‹ Les Evangiles et la critique au XIXe siècleChapitre 13 sur 20 · IIIX-NtXVIÈMK l.EÇOM · texte numérisé non relu

IIIX-NtXVIÈMK l.EÇOM

Nous passons à la seconde objection, le défaut de coïncidence littérale avec nos Evangiles des textes cités par Justin. 11 faut d’abord remarquer que pour la plus grande partie des textes l’identité est parfaite, et que ce n’est que dans un petit nombre qu’elle n’existe pas. Ce défaut de coïncidence consiste ordinairement dans le changement d’un mot, dans l'addition ou l’omission d’une expression, et enfin en une légère différence de la construction de la phrase.

Le fait d'une certaine liberté dans la reproduction des textes de l’Ecriture n’est point particulier à saint Justin, il est commun à presque tous les Pères. Ils citaient librement non-seulement le Nouveau Testament, mais aussi l’Ancien. Cela se comprend, quand on se souvient qu'ils n’avaient point toujours à leur disposition les volumes de la Bible. Les livres étaient rares et chers à cette époque. On ne pouvait qu’exceptionnellemeut faire les citations mot h mot; on se bornait à les faire de mémoire. Origène, à la vérité, était très-exact dans la reproduction des textes; mais Clément d'Alexandrie, son maître, l’était beaucoup moins, lorsqu’il citait soit l’Ancien, soit le Nouveau Testament. On trouverait dans les Pères du m" et du iv* siècle,' dans saint Cyprien, dans Tertullien, de nombreux exemples de la liberté dans les citations remarquée chez. Justin. Scholz dit à ce sujet ; «Les Pères avaient coutume de citer les Ecritures de mémoire, sans regarder leurs manuscrits, en sorte que l’on pourrait dresser une longue liste de leurs fautes de mémoire ou de leur négligence. Quelquefois ils analysent,

d’autrefois ils paraphrasent. Ils donnent bien plutôt le sens que les mots précis du passage, et le même texte est reproduit plusieurs fois d’une manière différente. » La même remarque a été faite par Eichhorn : « Ce sont là, dit-il, des faits qui ne peuvent être niés.» Justin aussi invoque plusieurs fois les mêmes textes avec des mots différents, ceux des Septante comme ceux des Evangiles. Il altère le langage de l’Ancien Testament. Tantôt il réunit des passages détachés de différents livres, les donnant comme s’ils se faisaient suite ; tantôt il rapporte à un prophète ce qui a été dit par un autre ; il attribue même au Pentateuque ce qui ne s'y trouve

pas. Ce n’est pas seulement dans les citations des livres

saints qu’il y a des inexactitudes, on en remarque aussi dans celles que Justin fait des œuvres de Platon. Les auteurs profanes n’avaient pas plus que les auteurs sacrés les scrupules que nous avons aujourd’hui quand nous citons un auteur. Pour n'en nommer qu’un, on a remarqué que Denvs d’Halicarnasse, dans ses ouvrages sur la rhétorique, mentionne souvent le même passage en des termes ditïérenls; qu’il reproduit par exemple Isoerate avec de sensibles changements. Des faits semblables s’expliquent, nous le répétons, par la rareté des manuscrits. Il faut ajouter que la forme des livres de l’époque, qui consistaient dans un papyrus ou un parchemin enroulé sur une tige de bois, et le défaut de table et de pagination rendaient difficile la confrontation des textes.

Les choses étant ainsi, je demande si l’on peut fonder sur les légères différences des citations de saint Justin avec nos

Évangiles un argument prouvant qu’il a. existé des Évangiles autres que ceux dont nous possédons les textes? Evidemment non. Justin écrivait pour des Gentils et des Juifs qui ne demandaient pas l’exactitude des mots, pourvu que l’on conservât l’exactitude du sens. Son but était de donner une idée générale de la Bible, à un point de vue bien différent de celui de la philologie moderne. En agissant de la sorte, il suivait l’usage de son temps. Les apologistes qui ont écrit après lui, à une époque où, de l’aveu de tout le monde, les Evangiles étaient parfaitement connus, n’ont point agi différemment, ainsi que nous l’avons déjà dit. Aux noms de Tertullien, de saint Cyprien, de Denys d’Halicarnasse déjà cités, nous pouvons ajouter ceux de Minutius Félix, d’Arnobe et de Lactance.

Nous arrivons à la troisième difficulté. Justin, dit-on, a cité des paroles et des faits de la vie du Christ qui ne sont point dans nos Evangiles. Observons d'abord, qu’à une seule exception près, dont l’explication ne présente pas au reste une grande difficulté, ces faits ne sont pas donnés par Justin comme empruntés aux Mémoires des Apôtres. Il pouvait les emprunter à la tradition. Justin vivait dans un temps très-rapproché de celui des Apôtres, et il pouvait insérer dans ses écrits ce qu’on lui avait appris de vive voix, ou ce qu’il avait trouvé dans des écrits non apostoliques, mais pourtant suffisamment exacts. Dans d’autres passages, cités comme n’appartenant pas à l'Evangile, on peut reconnaître une idée qui en a été extrailc, et qui a été ensuite développée librement. Ainsi, on suppose que Justin a emprunté à une

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source autre que nos Evangiles cette parole : « Les Juifs dirent que les miracles faits par Jésus étaient une tromperie magique, et ils ne craignirent point de l’appeler magicien et séducteur du peuple. » Mais n’esl-ce point là la traduction libre d’un passage qu'on trouve dans saint Matthieu, dans saint Marc et dans saint Luc, et où Jésus-Christ est accusé de chasser les démons au nom de Beelzébuth? Matth., x, 25. — xn, 24, 27. — Marc, ni, 22. — Luc, xi, 15, 18, 19.

Justin, ajoule-t-on, a dit que ie Christ était connu comme un charron, qu’il faisait des charrues et des jougs. C’était là, au temps de saint Justin, le commentaire oral de ce texte de saint Marc : « N’est-ce pas là le charpentier, fds de Marie? » Ce sont les habitants de Nazareth qui parlent : « Nonne hic eut faber, filins Mariœ ? » Le mot grec tsxtwv indique en général un ouvrier qui travaille le bois, un menuisier ou un charpentier.

On allègue un troisième passage emprunté, dit-on, par Justin à un autre Evangile que les nêtres: « Quand le Christ naquit à Bethléem, comme Joseph ne pouvait trouver de place dans le village, il chercha un asile dans une grotte qui en était tout près. » Justin, qui était né en Judée, connaissait l'étable dont parle saint Matthieu et la distance où elle était de Bethléem; il joint ces circonstances au texte en forme de commentaire.

Voici un nouveau texte allégué par nos adversaires. Justin dit par deux fois qu’au moment du baptême de Notre Seigneur Jésus-Christ, cette parole fut entendue : « Vous

niX-NEUVlftME LEÇON.

êtes mon Fils, en ce jour je vous ai enfanté ; » et dans une de ses citations il dit expressément que ces paroles se trouvent dansles Mémoires des Apôtres.

Le texte cité par saint Justin n’est point en effet dans les fivangiles ; mais plusieurs écrivains des siècles postérieurs, entre autres saint Hilaire et Lactance, citent les mômes paroles comme ayant été prononcées au baptême de Notre- Seigneur; et saint Augustin fait remarquer que le texte en question se trouvait de son temps dans quelques manuscrits de saint Luc. On le lft encore aujourd’hui dans le manuscrit de Cambridge et dans quelques autres manuscrits latins. Il pouvait donc exister du temps de Justin quelques exemplaires de nos Evangiles où ce texte se rencontrait. Comme cette variante ne figurait probablement à cette époque que dans des manuscrits peu corrects, elle a disparu plus tard dans le texte canonique de nos Evangiles.

Nous terminons par un dernier texte, et nous lui donnons la même explication qu’au précédent. On lit dans saint Justin : « Lorsque Jésus entra dans les eaux du Jourdain, un feu s'y alluma, et lorsque Jésus sortit de l’eau, le Saint- Esprit, sous la forme d’une colombe, descendit sur lui, comme l’ont écrit les Apôtres de ce même Christ. » Justin, dans le passage précédent, raconte une tradition qui a laissé des traces dans les récits des premiers siècles. Il la reproduit incidemment. Il expliquait ce qu’il entendait par ces paroles : « L’Esprit de Dieu se reposa sur Jésus. » Il rattache ce fait à la descente du Saint-Esprit au moment du baptême de Jésus. Justin invoque le témoignage des Apô-

l.ES ÉVANGILES.

très, mais c'est seulemenl pour affirmer le baptême de Notre-Seigneur et la descente du Saint-Esprit ; il ne résulte pas de la construction grammaticale de la phrase de Justin qu’il attribue aux Apôtres cette parole : « Un feu apparut dans le Jourdain. » C’était là sans doute une circonstance traditionnelle qu’il mêlait aux faits évangéliques. On peut du reste supposer que le fait de la flamme qui apparut au-dessus des eaux du Jourdain se trouvait dans le manuscrit dont il se servait. Il existe encore deux manuscrits latins où il en est question. Il faut d’ailleurs se rappeler que Justin manquait souvent d’exactitude dans la citation des Evangiles. C’est ainsi qu’il attribue au Pentateuque des faits qui ne s’y trouvent pas. Saint lrénée, Clément d’Alexandrie ont aussi mêlé à l’histoire de Jésus des faits qu’ils empruntaient à la source orale. Papias a rempli cinq livres de récits émanés de la même origine. Loin donc de regarder comme étonnant que Justin ait raconté quelques faits qui ne se trouvent pas aux récits des Evangiles, il faut regretter qu’il n’ait pas puisé davantage dans la tradition orale ; et cela prouve la grande et presque l’exclusive autorité des Evangiles au temps de Justin.

Enfin, il n’est presque aucun des textes cités qui ne se lise dans quelque manuscrit ancien encore existant : ce qui prouve que même les addita de Justin avaient leur justification.

Ainsi, Messieurs, mon opinion, fondée sur l’examen d'un nombre très-considérable de citations exactes de nos' Evangiles faites par saint Justin, et même sur l’examen des cita-

tions inexactes, est que Justin avait sous les yeux le texte actuel de nos Evangiles. Mais, Messieurs, en supposant que cette opinion ne soit pas la vôtre, que vous acceptiez au contraire celle de l’école de Tubinguo, celle de Volkmar par exemple, vous ne trouverez pas moins dans Justin une preuve éclatante de l’authenticité de nos Evangiles. En effet, que dit Volkmar? Il suppose que Justin empruntait ses citations à un évangile qu’il nomme Evangile de saint Pierre. Cet Evangile aurait été, selon lui, une harmonie de nos Evangiles, à peu près identique à celle du Diatessaron de Tatien. Mais cette harmonie des Evangiles suppose leur existence, et Justin, dans cette hypothèse, devait les connaître aussi bien que Tatien. Pour être fondus, en effet, en un seul, ils devaient exister. Donc, selon Volkmar, nos quatre Évangiles, fondement de l’Evangile de saint Pierre, étaient antérieurs à cette compilation. Donc ils remontent au premier siècle, au temps des Apôtres et de leurs disciples immédiats.

Ainsi, soit qu’on accepte notre opinion, soit que l’on embrasse celle de l’école de Tubingue, représentée par Volkmar, les témoignages de Justin prouvent l’authenticité de nos saints Evangiles.

i.es évangiles.

PREUVES EXTRINSÈQUES DE L'AUTHENTICITÉ DES ÉVANGILES

Papias. — Les Pères apostoliques.

Messieurs,

Je vous ai dit plusieurs fois déjà qu’à mon avis la preuve de l’authenticité des livres du Nouveau Testament par les témoignages des écrivains orthodoxes est complète, lorsqu’on a entendu les paroles si claires des Pères du second siècle, d’Irénée, de Clément d’Alexandrie, de Tertullien, et la confirmation apportée par les fragments de Muralori. Ces Pères de l’Eglise n’étaient séparés des Apôtres que par une génération, et cette génération avait été élevée par les Apôtres. Les Pères que j’ai cités devaient donc savoir par elle si les Apôtres avaient écrit, et ce qu’ils avaient écrit. I rénée, pour ne nommer que lui, avait été l’audileur de Polvcarpe, et Polvcarpe avait été enseigné par saint Jean. Quand donc Irénée, Clément d’Alexandrie et Tertullien affirment que les Evangiles sont dans toutes les Eglises depuis la fondation môme deces Eglises, que le fait estde notoriété publique, ils ne peuvent ni se tromper, ni être trompés. Leurs témoignages forment une preuve complète de l'authenticité de nos livres saints. On aurait donc pu s’y renfermer, borner là les recherches et couper court à toute discussion ultérieure. Mais nous avons voulu éclairer le sujet, rattacher aussi

haut que possible la chaîne de la tradition et explorer chacun de ses anneaux. Il s’agit moins d'ajouter une confirmation nouvelle aux témoignages d'Irénée, de Clément, de Tertullien et de Justin, que d’aller au-devant d’une objection qui pourrait être faite. On serait en droit en effet de demander comment, pendant la première moitié du second siècle et dans les dernières années du premier, les écrivains ecclésiastiques n'ont pas parlé des Evangiles.

Nous avons fait remarquer que si ce silence existait, il ne faudrait pas beaucoup s’en étonner. Car, premièrement, l’Eglise a été fondée non sur la parole écrite, mais sur la tradition orale : secondement, les chrétiens du premier siècle et du commencement du second agissaient beaucoup et écrivaient peu ; quelques lettres, échappées au naufrage du temps, composent tous les écrits des Pères apostoliques: troisièmement, les Evangiles n’ont dû commencer à être cités qu'à la mort des Apôtres et de leurs compagnons. C’est à ce moment seulement qu’ils devinrent de très-importants monuments des origines de la tradition.. Mais Dieu n’a pas permis cette absence de témoignages pendant la première moitié du second siècle et h la fin du premier. Nous pouvons donc vous faire part de cette surabondance providentielle. Dans la dernière leçon, j’ai cité des affirmations précises de Justin, dont le rôle d’apologiste a duré près de dix ans, de 130 à 140 après Jésus-Christ. Dans dix-huit endroits do ses ouvrages, il cite positivement nos saints Evangiles, et il y fait allusion peut-être plus de cent fois. Nous avons donc dans Justin un précieux témoin du com-

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mencement du u e siècle. Sa parole, je vous l’ai dit, a l'autorité que donnent l’amour de la vérité et la gloire du martyre.

Voilà, Messieurs, le point où nous sommes arrivés dans l’exposition des témoignages de la première moitié du second siècle. A côté de Justin, nous placerons aujourd’hui Papias.

Je voudrais pouvoir, Messieurs, vous faire l’histoire de cet homme considérable, de ce témoin précieux qui, né au premier siècle, vécut avec les derniers des Apôtres et avec la sainte phalange de leurs propres disciples. Mais les données relatives à sa vie sont rares. Je vous dirai ce que nous en savons de certain, sans recourir aux conjectures de son biographe, le jésuite Palloix, dans son ouvrage : lllustrium Ecclesiæ oriental is scriptorum sœculo primo , vitœ et documenta. Ce bon Père a trouvé moyen, avec quelques fils tenus et brisés, de former un tissu continu de toute la vie de Papias. Il parle de sa naissance, de son éducation, de ses études, de son ordination, de son épiscopat et enfin de son martyre. Ce tissu est malheureusement peu solide ; et l’hypothèse en a fourni la trame. Ce ne sont là que des conjectures que je passerai sous silence.

Papias était dans la première moitié du second siècle évêque d’Hiérapolis, dans la petite Phrvgie. D’après. Tillemont, il jouissait déjà de beaucoup de considération vers l'an 105. Irénée en fait mcnlion et l'appelle un homme antique, àp/atoç àvr'p, un auditeur de saint Jean l’Évangéliste et un ami de Polycarpe,’lo>«wou uiv **ouo9^ç, üoXuxâpirou

VINGTIÈME I.ËÇOS.

Ss éraîpoç. On croit qu’il subit le martyre à la même époque que Polycarpe, vers 165 ou 167. C'est, d’après saint Jérôme, un homme auquel sa vie et sa mort donnent une grande autorité. Jérôme se refusa, bien que les chrétiens l’en sollicitassent vivement, à traduire ses ouvrages, affirmant, par une excessive humilité sans doute, qu'il était impuissant à reproduire la sainte et haute doctrine qu’ils contenaient.

Papias tomba cependant dans l’erreur des millénaires. Une fausse interprétation de quelques paroles des Apôtres et de Y Apocalypse le jetèrent en dehors du vrai. Celte erreur, au reste, était très-commune dans les premiers siècles. Justin et Irénée, pour ne citer qu’eux, étaient millénaires. Vous savez en quoi consistait cette aberration. Les millénaires prétendaient qu’à la fin des temps les justes ressusciteraient avant les autres hommes pour vivre pendant mille ans avec Jésus-Christ. Ces mille ans ressemblaient peut-être trop, en un point, dans l'esprit de quelques millénaires, au paradis de Mahomet. Le bonheur espéré devait consister dans des festins somptueux, dans les jouissances matérielles d’une terre redevenue ce qu’elle était pour Adam avant sa chute. Jérusalem serait alors rebâtie, et tous les rois de la terre viendraient adorer Jésus-Christ dans cette ville devenue la Jérusalem splendide dont parle Y Apocalypse. Tous les millénaires ne donnèrent pas, il faut le dire, dans ces erreurs grossières qui disparurent, au reste, vers le v‘ siècle.

