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DE LA COMPOSITION DE LA SECTION DOGMATIQUÉ

(Voyez le Tableau C.)

Cette section s’étend du verset 52, chap. IX, au verset 14, chap. XVIIE, de l'Évangile de Luc, inclusivement. Le premier de ces versets nous montre Jésus quittant la Galilée pour se rendre à Jérusalem; le second nous transporte au moment de son voyage où il ordonne qu’on laisse venir à lui les petits enfants. Entre ces deux termes, Marc (X, 4-12), en conformité avec Matthieu, n'avait placé autre chose que la discussion avec les pharisiens au sujét de la répudiation. Luc supprime cette discussion; mais entre ces mêmes limites, il intercale tout un ensemble d'éléments divers. Ce sont :

1° Un certain nombre de passages, appartenant à l'Évangile de Matthieu, dont nous avons déjà parlé, les uns, le grand nofiibre, exclusivement propres à cet Évangile (Voy. Introd., p. 8h), les autres, le petit nombre, communs à cet Évangile et à celui de Marc,

mais toujours portant la rédaction de Matthieu (a), et offrant comme les premiers un caractère doctrinal.

20 Certains passages, également communs à Matthieu et à Marc, qui figurent déjà avec la rédaction de Mare, dans la première ou la troisième section de Luc; mais qui reparaissent ici avec la rédaction de Matthieu, et avec une destination nouvelle.

3° Un certain nombre de passages, exclusivement propres à l'Évangile de Luc, et qui tous ont aussi plus ou moins un caractère doctrimal.

La Section intermédiaire de l'Évangile de Luc se présente donc tout d’abord comme une sorte de réceptacle, dans lequel l’auteur a rassemblé, soit pour les y classer définitivement, soit peut-être pour les ytenir en réserve en vue d’une destination ultérieure, les éléments, presque tous dogmatiques, des deux premiers Évangiles, qu'il n’a pas voulu faire entrer dans le cadre de sa partie historique, et qu'il a d’ailleurs complétés en y joignant un certain nombre d'éléments nouveaux, dogmatiques aussi, provenant de sources inconnues, ou plus probablement, au moins pour le plus grand nombre, tirés de son propre fonds.

Ainsi, tandis que la partie historique de l'Évangile de Luc est construite, ou à peu près, sur un type donné, celui de l'Évangile de Marc, la partie dogmatique, ou Section Intermédiaire, est composée de morceaux de provenance diverse, qui sont réunis sans aucun ordre déterminé à l’avance. C’est assez dire que cette Section intermédiaire est la portion de beaucoup la plus originale de l’Évangile de Luce, et qu’elle mérite de notre part une attention toute particulière. Pour l’étudier, d'ailleurs, nous devons suivre une tout autre marche que celle adoptée pour la partie historique. Comme il n'y à plus ici de type primitif à consulter, il ne peut plus être question, ni d'additions, ni de suppressions, ni de transposilions relatives

(a) Nousme trouvons dans toute la Section dogmatique qu'un seul verset pour lequel Luc ait adopté le texte de Marc, de préférence à celui de Matthieu (Luc, XII, 18— Mare, IV, 30). Il est vrai que dans la circonstance le texte de Marc s’adaptait beaucoup mieux au dessein de Luc.

à ce type. Tout ce que nous avons à examiner, c’est le caractère particulier des divers morceaux qui la composent, c’est aussi leur coordination ou tout au moins leur distribution.

