‹ Les Évangiles ... première partieChapitre 265 sur 303 · EE PT EXAMEN · texte numérisé non relu

EE PT EXAMEN

Dieu, mais seulement pour celles de la terre. » (Mare VilE, 32-33; Matth. XVI, 22-93.) Un peu plus lom, les fils de Zébédée demandent à Jésus, lorsque lui-même sera dans sa gloire, d’être assis l’un à sa droite et l’autre à sa gauche. Jésus leur répond que « ce n’est point à lui à le leur donner, mais que ce sera pour ceux à qui il a été préparé », et les dix autres apôtres, ayant entendu cela, en conçoivent de lindignation contre Jacques et Jean. (Marc X, 35-41; Matth. XX, 20-24.) Luc a supprimé ces deux passages. Il n’a probablement pas pensé qu'il füt utile de mettre le monde dans la confidence des faiblesses reprochées aux disciples, de les montrer défaillant, Pierre par manque de foi, Jean et Jacques par ambition, les autres par jalousie. Nous ne saurions apercevoir d'autre motif à ce double retranchement.

L'histoire du figuier que Jésus frappe de sa malédiction parce qu'il Va trouvé dépourvu de fruits est en réalité nn apologue dirigé contre les Juifs. Par ce sens caché il était de nature à plaire au grand nombre, mais par son sens apparent il devait produire l'effet contraire. Sous le rapport moral, en effet, il blessait trop ouvertement les notions les plus simples de la justice, et même, à ce qu'il semble, sous le rapport physique, les lois de la vraisemblance. À cet égard, les modifications faites par Marc au récit primitif, et les gloses ajoutées au texte de son Évangile par un annotateur, confirment ce que la raison même imdique (4). Mais Luc a été plus loin: au lieu de modifier ou d’annoter le récit, 1l l’a supprimé (b).

Pour terminer ce sujet, 1l nous reste encore à parler de deux omissions importantes faites par Luc dans sa transcription du texte de Marc.

Dans le récit de l’arrestation de Jésus, Matthieu et Marc rapportent que les émissaires des prêtres et des pharisiens « mirent la main sur Jésus et se saisirent de lui. » (Matth. XXVI, 50; Marc XIV, 46.)

(a) Voi. Marc, XI, 11-14, 19-20, et les notes; XI, 13b, 25-26, annexes D et E. | (b) I à fait plus encore : il y a substitué un autre récit, dont la conclusion est inverse. Voy. ci-dessous, p. 233.

DE L'ÉVANGILE SELON LUC. 207 Luc supprime cette circonstance, sans doute parce qu’elle lui paraît porter atteinte à la dignité de Jésus.

Tous deux aussi, Matthieu et Marc, nous représentent Jésus livré par Pilate aux soldats romains, puis injurié, outragé, flagellé par eux. (Matth. XXVII, 27-31, 35; Marc XV, 16-20, 24.) Ce sont encore les soldats qui le crucifient, puis enfin qui se partagent au sort ses vêtements. Tout cela est supprimé par Lue, qui probablement ne veut brouiller avec Rome, ni lui, ni son Église. Selon lui, c'est aux Juifs que Jésus a été livré par Pilate, c’est par les Juifs qu'il a été conduit au supplice, c’est par les Juifs qu'il a été crucifié.

30 Transpositions.

Les passages de l'Évangile de Marc que nous trouvons transposés dans le livre de Luc sont de deux sortes. Pour les uns, la transposition à lieu d’un point à un autre de ce que nous avons appelé la partie historique, par conséquent dans les limites mêmes du cadre de l'Évangile de Marc. Pour les autres, elle a lieu en dehors de ce cadre, le passage déplacé ayant été reporté en quelque point de la Section dogmatique. La différence est très-importante et ces deux espèces de passages doivent être examinées séparément.