La part que Papias a prise aux fables des millénaires paraît lui avoir fait grand tort dans l’esprit d’Eusèbe. Après

l.ES ÉVANGILES.

l'avoif appelé : àvrjp -ri râvTa Xovitô-rotTo; xa'i tîjç YfOKpîjî ïlSiQ(«ov, il dit de lui <rpôopa (rptxpôç tôv voîlv. Il va même, par voie de conclusion, jusqu’à lui refuser d’avoir été un auditeur de saint Jean l’évangéliste. Mais il est évident que le témoignage de saint Irénée doit ici l’emporter. Irénée avait été le contemporain de Papias et avait fréquenté avec lui Polycarpc.

Le grand intérêt qu’offre Papias est pour nous dans son ouvrage en cinq parties, intitulé Xoftew xuptaxSiv (expla-

natio sermonum et gestorum Domini), bien que ce document précieux, qui n’existe plus depuis le xm e siècle, ne nous soit connu que par des fragments conservés par saint Irénée, Eusèbc, André de Césarée (530), QEcumenius, le confesseur Maxime et Anastase le Sinaïte. L’ouvrage de Papias était une explication des paroles de Jésus, et un récit de certains faits de sa vie publique au milieu de ses disciples. Il parlait aussi des Évangiles ; mais malheureusement, sous'Ce rapport comme sous beaucoup d’autres, nous n’avons point les renseignements complets de Papias. Pour comprendre la valeur des fragments qui nous restent, il suffit de dire qu’il avait puisé ce qu’il écrivait dans ses conversations avec les Apôtres et leurs disciples immédiats, témoins oculaires des faits évangéliques. C’est ce qu’il nous dit lui-même : « Je mettrai par ordre, dit-il au début de son ouvrage, ce que j’ai appris autrefois des anciens, ce que j’ai bien présent à la mémoire, cherchant par des explications à confirmer la vérité Si par hasard je pouvais

joindre quelque compagnon de ces anciens, je m’enquérais

des paroles de ces anciens. Que disaient André, Pierre, Philippe, Thomas, Jacques, Jean, Matthieu? Que disent les autres disciples du Seigneur, Arislion, le prêtre Jean?» Voilà les hommes auprès desquels Papias puisait ses renseignements : c’étaient les derniers Apôtres, ou, de l’aveu de tous, leurs auditeurs assidus. Il suppose que plusieurs de ceux dont il a interrogé les souvenirs n’existent plus ( r.oxi ). Mais les disciples vivaient encore. On peut donc croire qu’il a consulté les Apôtres eux-mêmes : et ainsi le témoignage de Tertullien et d'Irénéese trouverait confirmé. Papias a consulté Jean. En tout cas, et cela nous suffit, il consultait les disciples immédiats des Apôtres. Aristion et le prêtre Jean vivaient encore : \iyo\aiv. C’est après les avoir écoutés qu’il écrivait son livre; et, disait-il avec raison, je trouve plus d’utilité à prêter l'oreille à cette parole vivante et qui demeure (itxplc (ioot,; xal ilevïmttjç). On voit par là le grand prix qu’attachait l’Église du premier siècle à la tradition orale.

Au moment donc où Papias écrivait, il ne restait plus de contemporains de Jésus-Christ. Les Apôtres, et même l’évangéliste qu’il avait connu, étaient morts ; mais leurs disciples vivaient encore. Papias se hôte de recueillir leurs témoignages, afin de fixer par l’écriture ce qui ne l’était pas encore. Il met à cela d'autant plus d’empressement qu’il a entendu, lui aussi, les derniers accents de la voix de saint Jean, et qu'il est un des rares survivants de l’époque apostolique.

Ecoutons-le parler maintenant et rendre témoignage à l’authenticité de nos Évangiles.

« Je m'empresse, dit-il, d’écrire ce que j’ai appris des anciens et ce que j’ai gravé dans ma mémoire, en y joignant mes commentaires, afin de confesser la vérité. Je n’ai point écouté, comme la plupart le font, les hommes abondants en paroles, mais ceux plutôt qui instruisent; ni ceux qui prêchent des préceptes nouveaux et étrangers, mais ceux qui avaient gravé dans leur mémoire les commandements du Sauveur, c’est-à-dire de la vérité même. Si je rencontrais quelque part les compagnons des anciens, je les interrogeais sur les paroles qu’ils en avaient recueillies. Que disaient André, Pierre, Philippe, Thomas, Jacques, Jean, Matthieu et les autres disciples des Apôtres? Que disent aujourd’hui (Xiyouatv) Aristion et le prêtre Jean, disciples du Seigneur? J’estimais que je gagnais moins avec les livres qu’en écoutant les voix vivantes et qui demeurent »

Remarquez qu’il y a un Jean parmi les anciens dont Papias a recueilli les paroles autrefois, et un Jean parmi ceux dont il recherche les enseignements aujourd’hui. Ces deux Jean n’en feraient-ils qu’un ? On a contesté l’autorité

1 Euscb., llisl eccl ., I. III, ch. xxxix. « Non pigebit, inquil, ea quai quondam a senioribus didici ac mémorisé mandavi, cum inierprelationibus nostris adscribcre, ut veritas eorum noslra quoque affirmatione lirmclur. Non enim ut plerique soient cos unquam sectatus sum, qui vcrbis affluèrent, sed eos potius qui verum dicercni. Nec eos qui nova quædam et inusitala præcepla, sed illos qui Domini mandata in liguris tradita et ab ipsa verilate profecla mcmorabanl. Quod si quis interdum mihi occurrebat qui cum senioribus versalum fuissel, ex eo curiosc sciscitabar quænam ossent seniorum dicta : quid Andréas, quid Pelrus, quid Philippus, quid Jacobus, quid Joannes, quid Mal— ihæus, quid cætcri Domini discipuli dicerc soliti essent ; quidnam Aristion, et Joannes presbyter discipuli Domini prædicent. Neque enim ex librorum leclione tanlam me utilitalcm capere posse existimabnm, quantum ex hominum adhuc superstilum viva voce. »

de la tradition des deux pv^'naTa élevés à Ephèse aux deux Jean ; mais il me semble que les textes de Papias supposent deux personnages portant le même nom ; l’apôtre et l’un de ses disciples étaient homonymes. Pourquoi Papias aurait-il ici répété deux fois le uom de Jean, tandis qu’il n’écrit qu'une fois ceux de Matthieu et des autres Apôtres?

Papias rapporte plus loin ce qu’il a entendu d'Arislion et de Jean, le prêtre : « Celui-ci lui avait dit que Marc, l’interprète de Pierre, avait écrit soigneusement, mais non toutefois dans l’ordre de la succession des choses, tout ce qu’il avait appris de Pierre touchant les paroles et les actions de Jésus-Christ. Marc n’avait pu lui-même entendre le Seigneur et ne l’avait point suivi. Mais il s’était trouvé avec Pierre, lequel annonçait l’histoire de Jésus, selon qu’il était utile à ceux qui l’entendaient, et non point pour en faire l’histoire ordonnée et complète. C’est pourquoi il n’y a point à reprocher à Marc de n'avoir point mis d’ordre dans la narration des faits. Il ne s’attachait qu’à une chose, à ne rien omettre de ce qu’il avait entendu, et à ne rien écrire de faux ’. »

Voici maintenant ce que Papias raconte de saint Mat-

1 « Aiebat cliam Presbyter ille Marcum Pétri interpretem quæcumque mémorisé mandaverat, diligenter perscripsisse, non lamen ordine pertexuisse quæ a Domino aul gesla fuerant. Neque enim ipse Dominion audiverat aut sectatus fuerat unquam. Sed cum Petro, ut dixi, postea versatus est qui pro audienlium utililate, non vero ut sermonum Domini hisloriam conlexerct, Evangelium prædicabat. Quocirca nihil peccavit Marcus, qui nonnulla ita scripsit, prout ipse memoria repetebal. ld quippe unum sludebat, ut ne quid eorum quæ audieral prælermitterel, aut ne quid falsi attingeret. » Euseb., Hist. eccl., liv. 111, ch. xxxix.

thieu : « Matthieu, dit-il, a écrit en hébreu (syro-chaldéen?) les discours du Seigneur, et chacun interprétait ce texte comme il pouvait 4 . »

Il parle aussi de la première lettre de Jean et de la première lettre de Pierre dont il invoque le témoignage.

Nous voyons dans ce texte, d’abord le témoignage rendu par Papias à l’origine apostolique de l’évangile de saint Marc : Saint Marc a écrit les œuvres et les paroles de Jésus, và Xe^ÔEvta f, xpa/0évTa. Il n’a point écrit suivant l’ordre chronologique les événements et les discours : c’est bien là, en effet, un des caractères de son œuvre, quoi qu’en disent les critiques de l’école de Tubingue. Saint Marc y met, bien entendu, le plus d’ordre qu'il peut; mais nul ne voudrait prétendre qu’il a raconté les événements et reproduit les discours dans leur ordre chronologique. En outre, Papias témoigne du zèle et du soin apportés par saint Marc dans sa narration. Ainsi se trouve réfuté tout ce que Baur a dit du peu de confiance que Papias accordait aux Écritures. Papias rend hommage à la sincérité de Marc et à la sûreté de ses informatious ; seulement il dit, ce qui est vrai, que la parole des Apôtres était une source plus abondante et plus vivante que leurs livres; il confirme ainsi cette vérité, que l’Église a été fondée, non sur des textes écrits, mais sur la tradition vivante.

Nous trouvons, en second lieu, dans les paroles de Papias,

1 « Matthæus quidem hebraieo sermone (’Eêpafôt StaXÉx-rw) divina scripsit oracula (Àoytot) : interpretatus est autem unusquisque ilia ut potuil. » {Ibid.)

un témoignage non moins positif rendu à l’évangile de saint Matthieu. « Saint Matthieu, dit-il, a écrit en hébreu les discours de Jésus, et chacun a interprété comme il l'a pu ce texte en langue étrangère. » Les critiques de l’école de Tubingue ont prétendu que le mot Xofia, employé par Papias pour désigner l’évangile de saint Matthieu, ne voulait exprimer qu’un recueil de discours fait originairement par saint Matthieu, recueil qui plus tard aurait pris place dans un cadre historique et servi de base à l’évangile que nous avons dans les mains, lequel contient, non-seulement ce que Jésus-Christ a dit, mais aussi ce qu’il a fait. Mais, Messieurs, le mot Wyia, dans le langage ecclésiastique du premier siècle, exprime à la fois et les paroles et les actes de Jésus. C’est dans ce sens que saint Paul l’emploie dans son épître aux Hébreux (v, 12), où ce mot exprime l’œuvre entière de Jésus-Christ. Saint Marc a écrit, comme le dit .Papias, les actes et les paroles de Jésus. Or, Papias appelle aussi cet évangile Xdyia : [Susr.if <xvvTa;iv t<3v xupiaxwv TCoioupcevo; Xofiwv). Si l’on veut enfin savoir quel sens Papias attachait au mot XÔYta, il suffit de se rappeler qu’il donnait ce nom à sou propre livre ; or, ce livre contenait à la fois les discours et la vie de Jésus. — Les Pères de l’Église ont plusieurs fois employé ce mot dans le même sens. On a voulu aussi conclure de cette phrase de Papias : Chacun interpréta le livre de Matthieu comme il put , qu’il n’existait point de traduction grecque au temps de Papias. Messieurs, Papias n’a rien dit de semblable; il rapporte qu’au temps du prêtre Jean chacun interprétait l’évangile de saint Matthieu comme

il pouvait. Mais il n’y a pas de doute qu’il n’v eût dans l’Église une traduction grecque de saint Matthieu, seulement elle n’avait probablement pas encore de caractère officiel.

On a dit enfin que puisque Papias ne parlait ni de saint Luc, ni de saint Jean, c’est qu’on ne connaissait pas de son temps leurs évangiles. Mais, Messieurs, Papias, dans le fragment cité par Eusèbe, se propose seulement de raconter ce que lui a appris le prêtre Jean, et non pas de passer en revue tous les livres du Nouveau Testament. Le prêtre Jean lui donnait des renseignements sur les deux premiers évangiles, ceux dont il était moins facile de bien savoir l’origine, puisqu’à l’époque de Papias ils étaient déjà anciens. Quant à l’évangile selon saint Luc, il était plus récent que les deux autres, et personne ne demandait à être renseigné sur ce que l’on connaissait si bien. Il était plus superflu encore de parler de l’évangile de saint Jean, qui était universellement connu, et dont tout le monde savait parfaitement l’originè. Papias parle de la première lettre de saint Jean et de saint Pierre, sans doute parce qu’il- était bon de constater l’origine de ces lettres moins connues.

Ensuite, qui sait si Papias ne mentionnait pas l’évangile de saint Jean dans les parties perdues de son ouvragé ? Eusèbe, dit-on, ne cite point Papias au sujet de Saint Jean, lui qui rébnit tant de témoignages touchant les Évangiles. Peut-être Papias n’a-t-il rien écrit touchant l’Évangile de saint Jean. Eusèbe a omis tous les témoignages qui n'étaient, au temps où il vivait, l’objet d’aucun intérêt. Il a tu sciem-

ment bien d’autres choses. Est-ce qu’Eusèbe a parlé du témoignage rendu par Papias à l'authenticité de Y Apocalypse? Cependant saint André de Césarée affirme positivement ce fait important (Frag. vin, dans Roulh). Nous nous croyons donc en droit de dire. que le silence d’Eusèbe ne prouve absolument rien.

Maintenant, Messieurs, il me reste à vous parler brièvement des témoignages des Pères apostoliques.

Les adversaires de l’authenticité du Nouveau Testament contestent l’authenticité de la plupart des écrits que la tradition leur attribue. Mais, Messieurs, si quelques-uns des monuments apostoliques sont douteux, les autres soutiennent parfaitement l'épreuve -de la critique la plus sévère. En tout cas ces écrits remontent à une grande antiquité \ Je ne parle pas de l'épître de Barnabé ni du Pasteur d’Hermas, qui peut-être ne datent leur origine que du second siècle. L’épître de saint Barnabé est souvent citée par Clément d’Alexandrie. Il en appelle l’auteur un apôtre, l’un des soixante-dix disciples de Jésus, le compagnon de saint Paul (Clémen. Strom. il, 6 et 7). Origène, à son tour, mentionne cette épître. Elle ne faisait point partie au deuxième siècle des livres canoniques; toutefois, saint Jérôme croit à son authenticité. La question d’inspiration impliquée dans celle de canonicité est très-différente de celle d’authenticité. Toutefois, s’il n’est pas prouvé que la lettre de Barnabé soit de cet auteur, il est du moins certain

1 Voyez les intéressantes leçons sur les Pères apostoliques, de mon savant collègue et ami, Mf Freppel.

qu'elle remonte à une haute antiquité, à une époque bien antérieure à Origène et h Clément. Eh bien! la lettre dite de Barnabé cite saint Matthieu : « Je frapperai le pasteur, et les brebis seront dispersées'. » — « Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus 3 . » Elle renferme cinq ou six allusions au même apôtre et à saint Luc.

Hermas ne nomme point saint Matthieu. Mais outre que. l'usage de citer les auteurs par leur nom n’était point établi, comment Hermas, qui fait parler un ange, aurait-il montré cet ange recourant à l’autorité de saint Matthieu pour confirmer la sienne? L’ange cite les paroles suivantes de Jésus : Soyez simples comme de petits enfants. — Mon Père reniera ceux qui auront renié le Fils. — Mon Père m'a donné tout pouvoir... etc. L’Esprit céleste pouvait-il ajouter qu'il avait lu et appris tout cela de saint Matthieu ?

Le Pasteur d’Hermas a joui, dans les premiers siècles, surtout dans l’école chrétienne d’Alexandrie, d’une trèsgrande autorité. Saint Irénée le cite comme faisant partie des saintes Écritures. « L’Écriture, dit-il, a donc justement prononcé cette sentence : » Avant tout, je crois qu’il y a un seul Dieu qui a établi et consommé toute chose. » Clément d’Alexandrie parle du Pasteur comme d’un livre inspiré. Origène hésite sur ce dernier point : tantôt il reconnaît l’inspiration divine du livre d’Hermas, tantôt il la met en doute. Tertullien le méprisait comme contenant des rêveries. Mais ici encore la question d’inspiration est bien

1 Matlh., xxvi, 3t.

’ TU., xx, 16; xxu, 1t.

différente de la question d’authenticité et surtout d'antiquité. Le fragment de Muratori fait remonter le Pasteur au temps du pape Pius, vers l’an 142.

