SELON MATTHIEU ET SELON MARC
Dre" La distribution de l’Évangile de Luc, en même temps qu’elle pren révèle le caractère intime, nous indique la route que nous ons à suivre pour l'étudier. Nous devons en quelque sorte recom-
és
Fe à pas la
œuvre de l'auteur, et pour examiner son livre, suivre pas marche que lui-même a suivie pour le composer. La division en deux parties, l’une reproduisant, presque toujours sous la forme particulière à Marc, le fonds commun des deux premiers Évangiles, l’autre n’empruntant, à peu d’exceptions près, que des éléments particuliers à Matthieu , l’une spécialement historique , l’autre spécialement dogmatique; cette division doit être le point de départ de notre investigation. Pour chacune de ces deux parties, nous devons étudier, en même temps que les éléments ajoutés par Luc, les modifications diverses faites par lui au texte de ses devan- ciers; nous devons chercher les motifs qui ont déterminé ces modifications et nous efforcer de pénétrer ainsi jusque dans la pensée de l’auteur (a). »
C'est en ces termes que, dans notre Introduction, nous avons tracé le programme du travail que nous nous proposions de faire sur la * composition de l'Évangile de Luc. On verra que nous nous y sommes
(a) Voy. Introd., p. 86. — Toute la partie de l’introduction relative à l’Evangile de Luc est d’ailleurs un préliminaire indispensable pour l'intelligence de cet Examen.
exactement conformé, prenant l’une après l’autre les deux grandes divisions du livre, étudiant dans chacune les modifications apportées par l'auteur à l’œuvre des premiers évangélistes. Nous avons suivi d’ailleurs une marche strictement méthodique; si cette façon de procéder a souvent quelque chose d’aride et de pénible, elle est par contre la plus courte et la plus claire, et cette condition est la première à considérer en un pareil sujet.
CONTEXTE DE LA PARTIE HISTORIQUE DE L'ÉVANGILE SELON LUC, COMPARÉ AVEG LE CONTEXTE DE L'ÉVANGILE SELON MARC (@).
La partie de l'Évangile de Luc, que nous avons appelée historique, comprend, on se le rappelle, les deux sections extrêmes de
cet Évangile : la première, qui s'étend depuis le chap. Ill, 4, que”
qu'au chap. IX, 52; la seconde, qui commence au chap. XVII, 415, et se prolonge jusqu’à la fin. Dans toute cette partie, Luc a inséré ce que l’on peut appeler le fonds commun des deux premiers Évangiles, mais en suivant généralement l’ordre et la rédaction de Marc. C’est un fait que l'inspection de notre Texte comparatif révèle au premier coup d'œil, que d’autres d’ailleurs avaient déjà constaté avant nous. Telle est, pour la partie historique, la règle en quelque sorte des rapports de Luc avec les deux premiers Évangiles; mais à cette règle 11 y a un certain nombre d'exceptions, qu'il faut également déterminer. Pour cela nous examinerons successivement les “additions, les retranchements, les transpositions opérées par Luc,
(a), Pour nous diriger dans ce travail, nous avons dressé un tableau (lettre B) qui présente d’une manière sommaire la'suite de l'Évangile de Marc en rapport avec la suite de l'Évangile de Luc. On y voit d’un seul coup d'œil les passages du second Évangile, qui sont, ou reproduits, ou déplacés, ou omis dans le troisième, et ceux encore pour lesquels la rédaction de Matthieu a cté substituée à celle de Marc. D'un autre côté, notre Texte comparatif de Luc permet de reconnaitre, au premier abord, ce qui, dans le troisième Évangile, est ajouté au cadre de l'Évangile de Marc : ces deux documents se complètent et se contrôlent ainsi l’un par l’autre.
dans sa partie historique, relativement au texte de Marc. Pour ce qui est des modifications apportées à la rédaction, nous n’aurons pas en général à nous en occuper dans cet Examen; à cet égard, nous nous référons soit à nos Notes, soit à ce qui a été dit dans notre Introduction.
1° Additions.