Sous ce dernier rapport, on serait d’abord tenté de croire que la Section intermédiaire est entièrement rattachée au voyage de Jésus de la Galilée à Jérusalem. Comme nous le disions tout à l’heure, elle est, en effet, comprise entre le point de départ et l’un des principaux incidents du voyage, et 1l est certain, d’ailleurs, que dans un grand nombre de passages la circonstance du voyage est expressément rappelée. Telle est l’histoire des villageois samaritains qui refusent de recevoir Jésus (Luc IX, 52-56); celles des divers disciples qui demandent à le suivre (IX, 57-62); la mission donnée aux soixante-douze (X, 1-20); l'histoire de Marthe et de Marie (X, 38-42); l'indication renouvelée de la marche de Jésus vers Jérusalem (XIII, 22) (a) ; la mention de la multitude qui chemine avec Jésus (XIV, 25); enfin l’histoire du lépreux samaritain (XVII, 11-19). Luc, d’ailleurs, avait pu se trouver naturellement conduit à cette pensée par l'exemple même de Matthieu, qui a fait entrer dans le cadre du voyage de Jésus les divers Incidents racontés par lui de XIX, 3, à XIX, 34, depuis la discussion relative au droit de répudiation, jusqu'à la guérison des deux aveugles de Jericho. Peut-être aussi est-ce pour rendre cette donnée plus vraisemblable que Luc a transporté le théâtre du voyage de la rive gauche du Jourdain, où l'avait placé le premier évangéliste, sur la rive droite, plus cultivée, plus peuplée et où les incidents pouvaient avec plus de vraisemblance se multiplier (b).

Disons encore qu'il y a une corrélation manifeste entre cette donnée du voyage et la doctrine de l'instabilité des biens terrestres,

(a) Toutefois, à la place où il se trouve, ce verset est évidemment égaré. (Voy. XIIT, 22, note.)

(b) Luc pouvait d’ailleurs trouver encore à ce changement un autre avantage, celui de faire passer Jésus avec ses disciples par le pays de Samarie , et de donner ainsi le démenti à Matthieu, qui avait, au contraire, représenté Jésus défendant aux apôtres de la manière la plus formelle de pénétrer chez les Samaritains (X, 5).

et du renoncement au monde, écrite dans quelques-uns des récits que nous venons de rappeler, et dans certains autres passages de la Section dogmatique. Toutefois, il faut bien le dire, le plus grand nombre de nos fragments sont sans aucun rapport avec cette même donnée, en sorte que, si Luc a véritablement eu l'intention d’y rattacher toute sa Section intermédiaire, il faut admettre que le temps lui a manqué pour accomplir son dessein, ou que la difficulté de l'entreprise l’a arrêté,

Par contre, il est certain que Luc s’est souvent attaché à rapprocher l’un de l’autre, et à relier l’un à l’autre, certains morceaux ayant entre eux une affinité spéciale. Cela se voit dans quelques-uns de nos paragraphes, composés de fragments qui sont tirés de diverses parties du premier Évangile, ou que Luc a lui-même ajoutés {Voy. &$S XXXIX, XLVI, XLVIIL, LXIII, LXV, etc.); et même encore dans les groupes formés par certains autres paragraphes que, pour plus de simplicité, nous avons tenus séparés, mais qui en réalité sont dépendants l’un de l’autre (Voy. $&S XXXVI-XXXVII-XXX VII; XLI-XLIT; XLIV-XLV, etc.). Ces groupes, de même que certains passages isolés, ont souvent été pourvus par l’auteur de courts préambules, qui servent en quelque sorte à les mettre en scène. Ainsi, avant l’oraison dominicale, ce sont les disciples qui prient Jésus de leur apprendre à prier (Luc XI, 1) ; avant le discours de reproches aux pharisiens, c’est un pharisien chez qui Jésus est venu diner, qui se demande en lui-même pourquoi Jésus ne se lave pas les mains avant le repas (XI, 37); avant les préceptes adressés aux disciples, c’est une grande multitude de peuple qui s’est rassemblée autour de Jésus pour l'entendre, en sorte qu'ils marchaient les uns sur les autres (XIE, 4); avant la parabole des Conviés au festin, c’est un des convives, à table avec lui, qui s’écrie : heureux celui qui mangera du pain dans le royaume de Dieu (XIV, 15), etc, Or, ces préambules sont complétement étrangers à la donnée du voyage,

En résumé, on voit qu’il n’y a aucun plan général de coordination entre les éléments dont se compose la Section dogmatique, et si l’on peut y reconnaître un certain nombre de groupes bien carac-

térisés, la distribution de ces groupes, de même que celle des éléments qui sont demeurés isolés, cette distribution paraît dans son ensemble tout à fait arbitraire.