Un monument de l’âge apostolique d’une date plus certaine est la première épître de saint Clément aux Corinthiens, dont l’authenticité ne peut être sérieusement contestée. Saint Irénée commente cette épître et la résume. Denis de Corinthe (vers 170), en parle dans sa lettre aux Romains. Clément d’Alexandrie et Origène lui font de nombreux emprunts. Saint Clément, disciple des Apôtres et successeur d’Anadet, est le troisième pape après saint Pierre ; or, dans l’épître dont je parle, il réunit plusieurs passages de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc, On y lit : « Souvenez-vous des paroles de Jésus-Christ, car il a dit : Malheur h cet homme! il vaudrait mieux pour lui

qu’il ne fût jamais né Il vaudrait mieux qu’on lui mît

au cou une meule et qu’on le jetât dans la mer plutôt qu’il scandalisât un de mes petits. » Il dit dans un autre endroit : « Soyez miséricordieux pour qu’on vous fasse miséricorde; pardonnez pour qu’on vous pardonne. Comme vous aurez fait, il vous sera fait; comme vous jugerez, vous serez jugés. On en usera avec vous comme vous en aurez usé avec les autres. La mesure que vous aurez eue pour votre prochain, on l’aura pour vous. »

Sous le rapport de l’authenticité, l’épître de saint Polycarpe aux Philippiens est, comme la première de saint Clément, au-deSsus de tout doute pour un juge impartial. Saint Irénée, le disciple et l’ami du saint, en fait mention;

Eusèbc lui emprunte des citations, et saint Jérôme assure qu’elle est lue dans les églises. Eh bien! Polycarpe parle ainsi aux Philippiens, s’inspirant évidemment de saint Matthieu : a Priez le Dieu qui voit tout de ne point vous induire en tentation, et ne nos inducas in tentationem..., etc., car, comme le Seigneur l’a dit, V esprit est prompt et la chair est faible (vi, 13 et xxvi, 41). »

Les épîtres de saint Ignace ont donné lieu à des débats fort animés. Baur en réduit le nombre à trois. Mais son opinion est des plus"hasardécs. Toutefois, il est forcé d’avouer que ces épîtres remontent au second siècle. Il est dans ce monument un fait qui le contrarie : c’est le langage si fenne de l’évêque d’Antioche à l’égard de la hiérarchie ecclésiastique, dont l’existence au premier siècle est attestée par Ignace. Eusèbe porte le nombre de ces lettres à sept, et il indique les circonstances dans lesquelles saint Ignace les a écrites, à savoir, lorsqu’il allait au-devant du martyre qui l'attendait à Rome. Eusèbe en fait de longues citations. En mentionnant les épîtres de l’évêque d’Antioche, il suit l’exemple de saint Polycape et de saint Irénée. — Saint Polycarpe, Messieurs, est ici un bien grave témoin, puisque saint Ignace s’arrêta à Smyrne, dont Polycarpe ôtait évêque, et que c’est de là qu’il écrivit aux Éphésiens, aux Magnésiens, aux Trulliens et aux Romains, pour les supplier de ne point empêcher son martyre. De Troas, Ignace écrivait à Polycarpe qu'il venait de quitter.

Enfin, Origène parle de ces lettres [homil. in Luc.) comme d’un monument absolument incontesté.

VINGTIÈME I.EÇO.N.

Les citations empruntées aux Évangiles par saint Ignace sont fort nombreuses ; nous voulons en citer quelques-unes : « L’arbre est connu par son fruit. » — « Soyez prudents comme les serpents et simples comme les colombes. » — « Jésus-Christ, dit l’illustre martyr, fut baptisé pour accomplir toute justice. » Ce dernier mot rappelle évidemment saintMatthieu (ni, 15). — «Certains hommes, observe ailleurs l’évêque d’Antioche, ne sont point une plantation du Père. » Et c’est là, on ne saurait en douter, une allusion à cette parole du même évangéliste : « Toute plante que mon Père céleste n’a point plantée sera arrachée. » — Saint Ignace dit encore < que le Fils est la porte du Père. » — « Qu’il est venu de son Père un et qu’il retourne à son Père un (Jean, xvi, 28) '. » — « Que l’esprit souffle où il veut, qu’on ne sait ni d’ou il vient ni où il va. »

Ces locutions singulières ont un cachet propre ; elles ne sauraient être empruntées qu’à l’Evangile, ou, si l’on veut, elles peuvent remonter plus haut, c’est-à-dire aux souvenirs encore palpitants de la parole imagée du Christ. Dans le premier cas elles établissent l’authenticité des Évangiles; dans le second elles en attestent l'autorité; dans l’un et dans l’autre, elles prouvent que le Nouveau Testament n’est point un vain recueil de légendes inventées au u" siècle de notre ère.

Le témoignage de saint Ignace sera pour nous, Messieurs, le dernier anneau de la chaîne traditionnelle qui relie nos

1 Ego et Pater unurn sumus. Jean, x, 30.

Évangiles aux Apôtres. Pouvais-je vous offrir, en terminant, un écrivain plus rapproché des évangélistes par le lieu et la date de sa naissance ? Pouvons-nous citer à l’appui de notre thèse un témoin d'une autorité plus imposante par la sainteté de sa vie et la gloire de son martyre?

Ignace était vraisemblablement originaire de la Palestine : Ignatius n’est que la traduction latine du vrai nom de l’évêque d’Antioche, Nourono, homme de feu, du mot syriaque nour. nouro, ignis. D’après Métaphraste et les Ménologes grecs, Ignace était ce petit enfant que Jésus-Christ, suivant saint Matthieu (xvm, 2-4), présenta à ses disciples en leur disant : « Celui qui s’humiliera comme cet enfant sera le plus élevé dans le royaume de Dieu. » Qui pourrait douter qu’Ignace a du moins été disciple des Apôtres, lorsque les actes de son martyre et Eusèbe dans sa chronique ( Chron ., ad an. n Trajani), affirment qu’il reçut les leçons de saint Jean; lorsque saint Grégoire le Grand (Ep. xxxvii ad Anast. Antioch.) nous apprend que le saint martyr comptait parmi les auditeurs de saint Pierre ; lorsqu’enfin les constitutions apostoliques nous montrent saint Paul élevant Ignace à la dignité d’évêque d’Antioche pour les païens convertis, tandis qu’Evodius était pasteur des juifs devenus chrétiens ?

Il n’est pas nécessaire de rappeler le surnom de Chrislophore donné à Ignace, pour attester la vénération dont l’Église naissante environnait son évêque ; il nous suffira de citer le passage des actes de son martyre où il confesse si généreusement sa foi devant Trajan. Je ne vous appren-

drai rien, mais je cède au plaisir de vous redire les nobles paroles de ce fier témoin de l’Évangile.

« Qui es-tu, mauvais esprit dit Trajan, pour violer mes ordres et pour les faire transgresser aux autres? » — Ignace répondit : « Un démon ne s’appela jamais Théophorc. » — « Qu’cst-ce qu’un Théophore? » reprit Trajan. — «L’homme qui porte le Christ dans son cœur. » — « Mais nous portons aussi nos dieux dans nos cœurs? » — « Tu te trompes, il n'y a qu’un Dieu créateur et un Christ, Jésus, son Fils unique. » — « Tu parles de Celui que Pilate a crucifié? » — « Je parle de celui qui est mort pour nos péchés. » — « Alors c’est un crucifié que tu portes dans ton cœur? » — « Assurément, » dit Ignace. « Il est écrit : J'habiterai en eux et je marcherai au milieu d'eux' 1 . » — L’empereur, jetant au martyr un regard irrité, dicta sur-le-champ cette sentence : « Nous ordonnons qu’Ignace, qui affirme porter le crucifié dans son cœur, soit enchaîné, conduit à Rome et exposé aux bétes pour servir aux réjouissances du peuple 3 . » — Ainsi mourut Ignace, et le dernier mot qu’il adresse à son juge est encore une citation du Nouveau Testament. Je finis, Messieurs. La plupart des témoignages que j’ai exposés dans ce second semestre sont scellés du sang des martyrs. Je crois des témoins qui se font égorger; j’ai foi dans Ignace, Polycarpe, Justin et Irénée.

' Cacodæmmi.

* Inliabitabo in Mis et inambulabu. Il Corinth. vi, 16.

> Voir ses actes, Ruinart, acta marhjrum, Vérone, 1731, p. 1 1.

39fi

La nouvelle critique et l'intégrité des Évangiles. — Comment les Évangiles synoptiques se ressemblent et différent entre eux. — Solution des difficultés opposées à l’authenticité de l'Évangile saint Jean.

Messieurs,

L’authenticité des quatre Évangiles a été établie par des preuves internes et externes. Il n’existe pas de livres anciens dont on puisse plus certainement reconnaître la date et les auteurs. Les preuves abondent, et à celles qui ont déjà été données on pourrait aisément en joindre encore un grand nombre. L’avenir n’ajoutera guère aux preuves externes, et n’allongera pas considérablement la liste des témoignages formels des premiers siècles; mais j’affirme que l’examen critique des textes sacrés placera l’authenticité du Nouveau Testament dans une lumière de plus en plus éclatante. Ce sera l’œuvre du temps et le résultat des études approfondies dont nos contradicteurs ont fait sentir de plus en plus le besoin. L’examen critique du quatrième Évangile, 4 si violemment attaqué par l’école de Tubingue, finit par justifier la tradition suivant laquelle saint Jean est l’auteur du livre qui porte son nom '. Saint Luc n’est plus guère contesté à l’heure présente. Quant à saint Matthieu et à saint Marc, leur caractère archaïque commence à être universellement reconnu. Les rapports des Évangiles avec la

1 Voyez en particulier les beaux travaux d'Ewald sur cette question.

vie, la situation, l’époque de ceux dont ils portent le nom sont innombrables. J'en ai signalé un grand nombre, mais j’ai dû me borner. La certitude de ces rapports est mise dès aujourd’hui en pleine lumière. Plus tard, j’aurai occasion sans doute, en expliquant le texte de chacun de nos Évangiles, de compléter l’étude des preuves intrinsèques que nous avons commencée.

Les apologistes du dernier siècle et du commencement du nôtre avaient coutume de faire suivre les preuves d’authenticité des preuves d'intégrité et de véracité de nos saints Évangiles. Un livre peut être authentique sans être véridique. Il importe que le caractère moral et l’esprit judicieux, ainsi que l’exactitude des informations de l’écrivain, soient fortement démontrés. Le grand intérêt pour celui qui cherche la vérité historique n’est pas de savoir que Quinte-Curce est l’auteur de la vie d’Alexandre, et que Xénophon a écrit la Cvropédie, mais de pouvoir reconnaître les écrivains qui, comme ces deux auteurs, manquent de critique et n’ont pas puisé à des sources certaines. Cependant, après tout ce que j’ai dit pour démontrer l’autorité des Évangiles, je crois inutile d’établir ici la véracité de saint Matthieu et de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean ; c’est principalement sur ce point que portait la discussion engagée avec les incrédules du xvm* siècle, je craindrais de n’avoir guère à vous dire que ce que vous savez déjà, et à vous exposer des vérités qui ne sont plus contestées par les honnêtes gens. Le caractère de sincérité des Évangiles est universellement accepté : il serait puéril de chercher à démontrer que les

témoins quotidiens de la vie du Christ étaient bien informés, et que les compagnons de Jésus furent sincères, c’est-àdire, comme on l’établit dans tous les manuels de controverse, qu’ils n'ont pu se tromper et qu'ils n’ont pas voulu tromper les autres. Au reste, pour se convaincre de l’ingénuité des auteurs du Nouveau Testament, il suffit de les lire

Nous pensons avoir trouvé, en établissant l’authenticité des Évangiles, que ces livres sacrés n’ont point subi de remaniements qui en altère la substance. Si ces livres avaient été refondus au second siècle, et par des mains étrangères, ils porteraient le caractère du second siècle et non celui du premier, comme la pièce de monnaie surfrappée, ou l’édifice reconstruit ou agrandi accusent l’opération qui les ont modifiés. Or, nous avons recherché tous les points qui pouvaient trahir une date postérieure au second siècle, et nous y avons précisément remarqué l’empreinte du premier. Les paiens et les hérétiques, comme les Pères de l’Église, ont parlé de la rédaction des Evangiles par les Apôtres; et nul d'entre eux du remaniement dont on fait tant de bruit aujourd’hui.

Un vaste système de morcellement est appliqué à la Bible tout entière. Après avoir attaqué sans succès l’authenticité générale de tel livre, on discute sur chacun de ses chapitres et même de ses versets, comme si les adversaires, après -

1 Personne n’a mieux exposé la sincérité des évangélistes que Mgr Darboy, dans son admirable mandement pour le carême de 1864. Nous renvoyons le lecteur à ce monument de bon sens, de goût et de haute critique, qui, par su forme, est accessible à tous.

avoir été vaincus dans une bataille générale, espéraient réparer leur défaite par une guerre d’escarmouches.

Il serait superflu de signaler tous les faux indices de retouche et de surcharge que l’on a prétendu retrouver dans les quatre Evangiles. C’est aux traducteurs et aux commentateurs du Nouveau Testament qu’il appartient de montrer par le menu l’intempérance et souvent la puérilité d’une critique dont les prétentions touchent quelquefois au ridicule.

Nous avons déjà combattu dans le premier semestre les raisons principales au nom desquelles on nie en Allemagne l’intégrité des Evangiles. Rappelez-vous, Messieurs, les systèmes d’Eichhorn, d’Ewald et de Baur. Eichhorn supposait un Evangile primitif qui, par des additions et des variations de toute sorte provenant de mains anonymes, aurait »

donné naissance à un grand nombre d'évangiles. Quatre de ceux-ci, élaborés dans des églises où dominait l’influence des évangélistes dont ils portent le nom, auraient fini par absorber et faire oublier la multitude des premiers écrits. Selon Ewald, on ne distingue pas moins de neuf documents primitifs fondus dans les trois premiers Evangiles ; et comme cet écrivain suppose deux rédactions de l’évangile saint Marc, c’est en réalité dix écrits qui, retouchés et remaniés, sont ajoutés ensemble et forment, d’après l'intempérant critique, les trois synoptiques. Lui aussi reconnaît un écrit anonyme qu’il appelle Evangile-source ; il admet en second lieu un Recueil de Discours, une rédaction de saint Marc, une rédaction de saint Matthieu, puis des remanie-

ments successifs de l'Evangile-source et du livre des Discours. Ce qui étonne dans ce savant critique, c'est à la fois la complication de son système et la futilité des raisons sur ■ lesquelles il l’appuie. Toutefois, Ewald soutient l’authepticité de l’évangile saint Jean, et il s’éloigne de plus en plus des interprétations par lesquelles, il y a une dizaine d’années, il en détruisait souvent l’autorité.

Enfin Baur n’admet pas que nous ayons entre les mains une traduction fidèle de l’évangile composé primitivement par saint Matthieu. Le premier de nos Evangiles n’est, selon lui, qu’un remaniement plein d’additions remontant au second siècle. Saint Luc a laissé probablement un mémoire inspiré par saint Paul, mais ce mémoire a été retouché vers la même époque. Le mémoire original et les retouches avec les additions du même temps sont, aux yeux de Baur, parfaitement reconnaissables. Enfin l'évangile saint Marc aurait été composé d’après saint Matthieu et saint Luc , ce qui ne doit point empêcher de croire que saint Marc a réellement publié un récit sur la vie et les enseignements du Sauveur. Aucun des Évangiles, tels que nous les possédons, ne remonterait, selon Baur, au delà du second siècle. C’est après les synoptiques qu’aurait été composé l’évangile de saint Jean, c’est-à-dire vers le milieu deuxième siècle.

Ce sont là, Messieurs, comme je vousTai démontré nu commencement de ce cours, des systèmes sans preuves et inventés sous l’influence d’une fausse philosophie, dans le but d’éliminer des récits apostoliques l’élément surnaturel et d’écarter les miracles. Le déisme et le panthéisme ont

inspiré ces conjectures; l’arbitraire apparaît manifeste par leur simple exposé, et la tradition les désavoue. L’Évangile-source, Ur-Evangelium , d'Eichhorn, n’apparaît nulle part dans l’histoire : s’il avait existé au premier siècle, il aurait été conservé au second. Les copies et les commentaires ne détruisent pas les textes originaux. Le livre des Discours dont parle Ewald est une invention de ce critique non moins aventureux que savant. Les logia dont parle Papias ne sont que notre évangile de saint Matthieu; et j’ai prouvé que le mot grec Xefyia n’avait pas le sens étroit qu’on lui attribue. Le système de Baur, d’après lequel les douze Apôtres auraient toute leur vie repoussé l’idée d’une Église universelle substituée à la synagogue et au particularisme juif, est simplement l’exagération d’un malentendu momentané entre saint Paul et les compagnons de la vie du Christ. Il faut condamner le principe d’après lequel le critique de Tubingue, faisant deux parts des textes évangéliques, attribue à ceux qui portent l’empreinte du particularisme juif une antiquité apostolique, et suppose une date plus récente à ceux qui s’élèvent à l’idée catholique d’une Église placée au-dessus de la loi mosaïque. Saint Paul fut reconnu apôtre par les douze, et les questions qui les séparèrent un instant furent solennellement tranchées au concile de Jérusalem. Les Juifs qui, après l’accord établi, défendaient encore la pérennité de la loi cérémonielle de Moïse, devinrent hérétiques, et nous retrouvons ces hommes opiniâtres au commencement du second siècle dans les rangs des Nazaréens et des Ebioniles. Nous avons

éjà établi ces faits dans le cours de nos leçons par des raisons générales. La discussion des difficultés particulières est aussi stérile que fatigante. Cependant nous voulons éclairer un point que la nouvelle critique obscurcit, et aborder un problème qui est souvent étrangement méconnu. Nous voulons parler des différences et des similitudes qu'offrent les textes des trois premiers Évangiles. D’après l’école rationaliste, la similitude des textes des synoptiques prouverait que ces livres ne sont qu’un remaniement d’un même texte primitif de YUr-Evangelium d’Eichhorn, d'Ewald et de Baur. Les différences seraient des interpolations anonymes faites à diverses époques pour servir les intérêts des partis et flatter des préjugés.

