab illo prœdicabalur Evangelium in libro con-

didit. Poste.a et Joannes discipulus Domini , qui et supra pectus ejus recumbebat , et ipse edidit Evangelium, Ephesi A siœ commorans ' .

On ne peut s’empêcher, Messieurs, quand on cite le témoignage de saint Irénée, de rappeler en même temps celui des docteurs, ses contemporains. Deux surtout sont dignes d'être écoutés, Clément d’Alexandrie, qui mourut, comme saint Irénée, sous Septime-Sévère, en l’an 202, et Origène qui, cette même année, succéda à Clément, son maître, dans une chaire déjà deux fois illustre. Clément d’Alexandrie écrivit, selon Eusèbe, une histoire volumineuse tirée de l’Ancien et du Nouveau Testament, et même des évangiles apocryphes, qu'il distinguait soigneusement des quatre évangiles canoniques.

In iisdem libris, dit Eusèbe, Clemens traditionem quamdam de ordine Evangeliorum , quam a vetustioribus presbyteris acceperat, refert in hune modum; dicebat, ex Evangelio prius svripta esse ilia , quæ seriem generis Dominici continent. Les évangiles qui contiennent la généalogie de Jésus-Christ sont, comme chacun sait, ceux de saint Matthieu et de saint Luc. Voici maintenant le témoignage de Clément relatif à

1 Irénée, conl. hœr., I. III, c. î. Voici la traduction de ce texte : « Ainsi Matthieu, chez les Juifs, écrivit un Évangile en leur langue, tandis que Pierre et Paul à Rome, prêchaient la bonne nouvelle et jetaient les fondements de l’Église. Après la mort de ceux-ci (d'autres traduisent : après le. départ de ceux-ci de Home), Marc, disciple et interprète de Pierre lui-même, nous laissa par écrit ce qui avait été écrit par Pierre lui-même. Luc, de son côté, le compagnon de Paul, a renfermé dans un livre l'Évangile que l'Apôtre prêchait. Enfin, Jean lui-même, disciple du Maître et qui reposa sur sa divine poitrine, a publié un Évangile tandis qu’il demeurait à Ephèsc d’Asie.»

Eusèbe cite la fin de ce texte dans son llist. eccl., v, 8.

DIX-HUITIÈME I.EÇON.

saint Marc et à saint Jean : Marti autem Evangelium ex hujusmodi occasione scriptum fuisse. Cum Petrus in ürbe llorna verbum Dei publiée prædicasset , et Spiritu sancto af fia tus Evangelium promulgasset , multi qui aderant, Marcum cohortati sunt , utpole qui Petrum jamdudum sectatus fuisset, et dicta ejus memoria teneret , ut quœ ab apostolo prœdicata erant, conscriberet. Marcus igitur Evangelium composait , iisque, qui illud ab ipso rogabant, impertiit. Quod cum Petrus comperisset , nec prohibait omnino rem fia i, nec, ut fieret, incitavit. At Joannes omnium postremus, cum videret in aliorum Evangeliis ea, quœ ad coi-pus Christi pertinent tradita esse, ipse divino Spiritu afflatus, spirituale Evangelium, familiarium suarum rogatu conscripsit' .

Messieurs, Origône a non-seulement admis et cité nos quatre évangiles, mais encore il les a expliqués. Ce qui nous reste de ses commentaires forme un grand volume in-folio. Saint Jérôme rapporte qu’il a lu vingt-cinq petits

' Eusèbe, HisU eccl., vi, 14. Voici la traduction de cc texte important : « Dans les mêmes livres. Clément nous a transmis, en ces termes, touchant l'ordre de la composition des Évangiles, une tradition qu’il avait reçue des plus anciens prêtres; il disait que des différentes parties de l'Évangile on avait d’abord écrit celles qui rapportent la généalogie du Seigneur.

■< Pour l’Évangile de Marc, il fut écrit à celte occasion : Lorsque Pierre à Rome eut prêché publiquement la foi et promulgué la bonne nouvelle avec l'assistance de l’Esprit, ses auditeurs, qui étaient nombreux, prièrent Marc, parce qu’il avait suivi depuis longtemps l'Apôlre, et qu'il retenait fidèlement scs paroles, d’écrire ce que Pierre avait dit: et Marc l’ayant fait, donna son œuvre à ceux qui la lui avaient demandée; ce qui ayant été connu de Pierre, il ne mit point d’obstacle à ce dessein, bien qu’il n’eût pas engagé Marc à écrire.

« Jean, le dernier de tous, voyant que dans les Évangiles des autres était renfermé tout ce qui regarde l’humanité du Christ,' inspiré il son tour par l’Esprit divin, écrivit un Évangile spirituel à la prière de ses amis. »

volumes écrits par Origène sur saint Matthieu, et un égal nombre d’homélies : Legisse me fateor in Matthœum Origenis viginti quinque volumina , et totidem ejus homilias '. Il a non-seulement cité, mais commenté saint Marc, saint hue et saint Jean.

