LA NUMISMATIQUE ET LE NOUVEAU TESTAMENT
1° Difficulté de parler exactement des monnaies, de leur valeur intrinsèque et relative. Multiplicité et diversité des monnaies au temps des Apôtres.
2 e Étonnante exactitude des Évangiles A l'égard des monnaies grecques, romaines, hébraïques.
Messieurs,
Nous avons vu dans la dernière leçon l’exacte conformité des récits du Nouveau Testament avec l’état politique, civil et religieux de la Judée, it l’époque où se sont accomplis les faits évangéliques.
Maintenant, Messieurs, je veux confirmer cetle preuve par des considérations archéologiques.
Vous savez. Messieurs, quel admirable développement a pris de nos jours l’archéologie. En Italie, dans la Perse, dans l’Assyrie, dans la Palestine, les savants ont entrepris, malgré les fatigues et les dangers, de vastes fouilles dont les résultats provoquent à juste titre l’étonnement et l’admiration. La science a demandé aux débris des monuments renversés sur le sol ou enfouis dans ses profondeurs, aux inscriptions mutilées, aux épaves des générations qui ont disparu depuis longtemps, le secret de leur existence oubliée. On a fait revivre des nations dont l’histoire sem-* blait ensevelie. Grâce à ces travaux, le temps jaloux sera
19 i LES ÉVANGILES.
dépouillé de ses voiles, et l'histoire deviendra, ce qu’elle ne fut pas toujours, une vérité.
La numismatique, qui a pour objet de décrire, de classer et d’expliquer les monnaies, les médailles, etc., commença, Messieurs, vous le savez, à être sérieusement cultivée vers le xvi* siècle; mais le xix e a vu et voit encore tous les jours des développements nouveaux de cette science, contrôle rigoureux de l’histoire. Il n’entre point dans mon sujet de vous dire les travaux importants que rappellent les noms des Mionnet, des Visconti, des Paul Delaroche et des Lcnorniant. Mon but est simplement d’interroger la numismatique dans ses rapports avec l’Évangile.
De belles études ont été faites sur les monnaies juives : Bayer, Eckel, Ackermann et un savant ecclésiastique Italien, Cavedoni •, ont ouvert une large voie, et fait des découvertes auxquelles deux membres de l’Institut, M.de Saulcy et M. de Vogué, viennent d’apporter les résultats précieux de leurs propres recherches.
La numismatique, considérée dans ses rapports avec l’histoire, vient-elle en confirmation de l’authenticité de nos Évangiles? Vient-elle montrer à son tour que le Nouveau Testament n’est point un recueil de légendes populaires où la vérité de l’histoire est sacrifiée au caprice et à la fantaisie? Prouve-t-elle que les Évangiles ont été écrits par des historiens exacts et bien informés? Il est vrai j’en-
1 Numismalica biblica, Modena, I8.'>0. Nuovi studj sopra le antiche monele giudaiche, Roma, 1863. — Voir aussi LCvi Geschichle der Jiidischen Münzen , Breslau, 1863, et History of Jewisli coinage by Madden, London, 1861.
DIXIÈME I.EÇOX.
visage ici le Nouveau Testament par un côté bien extérieur, en apparence peut-être bien secondaire ; mais quand on veut supputer l’àge exact d'un édifice, il faut l'examiner dans tous ses détails, le fouiller dans toutes ses parties, le considérer sous toutes ses faces et par ses plus petits côtés. Je reconnais que les arguments que je déduirai de la numismatique ne constitueront que des preuves générales qui ne nous dispenseront point d’en produire de plus décisives, mais il convient de commencer par celles-là avant d’arriver à celles-ci. On a débité tant de choses futiles et absurdes, dans le but de décrier l'autorité des Évangiles, que c’est déjà un grand point de montrer à certaines gens que le Nouveau Testament est un livre très-sérieux avec lequel il faudra désormais compter.
Si l'Évangile est vrai, envisagé au point de vue de sa conformité avec l’état politique, civil, religieux de là Palestine, s'il est vrai au point de vue archéologique, il paraîtra moins étonnant qu'il soit également vrai au point de vue des miracles.
La numismatique est une part importante de l’histoire du passé écrite sur l’or, l'argent, le bronze : les caractères gravés sur ces métaux ont bien mieux bravé les injures du temps que les lettres tracées sur les papyrus ou sur les feuilles préparées à Pergame; ils se retrouvent presque intacts sous les décombres et au fond des tombeaux. L’histoire retracée de cette manière est, il est vrai, très-laconiquement exposée, mais elle fait connaître néanmoins plus de choses qu'on ne serait porté à le supposer. Elle fournit
de la manière la plus précise les noms, les titres des chefs des nations, elle rappelle tantôt les gestes éclatants de leur règne, tantôt elle fixe la date de faits obscurs et oubliés. En outre, les monnaies trouvées dans un pays montrent les relations d'un peuple avec ses voisins, s’il est soumis à l’étranger ou s’il est libre ; elles gardent le nom de ses tyrans et de ses libérateurs. Ils sont redoutables à l’historien inexact, ces terribles témoins sortis inopinément du sein de la terre. La découverte des pièces de monnaie est surtout un excellent moyen de contrôler le degré d’exactitude et de vérité de l’historien qui a parlé de ces monnaies, qui les a décrites et évaluées. Or, les historiens en parlent toujours à un moment ou à un autre, car l’argent, vil métal pour le moraliste et le philosophe, tient une place importante dans la vie d’un peuple et dans celle de l’individu ; et il est difficile d’en faire complètement abstraction. Ce malheureux accessoire s'impose toujours; et l'Évangile lui-môine n’échappe pas à la loi générale. Il en a plusieurs fois parlé.