Les additions faites par Luc, dans sa partie historique, au cadre. de Marc, sont de deux sortes : les unes ont pour objet de rétablir sur certains points la conformité avec l'Évangile de Matthieu, et consistent en emprunts faits à cet Évangile ; les autres proviennent de sources inconnues, ou plus probablement émanent de l’auteur lui-même. Nous parlerons d’abord des premières.
On sait que Marc a systématiquement omis tout ce qui, dans l'Évangile de Matthieu, donne à la mission de Jésus un caractère trop spécialement israëlite. Luc, qui, de même que Mare, écrivait pour les Genüls, et que cette raison même a sans doute déterminé à prendre pour type le deuxième Évangile de préférence au premier, Luc n'a eu garde, on peut le croire, de rétablir les passages de cette espèce supprimés par Marc. Ainsi il n’a reproduit ni la protestation solennelle de Jésus relative à l'accomplissement de la Loi, ni l'interdiction faite aux apôtres d'aller vers les Gentils; ni la déclaration de Jésus lui-même, qu’il n’a été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d'Israël; ni la promesse faite aux apôtres d'être, après la régénération, assis sur douze trônes, jugeant les douze tribus d'Israël (a).
Il n’a pas rétabli non plus (si ce n’est par fragments dans sa Section dogmatique) les enseignements ou portions d'enseignements que Marc a omis dans son Évangile, Sous ce rapport cependant,
(a) Vou. ci-dessus Introd., p. 49. — Quand nous disons que Luc n'a pas rétabli ces passages, nous entendons qu'il ne les à pas rétablis à leur place naturelle dans sa partie historique, car il a reproduit ailleurs en substance le passage relatif à l’accomplissement de la Loi et celui relatif aux trônes promis aux apôtres ( Luc, XVI, 17; XXII, 28-30). Dans quelle intention et à quelle fin? C’est ce que nous verrons un peu plus loin.
Luc a fait une exception. Il a inséré dans sa première section un extrait de ce Discours sur la montagne, qui à entièrement disparu du livre de Marc. Sans doute il a vu dans ce discours non-seulement un enseignement, mais aussi un acte important de l’histoire évangélique. Son extrait d’ailleurs ne contient que ce que l’on pourrait appeler la charpente du discours, c’est-à-dire l’exorde (Luc VE, 20- 93 — Matth. V, 3-12), la péroraison (Luc VI, 46-49 = Matth. VIE, 21- 27), et trois passages intermédiaires (Luc VI, 27-38, 41-42 — Matth. V, 39-48; VII, 1-5, 49). Ceux-ci présentent diverses interversions plus ou moins heureuses (a) et sont d’ailleurs entremêlés d’autres fragments, également pris de Matthieu, mais en d’autres parties de son Évangile, et qui parfois n’ont aucun rapport avec leur nouvel entourage (b). Nous nous sommes arrêté à ces détails, parce que tout d'abord ils peuvent nous donner une idée assez juste de la facon dont Luc procède et des licences qu’il se permet, peut-être faudrait-il dire des arrangements qu’il essaie, dans son travail de morcellement., Ajoutons qu’il n’a pas mis moins.de liberté à changer le lieu de la scène. Chez Matthieu, c’est une montagne ; chez lui, c’est une plaine. En sorte que le Sermon sur la montagne du premier Évangile devient dans le troisième un Sermon dans la plaine. Pourquoi ce changement et tant d’autres pareils? Est-ce simple caprice? Est-ce désir secret de dérouter le lecteur en altérant la physionomie du document original? En ce moment nous devons nous borner à poser la question sans la résoudre.
Immédiatement après ce Sermon dans la plaine, Luc (VIF, 1-10) ajoute au cadre de Marc l’histoire du centenier de Capharnaüm. Cette histoire est dans l'Évangile de Matthieu une interpolation (Voy. Annexe V) qui n'existait pas encore au temps de Marc, et que, par cette raison, 1l n’a pu reproduire. Luc, qui sans doute Va trouvée figurant déjà dans son exemplaire de Matthieu, Pa fait entrer dans son propre texte, sans autrement s'inquiéter d’en re-
(a) Voy. notamment Luc VI, 31 = Matth. VIT, 12, et notre note. (6) Voy. Luc VI, 39-40 — Matth. XV, 14, X, 24-925; Luc VI, 45=Matth. XI,
chercher l’origine. Toutefois, il en a détaché un fragment, d'un caractère plus particulièrement doctrinal, puisqu'il a trait à la réprobation des Juifs et à la vocation des Gentils, et Pa porté à sa Section dogmatique. (Luc XII, 28-29.) Là, nous verrons quel usage il en a fait.