Ainsi, Messieurs, vers la fin du second siècle, tout le monde en convient, l’Église catholique reconnaissait les quatre Évangiles. Mais, Messieurs, les possédait-elle depuis longtemps? Quel titre les recommandait à son respect? Sur quoi reposait cette conviction tranquille que les livres du Nouveau Testament avaient été écrits par les Apôtres et leurs disciples immédiats? Tertullien, né à Carthage vers l'an 160, le contemporain par conséquent de saint Irénée et de saint Clément d’Alexandrie, répond à ces questions. Toutes les Églises croyaient h l’authenticité des quatre évangiles, parce que les chrétiens d’alors savaient qu’une tradition non interrompue les faisait remonter de main en main jusqu’aux Apôtres; et que ceux-lii seuls étaient reconnus par tous comme authentiques qui avaient été d’abord acceptés par toutes les Églises : Hi qui sunt undique, quod ab omni Ecclesiarumjudicatur a .

Le même Tertullien ajoute : ... Quod apostoli prœdicaverint , non aliter pvobari debere nisi per easdern Ecclesias quas ipsi apostoli condiderunt ; ipsi eis prædicando tam viva quod aiunt voce quant per epistolas postea 3 . « Ce que les

1 S. Jér. proœm. in Mattli., t. IV.

* Tcrtull., de pudore, 10.

s ld., Prœscript., c. xx.

Apôtres ont prêché ne saurait être prouvé que par l’autorité des églises mêmes que les Apôtres ont fondées, et qu’ils ont enseignées d’abord de vive voix, et depuis par leurs écrits. »

Et ailleurs : Apostoli Ecclesias apud unamquamque civitatem condiderunt , a quitus traducem fidei et semina doctrinœ cœterce exinde Ecclesiœ mutuatœ sunt , et quotidie mutuantur , ut Ecclesiœ fiant. Ac per hoc et ipsœ apostolicœ

deputantur , ut soboles apostolicarum ecclesiarum Omne

genus ad originem suam censeatur necesse est. Itaque tôt ac tantœ Ecclesiœ una est, ilia ab apostolis prima , ex qua omîtes. Sed omîtes prima, et omîtes apostolicœ dum una omnes probant unitatem'. « Les apôtres dans chaque ville établirent des églises auxquelles les autres églises empruntèrent depuis une tradition de foi et des semences de doctrine, et cet emprunt se fait encore toutes les fois qu’une église se fonde. Par ce moyen, toute nouvelle église est réputée apostolique comme étant un rejeton de celles que les Apôtres ont fondées. Que toute famille prenne le nom de sou auteur, c’est une nécessité. C’est pourquoi tant et de si grandes églises n’en font qu’une seule, celle qui la première dut sa vie aux Apôtres et dont toutes les autres sont sorties. Ainsi toutes remontent h cette première et toutes , sont apostoliques et, ne formant qu’une seule Eglise, prouvent l’unité de la foi. »

Et plus loin : In negotio salutis tuœ percurre Ecclesias

‘ Tertull. Prœscrip., c. xx.

apostolicas, apud quas ipsæ autlienticœ litterœ eorum reeitantur , sgnantes vocem et reprœsentantes faciem uniuscujusque. Proxma est tibi Achaia, habes Corinthum. Si non longe es, a Macedonia, liabes Philippos , habes Thessalonicenses. Sipetisin Asiam tendere , habes Epliesum; si autem Italiœ adjaces, habes Romani , unde nobis quoque aucloritas præsto est.... Yideamus quid dixerit.. .legem et prophetarum evangelicis et apostolicis litteris miscet, ut indepetat (idem.... et adversus liane institutionem neminem recipit '. « Dans l'affaire de ton- salut, parcours les églises apostoliques, dans lesquelles sont lues les lettres authentiques des Apôtres, ces lettres qui nous rendent le son de voix et nous rappellent l'aspect vénérable de chacun d’eux. Es-tu voisin de l’Achaïe? voilà Corinthe; es-tu près de la Macédoine? voilà les Philippiens, les Thessaloniciens. Veux-tu courir en Asie? Voilà Ephèse. Touches-tu à l’Italie? Voilà Rome,

dont l’autorité vient couvrir aussi notre foi Voyons ce

qu’elle dit... L’ancienne loi, les prophètes, elle s’en sert aussi bien que des Évangiles et des lettres apostoliques pour leur demander sa croyaqce, et elle ne reçoit personne ennemi de cette discipline. »

In summa, si constat id venins quod peins, id prius quod et ab initio, id ab initio quod ab apostolis ; pariter utique constabit : id esse ab apostolis traditum, quod apud Ecclesias Apostolorum fuerit sacrosanctum. Yideamus quod lac a Paulo Corinthii hauserint; ad quam regulam Galathœ sint cor-

‘ Terlitll. Prœscrip., ch. xxi.