Je dis, Messieurs, que, pour toutes ces raisons, la numismatique est un excellent moyen de contrôle : c’est un témoin redoutable qui dépose sans complaisance et dévoile impitoyablement les inexactitudes d’un historien qui a invoqué des souvenirs imparfaits.
Tout autre qu’un contemporain pourrait difficilement parler avec exactitude des espèces et des valeurs changeantes des monnaies. Le même nom ne désigne pas longtemps une même pièce : il ne représente pas à quel-
IHXIÈVE I.EÇON.
isb
ques années de distance la même valeur, c'est-à-dire un poids égal d’or et d’argent. Le plus souvent la dénomination se conserve, mais la valeur intrinsèque a diminué. Un système monétaire est remplacé par un autre système. On le prouverait par des exemples nombreux. Qu’est devenue, en France, notre livre tournois, notre dernier parisis? Où sont les liards, les pièces de six francs et la monnaie divisionnaire de l’écu, les pièces de quinze et de trente sous que nous avons vues circuler dans notre jeunesse? Les pièces d’argent du temps de Henri IV et de Louis XI sont aussi différentes de celles du temps de Louis XVI, que la monnaie divisionnaire du franc diffère de ces dernières. Il y a plus : la valeur relative d’un même poids d’argent varie. Cinq grammes d’argent ne répondent plus en ce momeut à ce qu’ils valaient il y a cinquante ans : et il faut acheter deux francs aujourd’hui ce qui autrefois n’en a coûté qu’un.
Il en a toujours été ainsi, Messieurs. Rien n’est plus variable que la monnaie, et pour parler exactement de la situation d’un pays, à un moment donné, sous le rapport monétaire, il faut être contemporain ou bien puiser à des renseignements très-exacts et très-minutieux. Le denier romain, par exemple, valait au temps de Jésus-Christ à peu près quatre-vingts centimes de notre monnaie; il était d’argent.' Depuis cette époque, il a constamment perdu de sa valeur, bien que son nom lui soit longtemps resté. Les monnaies en général subissent la même dépréciation. Le frai , ou usure de la monnaie, leur ôte de la valeur ', i Le frai n’a pas toujours Cté pris à charge par les souverains au
mais ce qu’on a appelé la maltnte a eu le même effet dans des proportions bien plus considérables. Tout le monde sait que souvent les rois ont cherché dans la refonte des monnaies un moyen de s’enrichir aux dépens du public : battre monnaie est, dans le langage français, le synonyme d’une richesse inépuisable. On conservait le nom d’une pièce d’or ou d'argent, mais - on rognait son diamètre, on amincissait son épaisseur'. Quelque discutable que fût le
moment où la refonte devenait nécessaire. Aujourd’hui encore, taudis iju’en France, l’Etat, à chaque refonte de monnaie usée, retire les pièces usées en payant.au porteur la valeur légale inscrite sur le disque, en Angleterre la perle est laissée à la charge des particuliers. Il y a lieu de croire que les Empereurs romains ont pratiqué le système suivi aujourd'hui par le gouvernement anglais.
1 La plupart des souverains mallôliers, qui diminuaient le métal des monnaies en leur imposant la même valeur légale, ne prenaient pas même pour prétexte la perte du frai ; ils agissaient franchement, en toute bonne foi : la mallôto était pour eux un moyen honnête, un expédient financier, régulier et moral ; ils étaient dirigés, ou pour mieux dire, égarés, par cette idée fausse, régnante en Europe depuis les empereurs romains et jugée au xvu* siècle, qui faisait considérer la monnaie comme un signe indépendant de la valeur du métal et prenant valeur uniquement par la signature du souverain, par la ligure imprimée sur le disque.
L’expédient ne leur profitait guère : en établissant de par leur loi qu'un marc d'argent vaudrait autant à l'avenir, dans les échanges de marchandises, que valaient hier deux marcs, ils payaient sans doute leurs dettes et achats à moitié prix, et, par celte demi-banqueroute, gagnaient le double des ècus qu’ils avaient, au moment de la loi, dans leur Trésor. Mais bientôt leurs fermiers, leurs débiteurs, leurs sujets, allaient au Trésor s’acquitter de leurs fermages, dettes ou impôts, à moitié prix. De sorte qu’en définitive, les marchandises reprenaient leur valeur normale eu égard à la monnaie altérée, et l’expédient n’avait eu pour effet que de jeter le trouble dans les transactions publiques et privées.
L’Angleterre a été moins travaillée par la mallôle que la France, et c’est pourquoi sa livre sterling pèse encore 7 grammes d'or, quand notre livre, qui sous Charlemagne pesait une livre, poids d'argent, ne pèse plus que S grammes, ou le centième environ de la livre primitive.