Ce n’est point la nouvelle critique qui a découvert la première ce qu’il y a de commun ou de propre aux trois premiers Evangiles. Tous les Pères ont reconnu que saint Marc reproduit souvent saint Matthieu, et que saint Luc a puisé abondamment dans des souvenirs communs à ses deux devanciers. Tous les commentateurs anciens ont remarqué ce que saint Luc et saint Jean ont ajouté aux récits de saint Matthieu et de saint Marc. Comme la tradition affirme que les trois synoptiques ont été composés successivement, les apologistes ont fait remarquer que ce fait, loin d’être défavorable è. l'authenticité des trois Évangiles, prouve au contraire que saint Marc reconnaissait la parfaite authenticité de saint Matthieu, et que saint Luc avait pleine confiance dans l’œuvre de ces deux historiens sacrés. D'autre part, chacun des trois évangélistes ayant la môme autorité,

VINGT-IÎN1ÈME ET DEllNlfinE LEÇON. 403

pouvait, suivant les besoins qu’il se proposait particulièrement de satisfaire, ajouter ce qui lui paraissait opportun, écarter ce qui lui paraissait moins utile; et les différences sont de la sorte aussi bien justifiées que les similitudes. L'hypothèse des additions et des retranchements anonymes .faits dans l’intérét des partis pour servir des préjugés, est tout h fait invraisemblable ; car un parti aurait réclamé contre l’autre, et les réclamations auraient empêché l’adoption de nouveaux textes et la suppression ou la modification des anciens. Quand Marcion entreprit un remaniement pareil, son audace fut signalée, et son évangile rejeté. Les additions et les retranchements ont dû provenir d'un apôtre ou d’un évangéliste ayant seul le droit de développer ou d’abréger le témoignage d’un autre apôtre et d’un autre évangéliste, en ajoutant ce qui lui semblait opportun, en retranchant ce qui lui paraissait moins propre au but spé- . cial qu’il se proposait. Il était impossible qu’un passage, étendu ou abrégé par une main inconnue ou suspecte, pût se concilier l’adhésion unanime des pasteurs et des fidèles. C’est là une observation dictée par le simple bon sens, contre laquelle la critique transcendante reste absolument impuissante. Un évangéliste autorisé seul a pu modifier le texte d’un autre évangéliste.

Mais comment s’est fait cette modification? Faut-il supposer que saint Marc, par exemple, en composant son évangile, a pris entre ses mains l’évangile saint Matthieu, qu’il a ici laissé le texte intact, que là il a effacé, et plus loin ajouté suivant l’opportunité. J’ai peine à supposer ce- travail de

révision ; et si les additions ne me répugnent point, les uppressions m’étonnent. L'intérêt croissant qui s’attachait aux Évangiles faisait désirer des additions et non des retranchements. Les apocryphes sont nés du besoin de connaître ce que les évangélistes avaient omis. La tradition n’autorise guère à supposer que le travail successif des évangélistes ait eu le caractère d’une révision des textes écrits. Nous touchons ici à une question très-grave, et dont la solution importe grandement pour la défense du Nouveau Testament.

Aux évangélistes eux-mêmes il appartient de nous apprendre comment ils ont composé leurs récits. Or, saint Luc déclare qu’il écrit son évangile non point d’après les documents laissés par saint MarcCt saint Matthieu, mais d’après les témoignages oraux de ceux qui ont vu les choses dès le . commencement, et les lui ont fait connaître par le ministère de leur parole : Sicut tradiderunt nobis qui ab initio ipsi viderunt et ministri fuerunt sermonis. Voici, d’après Papias et Clément d’Alexandrie, dans quelles circonstances saint Marc écrivit son évangile :

Aiebat presbyter ille (le prêtre Jean) Marcum Pétri interprètent quœcumque memoriœ mandaverat diligenter perscripsisse , non tamen ordine pertexuisse quæ a Domino aut dicta aut gesta f uerant. Neque enim ipse Dominum audiverat aut sectatus fuerat unquam. Sed cum Petro, ut dixi , postea versatus est, qui prq audientium utilitate , non vero ut sermonum Domini historiam contexeret, Evangelium prœdicabat. Quocirca nihilpeccavit Marcus, qui nonnulla ila scripsit

prout ipse mcmoria repetebat. Id quippe unum studebat , ut ne quid eorum quœ audierat, prœtermitteret, aut ne quid falsi eis affingeret. Hoc de Marco Papias narrat

Marci Evangelium, dit Clément d’Alexandrie, ex hujusmodi occasione script um fuisse. Cum Petrus in urbe Roma Verbum Dei publiée prædicasset, et Spiritu Sancto afflatus Evangelium promulgasset, multi qui aderant, Mar cum coh or tati sunt , ut pote qui Petrum jamdudum sectatus fuisset, et dicta ejus memoria teneret, ut quœ ab Apostolo prœdicata erant conscriberet. Marcus igitur Evangelium composait, iisque, qui illud ab ipso rogabant, impertiit. Quod cum Petrus comperisset , nec prohibuit omnino rem fieri, nec ut fieret incitavit J . Voilà pour saint Marc ; et nous avons déjà vu que c’est de la bouche des Apôtres, non par les livres, mais par la parole, que saint Luc a reçu les informations qui lui étaient nécessaires.

1 « Ce prêtre disait que Marc, interprète de Pierre, avait soigneusement rapporté tout ce qu’il avait appris : il n’avait pas cependant raconté dans leur ordre les paroles et les aclions du Seigneur; car il ne l’avait ni entendu, ni suivi. Mais il avait été, comme je l’ai déjà dit, le familier de Pierre, qui cherchait, en prêchant l’Évangile, le bien de ses auditeurs, et non à composer une histoire des entretiens du Sauveur. C'est pour cela qu'il ne faut point reprocher à Marc d'avoir rapporté les choses comme elles se présentèrent à sa mémoire. 11 n'avait souci que d’une chose, de ne rien omettre de ce qu’il avait entendu, et de ne rien dire de faux. >• (Euseb. Hist. eccl. 1. III, c. xxxix.

’ « Voici comment Marc fut amené à écrire son évangile. Lorsque Pierre eut prêché publiquement dans la ville de Rome la parole de Dieu, et, sous l'inspiration du Saint-Esprit, promulgué l'Évangile, de nombreux auditeurs de sa parole sollicitèrent Marc, qui était depuis longtemps son disciple, et qui gardait tidélement le souvenir de ses instructions, d’écrire les prédications de l’Apôtre. Marc composa donc l’Évangile et le donna à ceux qui le lui demandaient. Ce qu'ayant appris, Pierre ni le défendit ni ne l’encouragea. » (Euseb. Hist. eccl., I. VI, c. xiv).

Rappelez-vous, Messieurs, ce que je vous ai dit dans le premier semestre des mœurs des Juifs dans la transmission de la science religieuse. La tradition orale la communiquait, et une mémoire exercée entretenait la lettre. - Eh bien! Messieurs, tous ces indices me feraient supposer que les évangélistes ont écrit d’après un thème commun, d’après un texte arrêté entre eux avant leur dispersion, et confié d’abord seulement à la mémoire. Il ne nous répugnerait point que dans leurs prédications à Jérusalem, en Palestine et chez les Gentils, les Apôtres enssent été induits par le Saint-Esprit à se rattacher à un récit typique appris par cœur et auquels ils ramenaient leurs discours. Tantôt ils reproduisaient les propres paroles de Jésus telles que nous les lisons dans saint Matthieu et saint Marc, tantôt les paraboles, tantôt les faits de la vie de Jésus, cherchant à ne s’écarter que le moins possible des termes consacrés. C’est un récit typique qui fait le fond des trois synoptiques et en constitue la partie commune. Voilà quelle pourrait être la raison des mêmes phrases avec les mêmes liaisons, des mêmes mots placés dans le même ordre au milieu des récits historiques, des mêmes fragments de discours groupés d’une manière identique dans saint Matthieu, saint Marc et saint Luc. Les écrivains ne se sont pas copiés ; mais les évangélistes ont ramené leurs récits à la leçon primitive qu’ils avaient d’abord confiée à leur mémoire. Voulons-nous bannir absolument l’hypothèse d’un texte de saint Matthieu que les évangélistes auraient consulté ? Non, il est même probab'e que ce texte a aidé leur mémoire en plusieurs cas.

VINGT-UMÉME ET DEIIMÈRE I.EÇON. 407

Mais il importe de laisser à celle-ci le rôle principal que lui attribuent les plus anciennes traditions.

Si, comme on peut légitimement le supposer, les choses se sont passées ainsi, la raison des différences des textes de saint Matthieu, de saint Marc et de saint Luc, est tout aussi naturelle que celle des ressemblances. Les mois changés, les circonstances omises, les variantes, peuvent être considérés tantôt comme une suite inévitable des accidents de la mémoire, tantôt comme des modifications déterminées par les conditions variées de fa prédication. Mais à travers ces différences inévitables, on reconnaît dans chacun des évangiles synoptiques le type primitif et commun.

Comme Dieu, alors même qu’il intervient surnaturellement, aime à se servir des hommes, de leurs facultés inégales , de leurs moyens d'action toujours imparfaits par quelque côté, cette part faite à la mémoire qui, retenant une idée, en garde le souvenir tantôt avec les mots mêmes qui ont servi à l’exprimer, et tantôt avec des synonymes, celte part, dis-je, faite à la mémoire et h ses défaillances, ne nuit point h l’inspiration des récits du Nouveau Testament. L’Esprit-Saint dominait et surveillait ces légers accidents.

Le récit typique, tel que nous pouvons supposër qu’il a été arrêté par les Apôtres au premier jour, ne renfermait pas tout ce que ceux-ci avaient vu et entendu, et une grande parlie.de leurs souvenirs y a pris successivement place. Le thème était le même, les additions différaient suivant les besoins et les circonstances. Le texte uniforme était une sorte de repère, et pas du tout un texte immuable comme

celui qui fut dicté mot à mol h Moïse, comme le Décalogue , 1 par exemple.

Il paraît étrange dans un siècle comme le nôtre, où l’écriture, en usage dans toutes les classes de la société, sert d’auxiliaire il toutes les entreprises humaines, il paraît étrange que les premières instructions données aux hérauts de la foi, que le symbole de la doctrine, l’histoire de Jésus- Christ, ses discours, etc..., aientélé confiés à la mémoire, et se soient conservés sans le secours de l’écriture, reproduits ordinairement mot à mot. Mais vous n’avez pas oublié, Messieurs, ce que je vous ai dit touchant les habitudes des Juifs et leurs enseignements dans les synagogues, touchant les lois qui régissaient cette matière , touchant les inconvénients, les dangers même auxquels les Apôtres auraient exposé l’Église naissante en rédigeant tout de suite ce qui se rapportait à la loi nouvelle annoncée par Jésus-Christ.

Je trouve dans Maimonides un récit rabbinique relatif à la loi ancienne, et qui nous montre comment les Juifs du temps de Jésus-Christ concevaient l’enseignement religieux, et sa fidèle transmission par le secours de la seule mémoire. Ces traditions, légendaires quand on les applique h l’époque mosaïque, sont, je le crois, une image, fidèle de ce qui dut se pratiquer dans la première école évangélique, au lendemain de la Pentecôte, lorsqu’il s'agit de transmettre un symbole fixe, une histoire littéralement fidèle de la vie de Jésus-Christ. Au lieu de rédiger leurs instructions et d'en multiplier les copies, les Apôtres durent former et 1 multiplier des évangélistes. Ils durent employer les moyens usités

dans les synagogues, et qui s’offraient naturellement à eux.

Que le lecteur prenne garde au récit suivant de Maimonides : c’est un Juif qui parle de ses pères, et transporte au temps de Moïse ce qui se pratiquait dans les synagogues de la Judée au temps de Jésus-Christ.

« La manière d’enseigner Israël a été celle que je vais vous dire.

« Moïse (après avoir été instruit par Dieu) se retira sous sa tente où il appela Ahron ; il lui raconta, çnarravit, la parole descendue du ciel, et lui en enseigna l’interprétation. Cela fait, Ahron se leva et se plaça à la droite de Moïse. Alors entrèrent Éléazar et Ithamar, ses fils, il leur dit la même chose qu’il avait apprise à Ahron. Les deux jeunes hommes se levèrent à leur tour, et l’un se plaça à la gauche de Moïse et l’autre à la droite d’ Ahron. Puis entrèrent ii leur tour les soixante-dix anciens que Moïse enseigna de la même manière qu’il avait enseigné Ahron et ses fils. Vint enfin la foule mêlée du peuple, car tous cherchaient aussi les paroles de Dieu. Moïse récita la même chose, recitavit , jusqu'à ce que tous l'eussent bientôt entendue. Ainsi, Ahron avait entendu le texte sacré quatre fois, scs enfants trois fois, les anciens deux fois, le reste du peuple une fois.

« Moïse s'éloigna : alors Ahron répéta à tous ceux qui étaient présents le texte, textum , qu’il avait entendu quatre fois de Moïse et qu’il savait par cœur, quem memoria tenebat. Ahron s’éloigna à son tour, et ses deux fils, qui avaient aussi entendu quatre fois le même texte, à savoir, trois fois de Moïse et une fois d’Ahron, le récitèrent au peuple et

s'éloignèrent. Les soixante-dix anciens avaient, eux aussi, entendu le texte, textum ilium, quatre fois, deux fois de Moïse et une fois d’Ahron, et une fois d’Éléazar et d’Ithamar. Ils récitèrent donc, recitabant , une fois le texte au peuple, afin que celui-ci l’entendit aussi quatre fois, une première fois de Moïse, une seconde fois d’Ahron, une troisième fois de ses fils et une quatrième fois des soixante-dix anciens, lesquels s’éloignant à leur tour, enseignèrent aux absents ce qu’ils avaient appris de Dieu, et ils finirent par écrire le texte dans des volumes. Alors les princes du peuple se dispersèrent dans tout Israël pour l’enseigner et l’instruire jusqu'à ce qu’ils eussent gravé le texte dans sa mémoire. Ensuite ils enseignaient l’interprétation du texte envoyé par Dieu et les divers sens qu’il contenait. Le texte fut écrit, et la tradition, c’est-à-dire le commentaire, fut confiée et à la mémoire. C’est pour cela que les sages (paix soit à leur mémoire!) distinguent la loi et la tradition. »

Vous le comprenez, Messieurs. Je ne veux pas assimiler de tout point le mode d’enseignement des Apôtres au mode que Maimonides suppose avoir été employé par Moïse : mais ce texte nous donne une idée que je crois exacte des procédés et de la méthode des Apôtres. Ils surent tous par cœur, avant de se séparer, un modèle de prière, le Pater noster , un symbole qui dut au moins ressembler à celui qui porte encore le nom des Apôtres, le Credo , et le texte convenu et consacré de l’Evangile, c’est-à-dire un abrégé des prédications, un récit de la vie, de la mort de Jésus. Voilà ce qu’ils allèrent tous répéter par le monde

avec des variantes mises en circulation sous leur garantie personnelle. On n’était reconnu évangéliste qu’à la condition de garder toutes ces choses dans la mémoire. C’est ce fonds que les Apôtres portèrent partout, ce texte-type auquel ils ont rattaché les additions que nous remarquons dans les trois Évangiles.