Nous parlerons d’abord des premiers, qui sont au nombre de cinq: 10 Récit de la visite de Jésus à Nazareth (Luc IV, 14-30); 2° Vocation des premiers disciples (Luc V, 1-11); 3° La femme qui répand des parfums sur Jésus (Luc VIT, 36-50) ; 4° Parabole de la semence tombée en diverses places (Luc VIIE, 1-18); 5° Fragments contradictoires. (Luc XXIT, 24-54.) Tous ces passages ont cela de commun qu’ils sontnon-seulementtransposés, mais aussi modifiés (les trois premiers très-profondément), et ces deux circonstances paraissent être d’ailleurs dans un rapport intime. Il en résulte que nous serons parfois obligé de mêler dans l'examen de ces passages ce qui est relatif au changement de position et ce qui touche au changement de rédaction. Notre travail y perdra quelque chose sous le rapport

de l’ordre logique, mais il y gagnera en clarté.

Lorsqu'après l'emprisonnement de Jean-Baptiste Jésus rentre en Galilée, Matthieu nous le montre venant d’abord à Nazareth, puis s’en éloignant pour commencer sa prédication. Jésus se rend alors à Capharnaüm et de Ià dans les autres villes de Galilée (Matth. IV, 12- 13), et y annonce au milieu de l'empressement général la bonne nouvelle du royaume de Dieu. Plus tard, lorsqu'une autre phase de sa vie, lorsque la tribulation a commencé (a), Jésus, par déférence, à ce qu'il semble, pour ses proches qui appellent à eux, vient de nouveau à Nazareth, et y distribue ses enseignements; mais 11 n’y rencontre que froideur, ironie, incrédulité, et alors il se retire en prononçant ce mot célèbre : « Un prophète n’est sans honneur que dans son pays et sa maison. » (Matth. XIT, 46; XIIE, 53-57.)

À cet arrangement de Matthieu Marc a déjà fait quelques modifications importantes : d'abord il a complétement supprimé la première visite à Nazareth, puis 1l a placé la seconde immédiatement avant la mission donnée aux apôtres (Marc VI, 1-6, 7-13), par conséquent à un autre moment et dans une autre phase de la vie de Jésus. Il n’a pas compris que l’msuccès de Nazareth, indiqué par Matthieu à la période suivante, ne s’accordait pas ici avec le sentiment général de bienveillance qui, selon le premier Évangile, semble avoir accueilli les débuts de Ja nussion de Jésus; il n’a pas compris en tout cas qu'il ne lui appartenait pas de changer l’époque à laquelle Jésus lui-même avait pu trouver convenable de se présenter devant ses concitoyens, afin de réclamer leur adhésion et leur con- COUrS.

Cette première infidélité au texte de Matthieu paraît avoir été l'origine de celle que nous avons maintenant à signaler dans le troisième Évangile ; mais celle-ci s'est compliquée de diverses méprises qui la rendent bien autrement grave.

Luc (nous verrons tout à l'heure s'il serait possible d’attribuer à quelque autre la responsabilité de notre passage), remarquant sans

(a) Voyez dans l’Introduction ce qui est relatif aux divisions de notre Texte comparatif de Matthieu.

doute que l'Évangile de Marc ne faisait pas mention de la première visite à Nazareth, a voulu suppléer à cette omission en transportant ici le récit de la seconde. Il ne s’est pas rendu compte des singulières conséquences que devait produire ce déplacement. D'abord, la faute commise par Marc se trouvait singulièrement aggravée : ce n'était pas seulement, comme au second Évangile, dans le cours de sa prédication, c'était au début même et en quelque sorte à son premier pas que Jésus se présentait devant ses concitoyens, pour affirmer devant eux et leur demander de reconnaître son caractère de prophète et de Messie. Il entre dans la synagogue, prend en main le livre de la loi, lit devant lassemblée le passage célèbre dans lequel Isaïe fait à l’avance résonner la voix du futur libérateur d'Israël, puis, s’asseyant, il dit devant tous : « C'est aujourd'hui que ce que vous venez d'entendre est accompli. » (Luc IV, 16-21.) Or, comment concilier cette conduite avec la déclaration solennelle faite par Jésus l'instant d’après à ses concitoyens : « Je vous assure qu'aucun prophète n'est bien reçu en son pays? » (Luc IV, 24.) Ne le savait-il donc pas, lui, prophète? Ou, s’il le savait, comment a-t-il pu avoir la pensée d’aller chercher ses premiers adeptes parmi ses concitoyens eux-mêmes? Telle est l’inconséquence à laquelle conduit tout d’abord l’innovation de Luc.