Marc, par des raisons que nous avons cherché à expliquer (a), n’a point rapporté la visite des disciples de Jean-Baptiste à Jésus, ni le discours adressé par Jésus au peuple à cette occasion. Luc a rétabli ce passage d’après le texte de Matthieu. (Luc VIE, 18-28, 31-34.) Toutefois, ici encore, il a mis en pratique son système de dépècement. Il n’a pris du discours de Jésus que la première partie (Luc VII, 24-35 = Matth. X1, 7-19), et encore de cetie partie même a-t-il distrait trois versets (Matth. XI, 12-13), relatifs au royaume de Dieu et au maintien de la Loi, et les a colloqués dans sa Section dogmatique (Lue XVI, 46), comme nous Favons vu faire tout à l’heure pour quelques passages du morceau précédent. La fin du discours de Jésus se trouve d’ailleurs également reportée à cette section, mais à une autre place, et séparée en deux fragments, (Voy. Luc X, 13- 15,,21:-22.)
Nous trouvons enfin dans la troisième section de l'Évangile de Luc deux aatres passages du premier Évangile ajoutés au cadre de Mare. L’un est un fragment de la réponse de Jésus aux Anciens et aux principaux des prêtres, qui lui demandent par quelle autorité il agit : « Quiconque tombera sur cette pierre s’y brisera, et elle écrasera celui sur qui elle tombera. » (Luc XX, 18 = Matth. XXI, 44; Annexe XXIV.) L'autre est la parabole des Serviteurs zélés et du serviteur négligent. (Luc XIX, 12-27. Voy. Matth. XXV, 1430, Annexe XXXII.) L’un et l’autre passages sont chez Matthieu des interpolations ; mais Luc doit les avoir rencontrés déjà annexés au texte de Matthieu, puisqu'il les a introduits dans le troisième Évangile. Il n’est pas impossible cependant que, dans letroisième Évangile même, ils soient interpolés, et, à l'égard de la parabole des Serviteurs zélés
(a) Voy. Introd., p. 63.
et du serviteur négligent, il y a de fortes raisons de croire qu'il en est ainsi. (Voy. Luc XIX, 12-27, note.)
Parlons maintenant des additions au cadre de Mare qui ne sont pas empruntées au premier Évangile. Dans cette catégorie viennent se ranger les données chronologiques destinées à fixer la date de la prédication de Jean-Baptiste (IF, 1-2); les discours de Jean-Baptiste à ceux qui viennent lui demander le baptême (IT, 7-14); la généalogie de Joseph (II, 23-38); la résurrection du fils de la veuve de Naïm (VIE, 41-17); Jésus allant demeurer chez le publicain Zachée (XIX, 1-10); les lamentations de Jésus sur Jérusalem (XIX, 41-44), et sa parole aux femmes de Jérusalem, qu’il invite à pleurer, non sur lui, mais sur elles-mêmes (XXIIE, 27); l’apparition de l’ange qui vient fortifier Jésus (XXI, 43) ; Jésus renvoyé de Pilate à Hérode et d’Hérode à Pilate (XXIIE, 6-16) ; enfin l'histoire du bon et du mauvais larron (XXIIL, 39-43) (a). Ces divers passages, les deux premiers exceptés, n'ont qu'une importance secondaire, et nous nous référons pour leur appréciation aux notes qui les concernent dans notre Texte comparatif. Constatons seulement ici que tous ont un caractère plus ou moins historique, et répondent ainsi à ce que nous avons dit être le caractère général de la portion de l'Évangile de Luc à laquelle ils appartiennent.