UJX-HI’ITIÈME LEÇON.

recti; quid leganl Philippenses , Thessalonicenses, Ephesii; quid etiam Romani de proximo sortent, quibus Evangelium et Petrus et Paulus sanguine quoque suo signatum reliquerunt. Habemus et Joannis alumnas Ecclesias. Nam etsi Apocalypsin ejus Marcion respuit, ordo tamen episcoporum ad originem recensas , in Joannem stabit auctorem.

Sic et cœterarum generositas recognoscitur. Dico itaque apud illas, nec solas jam apostolicas , sed apud universas , que b illis de societate sacramentî confæderantur, evangelium Lucæ ab initio edilionis suœ stare... Eadem auctoritas Ecclesiartim aposlolicarum , cœteris quoque patrocinabitur Evangeliis, quee proinde per illas et secundum illas habemus, Joannis dico et Matthœi, licet et Marcus quod edidit, Pétri afjirmetur, cujus interpres Marcus. Nam et Lucæ digestum Paulo adscribere soient. Capil magistrorum videri, quæ discipuli promulgarint... Igitur dum constet hæc ( Evangelia ) apud Ecclesias fuisse, cur non hæc quoque Marcion attigit.... Nam et compelit, ut si qui Evangelium pervertebant , eorum magis curarent perversionem, quorum sciebant auctoritalem receptiorem ' .

« En somme, s’il est constant que cela est plus vrai qui remonte plus haut; que cela remonte plus haut qui touche aux origines ; et qu’enfin ce qui touche aux origines vient des Apôtres ; il sera également constant que cela a été enseigné par les Apôtres qui a toujours été gardé comme saint par les églises des Apôtres. Voyons de quel lait Paul a nourri les Corinthiens ; à quelle règle les Galates ont été

1 Tertull. adv. tiare, 1 . IV, c. 5 .

3bi

redressés ; ce que lisent les Philippiens, les Thessaloniciens, les Ephésiens, ce que les Romains publient de ce qui s’est fait si près d’eux, eux à qui Pierre et Paul ont laissé chacun un Évangile signé de son sang. Nous avons encore les églises filles de Jean ; car bien que Y Apocalypse de Jean soit rejetée de Marcion, la suite des évôques en remontant jusqu’au commencement proclame Jean auteur de Y Apocalypse...

« De la même manière reconnaît-on la noble origine de toutes les autres églises, c'est pourquoi je dis que chez elles et non-seulement dans les églises fondées par les Apôtres, mais dans toutes celles qui leur sont unies par la communauté de la foi, l’Évangile de Luc est retenu tel qu’il fut donné le premier jour... Cette même autorité des églises apostoliques protégera également les autres Évangiles, ceux que nous avons reçus par elles et qui sont conformes à leur exemplaire ; je veux parler des Évangiles de Jean et de Matthieu. L’ouvrage écrit par Marc, on peut aussi l’attribuer à Pierre dont Marc était l’interprète ; aussi bien les Marcionites ont coutume d’attribuer à Paul l’Évangile écrit par Luc. C’est une convenance que de faire honneur au maître de ce que le disciple a dit. Donc, puisqu’il est constant que ces Évangiles ont été reçus dans les églises, pourquoi Marcion ne s’en occupe-t-il pas également ? Il convenait cependant à des hommes qui veulent corrompre les Évangiles d’altérer ceux dont l’autorité, plus facilement acceptée, les condamne plus clairement. >

Ainsi, Messieurs, non-seulement, au second siècle,

l'Église avait entre les mains les Évangiles, mais elle avait de plus la certitude qu’ils venaient des Apôtres. Celte certitude était-elle facile à acquérir? Oui, Messieurs, il suffisait d’interroger les vieillards qui avaient vu et entendu les disciples des Apôtres. Ce sont leurs souvenirs que Tertullien rappelait, et qu'il présentait avec tout l'éclat de l'éloquence. Ce sont ces mêmes souvenirs qu'il invoquait contre Marcion, et c’est après les avoir opposés aux nouveautés du sectaire qu’il s’écriait : Id vérins quod prius , id prius quod ab initio, id ab initio quod ab apostolis.

La découverte d’un précieux manuscrit, remontant au vn e siècle, et connu depuis sous le nom de fragment de Muratori, est venu confirmer d’une manière inattendue et bien frappante la foi de l’Église catholique h l'authenticité du Nouveau Testament.

Muratori est le grand historien de l’Italie. Il est connu par des ouvrages d’une immense érudition et en particulier par les Annali d'ilalia , dal principio dell'era volgare fino allanno 1300, en douze volumes in-4°. C’est l’illustre bibliothécaire de l’Ambroisienne de Milan.