La maltôte n’a guère été pratiquée en Europe et dans les pays
procédé au point de vue de la justice, il valait mieux encore que celui qui consistait à ajouter du cuivre à l’argent ou de l’étain au cuivre. C’est ainsi que, par un amoindrissement continuel, le denier, qui était d’argent au temps d’Auguste, s’était métamorphosé en cuivre et ne valait déjà plus guère que trois centimes au temps de Dioclétien, et la journée de travail d'un manœuvre se payait alors vingt-cinq deniers.
A côté des difficultés générales que présente toujours et partout l’évaluation des monnaies, il y en avait de particulières pour les Juifs à l’époque où vécut Jésus-Christ. C’était la variété des types et le grand nombre de monnaies étrangères en circulation. Il y avait la monnaie nationale, la monnaie grecque, la monnaie romaine. Il fallait qu'un Juif de l’époque connût ces trois systèmes monétaires. Eh bien ! Messieurs, la variété des systèmes monétaires engen-
voisins d’Asie et d’Afrique, que par les empereurs romains. Les anciennes sociétés de Grèce et de Rome, plus rapprochées de l’idée originelle et vraie de la monnaie, ont suivi assez lidèlemcnt les principes que nous voyons si bien formulés dans Xénophon et dans Aristote : Aristote surtout a donné de la monnaie la définition la plus scientifique et la plus claire, et telle que la science moderne n'en a pas trouvé de meilleure.
Voici le passage principal du chapitre ni, I. I, la Politique, où
Aristote parle de l’origine de la monnaie. « On convient de
« donner et de recevoir dans les échanges une matière qui, utile par « elle-même, fût aisément maniable dans les usages habituels de la « vie; ce fut du fer, de l’argent, ou telle autre substance analogue, « dont on détermina d’abord la dimension et le poids, et qu’enfui pour « se délivrer des embarras de continuels mesurages, on marqua d’une « empreinte particulière, signe do sa valeur. »
On, ne fait plus de maltôle aujourd'hui dans les Etats civilisés, la Russie exceptée. La maltôle n’est pas toutefois la seule cause de la dépréciation de la valeur des monnaies, bien qu’on puisse la considérer comme principale sous les empereurs romains.
dre ia confusion. 11 en est de la monnaie comme des mesures : il n’était pas facile dans l’ancienne France de ramener à une même unité les mesures de nos provinces, savoir : l’arpent ou le journal, la perche, l’aune, etc. Cette difficulté subsiste encore. La variété des systèmes monétaires produit le même embarras. En Allemagne, l’argent autrichien, prussien, bavarois, etc., circule partout, et quiconque a voyagé dans ce pays sait la peine qu’il a trouvée d’abord à se rendre compte du zwanziger, du florin, du thaler, des crcuzers et des groseben.
L’unité monétaire des Juifs était le sicle; les sous-multiples du sicle étaient le dcmi-siclc, ghérah, hazi et le quart de sicle, rabiah.
L’unité monétaire des Grecs était la drachme, et les multiples s’appelaient le didrachme, le télradrachme, la mine et le talent ; les sous-multiples étaient l’obole, le chalque, etc.
L’unité monétaire des Romains était le denier, et les sousmultiples : l’as, le double as, le sesterce, le quadrant. Les multiples étaient le denier d’or ou aureus ’, qui valait cent sesterces.
C’était au milieu de cette confusion de noms et de valeurs qu’il s'agissait pour les évangélistes de parler juste, en assignant à chaque terme dont ils se servaient son sens exact et précis.
Le Nouveau Testament satisfait aux conditions d’une
1 Après le in« siècle, il s’appela solidus. Le solktus, qui valait alors cent sesterces, est devenu notre sol (solidus) : quel changement !
DIXIÉME LEÇO.N.
rigoureuse exactitude. Si les évangélistes s’en étaient un moment écartés, il serait facile de les prendre en défaut, car ils ne parlent pas de valeurs abstraites. En mentionnant le denier et la drachme, ils ont parlé de ces valeurs dans leurs rapports avec les choses, avec les impôts et avec les objets dont elles représentaient le prix.
Les évangélistes ont rappelé les usages particulière et les circonstances historiques d’un état de choses propre à un temps, à une société, à une situation donnée. Comment parler exactement de ces choses sans vivre au milieu d’elles? Quel était l’impôt payé aux Romains ? En quelle monnaie fallait-il le payer ? L’impôt- du temple était-il le même que l’impôt à César ? Quel était le mode de perception en usage ? Voilà ce qu’il fallait savoir, pour peu qu’on parlât d'impôt. Les Romains ne voulaient connaître que leur système monétaire, et ils ramenaient tout au denier. Les Juifs, au contraire, s’obstinaient ii tout rapporter au sicle. Offrir un sicle à un Romain, c’était lui présenter une monnaie qu’il tenait à honneur de ne pas connaître. Offrir un denier au temple, c’eût été un scandale : jamais un Israélite ne l’eût osé : de là les changeurs ( nummularii ) aux portes du temple, comme auprès des bureaux des douaniers. Les écrivains du Nouveau Testament ne devaient pas confondre l’impôt payé au temple, qui était un demi-sicle, et la valeur du cens, impôt de capitation, payé à César. Ces impôts ont varié. Quel était l’impôt romain avant la prise de Jérusalem ? Que devint-il après ce même événement?