Ceci répond suffisamment à la seconde des questions dans lesquelles nous a paru se décomposer l'étude de notre partie dogmatique, la question de coordination. Reste la première question, celle relative aux caractères particuliers des éléments dont est formée cette Section dogmatique. Ici, une étude détaillée de chacun de ces éléments, de ceux du moins qui offrent un intérêt notable (a), devient nécessaire. Nous allons l’entreprendre en nous réglant sur la division de nos documents en trois classes distinctes, que nous avons indiquées tout à l'heure.

1° Passages tirés de l'Evangile de Matthieu, la plupart exclusivement propres à Matthieu, quelques-uns communs à Matthieu et à Marc, mais toujours conformes au texte de Matthieu.

Les passages de cette classe sont les plus nombreux parmi ceux qui composent la Section dogmatique. Nous ne nous proposons pas de les passer tous en revue, mais ceux-là seulement qui offrent un intérêt spécial, et qui surtout sont de nature à bien faire comprendre le caractère de cette fraction si importante de l'Évangile de Luc. . Nous ne nous occuperons pas non plus des simples questions de détail ; pour celles-là nous nous référons aux notes qui font suite à cet Examen.

Dans l’ordre du texte, le premier de ces passages qui s'offre à nous ést la courte imprécationu prononcée par Jésus contre les villes de Corozaïn et de Bethsaïde (b) (Luc X, 13-15, — Matth. XI, 21-24). Chez Matthieu, cette imprécation fait partie du discours

(a) Pour tous les points secondaires qui se rattachent à l’examen de la Section dogmatique, nous nous référons aux notes placées à la suite de cet Examen.

(b) Le discours aux 72 disciples, qui précède immédiatement cette imprécation, et auquel elle est d’ailleurs rattachée, est bien aussi tiré de Matthieu, mais appartient à notre seconde catégorie.

de Jésus au sujet de Jean-Baptiste, et elle y est amenée, d'une manière assez naturelle, par le mouvement de la pensée. Ici elle n’a de rapport avec ce qui précède, qu'une menace adressée à certaines villes incrédules. (Voy. Luc, X, 19, et X, 13.) Telle est la seule raison qui puisse expliquer cette transposition et ce rapprochement, et on ne peut pas dire qu'elle soit de grande valeur. Malheureusement, cette façon de procéder se renouvelle trop souvent dans la composition de la Section dogmatique.

Quelques lignes plus bas, et faisant suite à l’histoire de la mission des soixante-douze (Luc, X, 21-24), nous trouvons, accolés l’un à l’autre, deux autres fragments tirés de l'Évangile de Matthieu; l’un provenant du discours de Jésus au sujet de Jean-Baptiste (a) (Matth., XI, 25-27), l’autre détaché de l'explication sur la parabole des semences. (Matth., XIIT, 16-17.) À sa place primitive chacun de ces fragments avait un rapport, sinon très-intime, au moins suffisamment logique avec ses entours. Ici les deux fragments se lient, 1l est vrai, assez naturellement l’un à l’autre; mais ils sont sans rapport avec ce qui précède et avec ce qui suit. On ne voit pas quel a été le bénéfice de leur déplacement.

Le morceau suivant (Luc, X, 25-28, S XLI) est d’une nature fort étrange. C’est au fond la scène du docteur de la loi demandant à Jésus quel est le plus grand des commandements. Chez Matthieu et chez Marc cette scène est un des incidents de la lutte de Jésus avec les prêtres et les pharisiens à Jérusalem. (Matth., XXIT, 34-40 — Marc XIE, 28-31.) Luc, qui, d’ailleurs, a fidèlement transcrit toute cette partie des deux premiers Évangiles, en a détaché ce passage pour le porter ici. On voit tout d’abord ce qui certainement lui en a donné la pensée. Chez Matthieu et chez Marc, presque aussitôt après le départ de Jésus de la Galilée pour Jérusalem, on trouve Pincident du jeune homme riche qui demande à Jésus ce qu'il faut faire pour acquérir la vie éternelle. (Matth., XIX, 16; Marc X, 17.) Chez Matthieu (XIX, 19) la réponse de Jésus se termine par ces mots : « Aimez