Un jour, ce savant chercheur trouva dans le couvent de Bobbio, fondé au vir siècle par les studieux disciples de Colomban, un manuscrit sans titre, rongé par le temps, écrit en lettres majuscules carrées, et dont les premiers feuillets manquaient. Ce manuscrit parut, du premier coup, à l’œil exercé du savant, remonter au vm e siècle; néanmoins il n’en soupçonna pas d’abord tout le prix. 11 le copia et le livra au public comme un spécimen des innombrables

fautes commises. par les copistes au moyen âge. En effet, le manuscrit en était criblé. Mais ce n’était là qu’un médiocre titre à l’intérêt : le plus grand lui venait de son texte latin, négligemment copié au moyen Age , mais remontant au second siècle. Examiné, en effet, attentivement par les érudits de l’Europe entière, il a paru à tous remonter au temps d’Irénée, et avoir été écrit au plus tard vers l’an 180 de notre ère. Muratori supposait qu’il avait été composé par un certain Caius, prêtre de l’Église romaine, vers l’an 196. Bunsen l’attribua à l’historien Hégésippe, contemporain de saint Justin; mais, encore une fois, nul ne nie qu’il ne remonte au second siècle. Le vrai titre de cet écrit devrait être, suivant le savant Credner : De libris quos Ecclesia catliolica recipit. En effet, Messieurs, c'est un catalogue miraculeusement conservé des livres canoniques reçus au second siècle par l’Église catholique. Eh bien ! Messieurs, le fragment de Muratori montre nettement que, dès cette époque reculée, il n’existait pas le moindre doute sur la canonicité de nos quatre Évangiles, sur celle des Actes des Apôtres, de treize épîtres de saint Paul, de l’épître de Jude, des trois épîtres de saint Jean et de l’Apocalypse; c’est-à-dire qu’à cette époque le canon des livres sacrés du Nouveau Testament était fixé, à quelque chose près. Ainsi que je vous l’ai déjà dit, le titre et le commencement du manuscrit font défaut. Il y manque aussi ce qui regarde les textes relatifs à saint Matthieu et à saint Marc. Mais personne ne doute, Messieurs, que ces textes ne fussent dans le manuscrit, quand il était complet. En effet, l’auteur donne

DIX-HUITIÈME LEÇ0X

la troisième place à saint Luc, et la quatrième à saint Jean. Il accordait donc les deux premières à saint Matthieu et à saint Marc.

J’emprunte ii Credner quelques fragments du manuscrit restauré.

§ I... Tertio Evangelii librum secundum Lucam. Lucas iste medicus post ascensum Christi, cum eum Paulus adsumsisset, nomine suo ex opinione conscripsit... '

§ II. Quarti Evangeliorum , Joannes ex discipulù. Cohortantibus condiscipulis et episcopis suis dixil : conjejunate mihi hodie triduo,et quid cuiqite fuerit revelatum, alterutrum nobis enarremus. Eadem nocte revelatum Andrœœ ex apostolis, ut recognoscentibus cunctis Joannes suo nomine cuncta describeret.

§ III. Et ideo, licet varia singulis Evangeliorum libris principia doccantur , niliil tamen differt credentium fidei, cum uno ac principali spiritu declarata sint in omnibus omnia de nativitate, passione, resurrectione, de gemino ejus adventu... Quid ergo mirum , si Joannes tam constanter singula proférât dicens in semetipsum : « Quæ vidimus oculis nostris et auribus audivimus et manus nostræ. palpaverunt, hœc scripsimus. »

Le troisième (des Évangiles) est le livre de l’évangile selon Luc. Luc, médecin de profession, après l’ascension du Christ, choisi par Paul pour être son compagnon, écrivit suivant l’opinion commune en son nom propre.

« L’auteur du quatrième Évangile est Jean, l’un des disciples. Aux exhortations de ses égaux dans l’apostolat et de

ses évêques, il répondit : Jeûnez avec moi pendant ces trois jours et ce que Dieu aura révélé à chacun de nous sera confié â tous les autres. La même nuit, il fut révélé à André, l'un des Apôtres, que tous rappelleraient leurs souvenirs et que Jean écrirait seul l’ouvrage entier.

« C’est pourquoi, bien que chaque livre des Évangiles contienne des instructions différentes, il n’y a aucune dissidence dans la foi de ceux qui croient, puisque par l'inspiration d’un seul et même esprit chacun des auteurs a raconté dans son livre tout ce qui touche à la Nativité, la Passion, la Résurrection et le double avènement du Sauveur. Pourquoi donc s’étonner que Jean affirme avec tant d’assurance chacune des choses qu’il raconte, disant de lui-même : Ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nos oreilles ont entendu, nos mains touché, nous l'avons écrit. »

Ces témoignages sont irréfragables, et nul homme sensé n’osera me contredire quand j’affirme en finissant, Messieurs, que toutes les Églises, au second siècle, croyaient à l’authenticité des quatre Évangiles ; que cette croyance était raisonnée et que les preuves à l'appui se trouvaient non-seulement entre les mains de Tertullien, d’Origène, de Clément, d’irénée, mais de plus qu’elles étaient évidentes, accessibles pour tous. Un seul intermédiaire, Polycarpe, séparait Irénée de saint Jean; et les archives de toutes les Églises, ou du moins les vieillards d’Antioche, d’Alexandrie, de Rome, de l’Achaïe, de la Macédoine, au témoignage de Tertullien, fournissaient des preuves matérielles et sensibles d’une tradition qui défiait l’audace des hérétiques.