Voilà une foule de circonstances que les évangélistes ne
pouvaient deviner. Ont-ils méconnu cet état de choses? S’il en est ainsi, nous aurons des raisons de craindre qu’ils n’aient pas été contemporains de Jésus. Mais si, au contraire, ils ont été exacts en tout, il faudra en conclure qu’ils ont vécu au milieu môme des circonstances qu’ils décrivent. Les Évangiles alors ne seront pas de vaines légendes, mais une peinture vraie de l’état de la Judée au temps de Jésus-Christ.
Maintenant passons en revue les endroits des Évangiles où il est question des monnaies, de leur valeur et de leur emploi. Il n’en peut être parlé qu’incidemment et d'une manière incomplète dans un livre telquc le Nouveau Testament. Cela suffira néanmoins pour nous montrer combien les évangélistes étaient bien informés.
Un premier passage sur lequel j’appellerai votre attention, Messieurs, est celui qui nous montre Jésus-Christ payant l'impôt du temple et demandant au miracle l’argent nécessaire. Formons-nous une idée exacte de la manière dont se passaient les choses. La loi de Moïse obligeait tous les Juifs à contribuer aux dépenses du temple. La somme était fixée à un demi-sicle, et voici le mode de perception de l’impôt tel qu’il est exposé dans la Mischna (traité des siclcs). Plusieurs semaines avant le mois Adar, dernier mois de l’année juive, ou annonçait partout que le moment de payer l’impôt était arrivé. Des receveurs s'établissaient sur les places publiques, aux portes des villes. Assis devant une table sur laquelle se trouvaient deux vases pour recevoir l'argent, ils disaient aux passants : payez-vous l’impôt?
DIXIÈME I.KÇOX.
Ils ne Contraignaient personne. Le pauvre, l’enlant, la femme ne payaient pas, mais tous les autres étaient sollicités avec instance. Voici un texte de l’Évangile qui se rapporte à ces circonstances de l’impôt : « Comme on arrivait à Capharnaüm, ceux qui recevaient le didrachme s'approchèrent de Pierre et lui dirent : Votre maître ne va-t-il pas payer le didrachme ? Pierre répondit : oui. Et comme il entrait dans la maison, Jésus passa devant lui et lui dit : Que t’en semble-t-il, Simon ? de qui les rois de la terre reçoivent-ils le tribut ou le cens ? est-ce de leurs enfants ou des étrangers? » Et cum venissent Capharnaüm , accesserunt qui didrachma accipiebant, ad Pelrum, et dixerunl ei: M agis ter rester non solvil didrachma '! Ail : Etiam. Et cum intrasset in dotnum, prœvenit eum Jésus,' dicens : Quid tibi videtur , Simon ? iïeges terrœ a quibus accipiunt tributum vel censum ? a filiissuis , an ab alienis ?
Interrompons ici le texte : demandons-nous la raison de cette expression : payez-vous le didrachme? Le didrachme était une monnaie grecque qui équivalait à peu près à la moitié du sicèe ; c’était l'impôt du temple. Quatre drachmes faisaient un peu plus qu’un siclo. Payer le demi-sicle, le didrachme, le demi-statère, étaient des expressions synonymes. On comprend pourquoi, au temps de Jésus, on ne disait pas : payer le demi-sicle, mais payer le didrachme. Les sicles, essentiellement juifs, étaient devenus trèsrares sous la domination des princes syriens. Ce fut seulement sous la restauration asmonéenne que Simon, Jonathan, etc., frappèrent quelques sicles; mais au temps
de Jésus, l'usage des espèces gréco-romaines avait prévalu.
La venue de Jésus à Gapharnaüm, dont il est ici question, avait lieu un mois à peu près avant la passion. C’était précisément le mois Adar, puisque le Christ est mort dans le Nisan. Jésus-Christ trouvait à leur poste, dans la Galilée, tous les collecteurs d'impôt.
Jésus dit donc à Pierre : Pour que nous ne les scandalisions poirit, va au lac, et jette l’hameçon; retire le premier poisson qni se prendra, puis, ouvrant sa gueule, lu y trouveras un slatère; prends-le, et donne-le pour loi et pour moi : Inverties staterem , ilium sumens, da eis pro me et te.
D’après ce que nous avons dit, le lecteur comprend cette nouvelle expression : staterem inverties. Le statère, c’était la valeur de l’impôt pour deux personnes ; il égalait quatre drachmes : deux devaient satisfaire pour Jésus, et deux pour Pierre. Si l’évangile de saint Matthieu avait été rédigé au second siècle, le mot statère aurait été remplacé par le mot sicle. Car le Talmud évalue l’impôt en sicles et non en drachmes, et il n’y avait plus au second siècle, parmi les Israélites, que le langage strictement juif 1 . On sait enfin par Josèphe que les didrachmes étaient très-communs à l'époque des Séleucides; le demi-sicle était alors très-rare 2 . A l’époque d.e Jésus-Christ les didrachmes eux-mômes avaient presqu'entièrement disparu : les pièces d’argent les
1 Voyez le Talmud, traité des sicles.
* Il en devait être ainsi, puisque, faute d'avoir un demi-siclc, il fallait payer un droit de change d’une demi-obole. Le changeur rendait dix grains a celui qui remettait le tèlradrachme.