Mais ce n’est pas tout. Jésus ne se contente pas d'affirmer que nul prophète n’est bien reçu en son pays, il prétend le démontrer. « Élie, dit-il, a été envoyé chez une veuve, non du pays d'Israël, mais du pays de Sidon; Elisée a été envoyé vers un lépreux, non d'Israël, mais de Syrie. »

Or, ces exemples montrent bien qu'Élie et qu’Élisée ont été envoyés dans un autre pays que le leur ; mais ils ne prouvent pas, ils ne peuvent pas prouver qu'ils aient été mal reçus dans leur pays, puisqu'ils n’y sont point allés, ni même qu’ils y eussent été mal reçus, s'ils y étaient allés. À quoi donc aboutit l'argumentation de Jésus?

D'ailleurs, la plainte même que Jésus élève contre ses compa-

A0 EXAMEN triotes, si nous nous tenons au témoignage de Luc, sur quoi repose-t-elle?

Après que dans la synagogue Jésus a prononcé cette parole solennelle : « C’est aujourd’hui que ce que vous venez d’entendre est accompli, » «tous, est-il dit, lui rendent témoignage, et dans Pétonnement où ils sont des paroles pleines de grâce qui sortent de sa bouche, ils disent : N'est-ce pas là le fils de Joseph? » Est-ce donc là une parole d’outrage, une marque de malveillance ou seulement de dédain et d’incrédulité? Y a-t-1l rien là qui puisse motiver cette exclamation : « Nul prophète n’est bien reçu en son pays. »

Mais auparavant Jésus a dit aussi : « Sans doute que vous m’appliquerez ce proverbe : Médecin, guérissez-vous vous-même. » (Luc IV, 23.) On ne voit pas bien au premier abord en quoi ce proverbe peut ici s’appliquer à Jésus, mais ce qui suit semble indiquer qu'il doit être pris dans un sens passablement différent du sens naturel : «Faites ici en votre pays, lui dit-on, d'aussi grandes choses que nous avons entendu dire que vous en avez fait à Capharnaüm. » D'après cela : « Guérissez-vous vous-même » doit vouloir dire : « Guérissez-nous comme vous en avez guéri d’autres, nous, gens de Nazareth, nous, vos compatriotes, qui sommes comme vous-même. » Ainsi entendu, le mot : « Guérissez-vous vous-même, » a du mois l'avantage d'offrir un sens applicable à Jésus. Mais ce mot, ni la phrase qui le suit et l'explique, ne servent davantage à justifier la plainte de Jésus contre ses compatriotes, car enfin ce n’est ni une insulte, ni même une marque de mauvais vouloir à son égard, que de lui demander de renouveler à Nazareth les miracles qu'il a faits à Capharnaüm. Ce que l’on peut dire, c’est que la demande ellemême n’a pas pu être faite. Car jusqu'ici Jésus n’a pas encore été à Capharnaüm; c’est seulement dans le passage suivant (Luc IV, 31-32) qu'il est fait mention de son arrivée dans cette ville : « Il descendit à Capharnaüm, qui est une ville de Galilée, et il les y enseignait les Jours de sabbat, et sa manière d'enseigner les remplissait d'étonnement, parce que sa parole était accompagnée de puissance et d'autorité, »

Ainsi le récit de Luc est en désaccord avec l’histoire évangélique lorsqu'il place au début de la prédication de Jésus un fait qui, suivant Matthieu, n’a eu lieu qu’à un autre moment de sa vie. Il fait tort au bon sens et à la sagacité de Jésus, lorsqu'il le représente d’une part cherchant parmi ses concitoyens ses premiers prosélytes, et de l’autre déclarant solennellement que « nul prophète n’est bien reçu en son pays. » L'imputation d’ailleurs est mal fondée en fait, puisque Jésus est représenté ne recevant de ses concitoyens que des marques d'intérêt et de bienveillance. Enfin, notre auteur commet une nouvelle faute contre la vérité historique, il se met en contradiction avec lui-même, lorsqu'il attribue aux habitants de Naza- reth la mention des miracles accomplis à Capharnaüm, alors que, suivant le troisième Évangile, Jésus n’est pas encore allé dans cette ville et ne doit y aller qu’en sortant de Nazareth.