DIX-HUITIÈME I.EtOX.

L'impression produite en ce moment sur mon esprit par ces considérations est celle de la conviction. Alors même que les païens et les hérétiques n’auraient fait aucun aveu, alors même qu’ils auraient déposé contre l’origine apostolique des Évangiles, alors même que la chaîne des témoignages serait brusquement interrompue à Irénée, sans remonter plus haut, je demeurerais persuadé de l’authenticité du Nouveau Testament.' La preuve est en effet complète. L'avoucrai-je ? Eu présence de. cette vive lumière qui éclaire ici l’origine de nos saints Évangiles, le silence, les négations, les sophismes de nos adversaires m’affectent de manière ;i me causer quelque impatience; et me dressant avec ma fierté de chrétien devant la contradiction d’une école qui ose bien s’appeler la science , la critique , la philologie, le progrès moderne, je lui dirais volontiers: Quand vous niez l’autorité des Évangiles, vous n’êles rien de tout cela. Votre école m’est connue, et si j’hésite è la nommer, c’est que je ne veux point décider si quelqu’un de mes contemporains suit les pas d’Erostratc ou ceux de Gorgias et de Protagoras.

PREUVES EXTRINSÈQUES DE L’AUTHENTICITÉ DES ÉVANGILES

Témoignages de Justin. — Comment on a cherché à les infirmer.

— Solution des difficultés.

Messieurs,

Les Évangiles, pendant la vie des Apôtres et celle de leurs disciples immédials, ne pouvaient avoir l’importance dont ils ont joui plus tard. Papias disait qu’il aimait bien mieux entendre les hommes apostoliques que lire leurs écrits. Il avait raison, la parole écrite n'a point la vie, l’abondance, la lumière du discours, et surtout de la conversation. La parole écrite est à la parole parlée ce que la fleur de l'herbier est à la fleur des champs. Dans les temps primitifs, on citait les paroles de Jean, de Pierre, de Paul, et on n’éprouvait aucun besoin d’en appeler à leurs écrits, moins connus, au reste, que leurs paroles.

Enfin, l’Église doit sa fondation à la tradition orale, à la prédication, et non aux écrits. Jésus-Christ avait dit ît ses Apôtres, non pas de faire des livres, mais de prêcher.

Il ne serait donc pas étonnant que l’histoire ne fournît au premier siècle et à la fin du second que de rares témoignages de l’existence des livres évangéliques, ou même n’en présentât pas du tout. Mais, Messieurs, Dieu n’a pas voulu qu’il en fût ainsi. Ici, comme dans la plupart des questions religieuses, il a permis qu’il y eût surabondance de preuves.

Du milieu du second siècle nous allons aujourd’hui remonter à la fin du premier. C’est pendant ce temps que vivait un Père de l'Église dont vous avez souvent entendu prononcer le nom, saint Justin, martyr. C’est sur le témoignage de cet illustre chrétien que je veux appeler votre attention.

Saint Justin est, dans l’ordre des temps, le premier des apologistes et le premier des Pères de l’Église dont nous ayons des écrits de quelque étendue : les Pères apostoliques, vous le savez, ne nous ont laissé que des lettres assez courtes.

Justin remonte à la fin de l’Age apostolique et au plus tard aux premières années du second siècle.

Ses parents étaient grecs de nation et, tout le fait croire, dans une position aisée. Ils demeuraient en Samarie, h Flavia-Neapolis, l’ancienne Siehcm, aujourd'hui Naplouse.

Vespasien, voulant repeupler la Judée, y avait appelé des colons romains, c^c’est à ce titre que les parents de Justin y étaient venus. Ils étaient idolfttres comme les autres colons : Justin fut donc élevé au sein du paganisme. Mais, Messieurs, la foi au polythéisme était profondément ébranlée partout au commencement du second siècle de notre ère. Justin sentit de bonne heure le doute envahir son Ame; il devint inquiet, et il se mit courageusement à la recherche de la vérité. Ne la trouvant pas dans la mythologie ni dans le culte immoral des dieux, il s’adressa à la philosophie. Il se fil d’abord le disciple d’un stoïcien; mais celui-ci lui déclara qu’il ne pouvait lui donner de grandes

lumières ni sur les origines des choses, ni sur la nature impénétrable de Dieu , et que c'étaient là des questions secondaires et presque inutiles. Les stoïciens, qui s’occupaient surtout de morale, pensaient, "en effet, à cet égard, comme les positivistes de notre temps, qui écartent de leurs études celles des origines, et ne veulent prendre pour point de départ que des faits, ainsi qu’ils disent, ou plutôt des effets ; comme si un philosophe ne devait pas, sous peine d’abdiquer, remonter nécessairement aux principes.