DIXIÉME LEÇOK.
plus répandues en Syrie étaient les tétradrachmcs impériaux frappés dans lç pays, et les deniers romains valant à peu près .une drachme. Le mot slatère désigne ici un tétradrachme. Sous la plume de l’Évangéliste, comme dans la réalité des faits numismatiques, le didrachme est la monnaie de compte, mais la pièce en circulation est le tétradrachme ou stalère.
Ainsi, Messieurs, rien de plus exact et de mieux justifié que le langage des Évangiles relatif à la drachme, au statère, et à l’évaluation de l’impôt en monnaie grecque. Le Nouveau Testament parle aussi de la mine et du talent avec la même justesse.
Rappelez-vous la parabole de l’homme noble qui, pour occuper ses serviteurs pendant son absence, leur remet à chacun une mine à faire valoir par le commerce. Homo quidam nobilis abiit in regionem longinquam accipere sibi regnum. Vocatis autem decem servis suis, dédit eis decem mnas était ad illos : negotiamini dum venio '. Lemaître donne à chaque serviteur une mine. Or, la mine égalait cent drachmes ou quatre-vingt-seize francs. Celte somme, à une époque où l’argent était rare, et où l’on payait comptant, était un fonds de quelque valeur, et qui suffisait pour trafiquer. L’Évangile parle donc de la mine avec exactitude.
On peut faire la même remarque au sujet du talent.
Le talent valait soixante mines, ou six mille drachmes, c’est-à-dire cinq mille cinq ceul soixante francs trente cen-
> Luc, xet, 13.
l.ES ÉVANGILES.
Unies de notre monnaie. C'était donc une somme considérable. Aussi dans quelle circonstance l’Evangile parlet-il du talent? Ce n’est plus à l’occasion du trafic de pauvres gens , c’est quand un roi fait rendre compte de sa gestion à ses ministres. Assimilatum est reynum cœlornm komini régi qui voluil rationem ponere cum servis suis.
Un de ces monarques qui remuent les millions avait dissipé dix mille talents, c’est-à-dire à peu près cinquante-sept millions six cent mille francs !
Il est certain que dans la circonstance, c’est-à-dire placé au milieu d’une parabole, ce chiffre rond exprime seulement l’idée d’une somme extrêmement considérable ; mais néanmoins il fant remarquer que, tel qu’il est, il suppose la connaissance des valeurs monétaires de l’époque. Aujourd'hui encore, un ministre accusé de fausses manœuvres financières, ou d’avoir dilapidé les fonds de l’État dans une guerre ruineuse, pourrait bien être cité comme ayant fait indûment dépenser à un grand pays cinquante ou cent millions. — Or, l’homme-roi de la parabole représente Dieu : Dieu pouvait, dans la circonstance, être figuré par un empereur romain, dont les prodigalités surpassaient assurément les nôtres.
Le ministre, désireux de faire rentrer dans la caisse de l’État une partie des fonds dilapidés, rencontre un de ses débiteurs qui lui devait cent deniers. Le denier, au temps d’Auguste, valait à peu près la drachme, c’est-à-dire quatre-vingts centimes. Il était composé de seize as et non
plus seulement de dix (denarium adecem)'. L'as équivalait à cinq centimes. Le ministre réclamait donc quatrevingts francs ! C’est précisément dans la différence de cinquante millions à quatre-vingts francs, que se trouve le contraste entre l’indulgence du roi et la dureté de son ministre.
'Il est souvent question du denier dans l’Évangile. Le fait s'explique aisément. Une quantité considérable de deniers avait été importée en Palestine par les Romains : ils avaient été échangés contre les productions de la Syrie, en particulier contre l'huile, les dattes, le baume, les parfums incomparables de la Judée. Le baume de ce pays n’avait point de rival dans tout l’Empire romain. Josèphe raconte que Jean Giscale réalisa une énorme somme d’argent en vendant dans la Syrie l’huile de la province de Galilée. L’amphore, qu’on se procurait dans le pays pour une drachme, valait en Syrie huit fois plus. On comptait h Jérusalem par deniers aussi bien qu’à Rome.
Voyons si l’Évangile parle judicieusement de celte monnaie. Il est question du denier dans saint Matthieu (xxu, 15), à l’occasion de l’impôt.
Je vous disais, dans la dernière leçon, que lorsque les Romains devinrent maîtres de la Palestine, ils la soumirent à l’impôt. Quel était cet impôt? lia plusieurs fois varié,
1 Le denier d'argent valait d'abord dix as; c'est à l'époque des guerres d'Annibal qu'il fut élevé é la valeur de seize as. C’était la solde du soldat romain. Les deniers portaient presque tous l'image des princes de la maison impériale. Antoine abandonna au Sénat le privilège de frapper les monnaies de cuivre; mais il se réserva le droit exclusif d'émettre les monnaies d’or et d'argent.
comme nous l’apprend Josèphe. Il fut d’abord la capitation, un denier par tète. Cela dura jusqu’à la destruction de Jérusalem. Alors les Juifs ne furent plus soumis à la capitation, au cens, *r,v5oç, mais à l’impôt, epopo;. De plus, les Romains réclamèrent pour eux l’impôt du temple, de deux drachmes ou deux deniers. Ainsi, voilà un grand changement ; l’impôt payé aux Romains est considérablement élevé. Si les Évangiles ont été écrits, comme on le dit, au second siècle, ils ont été composés à une époque où les Juifs ne payaient plus depuis longtemps le cens. On exigeait d’eux le double de la somme demandée au temps de Jésus-Christ. Les évangélistes ne vont-ils point ici se méprendre?