Voilà, Messieurs, une explication des textes communs et des différences particulières aux synoptiques. Cette hypothèse ne m’est point personnelle : on pourrait la retrouver dans les Pères et dans la tradition chrétienne '. Dans tous les cas, Messieurs, bien que ce ne soit là qu’une conjecture, cette manière d’expliquer l’origine et le problème de la rédaction des Évangiles serait de tout point préférable aux

* Des catholiques éminents, et en particulier le professeur Hanncberg, partagent complètement cette opinion. Schegg, professeur de théologie catholique à Freising, en Bavière, explique la similitude verbale de certains passages des synoptiques par l’évangile de saint Matthieu, écrit en hébreu, suivant l’usage rabbinique de ce temps. C’est là, d’après cet auteur, l’Évangile type. Sous les yeux de l'Apôtre, deux traductions avec de notables intercalations auraient été élaborées, l'une en syro-chaldécn , l’autre en grec. Le Pentateuque lui aussi, dans des circonstances analogues cl pour satisfaire aux mêmes besoins, avait été paraphrasé en clialdaique et traduit en grec. Le texte hébreu de saint Matthieu serait perdu, la version syro-chaldéenne se serait conservée plus longtemps, mais elle aurait été abandonnée à cause des falsifications des hérétiques. Enfin, la version grecque serait arrivée jusqu’à nous dans son intégrité, grâce à la vigilante surveillance de l’Église et à la grande diffusion de ce texte sacré : il n’est pas facile d’altérer un livre qui se trouve dans toutes les mains. Saint Matthieu avait inoditié son texte dans la traduction grecque, les évangélistes l’ont imité. Toutefois Schegg reconnaît la vérité de l’hypothèse du type oral confié à la mémoire. « Les Evangiles, dit-il, montrent les indices évidents de la prédication orale dont ils sont la reproduction textuelle. La prédication imposait son cadre et son type. » C’est aussi ce que dit Rcithmayr : « Ce que les hérauts de l’Évangile répélaicnl de vive voix, dit-il, l’évangéliste s’efforçait de le reproduire dans le Kèrygma écrit. »

remaniements anonymes, aux systèmes compliqués, contradictoires, impossibles, de l’école rationaliste.

Un mot maintenant sur le quatrième évangile.

Je ne veux point discuter les difficultés élevées, contre son intégrité 1 : elles n’ont pour objet que des questions de détail qui n’importent point à la substance du livre. Tous amis et ennemis, avouent que pris dans son ensemble l’évangile de saint Jean est intègre, et qu’il nous est parvenu tel qu’il est sorti de la main de l’auteur. Je désire seulement répondre ici aux objections que la nouvelle critique n’a guère cessé d’invoquer contre son authenticité, depuis l’apparition des Probabilia de Bretschneider

Elles ont pour objet tantôt le fond et tantôt la forme du quatrième évangile.

On a dit : Saint Jean, qui était juif et du collège des douze, ne pouvait prêcher une doctrine aussi favorable aux chrétiens hellènes, ni se servir d’un langage si différent de celui des auteurs des synoptiques. Si, à la rigueur, le récit des faits peut provenir de saint Jean, les discours que l'auteur du quatrième évangile met dans la bouche de Jésus diffèrent trop de ceux des synoptiques pour que les uns-et les autres appartiennent à Jésus. Si Jésus parlait comme le veut saint Matthieu, il n’a pu parler comme le veut saint Jean.

1 On sait que ces difficultés se rapportent au t 4 du chap. v, au ohap. viii, du 1 au ÿ H, et enfin au chap. xxi. Elles n'ont aucune .importance dans une discussion générale. Je crois plutôt à l’omission de ces textes dans certains manuscrits qu'à leur addition dans ceux qui ont prévalu et qui ont servi de base aux versions latines.

De même que, pour répondre victorieusement aux objections de la nouvelle critique contre les synoptiques, il suffit de se faire une idée exacte des circonstances qui ont présidé à leur rédaction; il suffit aussi, pour écarter les difficultés de Baur, de se rendre compte du but que se proposait saint Jean, eide la manière dont il a procédé pour l’atteindre.

Faisons d'abord deux remarques. Les différences de fond et de forme ont été considérablement exagérées ; ensuite, réduites à leursjustes proportions, elles ont été signalées par les Pères bien longtemps avant la nouvelle critique. Loin de trouver un embarras dans ces différences, tous les commentateurs chrétiens avant Brctschneider et Strauss y ont signalé un admirable dessein de la Providence.

L’Évangile typique, diversement rédigé et complété par saint Matthieu, saint Marc et saint Luc, avait pendant plus de cinquante ans, suffi aux besoins de l’Église naissante. Mais le temps avait marché, et de nouvelles circonstances s’étaient produites. Les Juifs, en tant que nation, avaient décidément refusé de reconnaître la divine mission du Christ; et parmi les Israélites qui s’étaient convertis, il y en avait qui refusaient de confesser sa divinité. « Lorsque l’apôtre saint Jean écrivait son évangile, dit Ewald, Saul avait accompli l’œuvre à laquelle il avait dévoué sa vie : le christianisme avait été repoussé par l’ancienne synagogue devenue de plus en plus hostile. Il y avait rupture complète entre elle et l’Eglise, depuis la ruine de Jérusalem. La doctrine évangélique, accueillie avec bienveillance par

lf.s évangiles.

les Gentils, faisait des progrès rapides parmi les nations. Dès lors, on s’explique fort bien qu’au moment où cette révolution s’accomplissait, les chrétiens recherchassent avec plus de zèle que par le passé les paroles et les actes par lesquels le Christ avait préparé ce grand événement, heureux d’enregistrer ce qui, dans la vie de Jésus, se rapportait à la conversion des incirconcis. Les trois premiers évangiles renfermaient sans doute plus d’un passage qui pouvait servir à justifier l’universalisme chrétien; mais ce fut avec une sollicitude particulière que l’Apôtre interrogeant ses souvenirs, groupa dans ses écrits tout ce qui tendait ù cette fin, mettant en relief de propos délibéré, tous les traits, toutes les circonstances favorables aux Gentils. Le Christ pendant sa vie n’avait qu’à de rares intervalles touché ce sujet, Jean n’en prit que plus de soin pour ne rien omettre de ce qui s’y rapportait. C’est pour cela sans doute qu'il fait une si large place dans- son évangile aux relations des Samaritains avec Jésus : leur cause était à peu près celle des Gentils, et Jésus-Christ s’était rencontré plus souvent avec eux qu’avec ces derniers. Les synoptiques avaient manifestement laissé là de grandes lacunes, Jean les remplit en s’appuyant sur des souvenirs exacts et qui avaient laissé dans son âme une profonde empreinte, suivant en cela l’exemple du Luc qui, lui aussi, s’était appliqué à compléter l’histoire du Christ. » Enfin Cérinthe et les Ebionites préludaient aux erreurs gnostiques. D’autre part, l’imagination des auteurs des Évangiles apocryphes s’efforçait de suppléer aux lacunes des synoptiques dans les récits de la vie et de la mort de Jésus.

C’est dans ces circonstances que les amis de saint Jean, comme le rapporte la tradition’, supplièrent l’Apôtre, alors presque arrivé au terme de sa vie, d’écrire un quatrième évangile dans le but particulier de mettre en lumière la divinité de Jésus-Christ, niée par les Ebionites. Les premiers Évangiles avaient décrit le côté extérieur et sensible de Jésus; saint Jean était sollicité de révéler sa nature divine. Clément constate le fait en disant que ce qui fut demandé à l’Apôtre était un Evangile pneumatique, tùa rfikiov itvsuf/iaTixo'v. a Les trois premiers Évangiles, dit Eusèbe, étaient depuis longtemps arrivés à la connaissance de tout le monde, et de saint Jean qui les confirmait par ses paroles. Mais l’Apôtre regrettait de ne pas y lire les événements qui se rapportaient au commencement de la prédication de Jésus... 11 résolut, à la prière de ses amis,

de suppléer il cette lacune Omettant la génération du

Christ suivant la chair, Jean écrivit ce qui se rapportait à sa divinité : car le Saint-Esprit avait réservé à cet Apôtre de commencer par la théologie du Verbe, Jean étant plus propre que les autres à cette œuvre. T9;ç Si 'koXoyiaç ôfoMtpÇaoôai, i'oç av aÙTtü TTpôç Toîi 0ï(o'j itveépuxToç ola xpsértovt it(xpxra:p , j).ay[«vr 1 ;. r

De ces textes il résulte que Jean, en écrivant son Évangile, s’était proposé : l°de remplir les lacunes laissées par les synoptiques, et 2° de mettre en plus grande lumière la divinité de Jésus-Christ, d’en révéler les plus hauts mystères, et en particulier celui de la génération éternelle du Verbe.

1 Voir le fragment de Muralori; Clément d’Alexandrie cité par Eusèbe, Hist. eccl., VI, xiv ; lit, xlii.

Ce but et les autres circonstances particulières dans lesquelles il écrivait menaient le disciple bien-aimé dans la nécessité de différer des évangélistes ses prédécesseurs. Ajoutez îi ces considérations les rapports intimes dans lesquels ce disciple privilégié avait vécu avec Jésus, la tendre affection dont ce jeune et virginal apôtre avait été l’objet, la puissante originalité de son caractère, l’autorité du vieillard demeuré seul de tous ses compagnons, survivant à sa propre génération, comme pour affermir dans la suivante, par une témoignage plus sensible, la foi chrétienne, et préserver la pureté de la doctrine. Toutes ccs raisons, avant même que saint Jean eût écrit, ne faisaientelles pas pressentir un ouvrage à part?

Pouvait-il demeurer lié, parce qu’il avait, comme les autres Apôtres, accepté l’Evangile typique, et était-il obligé de se contenter d'en fournir une quatrième édition? Ce texte était connu de tous, et Jean y avait largement puisé : il s’était plu, comme le fait observer Eusèbe, à le confirmer en toute occasion par ses propres discours. Qui donc pouvait supposer qu’en s’en écartant, il affaiblissait l’autorité des synoptiques? Tous les chrétiens savaient qu’il leur avait donné sa parfaite approbation. Mais des faits nouveaux s’étaient produits, des besoins pressants se faisaient sentir : pourquoi n’eût-il pas été permis à Jean, sans s’écarter en rien de son respect pour les synoptiques, de donner satisfaction â ses amis, et, dans leur personne, au monde entier, pour toute la suite des siècles? A son âge avancé, Jeanne pouvait entreprendre de dicter un Évangile sans avoir la

VINCT-l.'MÉME F.T DE». MÈRE LEÇON. 417

pensée d'y mettre ce que ses devanciers n'avaient point encore écrit.

Je ne puis comprendre, Messieurs, comment la différence du quatrième Évangile avec les synoptiques deviendrait une objection contre son authenticité. Saint Marc, d’ailleurs, diffère de saint Matthieu en beaucoup de points : saint Luc s’écarte encore davantage du premier type. Pourquoi saint Jean eût-il été obligé à une reproduction plus scrupuleuse ? Chacun des évangélistes a satisfait au besoin de son temps : saint Jean devait satisfaire aux nécessités du sien. « 11 va de soi, dit Ewald, que le quatrième évangile devait contenir beaucoup de choses nouvelles, ou jusque-là incomplètement exposées dans des livres, et tout un ordre de considérations absentes des synoptiques. Pour la première fois on put lire dans l’évangile saint Jean, grâce à l'omission calculée de beaucoup de détails, une suite bien ordonnée de la vie publique de Jésus mise dans la pleine majesté de sa lumière... Tandis que Luc cherche à encadrer l’histoire du Christ dans l’histoire politique desHérodeset des Césars, saint Jean, se plaçant à un point de vue plus élevé, néglige des dates qui peut-être n’étaient point à leur place dans un livre destiné surtout à une exposition de doctrine. Il ne s'agissait point de répéter les autres évangélistes ni de les rendre superflus. Désireux de faire de la vie du Christ un tout harmonieux, Jean déroule en tableaux émouvants les enseignements et la vie de son maître »

1 Ewald, die Johanncischen Schriflen, p. 4 et seq.

« Mais, dit-on, la loi juive, qui préoccupe pour ainsi dire à chaque page les auteurs des synoptiques, est en quelque sorte passée sous silence par l’auteur du quatrième évangile. Les idées juives ont disparu, l'horizon s’est élargi. Le cercle étroit dans lequel la loi et les prophètes renfermaient les esprits, s’est brisé, pour faire place a l’universalisme chrétien. Le Christ n’est plus le simple Messie d’Israël, c’est le Aôyoç, de Philon et de Platon. Le langage traditionnel de la Bible est remplacé par la phraséologie des mystiques et des théosophes de l’Orient. Le principe de toutes choses, ’Apyn, les émanations, l'opposition des ténèbres et de la lumière, sont des emprunts faits à cette gnose qui ne se développe qu’au milieu du second siècle. Chose plus singulière encore, Jean fait parler à Jésus ce nouveau langage! »

Nous avons déjà énoncé les faits qui serviront de base à nos réponses.

D’abord, il ne s’agissait plus guère, au moment où écrivait saint Jean, de convertir les Juifs à la loi chrétienne; ils avaient pris cette attitude d’opposition opiniâtre qu'ils ont conservée jusqu'à nos jours. Les conversions individuelles étaient toujours possibles, mais la nation en masse résistait à l’ascendant de l’Évangile. C’était au sein du monde hellène et latin que le .christianisme multipliait ses conquêtes; c’étaient les néoplatoniciens, les théosophes d’Orient qu’il s'agissait de gagner aux idées chrétiennes. Saint Jean devait donc s’attacher à reproduire les faits et les paroles qui, dans la vie de Jésus, se rapportaient à la conversion

des Gentils et des Samaritains, et ce côté de la doctrine répondait à la largeur des enseignements de Jésus appelant le monde entier aux félicités de son royaume. Dans ces circonstances, fallait-il prolonger avec les Juifs une discussion arrivée à son terme et frappée en quelque sorte de stérilité dans scs résultats? Ne valait-il pas mieux entrer dans le vif des questions qui préoccupaient plus généralement les esprits, et se placer sur le terrain où l'Évangile allait désormais réaliser ses conquêtes? D’autre part, dans les cercles des églises chrétiennes , parmi les nouveaux convertis, la lutte commençait à s’engager entre les Ebionites et les précurseurs de la gnose. Le vigilant Apôtre n’avait-il pas l’obligation d'inaugurer la polémique victorieuse que l’Église aurait à soutenir pendant tant de siècles contre les hérétiques? C’est précisément ce que saint Jean, inspiré parle Saint-Esprit, a fait dans ses Évangiles.

Quel langage employer? Devait-il, à la fin du premier siècle, s’enfermer dans les formes du style strictement juif, qui, cinquante ans . plus tôt, avaient eu leur opportunité, mais qui, au temps où l’Apôtre écrivait, ne répondaient plus aussi bien aux préoccupations du moment? Pour être compris des philosophes grecs et des théurgisles de l’Orient, il devait parler leur langue. Il fallait aborder leur doctrine, et ne pas invoquer contre eux des arguments vieillis qui ne les eussent pas plus touchés que les raisonnements des apologistes du xvnr siècle n’émeuvent les rationalistes modernes. Ces mots : ’ApyVj, Aoyoç, owç, uxozlx, etc., qui font si fort ombrage à la nouvelle école, s’expliquent

pourtant bien naturellement. Saint Jean donnait à ceux de ces termes qui étaient alors en usage la signification chrétienne qu’ils devaient conserver dans la théologie. Il semble dire aux néoplatoniciens : « Le Aôyo; que vous placez dans toutes vos spéculations, et dont vous n’avez jamais eu l'idée vraie, c’est le Fils de Dieu, la seconde personne de la Trinité faite homme. » Il semble dire aux sectes orientales : « Les ténèbres et l'empire du mal sont l’ignorance volontaire, l’erreur idolûtrique à laquelle vous vous attachez; la lumière, c’est la vérité substantielle de Dieu communiquée à la terre par le Christ que vous méconnaissez ; » à peu près comme saint Paul.au milieu de l’Aréopage parlait de l’autel élevé au Dieu inconnu. Ce Dieu inconnu, disait-il à ces sages idolâtres, c’est le Christ dont je vous apporte la connaissance *.

Si quelques paroles de Jésus rapportées par saint Jean ont une couleur qu’on ne remarque pas dans les synoptiques, faut-il en conclure que l’Apôtre a supposé à son maître des discours qu’il n’a pas tenus? Non, sans doute. Saint Jean, cherchant dans scs souvenirs, a naturellement

1 Le P. Patrizzi confirme de tout point celte explication. Voici ses paroles: u Voces Aôvo;, àXr'Qs'.a. cxori'a, quas longe frequcn-

tius aliumque in sensum, quam cæteri evangelislæ, Joanaes usurpai, salis évinçant ei rem esse cum en progcnie, qui orientalis gnoslicæque philosophie: sive præceptis sive dcliramenlis imbuli, propriumque philosophiæ hujus vcluti scrmonen edocli, voces illas ad sua plaeita de divinis rebus edicenda male detorquebant. Prima ipsa verba suggillarc videulur piacitum Gnosticorum et Nicolaitorum Xoyov ncscioquem commiscentium, cujus, utLucretii utar vcrbis, fuisse principale aliquod tempus ipsis persuasum erat, alque advcrsari rfl -nyrj, sive silenlio æterno quod iidcm ipsi Gnoslici omni rcrum piinciplo. vetuslius inducebant. (L. I, c. iv, de cvangelio Joannis.)