Certes, il est difficile d’accumuler en aussi peu de lignes autant d’incohérences et d'erreurs, et si toute parole d'Évangile ressemblait à celle-là, on comprendrait difficilement l’idée d'excellence et d'autorité habituellement attachée à cette expression. Seraitil du moins permis de penser que ce singulier passage n'appartient pas à l’évangéliste lui-même, qu'il faut l’attribuer à quelque correcteur malheureux, qui, sous prétexte d'améliorer l’œuvre de Luc, l’aurait ainsi étrangement défigurée? La supposition n'aurait en soi rien d’invraisemblable ; il y a d’autres interpolations dans le troisième Évangile, et d’ailleurs, à part les anomalies dont nous avons parlé, d’autres circonstances concourraient à faire penser que notre passage n’est pas de Luc lui-même : c’est l'emploi du texte de Matthieu dans un fragment commun aux deux premiers évangélistes; c'est la mention à la fin du récit de cette disparition miraculeuse de Jésus, qui rappelle si bien les idées mystiques des gnostiques, et par conséquent une époque déjà plus ou moins tardive du développement chrétien.

Toutefois, nous ne voudrions rien affirmer à cet égard. L’inconé- RENCE, à un degré ou à un autre, est le caractère à peu près général de tous les passages qui, dans le troisième Évangile, ne sont pas emi-

pruntés, soit de Matthieu, soit de Marc. On y trouve toujours, suivant la judicieuse remarque de de Wette, quelque chose d’obscur et d’itlogique (Unklares und Unmotivirtes) (a). Cela semble difficile à conciier avec la finesse et la sagacité dont nous avons vu l’auteur faire preuve dans d’autres circonstances. Cela n'en est pas moins vrai cependant, et prouve seulement que la faculté d'analyse et de critique peut chez un écrivain ne pas se rencontrer avec le talent d’mvention et la puissance de coordination. Lue a possédé à un degré aminent le premier mérite; il semble avoir été totalement dépourvu de l’autre. Il ne resterait pour ainsi dire rien de ce qui peut lui être exclusivement attribué dans son Évangile, si lon voulait en retrancher tout ce qui est incohérent et illogique. Tel est le motif qui nous fait hésiter à lui accorder pour le récit de la visite à Nazareth le bénéfice de l'apocryphe. |

Ceci était écrit lorsque, notre pensée se reportant de nouveau sur ce singulier passage, nous l'avons vu enfin s’éclairer pour nous d’une lumière nouvelle, qui, si elle n’en fait pas disparaître les étrangetés, sert du moins jusqu à un certain point à en expliquer la présence. C'est qu'au fond il s’agit ici d'autre chose que de la visite même à Nazareth. La relation de Jésus avec ses compatriotes est l'emblème; le fond, c’est la relation de Jésus avec la nation juive en général. L'auteur, et ce peut être Luc lui-même, a voulu, sous cette figure, nous montrer Jésus s'adressant tout d’abord à ceux de sa nation, puis repoussé, chassé, conduit même au supplice par ceux de la synagoque, comme il les appelle expressément (b), et ne leur échappant que par un miracle. Partagé entre la lettre du texte auquel il se rattachait et l'inspiration de sa propre pensée, l’auteur s’est d’ailleurs laissé entraîner aux inconséquences multiples que nous avons signalées, qu’il n'a pas remarquées, ou dont il ne s’est pas soucié. Telle, en définitive, nous paraît être la véritable explication du bizarre problème qui nous a si longtemps arrêté.

(a) De Wette, Erklærung, Luc, VIH, 48.

(b) Voy. Luc, IV, 28.