2° Omissions.
Des additions, une transition toute naturelle nous conduit aux retranchements faits par Luc dans sa transcription du texte de Marc. En fait d'innovations, ces omissions sont assurément ce qu'il y a de mieux entendu dans l'Évangile de Luc; presque toutes ont leur raison d'être, qu'il est facile d’apercevoir et qui souvent fait honneur à la sagacité ou au bon goût de l’auteur. Ainsi, Luc, qui pour le récit des miracles a partout préféré la narration verbeuse de Marc au récit plus sobre de Matthieu, a cependant, en mainte
(a) Nous ne comprenons pas dans cette énumération toutes les additions qui ne portent que sur des détails.
circonstance, cherché à corriger son modèle, et a notamment plus d'une fois retranché quelques-unes de ces puérilités, de ces maladresses que nous avons signalées en si grand nombre dans Île deuxième Évangile (a). Ainsi, du récit de la tempête calmée sur le lac de Génézareth, Luc { VITE, 22-25) a fait disparaître «Jésus dormant sur un oreiller. » Dans le récit de la transfiguration (IX, 28-36), en parlant de la blancheur des vêtements de Jésus, 1l n’a pas jugé nécessaire d'ajouter cqu'il n'est point de foulon sur la terre qui puisse en faire d'aussi blancs. » Dans la réponse de Jésus à Pierre qui lui demande quelle sera la récompense de ceux qui ont tout quitté pour lui (XVIIE, 28-30), il laisse à Marc cette emphatique et ridicule amplification : «Je vous dis en vérité, personne ne quittera pour moi et pour l'Évangile sa maison ou ses frères, ou sa sœur, ou son père, ou sa mère, etc., que présentement et dans ce siècle même il ne reçoive cent fois autant de maisons, de frères, de sœurs, de mères, d'enfants, ete., » et 1l écrit simplement, en se rapprochant de Matthieu : «personne ne quittera pour le royaume de Dieu sa maison ou son père, ou sa mère, etc., qui ne reçoive dès ce imnonde beaucoup davantage. »
On lit dans l'Évangile de Mare (HF, 20): «Il s’assembla dans la
maison une si grande foule que les disciples ne pouvaient pas même prendre leur repas. » Luc omet ce passage, et cet autre tout semblable qui se rencontre un peu plus bas : « Comme il y avait beaucoup de personnes qui venaient vers lui les unes après les autres, ils n'avaient pas seulement le temps de manger. » Luc a certainement senti le côté ridicule de ces deux passages et n’a pas jugé à-propos de se les approprier.
Nous avons dit que Luc avait reproduit de confiance la plupart, et peut-être faudrait-il dire toutes les interpolations, faites au texte de Marc, qui existaient de son temps. C’est ainsi qu'il à recueilli l'espèce de centon placé chez Marc à la suite de la parabole des semences (Luc VIIT, 16-18 — Marc IV, 21-25, Annexe A). Toute-
(a) Voy. Introd., p. 55 et suivantes.
fois, il en à fort judicieusement retranché deux versicules à peu près superflus : « Si quelqu'un à des oreilles pour entendre, qu'il entende... » et puis : € on se servira envers vous de la même mesure dont vous vous serez servis envers les autres, et il vous sera donné encore davantage.» (Marc IV, 33, 24°) (a).
A la suite de l'histoire du petit enfant que Jésus place au milieu de ses disciples, comme un modèle d'humilité, l'Évangile de Mare présente deux interpolations dont l’une est enclavée dans lautre
et la sépare en deux (Marc IX, 36°
-L0, Annexes B et C). Luc a recueilli l’une et Pautre (IX.48°-50) en transcrivant le texte de Marc. Mais, comme nous l’avons déjà constaté ailleurs, il a trèsjudicieusement supprimé la fin de la première Imterpolation (Marc IX, 40, Annexe B), qui, séparée du commencement par le contenu de notre Annexe C, ne Jui offrait plus un sens satisfaisant, Quant à l'Annexe C lui-mèmie, il en a fort judicieusement aussi fait disparaître cette réflexion dont nous avons fait ressortir la profonde inconvenance : Qil n’est personne qui, ayant fait un miracle en mon nom, puisse aussitôt après mal parler de moi» (Marc IX, 38).