V1NGT-UNIÊME ET PERNIÈRE LEÇON.

choisi les paroles du divin Maître qui convenaient le mieux au but à atteindre, aux vérités qu’il voulait mettre en lumière, aux erreurs qu’il cherchait à détruire. Quand Jésus parlait à ses disciples, il parlait à tous les siècles, et il déposait dans ses discours divins tous les principes de vérité qui devaient servir à détruire les fausses doctrines dans toute la suite des temps. Dira-t-on que les textes empruntés par les apologistes à nos saints Évangiles, pour combattre, par exemple, les hérésies de Luther et do Calvin relatives à la présence réelle, sont contemporains de ces hérésiarques parce que ces mots : Hoc est corpus meum, sônl la réfutation péremptoire de l’impanation et de la présence figurale? — Je n’ai même pas besoin, Messieurs, de recourir à des hypothèses dont on pourrait aisément abuser, et de supposer que Jean, sûr de conserver dans leur pureté les idées du Christ, ne craignait pas d’en changer parfois l’expression; je n’entre point dans la question de savoir si, comme le prétend Aberle, Jean se servait de secrétaires grecs chargés de traduire dans le langage hellénique la pensée de l’Apùtre galiléen. Je laisse au temps et ît l’Église à juger ces hypothèses

1 Je crois, néanmoins utile de citer ici un passage d'Ewald. Cet écrivain, qui n'admet point l'inspiration au sens catholique, montre que le bon sens critique tout seul suffirait à détruire les fausses appréciations dont M. Renan, quand il parle des discours de saint Jean, s’est fait le docile écho.

« D’après les indices les plus certains, Jean avait quitté Jérusalem dès l'annce 66. Eloigné de la Palestine, vivant parmi les étrangers, l’Apôtre avait modifié son langage pour l’approprier au milieu dans lequel il se trouvait. 11 s’était librement affranchi des formules juives et des habitudes de sa nation. 11 jugeait ses compatriotes avec une

Je m’arrête, Messieurs; je' craindrais, en prolongeant ma réponse aux objec. ions dirigées contre l’évangiledesaint Jean, de franchir les limites que m’impose une discussion

entière liberté. Ces endurcis ne sont plus pour lui que les Juifs, il en parle comme saint Paul, ou comme nous aujourd’hui. A ce nouveau langage on peut reconnaître tout le progrès que le christianisme catholique avait fait au milieu des nations... On a beaucoup exagéré la différence du langage de Jean comparé à celui des synoptiques ; toutefois nous ne pouvons méconnaître que l'Apôtre place dans le cours de son récit des expressions, des images qu’on ne trouve guère que dans son évangile. Cette différence apparaît surtout lorsque l’on compare les paroles clu Christ telles qu’elles sont rapportées dans les synoptiques avec les discours relatés dans saint Jean. Bien que les pensées soient les mômes, et reproiluisent un môme esprit, dans son unité et dans sa vérité, on y sent des différences. Cela ne doit point étonner. Comment celui-là qui avait saisi avec tant de perspicacité et de divination les moindres circonstances de la vie de son Maître avec lequel il avait eu des rapports plus intimes et plus tendres qu’aucun des douze, n'aurait-il pas gardé plus soigneusement et plus tendrement ses paroles, et n’aurait-il pas eu la volonté, puisqu’il en avait le pouvoir, de les reproduire avec toute leur couleur et leur sentiment ? Comment, puisqu’il se rendait un compte si parlait de la différence des temps et de3 développements successifs de la doctrine chrétienne, ne se serait-il pas appliqué à rechercher, dans les paroles de son Maître, ce qui expliquait ces changements et ces développements?

« Qu’importe, d'ailleurs, que Jean sc fût quelquefois appliqué à reproduire plutôt l'esprit de son Maître que la lettre môme de scs dis- " cours ? Ni Jean, ni aucun des douze, ne s’était étudié, autant que nous pouvons le savoir, à retenir chacun des mots, des sentences du Christ pendant qu’il vivait. Après tant d'années écoulées, le vieillard pouvait-il faire revivre toute la suite des paroles du Christ sans changer aucun expression? Dans beaucoup d'endroits certes, le mot est du Christ et ne peut venir que de lui, mais est-il nécessaire qu'il en soit ainsi partout ? Jean s'est efforcé de reproduire généralement la cou- , leur des discours du Christ, cl cette vérité générale suffit. 11 était reçu à cette époque qu'un historien refit les discours des personnages dont il décrivait la vie; on ne lui demandait autre chose que de se placer dans la vérité de la situation. Il ne faut point croire que l'Apôtre ait usé de pareils procédés, il avait entendu de scs oreilles les paroles du précurseur et celles du Christ; elles restaient prolomlément gravées dans son souvenir. Les mots sacrés dont il s’était servi vivaient dans sa mémoire, gardant leur physionomie et leur couleur.

De plus, Jean était aidé par la lecture des synoptiques. Ne lui était-il pas facile alors do vivilier d'autres souvenirs qui n’avaient plus la même fraîcheur ? Pourquoi s'inquiéter d uu .ou deux mots particuliers à Jean, lorsque lui -môme n'a point procédé avec une rigueur

générale; pour entrer dans la critique des détails, et d'empiéter sur l’objet do nos recherches ultérieures.

Ma tâche de cette année est finie. Je m’étais proposé de vous faire apprécier la valeur critique des nouvelles écoles qui combattent l'authenticité de nos Évangiles. Je vous ai montré que malgré l’indépendance qu’elles affectent, elles sont toutes asservies aux vaines philosophies qui se disputent l’empire de l’opinion. Je n’ai point nie la science incontestable qu’elles déploient; mais j’ai établi qu'elles l’appliquent presque exclusivement à défendre les corollaires du déisme et du panthéisme, que vous avez millo fois raison de repousser au nom du bon sens, de là morale et de la vraie philosophie. J’ai montré que les miracles étaient possibles. J’ai exposé les preuves intrinsèques et extrinsèques de l’authenticité des Évangiles. L’histoire, la numismatique, la géographie, ont .apporté leur témoignage. Les païens, les hérétiques et les orthodoxes ont fourni d’éclatantes confirmations. Enfin un simple aperçu sur les origines et le mode de composition des Évangiles vous ont montré la futilité des nouveaux moyens employés pour combattre l'authenticité de nos quatre Évangiles. Vous me rendrez cette justice, Messieurs, que je n’ai point cherché, dans le cours de mes leçons, à passionner les

qui eût été inuiilc au but qu'il se proposait ? Quelle que soit la manière dont saint Jean a composé scs discours, il est certain que sans lui nous ne connaîtrions point entièrement la manière et le penre des discours du Christ. Sans doute les synoptiques laissent apercevoir le merveilleux élan, la force, la vivacité, la plénitude de la parole de Jésus, mais c’est le vieillard de Pathmos qui l’a conservée dans son expression la plus élevée et la plus vraig. »

i.es évangiles.

débats. Pourquoi injurier des adversaires que l'on serait fier d’avoir conquis après les avoir persuadés? Si j’ai fait preuve du calme de l’esprit, c’est que je sentais avec moi la force et la puissance souveraines de la raison.

Fasse le ciel que les semences de vérité et de foi chrétienne que j’ai cherché à jeter dans votre esprit et votre cœur, arrivent un jour h leur entier développement ! Puissé- 4 je enfin, au milieu des scandales présents de l’incrédulité, avoir servi la cause de Dieu, avoir consolé et raffermi mes frères dans la foi à Notre Seigneur Jésus-Christ et à son saint Évangile !

APPENDICE

APPENDICE

Sur l’inspiration des saintes Ecritures.

A côté de la question d'authenticité des divers livres qui composent la Bible, se place celle de Yinspiration des écrivains sacrés; et c’est principalement contre Yinspiration des saintes Écritures que sont dirigées aujourd’hui les attaques du rationalisme. Nous voudrions fournir quelques éclaircissements sur celte difficile matière.

Autant il est facile au chrétien de se convaincre de l’existence et de la vérité du fait de l'inspiration, autant il est difficile d’en préciser la nature et d’en fixer les limites. Dans une question sur laquelle les théologiens discutent et que l’Église n’a point décidée, on est exposé à renfermer l'inspiration dans des limites trop étroites, ou bien à l’étendre trop loin. Nous empruntons ce que nous allons dire aux théologiens autorisés, en particulier au Père Patrizzi, savant jésuite et professeur du Collège romain. Nous laisserons ensuite Richard Simon exposer l’histoire des discussions auxquelles a donné lieu, presque de son temps, la question de l’inspiration. Nous ne citons toutefois les paroles de Richard Simon qu’à titre de documents, et nous sommes trop convaincu de la justesse des critiques que Bossuet a dirigées contre lui pour lui accorder l’autorité d’un théologien. Seulement il fournit des renseignements histori-

ques qu’il nous a paru bon de faire connaître. Enfin nous reproduirons les termes dans lesquels Holden exprime une opinion fameuse dans lecole, mais peu suivie, bien qu’elle n’ait jamais été condamnée par l’Église. Bergicr et le P. Matignon résumeront la question et formuleront le sentiment qui nous semblerait le plus probable si nous étions décidé il en embrasser un.

Deux choses nous paraissent, dans le moment présent, d’une importance extrême : 1" maintenir le fait de l'inspiration biblique ; 2° n’en point exagérer l'étendue.

Les preuves de l'inspiration sont : la tradition juive et la tradition chrétienne, les décisions de l’Église, le témoignage que l’Écriture se rend à elle- même, et le caractère intrinsèque de la Bible.

Il est inutile de reproduire ici la preuve de la double tradition, juive et chrétienne; les texies sur lesquels elle s'appuie sont dans tous les manuels de théologie. On n’a guère entrepris sérieusement de nier cette tradition, que le concile de Trente a sanctionnée dans sa quatrième session.

Le concile de Trente, il est vrai, en affirmant le caractère divin de la Bible, ne s’est point servi du mot inspiré, et il s’est contenté du mot sacré. Mais tous les théologiens catholiques, en expliquant ce mol, ont compris qu’il renfermait l’idée d'inspiration. Voici les paroles du concile de Trente. Après avoir dressé le canon des saintes Écritures, il ajoute : n Que si quelqu’un ne reçoit pas pour sacrés et canoniques tous ces livres entiers avec ce qu’ils contiennent..., qu’il soit anathème I »

Pour me contenter d’un seul texte, décisif dans la matière, cl montrer le témoignage que l’Écriture se rend à ellemême, sous le rapport qui nous occupe, je citerai cette parole de saint Paul : Omnis scriptura divinitas impi rata utihs est ad docendum , etc. Yp ï ?r l Oiôhvsugtoî ùÿsXçuo; -fi* 3tSa(jxot).i'av *. L’apôtre saint Paul avait autorité sans

t I! Timothée, ni, l.Vt7.

APPENDICE

doute pour fixer le caractère de la Bible. « Nous n’avons point à craindre que l’on nous reproche ici de prouver l’autorité de la Bible par cette autorité même, dit Patrizzi; nous ne citons point ces paroles en tant qu’inspirées, mais comme un témoignage apostolique »

Enfin, quiconque a médité les saintes Écritures, y a trouvé des trésors si surprenants de doctrine et de sagesse, une vérité, une sainteté, une onction, une force, une vertu si fort élevées au-dessus de tout ce qu'offrent les plus beaux livres sortis de la main des hommes, que le chrétien reste facilement convaincu que la Bible est l’œuvre du Saint- Esprit. J’engage le lecteur à comparer lui-même les saintes Écritures avec les livres sacrés de l’Inde, de la Perse, et même avec des livres postérieurs aux Evangiles, avec le Coran qui s’est inspiré de la Bible, avec le Talmud, etc. Quelle différence, par exemple, entre la cosmogonie de Moïse et les cosmogonies des peuples de l’antiquité ! Un abîme sépare l'idée du Dieu de la Bible des images grossières de la divinité chez les nations les plus sages, contemporaines de la nation juive, et beaucoup plus cultivées qu’elle, sous le rapport des sciences et des arts. Je ne parle point du Nouveau Testament, de nos Évangiles, des Ëpitres, etc.; il est difficile d'échapper îi l’impresl’impression du divin, produite par leur simple lecture.

Nul doute que la Bible ne soit inspirée.

Mais en quoi consiste cette inspiration ?

L'inspiration est ce secours surnaturel qui, influant sur la volonté de l’écrivain sacré, l'excite et le détermine à écrire, en éclairant son entendement de manière à lui suggérer au moins le fond de ce qu’il doit dire.

Il résulte de celte définition généralement acceptée que l'inspiration ne s’étend point nécessairement aux mots, à leur arrangement, c’est-à-dire qu’elle peut n’ètro pas verbale, ainsi que s’exprime l’école. Il n’est point néces-

1 Patrizzi, Commentatioms très, p. H.

sairc non plus que toutes les parties de la Bible soient inspirées de la même manière. C’est du moins ce que pense Corneille de la Pierre, dont nous citons ici le témoignage. « Le Saint-Esprit, dit-il, n'a point dicté les saintes Écritures suivant un même mode. 11 a révélé verbalement la loi à Moïse, et aux prophètes leurs oracles; mais il n’a point été nécessaire à Dieu d’inspirer, ni de dicter les histoires et les exhortations morales que les écrivains hagiographes connaissaient auparavant, soit de visu , soit de auditu , soit par la lecture, soit par la méditation, puisqu’ils étaient déjà parfaitement informés. C’est ainsi que saint Jean (xix, 35) dit qu’il a écrit ce qu’il a vu ; c’est ainsi que saint Luc déclare avoir composé son Évangile tel qu’il l’a entendu de la bouche des Apôtres et par la tradition. Ces faits certains nous empêchent-ils de dire que le Saint-Esprit a inspiré ces Apôtres? Non. Car 1° il a assista les écrivains de manière à les préserver de toute erreur; 2° il les a excités et dirigés dans le choix des sujets et des matières. Il ne leur a point suggéré le concept ni la mémoire de ce qu’ils savaient, mais il leur a inspiré d’écrire tel concept plutôt que tel autre ; 3° Dieu a ordonné tous leurs concepts et toutes leurs sentences, de manière à leur faire écrire ceci en premier lieu et cela en second lieu, telle autre chose en troisième lieu. Il convient donc de dire que le Saint-Esprit a inspiré la Bible et qu’il est l’auteur dès livres saints. Car c'est là ce qui s’appelle écrire et composer un livre *. »

Ce texte de Corneille de la Pierre, que nous avons rapporté tout entier parce qu'il sera rappelé dans la suite de ces w éclaircissements, demande à être expliqué et bien entendu.

Nous avons recours au Père Patrizzi, qui a fait un petit traité sur la nature, la vérité et la limite de l’inspiration.

Nous nous contentons d’analyser son excellente dissertation,

1 Cornet, a Lapide, comm. Il Episi. ad Tim., III, ifi.

APPENDICE

Ceile analyse compose tout ce que renferme l’article qui suit. Nous n’v mettrons h peu près rien de nous.

On a coutume de rattacher le caractère sacré des saintes Ecritures à trois opérations divines : à V inspiration, à la révélation, à l' assistance. Toutefois, pour peu qu’on y réfléchisse, on remarquera bien vile que ces trois choses ne sorti pas collectivement nécessaires, qu’elles ne sont pas requises au même degré, quoiqu’une seule d’entre elles ne suffise point pour expliquer le caractère sacré de la Bible.

L’assistance est essentielle, et elle ne peut jamais faire défaut ; car l’homme même inspiré doit reproduire fidèlement par écrit et au dehors l’inspiration intime. D'un autre côté, l’assistance ne suffit point ; car les décisions des conciles œcuméniques sont formulées, elles aussi, avec l’assistance divine; et cependant elles ne constituent pas et ne peuvent jamais devenir partie intégrante de l 'Ecriture sainte , c'est-à-dire un livre dont Dieu est l’auteur, Liber Dei. Un ami peut assister son ami dans la rédaction d’un livre sans pourtant en être l’auteur.

L’assistance est toujours nécessaire, essentielle à l’Écriture sainte; mais il n’en est point ainsi de la révélation. Cette dernière ne nous apparaît avec un caractère de nécessité que lorsque l’écrivain ignore ce que Dieu veut lui faire écrire ; or, comme il arrive le plus souvent que l’auteur connaît déjà ce qu’il a mission de mettre par écrit, il en résulte que Dieu ne le lui révèle point. L’Esprit-Saint ne peut même, à proprement parler, révéler une chose connue à celui qui, dans le moment même, en a pleine connaissance, puisque l’idée de révélation suppose la manifestation d’une chose ignorée.

La révélation, quand elle a eu lieu, ne suffit point; car autre est le révélateur, autre celui qui écrit ou fait écrire :

ce dernier seul est réputé l'auteur d’un livre, qui le rédige lui-même ou qui le dicte.

L 'inspiration, au contraire, est toujours nécessaire : on ne peut, dans aucun cas, la supposer absente de l’Écriture sainte, sans que celle-ci ne cesse, par cela même, d’être le livre de Dieu.

Ainsi l’assistance et l’inspiration, voilà les deux seuls caractères essentiels è la Bible; la révélation n’a point le même caractère de permanence et de nécessité. Toutefois l’assistance n’étant que la garantie de la reproduction fidèle, par l’Écriture, de l’inspiration, celte dernière est particulièrement ce qui détermine et justilie le caractère sacré de l’Écriture. Aussi, dans le langage commun, se contente-l-on de dire que la Bible est le livre de Dieu, parce qu’elle est inspirée.