Justin comprit que le stoïcisme ne pouvait satisfaire son impérieux désir de connaître, et il quitta son premier maître. C’est dans son dialogue avec Tryphon que le saint raconte lui-même la suite de ses mésaventures. Il s’adressa en second lieu à un péripaléticien. Mais, après quelques jours, il s’en éloigna encore. Son nouveau maître lui parut trop préoccupé de la question des honoraires qu’il voulait avant tout débattre et fixer. Il alla trouver en troisième lieu un pythagoricien ; mais , dès sa première visite, il vit qu’il n’avait rien à en attendre. Celui-ci exigeait, comme condition préalable à toute philosophie, la connaissance de la musique, de la géométrie, de l’astronomie. Cette connaissance, selon lui, était nécessaire pour délivrer l’âme des liens grossiers de la matière; elle était le vestibule indispensable de la philosophie. Enfin, Justin crut avoir rencontré tout ce qu’il cherchait auprès d’un platonicien. La belle théorie des idées de Platon le ravit et donna des ailes à son âme. Il s’estimait un sage, et croyait déjà contempler la

Divinité. Mais la déception n’était pas loin sans doute, lorsque Dieu voulut récompenser tant de zèle pour la vérité. Un jour qu’il se promenait, suivant son habitude, au bord de la mer, enseveli dans de profondes méditations, il vit s’avancer vers lui un vieillard plein de douceur et de majesté. Étaitce un ange, un ermite, un évéque ? Toutes ces opinions ont été soutenues. Ceux qui pensent que l’événement eut lieu près de Smyrne, supposent que le vieillard était Polycarpe. Fabricius, entre autres, est de cette opinion. C’était pour le moins un chrétien d’une haute distinction d’esprit, et doué d’une grande puissance de persuasion. La conversation s’engagea entre eux sur la philosophie, et Justin révéla au vieillard la détresse de son âme. Celui-ci lui apprit tout ce qu’avait de défectueux la manière dont il cherchait la sagesse. Elle ne s’acquiert point, lui dit-il, comme la connaissance de l’arithmétique, de la médecine, de l'astronomie, de la stratégie, par voie discursive ou empirique, mais par la connaissance des révélations faites par Dieu aux prophètes et à son Christ ; elles sont consignées dans des écrits sacrés qu’il pourrait se procqrcr. « Ceux qui les lisent, dit le vieillard, comprennent le principe et la fin de toute chose, et savent bientôt ce qui fait le vrai philosophe... Vous ne trouverez rien de semblable chez les sages du paganisme, que remplit l’esprit d’impureté et de mensonge... Mais avant tout demandez, par la prière, que les portes de la lumière s’ouvrent pour vous! Qui peut voir et comprendre, si Dieu et son Christ ne lui donnent l’intelligence? »

Après ce discours, le vieillard s'éloigna et ne reparut plus ; mais Justin avait été atteint du trait de la grâce. Il se mit à étudier l’Ancien et surtout le Nouveau Testament. La sublimité et la simplicité de l'Évangile, l’étude des prophéties achevèrent sa conversion. L'histoire de cette conversion, telle que nous venons de la raconter, a été écrite par Justin lui-même pour servir de préambule îi son dialogue avec Tryphon. L’âme inquiète de Justin, poursuivant la vérité avec une passion presque fiévreuse, représente l’état moral d’un grand nombre d’esprits à cette époque. Justin est l’image des hommes sérieux de son temps : du patricien Clément, de Tatien, de Denys d’Alexandrie, de Théophile d’Antioche, de Grégoire le Thaumaturge et de saint Hilaire. La conversion de Justin dut avoir lieu vers l'an 130. Volkmar la place dans l’année 140 ; mais cette date a été vivement combattue. Volkmar, disciple de l’école de Tubingue, a cédé, en la donnant, tout l’indique, au désir de diminuer de dix ans l’antiquité du témoignage de Justin.

Justin devenu chrétien garda son manteau de philosophe, et c’est sous ce costume païen, qui cachait une âme profondément chrétienne, qu'il parcourut le monde romain d’Orient en Occident, prêchant partout le Christ, source de sagesse, de paix et de vérité. Justin ne fut point prêtre; c’était un missionnaire libre, abordant la question chrétienne, sitôt que l’occasion s’en présentait, toujours prêt aux combats de la parole et à ceux de la plume, ne demeurant nulle part, parce qu’il demeurait partout. A Ephèse, il dispute avec le JuifTryphon ; à Alexandrie, à Home, il écrit de

doctes ouvrages et notamment des Apologies où il défend la foi chrétienne, faisant bonne justice des philosophes, et en particulier du cynique Crescens. Il fonda une école à Rome, et c'est là qu’il convertit Tatien. Tant de zèle le désignait au glaive des persécuteurs. 11 obtint la palme du martyre sous Marc-Aurèle, vers 161 ou 162, l'année où naissait Tertullien. 11 nous reste de lui son Dialogue avec le juif Try— phon. Justin y prouve que le Christ a accompli les prophéties. Nous possédons en outre, du même auteur, deux Apologies en faveur des chrétiens, l’une au Sénat et au peuple romain, l'autre à Antonin le Pieux.