Jusqu'ici les omissions que nous avons signalées ne portent que sur des détails; celles qui suivent embrassent, au contraire, des fragments complets, bien que d'étendue fort diverse.
La première de cette espèce que nous rencontrons, en comparant, notre tableau B à la main, le texte de Luc avec celui de Mare, est le récit de l'emprisonnement et de la décollation de Jean-Baptiste. Ce récit est assurément un hors-d'œuvre dans l'Évangile de Marc comme dans celui de Matthieu, et cette raison toute seule a pu déterminer Luc à le laisser à l'écart. Toutefois, on peut supposer un autre motif à cette omission : c’est le désir de passer sous silence
(a) I est vrai qu'avec ce dernier membre de phrase, et particulièrement avec le mot donné, disparait le lien verbal qui seul chez Marc (IV, 25-26} rattache à ce passage le verset suivant: « On donnera à celui qui a déjà, etc.» Luc a cependant conservé ce dernier verset, tant il est vrai que dans cette élaboration, d'ailleurs si difficile, sa critique, alors même qu’elle se montre le plus clairvoyante, reste cependant toujours insuffisante.
un incident défavorable à Hérode; car la partialité de Luc en faveur de ce prince est incontestable (a). |
En continuant notre confrontation des deux textes, nous arrivons à la pluslarge lacune qu'offre celui de Luce, par rapport à celui de Marc, lacune dès longtemps remarquée, et dont l'explication a exercé en pure perte lhabileté des commentateurs. Entre le verset IX, 47, et le verset IX, 18 de Luc, il ne manque pas moins de huit passages distincts qui se suivent à cette place chez Marc et chez Matthieu ;
en voici l'indication :
1° Jésus marche sur le lac de Géné-
zareth. Marc, VI, 45-56 = Matth, XIV, 22-36.
20 Reproches des pharisiens à Jésus
et réponse de Jésus. «. VIT. 4222, — CET ARNNe à ru) 3° Histoire de la femmephénicienne. « « 24-30— « « 21-98. 49 Guérison d’un sourd-mnet. « CUT SAT og. « 29-31, 5° Jésus nourrit quatre mille hom- |
mes avec sept pains. € VIII, 1-9 = XV, 32-58. 6° Savoir discerner les signes du
temps. « «10-13 — « ANIME 10 Se garder du levain des phari-
siens et des saducéens. « « 14-21 — « « 5-12. 80 Guèrison d’un aveugle. « « 29-26 — HIX Er 27:81:
Trois de ces sept morceaux, comme nous l’avons démontré dans nos notes, font double emploi chacun avec un autre passage des deux premiers ou de l’un des deux premiers Évangiles. C’est la guérison du sourd et muet, qui reparait chez Matth. XII, 22; celle des deux aveugles, chez Marc X, 46-592, et chez Matth. XX, 29-34: la multiplication des pains, chez Marc VI, 34-44 et chez Matth. XIV, 14-21. Chacun de ces derniers passages a d’ailleurs été reproduit par Luc à sa place naturelle (Voy. Luc XI, 14; XVIIE, 33-43; IX, 15-17). En les rencontrant 1ci de nouveau, Luc à done pu considérer cette seconde version comme un duplicata de Ia première, et en conséquence s'abstenir de la reproduire.
La lourde digression sur le levain des pharisiens et des sadu-
(a) Voy. notre note sur Le passage en question et nos annexes BB et HH,
céens (Mare VII, 14-21; Matth. XVI, 5-12) n'est véritablement, comme nous l’avons dit ailleurs (a), qu'un artifice imaginé après . coup pour confirmer l’existence, si incroyable en elle-même, des deux miracles de la multiplication des pains. Luc n’en ayant admis qu’un seul, se trouve, par là même, non-seulement dispensé, mais absolument empêché d’attester l’existence du second : c’est pourquoi il omet notre digression, à l’exception toutefois du début (Mare VITE, 45 ; Matth. XVI, 6), qu’il met en réserve pour lutiliser ailleurs dans une nouvelle combinaison (Voy. Luc XIE, 1).