Lä vocation des premiers disciples est, dans l'Évangile de Marc comme dans celui de Matthieu, le premier acte de la vie publique de Jésus, et rien assurément n’est plus conforme à la vraisemblance. Dans le troisième Évangile, nous rencontrons avant cette vocation non-seulement la visite à Nazareth, dont nous venons de parler, mais encore la visite à Capharnaüm, ainsi que les scènes qui, chez Mare et même en partie chez Matthieu, s’y trouvent rattachées (Luc IV, 46-44). Or, non-seulement ce retard est en lui-même peu vraisemblable : il a encore pour conséquence cette espèce d’anomalie, que Jésus entre dans la maison de Simon et guérit sa belle-mère avant que Simon ait encore été appelé par lui et soit devenu son disciple. Lue, il est vrai, semble avoir voulu aller au-devant de cette objection par la tournure qu’il a donnée au récit, et dans la scène suivante (Luc IV, 42-44) on peut attribuer à la même cause le soin qu'il a eu de substituer l'intervention du peuple en masse à celle de Simon et des disciples. Sous ce rapport, le déplacement du récit de là vocation semblerait donc être de sa part un acte réfléchi et même mürement étudié. Toutefois, il n’est pas impossible non plus qu’il soit le résultat d’un simple accident, et dans ce cas il se rattacherait à une circonstance dont il faut nécessairement tenir compte lorsqu'il s’agit d'expliquer certaines perturbations que présente l'Évangile de Luc:

Tantôt, comme nous l'avons dit, Luc s’est borné à reproduire, à quelques légères différences près, l’ordre et la teneur du texte .de Marc. Dans ce cas, 1l a pu écrire d’une manière suivie sa propre rédaction sur les feuilles successives de son manuscrit. Mais, d’autres fois, 1l à enlevé de leur place, pour les reporter ailleurs, soit les parties de l'Évangile de Matthieu non contenues dans l'Évangile de Marc, soit certaines parties de ce dernier Évangile lui-même: Pour opérer ce travail de remaniement, cette classification nouvelle, il a dû nécessairement transcrire les passages en question sur des feuillets isolés, puis ensuite reporter ces feuillets aux divers points du manuscrit où ils devaient prendre place; ou

bien encore les passages transposés ont été mis en marge d’une A 4*

La

portion du texte déjà écrite. On comprend les accidents inévitables d'un pareil procédé. Tantôt le classement n’a pu être fait que d'une manière imparfaite et provisoire; tantôt des dérangements fortuits ont pu se produire, soit par une mauvaise distribution des feuillets, soit par l’inadvertance des copistes, qui ont placé à faux dans le texte les passages qui avaient été copiés en marge (a). Sans doute une révision finale eût tout réparé. Mais on peut affrmer que, pour l'Évangile de Luc, cette révision n’a jamais eu lieu ; notre troisième Évangile est, en bien des points, une œuvre inacherée.

Or, le récit de la vocation des premiers disciples, chez Luc, n’est pas une simple transcription plus ou moins libre du texte de Marc ou du texte de Matthieu : c’est une élaboration toute nouvelle du sujet ; les circonstances principales sont changées, et le mot attribué à Jésus : « Je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes, » se matérialise, si je puis m’exprimer ainsi, dans la légende de la pêche miraculeuse. Suivant toutes les probabilités, notre récit a donc dû être rédigé sur une feuille séparée, qui a ensuite été reportée au manuscrit. Par suite d’une erreur ou d’un accident, le placement définitif a pu être, soit mal fait, soit changé, et la transposition de notre passage a pu en être la conséquence. Nous ne prétendons pas aflirmer qu'il en soit ainsi; mais du moins on est placé dans l'alternative, ou d'accepter cette explication, ou d'admettre que sciemment et volontairement, contre la vraisemblance, et au prix même de certaines altérations dans les textes suivants, Luc a transporté le récit de la vocation des premiers disciples du commencement de la mission de Jésus, où Matthieu et Marc l’avalent placé, au point où nous le voyons figurer dans le troisième Évangile. | |

La troisième transposition, dont nous avons maintenant à nous occuper, se distingue de toutes les autres en ce qu’elle porte sur

(a) Le passage de Luc, XVI, 16-18, offre un exemple remarquable d’une pareille anomalie. (Voy. notre Texte comparatif, S LXVIIL.)