(a) Voy. ci-dessus, p. 199.

he QT

votre prochain comme vous-même. » Or, cette même parole se retrouve textuellement dans la réponse de Jésus au docteur de la loi (Matth., XXIT, 39), et sur cette coïncidence, Luc a reporté ici toute la scène de Jérusalem. Seulement 1! y a donné pour introduction la question du jeune homme que nous avons rapportée : « Que faut-il faire pour mériter la vie éternelle. » Cela n’empêche pas, d’ailleurs, que l’histoire même du jeune homme, telle qu’elle est racontée chez Matthieu et chez Marc, se retrouve un peu plus loin, reproduite par Luc à la place qui lui appartient dans le récit du voyage de Jésus. (Luc, XVIIT, 18-27.)

Quelle a donc été la pensée de Luc en transposant et modifiant ainsi cette scène entre le docteur et Jésus! A-til voulu changer, simplement pour changer? S’est-il proposé de dérouter le lecteur en intervertissant ainsi l’ordre suivi par ses devanciers ? Mais alors pourquoi cette grande fidélité dans tout le reste du récit de la lutte à Jérusalem? On voit que la question est embarrassante.

Passant par-dessus nos paragraphes XLII-XLIIT (Luc, X, 29-49), dont le contenu est particulier à Luc, nous arrivons au paragraphe XLIV composé de deux fragments du Discours sur la montagne (Luc, XI,2-4 = Matth., VI,9-13, et Luc, XI, 9-13 — Matth., VII, 7-11) reliés entre eux par une sorte de courte parabole qui est particulière à Luc (X[, 5-8), parfaitement insignifiante d’aillenrs, et par conséquent parfaitement superflue.

Le premier de ces deux fragments est la prière dominicale ellemême. Comparé avec celui de Matthieu, le texte offre un certain nombre d’omissions, fort graves assurément si l’on raisonne au point de vue de l’équivalence des Évangiles, mais qui perdent toute importance lorsqu’on est arrivé à apprécier, comme nous pouvons le faire, la valeur d’un texte de Luc.

Quant au second fragment, tout ce que nous avons à en dire est qu'il est lié au premier par l’analogie de la pensée principale, et que sous ce rapport leur rapprochement peut se justifier.

Mais ceci nous conduit à une question plus générale, celle de la

manière dont Luc en a usé vis-à-vis de cet incomparable texte du Discours sur la montagne.

Dans son ensemble ce discours se compose de 107 versets. Sur ce nombre Luc, comme nous l’avons vu, en a conservé à la première section (pour en faire son Discours dans la plaine) 31, comprenant dix fragments, qu'il a d’ailleurs souvent intervertis ou entremêlés d’autres éléments. Il en a entièrement omis 43. Il en a reporté 33, répartis en dix groupes nouveaux, dans sa Section intermédiaire, entre le chapitre XI, 2 et le chapitre XVI, 17 (a).

Parmi les passages omis, quelques-uns sont de peu d'importance, (Voy. Matth., V, 7-10, 14-16; VIE, 6.) Mais le plus grand nombre ont au contraire une haute valeur morale et religieuse. Ge sont des affir-

(a) Notre texte comparatif de Matthieu, avec ses références au texte de Luc, permet de vérifier l'emploi que Luc a fait des divers éléments du Discours sur la montagne. Le résultat sera facile à saisir, en consultant le tableau suivant qui permet d’embrasser d’un coup d’œil le travail de morcellement opéré par Luc,

Versets reportés à la première Versets reportés à la Section : : s : . Versets omis.

section du 3e Evangile. dogmatique.

MATTHIEU. Luc. MATTHIEU. Luc. MATTHIEU.

nn + NI 120. NW 19: = XIV, 34. V, 4.

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« 44 Su 27-28. « 19-24, — XII, 33-34. « 21-24. « 45 — « 33h, 6 99-95, — XI, 34-56. «a 27-37. « 46-47, — « 32-33. « 24. XX N LUS. « 38.

« 4$. ROME « 25-34. — XII, 22-51. u 43.

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