Citons saint Matthieu :
Mittunt ci Pharisæi discipulos cum Herodianis dicentes ; Magister , scimus quia verax es et viam Dei in ventate doces; et non est tibi cura de aliquo ; non enirn respicis personam hominis. Die ergo nobis quid tibi videtur , licit censum xîjvGov dare Cœsari, an non ? Cognita autem Jésus iiequitia eorum , ait : Quid me tentatis, hypocritœ? Ostendite ntihi numisma census. ïlli obtulerunt denarium. Et ait illis Jésus : Cujus est imago luec et superscriptio ? Dicunt ei : Cæsaris. Tune ait illis :
« Reddite ergo quœ sunl Cæsaris Cœsari, et quœ sunt Dei Deo. »
D’abord je remarque dans cette citation qu’il s’agit du cens , xîjvdov, et non de l’impôt prélevé après la ruine de Jérusalem, sôpov. Ce simple mot m’indique un écrivain parfaitement informé. Mais voici une autre circonstance
DIXIÈME I.EÇON.
remarquable. La pièce qui sert ii payer le cens est un denier, et ce denier porte l'effigie de César. La numismatique constate que l’effigie de César n’était pas sur la drachme, tandis qu’elle était presque toujours sur le denier. Chose plus remarquable encore. 11 y avait au temps de Jésus, selon Ackermann, un denier fort commun et particulièrement connu sous le nom de denier de César.
« Il est extrêmement probable, dit Ackermann, que le denier présenté au Christ était le type alors commun. Le modèle est d’un très-beau travail. 11 porte d’un côté l’effigie de Tibère avec cette légende : Tiberius Cœsar, Divi Augusti filius augustus Le revers représente une femme assise tenant une lance de la main droite et une branche d'olivier de la gauche avec cette légende qui complète les titres de l’Empereur : ponlifex maximus.
Ainsi se trouve confirmée, par la numismatique, jusque dans ses plus petits détails, l’exactitude de l’Évangile.
L’impôt devait se payer non en or, non en monnaie de bronze, mais en monnaie d’argent.
Non-seulement la pièce du denier, mais sa Valeur au temps de Jésus, est bien connue des évangélistes.
Je lis dans saint Jean, vi : A Hit Jésus trans mare Gah- Ite.æ... eral autem proximum pasclta.
Cumsublevasset ergo oculos Jésus et vidissel quia multitudo
maxima dixit ad Philipptm : Vnde ememus panes, ut
manducent hi'i
Bespondit Philippus : Ducentonm denariorum panes non sufficiunt eis , ut unusquisque mndicum quid accipiat.
l.ES ÉVANGILES.
Il y avait là cinq mille personnes. Deux cents deniers faisaient trois mille deux cents as, chacun aurait reçu un peu plus que la moitié d'un as, c'est-à-dire trois centimes !
Philippe avait raison : trois centimes pour un dîner, c'est évidemment trop peu.
Nous remarquons dans l’Évangile une autre circonstance assez frappante où il est question du denier.
C’est lorsqu’une pieuse femme vint trouver Jésus à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, et versa sur la tête du divin Maître un vase rempli du nard le plus fin et le plus précieux [unguenti nardi spicati pretiosi).
Ce parfum, dit Judas, aurait pu être vendu p lus de trois cents deniers. Trois cents deniers équivalent à peu près à deux cent quarante francs.
L’Evangile fait remarquer que c’était du nard fin, non mélangé. Mais, dira-t-on, une fiole de parfum coûtant deux cent quarante francs, c’est énorqie, c’est impossible. — Messieurs, ce n’est point impossible. Pline évalue le prix du nard (Hist. nat., xm, 2, 8), et voilà qu’il s’accorde si exactement avec l’appréciation de Judas que l’on pourrait vraiment en être surpris. Selon l’apôtre infidèle, le parfum répandu est si pur et si fin qu’on ne se tromperait pas en l’évaluant à 300 deniers. Ce chiffre indique précisément, selon Pline, le prix le plus élevé du meilleur parfum. Voici ses propres paroles : Pretia ei a denariis xxv ad denarios ccc. La mesure commune de ce parfum valait au temps du savant naturaliste de vingt-cinq deniers à trois cents.
A Athènes, la cotyle de baume oriental (elle ne s’élevait
DIXIÈME I.EÇIIX.
pas au poids d'une livre), coûtait, d’après le témoignage d'Hipparque et de Ménandre, de cinq cents à mille drachmes.
Voilà, Messieurs, une confirmation fort curieuse d'un mot pour ainsi dire échappé aux évangélistes.
On pourrait ajouter d'autres preuves de l'appréciation exacte du denier dans le Nouveau Testament. Ainsi, quel est, selon l’Évangile, le prix ordinaire d'une journée de travail ? Un denier.