un passage (l’histoire de la femme répandant des parfums sur Jésus) qui, dans les deux premiers Évangiles, figure vers la fin, tandis qu'ici il est reporté vers le commencement de la prédication de Jésus (Matth. XX VI, 6-13; Marc XIV, 3-9; Luc VIT, 36-50). Chez Matthieu et Marc, comme nous l'avons montré dans la note afférente, cette histoire intérrompt d’une manière fâcheuse la suite du récit. Luc s’en est sans doute aperçu, et en conséquence a transporté le passage là où nous le trouvons chez lui , en le modifiant d’ailleurs de manière à le rattacher très-heureusement à ce qui précédait. Chez Matthieu et chez Marc, la femme qui répand un vase de parfum sur la tête de Jésus est une femme pieuse « qui a voulu ensevelir Jésus par avance. » (Matth. XX VI, 6-13.) De cette femme pieuse Luc a fait une pécheresse qui vient implorer et qui obtient de Jésus le pardon de ses péchés; puis 1l à porté l’histoire ainsi refaite à la suite du discours que Jésus adresse aux Juifs au sujet de Jean-Baptiste, et qui se termine par ces mots : «le Fils de l’homme est venu mangeant et buvant, et vous dites : C’est un homme de bonne chère et qui aime à boire du vin; c’est Pami des publicains et des gens de mauvaise vie. » Le rapprochement est, on le voit, très-ingénieux, et l’enchaînement de tout le passage serait facilement aperçu, si l’œuvre de Luc ne se trouvait, en cet endroit, défigurée par ce qu’il est permis de regarder comme une interpolation (&). Nous avons done ici un exemple remarquable de la sagacité que Luc déploie souvent dans ses arrangements, mais en même temps nous voyons avec quelle liberté 1l traite au besoin ses originaux pour les accommoder à ses vues.

La parabole de la semence tombée en diverses places se trouve chez Marc entre le récit de la scène où la mère et les frères de Jésus l’appellent à eux, tandis qu’il parle au peuple, et le récit de la tempête calmée par Jésus sur le lac de Génézareth (Marc IV, 1-34). Chez Luc, cette parabole est placée en avant du premier

(a) Nous voulons parler de la seconde partie de la réponse de Jésus au pharisien { Luc, VIT, 44-47), qui contient la phrase célèbre : «Il lui sera beaucoup pardonné parce qu’elle à beaucoup aïmé. » ( Voy. notre note snr ce passage.)

récit, que le second suit immédiatement. Il est clair qu'une simple erreur, un simple accident intervenu , comme nous l'avons expli- qué, dans la confection du manuscrit, a pu être la cause de cette transposition. Toutefois, il se peut aussi qu’il y ait là propos délibéré de l’auteur. Il est à remarquer en effet que la parabole des semences a reçu, chez Luc, un préambule dans lequel figurent plusieurs saintes femmes qui se trouvent citées ailleurs dans l'Évangile de Marc, notamment « Marie-Madeleine, de laquelle sept démons étaient sortis. » (Luc, VIIT, 2-3.) Or, si avec l’auteur du quatrième Évangile (a) on admet que Marie-Madeleine est le même personnage que la femme pécheresse, et si telle a été, en effet, la pensée de Luc, on comprend quel motif a pu déterminer celui-ci à faire immédiatement succéder la parabole des semences à l’histoire de la femme pécheresse, et par suite à modifier, en cet endroit, comme nous l'avons dit, l’ordre de l'Évangile de Marc. Quoi qu’il en soit, nous nous trouvons, comme tout à l'heure, dans l’alternative ou d’admettre un désordre accidentel dans le manuscrit, ou de supposer une altération du plan primitif faite de propos délibéré par l’auteur, dans l'intérêt d’une de ses innovations. |

Il nous reste à examiner le dernier des passages transposés d’un point à l’autre de la partie historique du troisième Évangile (b). Ce sont les fragments contradictoires qui composent notre XCIXE paragraphe (Luc XXII, 24-34). Ce morceau se distingue par un caractère nouveau de tous ceux qui précèdent, et nous réclamons pour l'étude que nous en devons faire toute l'attention de nos lecteurs.

Dans le récit du voyage de Jésus à Jérusalem raconté par Matthieu, on trouve à quelques lignes de distance deux paroles de Jésus entre lesquelles, au moins au premier abord, on ne peut se défendre de remarquer une certaine contradiction. Lorsque Pierre lui

(a) Jean, XI, 1-2; XIE, 3.