Il importe donc de bien définir l’inspiration et d’en marquer les limites, autant que cela est possible quand il s’agit d’une opération aussi mystérieuse de l’Esprit-Saint.

§ I. L’inspiration qui constitue le caractère sacré de la Bible, est un acte divin excitant l’homme à consigner par écrit la pensée de Dieu. Les théologiens l’appellent une impulsion intérieure, un mouvement particulier, insolite, qui pousse à écrire, sans détruire la liberté de l’écrivain. Cet acte de Dieu influe particulièrement sur la volonté et sur l’intelligence.

Le mode d’après lequel Dieu a agi sur l’écrivain sacré n’a pas toujours été le même. Tantôt Dieu a agi directement, tantôt médiatement. Ordinairement l’action de Dieu n’a pas été sensiblc ; il s’est contenté de suggérer intimement sa pensée. C’est ce qu’on peut admettre dans la rédaction de la plupart des livres de la Bible, pour la partie historique, pour les psaumes, les livres moraux, la plupart des prophéties et le Nouveau Testament, moins l’Apocalypse. Dieu ne s’est point contenté de l’inspiration intime et secrète dans les prophéties : dans Jérémie, xxxvi, 2, 18;

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dans Zacharie, i, 14, etc. , il a rendu son action sensible.

L’inspiration a pour objet les pensées de Dieu. Il est nécessaire, en effet, si la Bible est un livre divin, qu’elle exprime la pensée de Dieu, c'est-à-dire toutes les idées, toutes les maximes et tous les faits qu’il veut confier à l’Ecriture.

Il n'est point requis que Dieu inspire soit les mots, soit l’arrangement de ces mots. Il y a plus : quelque inexactitude, quelque imperfection peut être remarquée dans un livre inspiré, lorsque ces imperfections n’empêchent point le but général que Dieu se propose. Dieu, en inspirant un écrivain, se sert d’instruments imparfaits, de l’homme et du langage humain : il ne lui convient pas d’en corriger les défauts essentiels au delà d’une certaine limite qu’il a librement fixée, et en dehors des conditions nécessaires pour atteindre son but.

Le P. Patrizzi a fait remarquer une sorte de contradiction entre les Actes, vu, 14, cl la Genèse, xlvi, 27, dans la supputation du nombre des Hébreux venus avec Jacob en Égypte. D’après les paroles de saint Étienne, ce nombre est 7b ; d’après Moïse, 70.

Il pense que pour résoudre cette difficulté par un principe général, il faut ne point confondre les accessoires, les détails, et, pour ainsi dire, les ornements du discours, avec les choses essentielles au but de Dieu, et qui forment la substance et comme lé total des desseins qu’il s’est proposés en inspirant un écrivain.

Il est des choses que Dieu révèle et inspire jusque dans leurs plus petits détails, parce que ces détails importent beaucoup; il en est dans lesquelles l'Esprit surveille pour ainsi dire moins l’écrivain parce qu’ils n’importent point. « Ainsi, dit Patrizzi, que Jacob soit venu en Égypte avec 70 Israélites ou avec 75, cela n’importait pas au principal du discours d'Étienne; cela ne se rapportait pas au but qu’il se proposait, lequel n’était point d’enseigner l’histoire

aux Juifs, mais de les reprendre, et, s’il le pouvait, de les gagner au Christ. » Atqui , quod Jacobus in Ægyptumvenerit sive cum septuaginta, sive cum septuaginla quinque capitibus , non id ad summam caputque orationis a Stephano habitœ pertinebat, aut ad ipsius comilium, quod nequaquam evat Judœos historiarum suarum notitia instruere, sed castigare, eorumque mentes et corda, si fieri potuisset, Christ» adjungere.

§ II. C’est ici le moment de demander jusqu’où l’inspiration s’étend. Pour répondre à cette question, n’oublions pas, dit Patrizzi, que pour qu’un livre soit d’un auteur, il n’est pas nécessaire que celui-ci l’écrive de sa main : il suffit qu’il dicte à un autre les choses et les pensées, res et sententias. On doit admettre que les Écritures sont le livre de Dieu si l’inspiration divine a excité les auteurs sacrés à écrire toutes les choses et les pensées qu’elles contiennent, et si les écrivains n’ont ajouté ni une chose, ni une pensée qui ne vînt que d’eux-mêmes.

L’inspiration a-t-elle réglé l’ordre et la succession des événements de manière qu’il ne soit pas permis de supposer un autre ordre et une autre succession?

Il faut savoir si Dieu s’est proposé de fixer et d’ordonner les événements, ou s’il n’a eu en vue qu’un but d’éthique et un moyen de persuasion : Si in factis narrandis non aliud consilium fuit nisi ilvf/L rtxo'v, aut ^Oucô», cum ut minus vevacem ob ordinem neglectum traducere nefas est. Dans les livres purement historiques, le Saint-Esprit a réglé l’ordre des temps, mais cela n’a pas eu lieu dans les Évangiles. Les écrivains sacrés y relataient les faits dans l’ordre où ils leur venaient ù la mémoire. L’Esprit Saint n’a point voulu corriger les interversions qu'offraient leurs souvenirs.

L’inspiration ne s’étend point, selon Patrizzi, aux mots, à leur arrangement, à la diction, au style, en somme au discours lui-même. Nobis enim pro certo est inspirationem ad verba, cœteraque ilia non protendi.

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« Les décrets des rois sont regardés comme leur parole, et cependant ils n’ont souvent dicté ni les mots, ni les phrases, ni même toutes les pensées ; ils se sont contentés de déterminer l’objet du décret: à plus forte raison le décret est -il une parole royale, lorsque le monarque en a dicté les pensées. De même, pour que la Bible soit la parole de Dieu, il n’est pas nécessaire que les écrivains aient recueilli de l’Esprit-Saint lui-même les mots dont ils se sont servis. Si cela était nécessaire, les traductions de la Bible ne seraient point inspirées. » Ce n’est que dans de rares circonstances que Dieu a dicté lui-même les phrases et les mots : cela est arrivé pour Moïse au Sinaï, pour Jérémie, xxxvi, 1, 2, 17, 18, mais non pour les Apôtres. « Car, s'il en avait été ainsi, dit le P. Patrizzi, pourquoi ces derniers se fussent-ils servis d’interprètes, prêtant pour ainsi dire leur style grec aux Apôtres, lesquels se contentaient de suggérer les pensées, ainsi que l’a dit saint Jérôme {Ad Hedib., ep. cxx; al. cl, 9, 11), ainsi qu’il apparaît parleurs écrits, et ainsi qu’ils l'ont réellement fait? Jérémie luimême, à moins d’un secours tout particulier, dont l’Écriture ne parle pas, a-t-il pu reproduire exactement les paroles de Dieu lorsqu’il ne les a écrites que vingt-deux ans après les avoir reçues? »

« Il ne faut point prendre à la lettre, dit le même Patrizzi, des paroles comme celles-ci de saint Jean Chrysostome : Ne syllaba quidem prœlereunda, nam omnia sunl a. Spiritu sancto. L’archevêque de Constantinople parlait en orateur, et ce n’est là qu’une hyperbole. »

« Puisque saint Chrysostome, en parlant de la sorte, désignait la traduction grecque de la Bible, il aurait dû croire que la traduction des LXX était inspirée. Le croyait-il? Je ne le pense pas. »

Saint Jérôme affirme que le style des écrivains sacrés est leur œuvre propre, et qu’il répond à leur génie, à leur carac • tère, à leurs facultés, à leur éducation, à leur genre parti-

cuber, à leur nation, à leur patrie. Il remarque dans Isaïe la noblesse du style qui correspond à la noblesse de son origine. Il dit que Jérémie est plus rustique dans son langage que les autres prophètes, aliis rusticior , bien que les pensées ne soient po ; nt inférieures, parce qu'elles sont dictées par le Saint-Esprit. La simplicité de son langage, ajoutet-il, s’explique par le lieu de sa naissance. Simplicitas sermonis de loco et, in quo natus est , accidit. Le même Saint mentionne les Cilicismes , cilidsmos , de Paul, natif de Cilicie. Saint Jérôme parle des interprètes ou secrétaires dont plusieurs apôtres ont été obligés de se servir pour écrire. Saint Pierre en eut plusieurs auxquels il dicta ses lettres: c’est parcelle circonstance que saint Jérôme explique les différences de son style. Paul se servitdeTite, parce que, dit le même Saint, l'Apôtre ne pouvait rendre la majesté des pensées divines dans le langage grec : Divinorum sensuum majestateni digno non paierai grue ci eloquii explicare sermone. « Peut-on supposer que saint Jérôme ait pensé que ces interprètes étaient inspirés de Dieu, en sorte que les Apôtres et leurs secrétaires auraient été inspirés en même temps?»

Chaque auteur sacré a son style, et cette différence ne peut avoir pour principe le Saint-Esprit. On voit que les propres paroles de Jésus-Christ sont rapportées de différentes manières, et qu'elles ne se ressemblent que par le fond de la pensée; et on remarque ce fait jusque dans la relation de l'institution de l'Eucharistie.

Il y a un travail propre à l’auteur sacré. L’auteur du second livre des Macchabées parle ainsi de lui-même : Et nobis quidetn ipsis qui hoc opus , breviandi causa , suscepimus non facilem laborem, imo vero negotium plénum vigiliarum et sudoris assumpsimus. Si Dieu dictait les phrases et les mots, nous ne comprendrions ni le labeur, ni les veilles, ni les sueurs de l’écrivain sacré.

Les auteurs sacrés s'excusent de l’imperfection de leur travail : c’est ce qu’a fait l’auteur du deuxième livre des

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Macchabées (11 Macc., xxvn). Ils écrivent avec la forme dubitative, comme saint Jean (xxi, 2b) ; ils racontent en doutant, comme le même saint Jean ( 11 , 6; vi, J9), comme saint Luc ( Act . , xxv, 6); ils confessent leur inhabileté, comme saint Paul (Il Cor., xi, 6.) et même leur ignorance (/ Cor., i, 16). Salomon parle de la même manière ( Prov ., xxx, 18, 19). Que faut-il en conclure? Est-ce le Saint-Esprit qui s’excuse, et déclare çon infirmité, son impuissance?

L’examen et la comparaison des textes montre que l'inspiration verbale est absente des saintes Écritures. Comparez entre elles les deux épîtres de saint Pierre, l’épître aux Hébreux de saint Paul avec ses autres épîtres, l’Apocalypse avec l’évangile de saint Jean : on sent là deux mains différentes. Enfin, nous l’avons déjà dit, les Apôtres n’auraient pas eu besoin d’interprètes si le Saint-Esprit avait lui-même dicté les mots.

Origène, suivant en cela saint Jérôme et saint Augustin, déclare formellement que chaque écrivain sacré a apporté quelque chose de lui dans la Bible (Or. in Num., hom. xvi, § 4). C’est ce que Papias a formellement déclaré en parlant de saint Marc; c’est ce que saint Augustin affirme de tous les évangélistes. Ut enirn quisque meminerat, ut et cuique cordi erat vel brevius, vel prolixius eamdem tamen explicare sentantiam, ita eos explicasse manifestum est (De consensu evang., liv. II, c. xn).

Prétendrions-nous qu’il n’y a aucun mot inspiré dans la Bible? S’il existe des prophéties qui ont été rédigées en même temps qu’elles étaient révélées par Dieu, il faut croire que les mots, au moins les principaux, ont été inspirés par le Saint-Esprit lui-même. 11 faut en juger ainsi de certaines paroles qui formulent une doctrine, connue le mot Xoyoî, verbum, dans saint Jean, et smîppa, semen, dans la lettre aux Galhtes.

Telle est en substance la doctrine du P. Palrizzi.

Maintenant, qu’il nous soit permis de joindre ici, seulement à titre de document, l’extrait suivant de l'ouvrage de Richard Simon, ayant pour titre : Histoire critique du Nouveau Testament Il fait une histoire que nous croyons exacte des discussions qui se sont élevées au xvi* siècle sur la question de l'inspiration de la Bible. Les réflexions qui suivent la partie historique de la citation expriment la pensée de Richard Simon. Elle diffère peu de l’opinion du P. Patrizzi; cependant, pour le fond comme pour la forme, il nous paraît plus sûr de s’en rapporter au jugement du Révérend Père, si toutefois il convient d’avoir une opinion si arrêtée sur des questions très-mystérieuses, très-difficiles, et que l’Eglise n’a pas tranchées. Nous répétons ce que nous avons dit au commencement : autant il est facile au chrétien de se convaincre que la Bible est inspirée, autant il est difficile de préciser la nature et les limites de l’inspiration.

§ I. « Estius a donné un sens trop étendu à ce passage de saint Paul : Omnis scriptura divinitus inspirota utilis est ad docendum , etc .(Il Tith c. m, v. 16)... Il en a outré le sens quand il a conclu de là que toute l’Écriture sainte a été dictée par le Saint-Esprit, non-seulement pour ce qui regarde les choses, mais même pour tout ce qui appartient aux mots; en sorte qu’il n’y ait aucun mot dans l’Écriture ni même aucun arrangement de mots qui ne viennent de Dieu. Cette opinion est peu conforme à la doctrine de la plupart des anciens écrivains ecclésiastiques , qui ne paraissent pas avoir étendu cette inspiration au delà des choses. Mais Estius , qui a enseigné la théologie dans l’université de Douai, a été obligé de parler le langage des théologiens de

> Hist. crit.du Nouveau Testament, Rotterdam, 1689, t.I, p. 378-289.

APPESD1CE.

ce lieu-là, qui avaient fait un décret sur celte matière contre les pères jésuites de Louvain, qui avaient avancé des propositions tout à fait opposées à celle-là.

« Estius même fut le principal auteur de la censure de ces propositions. Nous rapporterons ici ce qui regarde ce différend des docteurs de Louvain et de Douai avec les jésuitesdu collège de Louvain sur la matièrcdc l'inspiration.

« Ce n’est pas d’aujourd’hui que les théologiens qui font profession de suivre dans leurs écoles et dans leurs livres la doctrine de saint Augustin se sont opposés à la théologie des pères jésuites. Ces pères ayant soutenu en 1586, dans leur collège de Louvain, quelques propositions sur la matière de la grâce, de la prédestinatipn et de l’Écriture sainte, qui parurent nouvelles aux docteurs de Louvain et de Douai, ces docteurs les censurèrent et publièrent en même temps les raisons de leur censure. Comme il ne s'agit point ici de la grâce et de la prédestination, mais seulement de l’Écriture sainte , je ne m’arrêterai qu’à ce qui regarde l’Écriture. Voici le titre de la censure des théologiens de Louvain, comme il a été imprimé à Paris à la fin d’un livre intitulé : Florentii Conrii Peregrinus Jerichuntinus , Censura facultatum Sacrœ Theologiœ Lovaniensis ac Duacensis super quibusdam articulis de sacra Scriptura, etc . A nno Domini 1586, scripto traditis. La censure est adressée à tout le corps des jésuites de Louvain, en ces termes : Reverendis in Chrislo Patribus , Palri Rectori ac Professoribus cœterisque Patribus Collegii Societatis nominis J esu in Universilate Lovaniensi, Decanus et Reliqui Facullatis in eadem Üniversitale Magistri ceternam salutem pacemque precamur.

« Ces sages maîtres, en déclarant aux jésuites une guerre qui ne devait jamais finir, ne laissent pas de leur souhaiter une paix éternelle. Ils appellent leur doctrine, une doctrine étrangère, scandaleuse et dangereuse, peregrina , offensiva et periculosa dogmata. Entre les propositions qu’ils censurent, il y en a trois qui sont énoncées de cette manière :

«I. Afin que quelque chose soit Écriture sainte, il n'est pas nécessaire que tous les mots en aient été inspirés par Dieu. — II. Il n'est pas nécessaire que toutes les vérités et sentences aient été immédiatement inspirées à l’écrivain. — III. Un livre, comme est, par exemple, le second des Macchabées, qui aura été simplement écrit par des hommes sans l'assistance du Saint-Esprit, devient ensuite Écriture sainte, si le Saint-Esprit témoigne qu’il n’y a rien de faux dans ce livre.

« Ces trois propositions furent extraites des écrits des Pères jésuites qui enseignaient la théologie dans leur collège de Louvain ; et bien loin de les condamner sur la remontrance qu’on leur fit qu’elles étaient scandaleuses, ils les défendirent librement, en y ajoutant de nouveaux éclaircissements : Ab ipsis ibidem, professoribns pro suis agnitce, comprobatæ , scholiisquc illustratie. En effet, elles paraissent conformes au bon sens, et elles ne sont pas mêmes éloignées de la théologie des anciens Pères, qu’on doit plutôt écouter là-dessus que la sacrée faculté de théologie de Louvain, qui les condamna d’une manière tout à faitinjurieuse à la société des jésuites. Les termes de la censure portent que ces trois assertions semblent approcher de l’ancienne hérésie des Anoraéens, qui voulaient que les Prophètes et les Apôtres eussent souvent parlé comme de purs hommes, et du sentiment de ceux dont saint Jérôme fait mention dans la préface de scs Commentaires sur l’épître de saint Paul à Philémon, lequel sentiment a été censuré en la personne d’Erasme. Ils opposent de plus à ses assertions le concile de Trente, les paroles de saint Pierre dans sa deuxième épître, de saint Paul dans sa deuxième lettre à Timothée, et enfin l'autorité des anciens Pères, qui assurent que la langue et la main des écrivains sacrés ont servi de plume au Saint-Esprit.