« Convcntione facta ex denario diurno. «
La journée d’un vigneron, au temps des Apôtres, était estimée quatre-vingts centimes. C'est encore, dans quelques provinces, le prix approximatif du travail d'un jour pour un homme que le patron nourrit.
Passons à l'appréciation des subdivisions du denier, l’os et le quadrant.
11 est plusieurs fois question dans le Nouveau Testament des subdivisions des monnaies romaines. Il n’y a pas lieu de s’en étonner. L'argent romain était de beaucoup le plus répandu en Syrie au temps de Tibère. Dion raconte .* qu’Auguslc, d’après le conseil de Mécène, ordonna, dans toute l’étendue de l’empire, l’unité des mesures et des monnaies; et l’on pouvait dire dès lors : ’F.v t 5> vonlaij.au 'Pwaodwy iuixoûeôovTat m«YTa -ci forr*. La monnaie nationale avait presque complètement disparu au temps de Barchochébas, qui dut surfrapper les deniers de Trajan. Tout cela' explique com-
1 Dion, lii, 30.
* Cosmos indopleustes. Voy. Kckel, 1. 1, p. (I. • t
ment déjà sous Tibère les Juifs connaissaient aussi bien les subdivisions du denier que le denier lui-mérae.
L'as, nous l’avons déjà dit, était, au temps de Tibère, la seizième partie du denier, et équivalait à peu près à cinq centimes 1 . Il y avait des pièces de deux as comme il y a aujourd’hui des pièces de deux sous : ces pièces portaient le nom de dipondium. Enfin le quart de l’as s’appelait quadrans. Au-dessous du quadrans on trouvait encore en Palestine leXsrÔTv; et deux Xsirrd! composaient le quadrans’. Le quadrans répondait donc à notre ancien liard et le lepton valait un denier de France cinq dixièmes.
Les Hébreux eurent de tout temps beaucoup de petite monnaie. Dans ce pays fertile, les denrées communes étaient à vil prix. Mais lorsque la Judée fut réduite en province romaine, cette petite monnaie nationale fit place aux bronzes romains. Il dut en arriver une grande quantité d’Antioche, surtout au temps d’Auguste et de Tibère. Ils portaient les sigles S. G., au milieu d’une couronne de laurier. L’as et le double as sont des pièces très-nombreuses dans les collections.
Il est question de l’as dans saint Matthieu et dans saint
1 Le poids de l’as et, par conséquent, sa valeur ont considérablement varié. Il pesa d’abord une livre. Sous la première guerre punique, il fut réduit à deux onces ; sous la deuxième guerre punique A une once. Au temps de la guerre des Marses, il fut seulement d’une demi-once. Sous Auguste, il équivalait à un quart d'once. 11 était ainsi devenu successivement la soixante- quatrième partie de son premier poids.
» Quelques commentateurs, comparant les passages de S. Matthieu, v, 26, et de S. Luc, xn, 59, et xxi, 2, pensent que le lepton et le quadrans étaient la même chose, ce qui ne change rien à notre thèse.
Luc. Tous deux rapportent avec une légère variante la parole de Notre-Seigneur estimant un passereau.
Nous lisons dans saint Matthieu : Nonne duo passerez asse veneunt (iaizç.io'j) ,s ! Et dans saint Lue : Nonne quinque passeres veneunt dipondio a ?
On pouvait donc se procurer, au temps de Jésus-Christ, deux passereaux pour un as et cinq pour deux as. Ce taux paraîtra fort exact à tout le monde, et le prix de ces oiseaux vulgaires ne paraît même pas avoir changé. Il se pourrait bien que quelqu'un de mes auditeurs ait entendu crier aux passants, à l’extrémité du Pont-Neuf : Deux moineaux pour un sou , ou cinq pour deux sous.
Il est question deux fois du quadrans dans les Evangiles : une première fois dans saint Marc : Duo minuta quod est quadrans 3 . Une seconde fois dans saint Matthieu, qui, voulant exprimer la rigueur avec laquelle les juges de la terre procèdent dans leurs sentences, dit : Réconciliez-vous avec votre créancier avant d'arriver devant le tribunal, autrement vous serez jeté en prison et vous n'en sortirez pas que vous n’ayez payé le dernier quadrans * ! Non exies inde douée reddas novissimum quadrantem ; comme on dirait aujourd’hui : Vous payerez jusqu'au dernier centime ; et plus exactement encore : jusqu’à ce que vous ayez payé le dernier liard, ainsi qu'on s’exprimait
1 Malth., x, 29.
! Luc, \ii, 6 .
s Marc, xii, i2.
* Matth., v, 2tl. ,
2 I 2 I.F.S KVANGH.ES.
il y a cinquante ans. Ce sont là des observations minutieuses, mais elles révèlent l’exactitude des appréciations. Sont-elles donc sans valeur pour l'antiquaire et pour le critique?