(b) Nous voulons cependant signaler encore ici deux transpositions matériellement peu importantes, puisqu'il ne s’agit que d’un mot et d’une phrase, mais qui entraînent des conséquences singulières : celle du nom de Bethsaïde (Luc, IX, 10) et celle du précepte : « Traitez les hommes comme vous voudriez qu'ils vous traitassent. » (Luc, VI, 31.) Voy. les notes afférentes.

demande quelle sera la récompense de ceux qui, comme ses apôtres, ont tout quitté pour le suivre, Jésus lui répond que : « lorsqu'au temps de la régénération, le Fils de l’homme sera assis sur le trône de sa gloire, eux aussi seront assis sur douze trônes, et jugeront les douze tribus d'Israël. » (Matth. XIX, 27-28.) Puis, le moment d’après, lorsque les fils de Zébédée lui demandent d’être assis, quand il sera dans sa gloire l’un à sa droite, l’autre à sa gauche, et que cette demande a excité lindignation des autres disciples, Jésus leur répond : « Quiconque voudra être le premier d’entre vous doit être le serviteur de tous. » (Matth, XX, 20-98.) Entre cette promesse de gloire, et ce précepte d’humilité, placés, . pour ainsi dire, bout à bout, comment ne pas reconnaître, nous le répétons, au moins l’apparence d’une contradiction? Évidemment, il y a là deux sentiments opposés mis en jeu. Sans doute on peut objecter que, dans le premier cas, il s'agit du ciel, et dans le second, de la terre; mais l’ambition une fois éveillée, se laissera-t-elle si facilement endormir, et après avoir aspiré aux choses d’en haut, ne descendra-t-elle pas à celles d’en bas? C’est une appréhension à laquelle l’expérience des siècles pourrait, malheureusement, fournir plus d’une justification.

Quoi qu'il en soit, Luc a été frappé de cette contradiction, ou, si l’on aime mieux, de ce contraste, et pour mieux le mettre en évidence, peut-être afin de mieux s’en rendre compte à lui-même, il a rapproché les deux passages. Qu’on ne nous accuse pas ici de ne consulter que notre imagination, pour attribuer à l'auteur du troisième Évangile un projet aussi surprenant. Tout à l'heure nous rencontrerons dans la Section dogmatique une série de passages qui ont exactement le même caractère, et à l'égard desquels aucun doute n’est possible.

Luc pouvait, d’ailleurs, librement disposer de ces deux fragments; il ne les avait point insérés à leur place naturelle; le premier, parce que se servant du texte de Marc, il ne l’y trouvait pas, et que d’ailleurs, comme nous l'avons déjà dit, le caractère éminemment israëlite du morceau lui faisait une loi de lomettre; le

second, parce que le récit relatif aux fils de Zébédée témoignait d’ambition et de jalousie chez les apôtres.

= Pourquoi cependant a-t-il placé ce double fragment ici, dans le récit de la Cène, au lieu de le reporter, comme ceux que nous rencontrerons plus loin, à la Section dogmatique? La suite du passage va nous expliquer, au moins jusqu'à un certain point, cette nouvelle énigme.

La réponse déjà citée de Jésus à Pierre a rappelé à l'esprit de l’auteur une autre réponse du maître au disciple, qui semble assez mal s’accorder avec la précédente. En effet, lorsque, sur le chemin de la montagne des Oliviers, Pierre affirme à Jésus que, quand il serait pour tous un sujet de scandale, il ne le serait cependant pas pour lui Pierre, Jésus lui répond : «Je vous dis, en vérité, que cette nuit même, avant que le coq chante, vous me renoncerez trois fois. » Évidemment, il y a ici un autre contraste entre cette magnifique récompense promise tout à l'heure aux œuvres du disciple fidèle, et cette menace qui lui est maintenant adressée d’une défaillance de sa foi.

Luc en a été frappé, et, en conséquence, à rapproché le second passage du troisième, comme déjà il avait rapproché le premier du second; mais comme le troisième passage se trouvait intimement rattaché à la trame du récit évangélique, à l’histoire du reniement de Pierre, on ne pouvait le déplacer, et dès lors 1l fallait nécessairement en rapprocher les autres.