« Avant que d’entrer dans la discussion des théologiens de Louvain, nous rapporterons la censure de la faculté de théologie de Douai. Ces théologiens témoignent qu’ils ont

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examiné les propositions des jésuites par l'ordre des archevêques de Cambrai et de Malines, et de l'évêque de Gand. Ils ne les condamnent pas en gros comme ont fait les docteurs de Louvain ; mais ils appliquent leur censure à chaque proposition en particulier. Ils opposent aux deux premières saint Augustin qui a cru, selon eux, que les écrivains sacrés ont reçu de Dieu la faculté de parler ainsi et la manière de composer leurs discours. Ils citent de plus Gabriel, célèbre théologien scolastique, qui dit que plusieurs vérités naturelles ont été inspirées aux Apôtres, et qu’un livre peut avoir été inspiré, quoiqu’on ait apporté du travail et de la méditation à le composer. Ces théologiens donnent aussi l'exemple de Jésus-Christ, lequel, disent-ils, s'il avait écrit quelque livre, aurait pu comme homme méditer et s’appliquer à cet ouvrage , bien que son esprit, sa bouche, sa langue, ses mains et .-es doigts fussent perpétuellement les instruments du Saint-Esprit. C’est ainsi que les docteurs de Douai tâchent de détruire les propositions des jésuites de Louvain, qui leur paraissaient scandaleuses. Et voulant même faire connaître qu’elles renversent toute la religion, ils ajoutent, en parlant de la seconde proposition, que si on accorde une fois qu’il n’est point nécessaire que chaque vérité et sentence de l’Ecriture soit immédiatement inspirée, en disputera éternellement, non-seulement de ce qui est immédiatement inspiré dans l'Écriture, mais même des Évangiles entiers, dont l'histoire a pu être connue par une voie humaine ; on doutera même en général si tous les livres de l’Écriture qui ne sont point prophétiques, ont été suggérés immédiatement par le Saint-Esprit à ceux qui les ont écrits.

* La troisième proposition paraît à ces théologiens la plus dangereuse de toutes, et opposée à saint Paul , qui nous assure que toute l’Écriture est divinement inspirée, et une doctrine divine dictée par le Saint-Esprit. C’est pour celte raison, disent-ils, qu’on n’a jamais mis au nombre des Écritures divines les décrets des papes et des conciles, bien

que le Saint-Esprit nous témoigne par l’Église qu'il n’y a rien de faux dans ces décrets. Enfin ils ajoutent qu’on ne peut soutenir celte dernière proposition des jésuites de Louvain, qu’on ne reconnaisse qu’on pourrait mettre par la même raison parmi les livres de l’Écriture les histoires de Thucydide et de Tite-Live, si le Saint-Esprit nous faisait connaître qu’il n’y a rien de faux dans ces histoires. Ils concluent leur censure par cette maxime : qu’une chose n'est pas divinement inspirée, parce qu’elle a été approuvée ensuite; mais qu’au contraire elle a été approuvée parce qu’elle a été inspirée. Voyons maintenant si les docteurs de ces deux facultés de théologie ont eu raison de condamner ces trois propositions avec des termes si injurieux à la société des jésuites.

« On observera avant toutes choses que les jésuites qui publièrent à Rome, en la même année 1886, le directoire des études de ceux de leur compagnie, intitulé : llatio Studiovum, ont mis entre les propositions que leurs théologiens doivent préférer aux autres celle ci qui regarde l’inspiration des livres sacrés : Il est plus probable que les paroles des premiers exemplaires et originaux qui n' ont point été corrompus ont été toutes en particulier dictées par le Saint-Esprit pour ce ûui est de la substance, différemment néanmoins , selon la différente condition des instruments.

« On voit par là que les jésuites de Rome ne croyaient pas dès ce temps là qu’il fallait reconnaître une même inspiration dans tous les livres de l'Ecriture; et lorsqu’ils disent que chaque mot a été inspiré, ils ajoutent en même temps, pour ce qui est de la substance. De plus, ils ne mettent cette inspiration des mots, pour ce qui appartient à la substance, que comme une opinion probable ; en sorte qu’ils croient qu’on la peut aussi nier avec probabilité. Il est vrai que le sentiment des deux facultés de théologie de Louvain et de Douai était alors le plus reçu dans les écoles. Mais les jésuites, qui avaient dès ce temps-là de savants hommes

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dans leur société, s’aperçurent qu'il combattait le bon sens, et qu’il était même opposé aux plus anciens docteurs de l’Église. Ceux de leur collège de Louvain ne firent rien qui fût contraire à la règle ou constitution de leur fondateur, laquelle leur défend expressément d'introduire de nouvelles opinions; car cette même règle ajoute : à moins que cela ne se. fasse du consentement des supérieurs.

a II n’y a rien de plus judicieux que la liberté de sentiments que les constitutions de cette société donnent à ses professeurs, de la manière qu’elle a ôté limitée. Le Père Ignace leur a ordonné de suivre, en quelque science que ce soit, la doctrine la plus sûre et la plus reçue. Mais comme il n’est pas faci.le de distinguer quelles sont les opinions les plus sûres et les plus reçues, il veut que ce choix dépende du recteur, qui doit suivre ce qui sera établi dans toute la société pour la plus grande gloire de Dieu.

« En effet, lorsque les jésuites parurent dans le monde, on commençait à avoir de bien plus grands secours pour l’étude de la théologie qu’on n’en avait eu auparavant. C’est pourquoi ils firent sagement de ne s’attacher pas avec opiniâtreté aux sentiments de saint Thomas et de saint Augustin, comme on faisait alors dans la plupart des universités. Ils eurent raison sur ce pied-là de ne suivre pas aveuglément, sur le fait de l’inspiration des livres sacrés, ce qui était le plus reçu dans les écoles de leur temps. Cette liberté de prophétiser qu’ils avaient accordée à leurs professeurs en théologie, leur lit faire de nouvelles découvertes dans cette science; et c’est à cela que j’attribue la rigueur avec laquelle les jésuites de Louvain soutinrent leurs sentiments sur l’inspiration, sans se mettre en peine de ce qu’on croyait dans les facultés de théologie de Louvain et de Douai, qui n’avaient pas examiné ce fait avec assez de soin.

« Les censures de ces deux facultés ne les empêchèrent point d’enseigner dans la suite les mêmes opinions dans leur collège de Louvain, sur l’inspiration des livres sacrés. Le

Père Cornélius a Lapide fit peu d’années après dans ce même lieu des leçons publiques de l’Écriture sainte, lesquelles il continua pendant l’espace de seize ans. Il publia même ses leçons par ordre de l'archevêque de Malines et de ses supérieurs, commençant par ses commentaires sur les Épîlres de saint Paul, qu’il dédia à cet archevêque. Or, dans l’explication qu'il donne du passage de cet Apôtre où il est parlé de l’inspiration de l’Écriture, il est entièrement opposé à Eslius, qui professait en même temps dans l’université de Douai. On voit manifestement que ce jésuite s’est étendu exprès sur cette difficulté, et qu’il avait en vue les censures des théologiens de Louvain et de Douai. Il établit dans son commentaire sur cet endroit de saint Paul les propositions que les docteurs avaient condamnées.

« Quoique les commentaires de Cornélius a Lapide soient entre les mains de tout le monde, il est bon de produire ici ses propres paroles, d'où l’on pourra juger que les jésuites de Louvain n’eurent aucun égard aux censures des théologiens de ce pays-là. Remarquez, dit ce jésuite, que le Saint-Esprit n'a pas dicté tous les livres sacrés d'une •même manière ; car il a révélé et dicté à Moïse et aux prophètes les paroles de la loi et des prophètes. Mais pour ce qui est des histoires et des exhortations de piété, que les écrivains hagiographes avaient apprises, soit en les voyant, soit en les entendant, ou par la lecture et par la méditation, il n'a point été nécessaire quelles fussent inspirées ou dictées par le Saint Esprit, parce que ces écrivains les savaient très-bien. C'est ainsi que saint Jean, ch. xix, vers. 3o, dit qu'il écrit ce qu'il a vu. Saint Luc témoigne aussi, ch. i, vers. 2, qu'il écrit son Évangile sur ce qu'il avait appris des Apôtres. Tout cela est manifestement opposé aux censures des docteurs de Louvain et de Douai. Ce jésuite parle d’une manière claire et distincte. Il confirme avec netteté le sentiment de ceux de la société qui avaient* enseigné avant lui la théologie dans leur collège de Louvain-

APPENDICE

« Mais comme on pourrait objecter que cette opinion est la même que celle de Grotius et de Spinosa, qui ne reconnaissent point d'autre inspiration que celle des livres prophétiques, il est à propos d'ajouter ici ce que Cornélius a Lapide a observé en ce même endroit sur la manière dont les histoires et les ouvrages de morale ont été inspirés. On dit neanmoins, ajoute-t-il, que ces derniers ouvrages -ont aussi été dictés par le Saint-Esprit , premièrement parce qu'il a assisté ceux qui écrivaient, afin qu'il ne se trompassent jamais; en second lieu, parce qu'ils’ leur a suggéré d'écrire plutôt une chose qu'une autre. Le Saint-Esprit neleur a donc pas suggéré les conceptions ni la mémoire des choses qu'ils savaient, mais il leur a inspiré seulement de mettre plutôt par écrit une conception qu'une autre. Voilà en quoi ce savant jésuite a fait consister l'inspiration des livres historiques et de morale de l’Écriture sainte. Il ne paraît en cela que du bon sens; au lieu que dans l'opinion des docteurs de Louvain et de Douai, qui est aussi celle des calvinistes, il y a je ne sais quoi qui choque la raison et l'expérience.

« On ne peut pas dire que ce sentiment soit une nouveauté qui a échappé à ce jésuite. Car il l’a avancé dans les mêmes écoles où cette dispute avait fait tant de bruit, à l'occasion des propositions qui avaient été émises là-dessus par quelques théologiens de sa compagnie. Il a affecté d’éclaircir cette question dans ses commentaires sur saint Paul, afin de faire connaître à tout le monde que les censures des deux Facultés de théologie de Louvain et de Douai n’avaient aucun fondement, et qu’elles combattaient même la raison. De plus, le provincial des jésuites des Pays-Bas, qui a donné son approbation à ce livre, témoigne qu’il a été lu et examiné par quatre théologiens de sa société. On •trouve aussi au commencement de ces commentaires l'approbation du censeur des livres de ce lieu-là, qui est un chanoine d'Anvers. Mais afin qu'on soit convaincu entière-

ment qu’il n’y a rien de scandaleux ni de dangereux dans l’opinion des jésuites des Pays-Bas, sur l'inspiration des livres sacrés, nous allons examiner les raisons sur lesquelles les théologiens de Louvain et de Douai ont appuyé leurs censures.

§ II. « Comme je n'ai point d’autres actes des pères Jésuites de Louvain pour justifier leurs propositions touchant l’inspiration de l'Écriture que ce que j’ai déjà rapporté, je tâcherai de suppléer à ce défaut en examinant les raisons de la censure des deux Facultés de théologie de Louvain et Douni. Je veux croire que ces théologiens n’ont été poussés à cela que pour défendre la vérité, ou plutôt leurs vieilles opinions, et que la passion n’a eu aucune part dans toute celte dispute. Pour ce qui est des Jésuites, il y a de l’apparence qu'ils n’ont introduit ce sentiment dans leurs collèges de Flandre, que conformément à cette liberté, qui avait été accordée à leurs professeurs, de ne pas s'engager facilement à soutenir des opinions, quelque vieilles qu’elles fussent, quand elles 11e paraissaient pas soutenables. En un mot, les jésuites ne font pas profession de s'attacher aux décisions d'un maître qui leur sert de règle, non jurant in verba magistri. Et comme il n’y a rien que de sage dans cette conduite, on a tort de les accuser de combattre des sentiments reçus et autorisés dans la plupart des écoles, quand ces sentiments ne sont pas bien appuyés : ce qui leur est arrivé dans le fait dont il s’agit.

« Les théologiens de Louvain produisent comme un des principaux motifs de leur censure, la conformité des trois propositions des jésuites avec une ancienne opinion qui a été condamnée dans les Anoméens, et dont saint Epiphane a fait mention. Mais il suffit d'apporter le témoignage de saint Epiphane, pour faire voir la fausseté de cette objection. Ce Père dit que les Anoméens blasphémaient contre les prophètes et contre les Apôtres ; que lorsqu’on les pressait fortement, ils évitaient la difficulté, en répondant que

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l’Apôtre avait parlé comme homme. Y a-t-il rien dans les trois propositions qu’on a exposées ci-dessus qui approche de cela? Les jésuites du collège de Louvain ont-ils avancé qu’il peut y avoir quelque chose de faux dans les écrits des Apôtres, sous prétexte que ce sont des hommes qui ont parlé? C’est là cependant le sentiment des Anoméens, qui, ne pouvant satisfaire aux raisons qu’on leur opposait, qui étaient prises des livres du Nouveau Testament, disaient que les auteurs de ces livres avaient parlé comme hommes eh ces endroits-là. — On appliquera la même réponse à l’objection que ces docteurs ont tirée de la préface des Commentaires de saint Jérôme sur l’épître de saint Paul à Philémon. Ce Père fait mention en ce lieu- là de certains hérétiques qui rejetaient celte épître, parce qu’ils prétendaient que ce saint Apôtre n’avait pas été dirigé par l’Esprit de Dieu en l’écrivant. Qui nolunt, dit-il, inter epistolas Pauli earn recipere, quœ ad Philemonem scribitur , aiunt non setnper Apostolum , nec omnia in se Chrüto loquente dixisse, quia nec humana imbecillitas unum tenorem S. Spiritus ferre potuisset. Mais quand on accorderait à ces hérétiques que saint Paul et les autres Apôtres n'ont pas été inspirés dans tout ce qu'ils ont écrit, il ne s'ensuit pas que l’on doive rejeter une* partie de leurs écrits II suffit que l’on reconnaisse, avec les jésuites de Louvain, qu’en ces endroits-là même qui n’ont point été inspirés, il n’y a rien que de vrai, et que le Saint-Esprit nous les a donnés comme tels.

« Ces sectaires demandaient aux orthodoxes si saint Paul avait eu besoin detre inspiré pour dire : Apportezmoi en venant le manteau que j'ai laissé à Troade chez Carpus, et mes livres, et plusieurs autres choses de cette nature. J’avoue qu’il n’a pas été nécessaire que Dieu dictât ces sortes de choses à saint Paul et aux autres écrivains sacrés. C’est le sentiment des jésuites de Louvain, qui a été confirmé ensuite dans le même lieu par Cornélius a Lapide, dont on a rapporté ci-dessus les paroles. Mais ils n’ont pas

conclu de lk qn'on ne dût recevoir les livres de l'Écriture que dans les endroits qui ont été dictés parle Saint-Esprit. C’est assez qu’on soit persuadé que les écrivains sacrés ont été dirigés par l’Esprit de Dieu, dans tout ce qu’ils ont écrit, pour ne point tomber dans aucune faute. »

Richard Simon, qui, par ses témérités, s’est attiré sur d’autres questions les justes reproches de Bossuet, ne nous parait point différer, au moins dans ce que nous venons de citer, de l’opinion de Corneille Lapierre et de Patrizzi. Nous ne pouvons en dire autant de Holden, qui, pour nous servir encore ici des expressions de Richard Simon, aurait dû expliquer son sentiment mieux qu'il ne l'a fait. Voici comment l’ancien pénitencier de Saint-Nicolas du Chardonnet, Holden, a formulé lui-même son sentiment : « Le secours spécial accordé aux écrivains sacrés ne s’étend qu’aux choses qui sont purement doctrinales, ou qui ont un rapport immédiat et nécessaire avec la doctrine; mais, dans les choses qui ne s’y rapportent point, nous croyons que Dieu ne les a pus assistés autrement que les autres écrivains quand ils sont très-pieux '. » Auxilium spéciale divinilus prœstitum auctori cujuslibet scripti, quod pro verbo Üei recipit ecclesia , ad ea solummodo se porrigit quæ vel sint pure doctrinalia , vel proximum aliquem aut necessariuni liabeant ad doctrinalia respectum; in iis vero quæ non sunt de instituto scriptoris , vel ad alia referuntur, eo tantum subsidio Deum illi adfuisse judicamus , quod piissimis cœteris autori bus commune sit. Cette opinion, qui paraîtrait excuser les témérités des rationalistes contemporains, a semblé irrespectueuse envers la Bible à Holden lui-même; car nous lisons dans la seconde partie de l’analyse de la foi un correctif qu'il serait injuste de méconnaître : « Bien qu’il ne soit pas

1 Holden-: Divirue fidei analysis, lib. 1, cap. v.

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