La réponse de Jésus aux pharisiens, qui viennent lui demander de leur faire voir quelque signe dans le ciel et auxquels il recommande d'étudier les signes du temps, a été distraite par Luc de la place qu’elle occupe dans les deux premiers Évangiles (où d’ailleurs elle se trouve comme égarée), puis reportée par lui à la Section intermédiaire (Luc XIE, 54-56), non loin de l’Exhortation à la vigilance. Là, d’ailleurs, elle figure sous la rédaction de Matthieu, rédaction aussi belle et aussi élevée que celle de Mare est plate et vulgaire (b).
Le discours aux pharisiens sur la tradition et les explications qui le suivent (Marc VII, 14-23; Matth. XV, 1-11, 15-20) ne pouvaient être vraiment intéressants et même suffisamment imtelligibles que pour un public israélite; on le voit par les éclaircissements mêmes que Marc a cru nécessaire d'y ajouter (VIT, 2-5). Dès lors aussi on comprend quel motif a pu engager Luc à l'abandonner, en se réservant toutefois (comme ci-dessus, au discours sur le levain des pharisiens) le début, qu'il reporte (encore avec la rédaction de Matthieu) à sa Section intermédiaire, pour y figurer dans une combinaison nouvelle.
Nous avons dit que Marc avait soigneusement retranché de son livre ce qui, dans l'Évangile de Matthieu, témoignait de la prédilection de Jésus pour Israël et de létroite solidarité qui unissait le
(a) Voy. le texte et la note.
(b) Voy. le texte et la note.
Christ et son peuple (a). Il a cependant laissé subsister l’histoire de la femme phénicienne, prenant soin seulement d'en ôter cette déclaration trop formelle : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël », et introduisant dans ce qui restait de la réponse de Jésus ce tempérament : « Laissez premièrément rassasier les enfants»; mais ces adoucissements partiels n'ont pas sufhi à rassurér Luc, et il a préféré un parti plus radical, la suppression. complète de ce passage incommode.
De nos huit fragments consécutifs, omis ou déplacés par Luc, il ne nous reste plus à examiner que le premier de tous, l'histoire de Jésus marchant sur le lac de Génézareth. Pour celui-ci, nous sommes obligé de l’avouer, nous ne pouvons imaginer quel motif a pu décider Luc à le supprimer; le caractère miraculeux du réeit n’était certes pas de nature à l’effrayer, et on ne peut pas non plus supposer que l'omission soit le résultat d'un simple accident, car Luc a détaché du passage qu'il retranchait le nom de la ville de Bethsaïde, pour le reporter fort mal à propos au récit précédent (b). Nous laissons à plus habile que nous à résoudre cette énigme (c).
Parmi les dernières omissions que notre Texte comparatif nous permet de découvrir, quelques-unes offrent encore un intérêt exceptionnel. Les deux que nous signalerons d'abord se ressemblent par le caractère des fragments supprimés. Lorsque Jésus, après avoir avoué qu'il est le Christ, annonce à ses disciples qu'il doit souffrir et être mis à mort, Pierre, le tirant à part, commence à le reprendre, Mais Jésus, le reprenant à son tour, lui dit: « Retirez-vous de moi, Satan, parce que vous n'avez point de goût pour les choses de
(a) Voy. Introd., p. 52.
(b) Voy. à cet égard Luc, IX, 10, note.
(e) Si cependant on admettait que l’interpolation que nous avons signalée dans ce récit, c’est-à-dire l'épisode de Pierre s’avançant sur l’eau au-devant de Jésus (Matth., XIV, 28-31, annexe XIII), y figurait déjà au temps de Luc, on pourrait jusqu’à un certain point trouver dans ce fait la raison qui à décidé Luc à omettre le récit entier. C’est que, comme dans les deux exemples dont nous allons parler, Luc n’aurait pas voulu laisser voir à ses lecteurs la défaillance de foi d’un apitre.