Telle a été la vie de Justin, Messieurs. Elle recommande son témoignage. Or voici comment il le rend à l’authenticité de nos Évangiles.

Il fait dix-huit fois mention des Évangiles qu’il appelle Mémoires des Apôtres. — On lit dans son Apologie à Antonin le Pieux : xod xà àrojAr ) [Aovsûu.axot xwv àracraxt&o)'/, r t xà euyYp'xp.jxaxa xiov Tipo^ïjxùjv àvaytvidsxexai ué/piç ly^wpeï ’. « LûS Mémoires des Apôtres et les écrits des prophètes sont lus (dans nos réunions) autant que le temps le permet. » Ce rapprochement entre les Mémoires des Apôtres et les écrits des prophètes, lus publiquement, montrent bien que par ces Mémoires il faut entendre les Évangiles, et que leurs auteurs sont les Apôtres , soigneusement distingués par Justin des simples disciples, comme on le voit dans le dialogue avec Tryphon (p. 315).

On lit encore dans la même Apologie : Apostoli in Com-

1 S. Just., Apotog., il, p. 98.

mentariis a se scriptis qnœ Evangelia vocantur ila tradiderunt prcecepisse Jesum ; eum enim pane accepta, cum gratias egisset, dixis&e : hoc facile in mei recordationem « Les Apôlres, dans les commentaires qu’ils ont écrits et qu’on nomme Evangiles , nous ont transmis ce commandement de Jésus : il dit , après avoir pris le pain et rendu grâces : faites ceci en mémoire de moi. »

Dans son Dialogue avec Tryphon, on trouve ces paroles : Veslra sane , inquit Trypho, qnœ in Evangelio, quod dicitur, sunt præcepta , tam magna et admiranda esse novimus, ut suspicio noslra sit , a nemineilla servari posse 1 * 3 . « Vos préceptes, dit Tryphon, contenus dans ce qu’on appelle Y Evangile, sont, à mon sens, si grands et si admirables que je doute que quelqu’un puisse les observer. »

Dans le même livre : Porro in Evangelio ipsum dixisse scriptum est : omnia mihi tradita sunt'. « Or il est écrit dans Y Evangile que Jésus a dit lui-méme : Toutes choses m'ont été données. »

On lit plus loin : Tum Jesu ad Jordanem flumen adveniente, ubi Joannes baptizabat, cum Jésus in undam descendisset, et ignis in Jordane accensus esset : et revertente ipso ex aqua , veluti columbam Spiritum sanctmn devolasse super eum, scripserunt Apostoli et legali hujus ipsius Christi nostri \ « Lorsque Jésus se fut approché du Jourdain où

1 ld. Dialotj. c. Trijpli., p. 98.

* S. Just., Dial, cum Tryph., p. 320.

» ld., Dialog. c. Tryp., p. 227. Cette parole est mot à mot dans saint Matthieu : Data est mihi omnis poteslas, Mallh. xxvm, 18.

* S. Just., p. 315.

Jean baptisait, il descendit dans l’eau, et un feu s’alluma dans le fleuve. Lorsque Jésus en sortit, le Saint-Esprit, sous la forme d’une colombe, descendit sur lui : ainsi l’ont écrit les Apôtres et ceux que le Christ a constitués scs envoyés. »

Et ailleurs: Nam spiritum in cruce reddens Christus, dixit: Pater, in manus tuas commendo spiritum meum. Sicut et lioc ex Commentariis apostolicis didici a . » Le Christ, rendant l’esprit sur la croix, dit : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains : c'est ce que j’ai appris par les Commentaires apostoliques. »

Trois difficultés , Messieurs , sont élevées contre ces témoignages que rien ne serait plus facile de multiplier. Aucun des auteurs des Évangiles n’est nommé par Justin. De plus, il n’y a pas une correspondance exacte entre les termés des citations et les textes de nos Evangiles. Enfin, certains emprunts faits à l’histoire écrite du Christ ne se retrouvent pas dans les Evangiles que nous possédons.

Jusqu’au xvnt" siècle personne n’avait refusé d’admettre que saint Justin citait nos quatre Evangiles sous le nom de Mémoires. Dodwcl, Mill et Crabe, les premiers, firent remarquer les trois singularités dont nous parlons. Cependant ils ne s'y arrêtèrent pas, et ils les expliquèrent d'une manière qui parut satisfaisante. En 1777, Stroth fut le premier qui vit dans ces difficultés un motif de conclure que Justin n’avait pas cité nos Evangiles. Eichhorn, Bertholdt, toujours

* Id., p. 333.

en quête d'un Evangile primitif, s’imaginèrent enfin l'avoir trouvé.