11 est question duÀET:TÔv(minutuiu) dans une circonstance bien touchante. Nous pourrions, si c’était notre sujet, insister sur les plus petits détails qui se rapportent au fait' que nous voulons mentionner, et ces détails ne seraient point inutiles, car ils n’ont pu être connus que d’un écrivain contemporain. Jésus venait se reposer dans le temple, au milieu des fatigues de son rude ministère; un jour qu’il était assis près du trésor (gazophylacium), et qu’il regardait la foule déposant son offrande dans les troncs, il remarqua les riches qui laissaient tomber bruyamment des pièces de grande valeur. Vint alors une pauvre veuve qui n’v mit que deux Xnrrol. Jésus-Christ s’écria : « Voyez celte femme! elle a donné plus que tous les autres. Tous ont donné de leur abondance, et elle, dans sa pauvreté, a donné toute sa nourriture '. »
« Et sedens Jésus contra gazophylacium, aspiciebat quomodo turba jactaret as in gazophylacium, et multi divites jactabant raulta. Cum venisset autemvidua una pauper, misit duo minuta , quod est quadrans... »
« Ait illis ; plus omnibus misit! Omnes enim ex eo quod abundat illis miseront, hæc vero de penuria sua omnia quæ habuit, misit totum victuin suum. »
1 Marc, xii, 4t.
Près du gazophytacium se trouvait en effet un des treize troncs placés dans le temple. Les rabbins nous apprenneni que ces troncs, qui avaient la forme d'une trompette, étaient destinés à divers usages. Quatre recevaient le tribut du temple et l’argent pour les sacrifices, et les autres les dons offerts volontairement pour l’encens, le bois et les décorations.
Ici donc se révèle encore une frappante exactitude.
Il n’est question qu’une fois de la monnaie hébraïque dans le Nouveau Testament. Nous en avons déjà donné la raison. La monnaie nationale était peu commune ; on n’en frappait plus depuis longtemps. Ce n’était qu’à de rares intervalles de liberté que les Juifs avaient pu user de ce privilège. Les Lagides et les Séleucides ne le permirent guère ; les rois machabées frappèrent des aides ; mais la domination romaine abolit cet exercice de l’autonomie royale. Le silence des évangélistes est donc ici parfaite ment en rapport avec l’histoire. Vraisemblablement un rabbin du second siècle, écrivant une légende, aurait eu la fantaisie de parler des sides, du gérait, du hazi, du rabiah, etc. Il eût par cela même décelé la fraude aux yeux du numismate. Rien de semblable dans les Evangiles. Au temps de Tibère, on payait l’impôt du temple lui-même avec des drachmes ; toutefois, comme les Juifs répugnaient à verser dans le trésor du temple des pièces d’or portant des effigies d’hommes ou d’animaux, les Romains avaient fait frapper beaucoup de bronzes sans ces effigies. Les collec-
lions numismatiques * renferment un grand nombre de ces pièces; elles ont pour types : le palmier, les épis. de blé, les vases des sacrifices, et portent les noms d'Auguste, Tibère, Julie, Claude, Néron, avec la date de leur émission. Le poids de ces petits bronzes correspond à celui du quadrans romain. Nous avons tout lieu de croire que l’Évangile n’a point désigné d'autres monnaies dans les passages que nous avons cités. Il est cependant une fois question du sicle dans le Nouveau Testament : c'est dans l’histoire de la trahison de Judas. Nous lisons dans saint Matthieu 1 2 ces paroles du traître : « Quid vultis mihi dare?... Illi constituerunt triginta argenteos(Tpiâxovxa àfYÛpta).» Mots queles exégètes traduisent tous par trente sicles. En effet, le texte de Zacharie (xi, 12), que saint Matthieu rapproche de celui des Évangiles, parle de trente sicles et non de trente deniers.
C’était du trésor du temple que les prêtres devaient tirer cette somme. Or, dans le temple, tout était évalué en sicles. La Mischna ne connaît point d’autre monnaie. Le langage sacerdotal ramenait tout au sicle. C’est pour cela que saint Matthieu se sert de l’expression < triginta argenteos. » Voilà donc un indice nouveau de l'exactitude des évangélistes. Trente deniers, c’est-à-dire environ vingt-quatre francs, étaient une somme qui ne répondait pas à l’importance du set vice, et semble être un chiffre tout à fait arbitraire, tandis que trente sicles, équivalant à peu près à quatre-
1 Nous citerons en particulier celte de M. Melcliior de Vogüé. nui nous a prêté dans nos vérifications son gracieux concours.
J Matth-, xxvi, 13.
DIXIÉME LEÇOÎS .
seize francs, étaient juste, d’après l’Exode (xxi, 32), le le prix d’un esclave. Cette modique valeur suffisait à tenter une âme aussi vénale que celle de Judas.
Je. m’arrête, Messieurs. Ces détails vous prouvent assez que les évangélistes ont été exactement renseignés, ou plutôt que ce sont des contemporains de Jésus qui ont écrit le Nouveau Testament. Au second siècle, le plus grand nombre des faits et des usages que j’ai cités étaient oubliés; les souvenirs eussent été confondus et les faits défigurés. L’archéologue constaterait de nombreuses erreurs. Les Évangiles ont été écrits par les Apôtres ou par leurs disciples immédiats, et c’est avec une vérité dont chaque page du Nouveau Testament porte l’empreinte que saint Jean a dit : « Quod fuit ab initio, quod audivimus, quod vidimus oculis nostris, quod perspeximus et manus nostræ contrectaverunt... et testamur et annuntiamus vobia, »