Ceci, cependant, exige encore une rectification; car il est difficile de suivre, de prime abord, Luc dans tous les replis de son travail. Le dernier colloque entre Jésus et Pierre a lieu, nous l'avons dit, alors qu'après la Cène Jésus s’achemine vers la montagne des Oliviers. En ce moment il sait, et il a déclaré à ses disciples, « que le pasteur allait être frappé et les brebis dispersées. » On comprend quel sentiment doit, à ce moment, remplir toutes les âmes ; évidemment il n°y à pas place ici pour les digressions sur les récompenses célestes et les recommandations d’humilité. Qu’a donc fait Luc? Il a déplacé de quelques moments lavertissement

de Jésus à Pierre ; il l’a supposé ayant lieu dans le cénacle même, avant la 6n du banquet, et il y a joint le reste de la digression. Cela est encore fort invraisemblable . sans doute, mais cela l’est moins que si tout se passait sur le chemin de la montagne des Oliviers.

Enfin, à toutes les raisons qui ont déterminé les arrangements compris entre Luc XXII, 21, et Luc XXII, 34, peut-être faut-il en ajouter une encore, du même ordre d’ailleurs, et qui dérive de la mime pensée que nous avons attribuée à Luc, celle de mettre en évidence les contradictions qu’il croit remarquer dans son auteur. Tout à l’heure, en effet, Jésus ne vient-il pas de dire : « Malheur à l’homme par qui le fils de l’homme sera trahi! il vaudrait mieux . pour lui qu'il ne fût jamais né » (Matth. XXVI, 24 — Luc XXII, 22). Et cependant, sur la route de Galilée à Jérusalem , Jésus n’avait-il pas dit précédemment : « Lorsqu’au temps de la Régénération le fils de l’homme sera assis sur le trône de sa gloire, vous serez aussi assis sur douze trônes, et vous jugerez les douze tribus d'Israël » (Matth. XIV, 28 — Luc XXII, 29-30). Ainsi, au traître qui doit être châtié pour avoir livré son maître, un trône avait été promis! En rapprochant ces deux passages, Luc fait ressortir ce qu'ils ont de contradictoire (a).

Nous aurions maintenant à nous occuper de la seconde classe de transpositions que présente l'Évangile de Lue, c’est-à-dire des passages que l’auteur a enlevés de la place que, selon l'Évangile de Marc, ils devraient occuper dans sa partie historique, pour les transporter dans sa Section dogmatique. — Avec le secours de notre tableau B, ils sont faciles à déterminer. Nous en trouvons sept (tous,

a) D'ailleurs, en même temps qu’il déplace ces divers passages pour les rassembler ici, Luc cherche à les modifier de manière à les approprier à leur nouvelle destination. Ainsi il ajoute cette phrase, qui rappelle la Cène : « Lequel est le plus grand de celui qui est à table ou de celui qui sert?» (Luc, XXII, 27), et celle-ci encore, empruntée à un autre passage de Matthieu : « Afin que vous buviez et mangiez à ma table, dans mon royaume (Luc, XXII, 30). Voy. Matth., XXVI, 29.

d’ailleurs, sauf Luc XII, 18, et X, 25b, portant la rédaction dé

Matthieu) :

Luc X, 25-28 —= Marc XII, 28-34 » XI, 14-25

Matth. X; 25-98,

: XIL 10 ee III, 29-29 == ”. XIE, pb, p\ AE, : 55-562" 1»: -XIT 49 =) D XVI, 9-4.

» XIII, 18-21 — » IV, 30-32, 26-29 = » XI, 31-33. » XIII, 30 ARS ES - CURE | OS XIX, 30.

» XVI, 18 = y» XI, 42 RUE XIX, 9:

» XVII, 2 EE) A 0. à: MT D XXVIH, 6.

Mais lés questions qui se présentent ici ne peuverit se séparer de celles relatives à la constitution dé la Séction dogmatique en général, et c'est de l’étude de celle-ci que nous ällons &äns plus de retard nous occuper. |

Page 1