Les citations de saint Justin parurent aussi à Giescler un indice évident de Y Evangile primitif oral. Mais les hommes les plus éminents tels que Michaelis, Lange,, Schutz, Hug, De Wette, Scholz, Olshaüsen, Schott, Winer ont prouvé que les raisons apportées contre l’identité des textes cités par Justin et de ceux de nos Evangiles n’avaient pas de valeur, et que Justin avait bien sous les yeux les textes qui nous sont parvenus.

La question a été agitée de nouveau par l’école de Tubingue. Schwegler, Zeller, Iiilgenfeld ont repris la thèse d’Eichhorn sans réussir à la mieux établir.

Toute leur argumentation se réduit, en dernière analyse, à faire valoir les trois difficultés présentées plus haut, et nous croyons qu’elle doit tomber devant les raisons suivantes. D’abord, et ceci n’est pas douteux, par les Mémoires des Apôtres, Justin entend les Evangiles : il le dit formellement: Apostoli in Commentariis a sr scriptis quæ Evangelia vocantur. 11 parlait à un empereur romain, au sénat, aux princes, aux païens lettrés de l’empire ; mais quelque instruits qu’ils fussent dans la science et la philosophie, ils n’eussent point compris ce que Justin eût voulu leur dire, s'il s’était servi du simple mol Evangile. Il leur devait une explication de ce terme étranger h leur langue usuelle ; ou plutôt il importait de lui substituer un synonyme qu’ils connussent. Ce synonyme lui était indiqué par l'usage ; ils connaissaient tous les Mémoires de Socrate, écrits par un de

ses disciples. Hevo^ojvto; ÔTOjjivirjiJioveûfiixTa. Les Evangiles étaient des Mémoires, sous plus d’un point, analogues à ceux-là. Toutefois, comme je l'ai déjà fait remarquer, Justin n'omet pas complètement le mot Evangile , et' après avoir expliqué ce qu'il entend par là, il se sert de ce mot lui-mème, ainsi que nous l’avons vu dans les textes cités.

Il n’est point étonnant qu’au commencement du second siècle le nom Evangile alterne avec une autre dénomination. Nous ne savons point positivement si ce nom, EÙay- YeXiov, est celui qu’ont d’abord porté les écrits du Nouveau Testament. Tout ce que nous pouvons affirmer, c’est que Justin le connaissait; mais on peut supposer qu’il était moins en usage au commencement du second siècle qu’à la fin. Il a fallu, en effet, un temps plus ou moins long pour que le terin e Evangile, qui s’appliquait à toutes les prédications des Apôtres, fût exclusivement employé pour désigner les écrits du Nouveau Testament. Justin ne cite ni le nom de saint Matthieu, ni celui de saint Marc, ni celui de saint Luc; mais rappelons-nous encore une fois qu’il parlait à l’empereur, au sénat, aux Romains et aux Grecs, dans ses Apologies ; et que dans son Dialogue avec Tryphon les noms des évangélistes eussent été cités peut-être avec aussi peu d’opportunité, ces noms étant parfaitement inconnus à un juif d’Asie Mineure. De quelle autorité eussent-ils été pour lui ? Une fois seulement, Justin cite saint Jean comme auteur de l 'Apocalypse, et la manière dont il le fait permet de voir à quel point cet apôtre était inconnu aux lecteurs pour lesquels il écrivait : « Un d’entre eux, nous dit-il, lequel a été

uu des Apôtres, dans la révélation qui lui a été faite par Dieu, etc. » Cependant, parmi les Apôtres, saint Jean était un de ceux qui devaient avoir le plus de renommée. S’il était, malgré cela, inconnu aux païens, lecteurs de Justin, saint Matthieu devait être complètement ignoré : saint Marc et saint Luc n’étaient pour eux que d'obscurs étrangers. Pour les adversaires de Justin, l’expression Evangile selon saint Matthieu, Evangile selon saint Luc, eût donc été à cette époque quelque chose de tout à fait insignifiant. La qualité d’Apôtre et de disciple du Christ seule avait de l’importance, et Justin était naturellement conduit h se servir de ces mots : les Mémoires des Apôtres , les Mémoires des Disciples. Il ne pouvait rien dire de plus affirmatif que ces paroles empruntées à son Dialogue : « Dans ces Mémoires que j’affirme avoir été composés par les disciples du Christ et leurs compagnons. » Les Apôtres du Christ étaient saint Matthieu et saint Jean, et leurs compagnons saint Marc et saint Luc.

Cependant, Justin ne cite-t-il jamais les évangélistes? Il a cité saint Jean. Dans un autre endroit du Dialogue, quelques lignes après celles que j’ai mentionnées, Justin parle du changement du nom de Simon en celui de Pierre, et du surnom de Boanergès donné, à Jacques et à Jean, et il dit : « Comme il est écrit dans les Mémoires de Pierre. » Ces Mémoires de Pierre sont évidemment l’Évangile de saint Marc, qui reproduit les prédications de saint PieiTe. Tout le monde, en effet, regardait à celte époque l’Évangile de Marc comme la prédication même de Pierre.

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