‹ Les Évangiles ... première partieChapitre 268 sur 303 · INT · texte numérisé non relu

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(a) Deux antres versets omis par Luc, l’un (V,38) : « Vous avez appris qu'il a été dit: œil pour œil et dent pour dent; » l’autre (V, 43) «vous avez appris qu’il a été dit : Vous aimerez votre prochain, et vous haïrez votre ennemi, » sont un appel à la tradition. Luc a sans doute pensé qu’ils seraient sans intérêt pour ses lecteurs. Voy. d’ailleurs notre note relative au second verset.

christianisme, déjà empreint de ces doctrines à son origine, s’en pénétra de plus en plus à mesure qu’il se répandit; elles occupaient quelque place dans l'Évangile de Matthieu ; elles devinrent prédominantes dans celui de Luc, Le détachement du monde présent, une confiance en quelque sorte passive en Dieu, forment le trait principal des enseignements de cet Évangile, en particulier de ceux contenus dans la Section dogmatique. Tandis que les préceptes de vertu pratique que nous avons cités, demeuraient omis, les passages du Discours sur la montagne qui prêchent le détachement du monde, et l’abandon de soi-même à Dieu y sont au contraire soigneusement recueillis. (Voy. Luc, XI, 2-4, 9-13; XVI, 13; XII, 22-34.) Ces trois fragments prennent à eux seuls 24 versets, sur les 33 transportés par Luc dans sa Section intermédiaire. D'ailleurs, parmi les autres passages de Matthieu reproduits dans cette section, il en est plusieurs encore qui offrent le même caractère : telle est l'exhortation à la vigilance (Luc, XIL, 36-40); la parabole des pauvres, conviés au festin (XIV, 16-24 — Matth., XXII, 1-10); les préceptes sur l'abandon de soi-même à Dieu (XII, 4-9 — Matth., X, 28-33); ceux sur le détachement de la famille (XIV, 26-27 — Matth., X, 37-38). Nous retrouverons enfin les mêmes doctrines se reproduisant sous une nouvelle forme dans les enseignements particuliers au troisième Évangile, qui sont contenus dans cette section.

Sur les six fragments qui comprennent les neuf versets restants, transportés dans la Section dogmatique, deux ont cela de particulier que, dans l’original même, ils sont plus ou moins isolés et ne se rattachent point au texte (Voy. Matth., VI, 22-93 = Luc, XI, 34-35, et Matth. V, 25-26 — Luc XI, 58-59); trois autres ont été séparés, sans nécessité, des passages dont ils faisaient partie, pour être rattachés à d'autres auxquels ils se relient d’ailleurs assez naturellement. (Matth, V, 13 = Luc, XIV, 34; Matth., V, 45 — Luc, XI, 33; Matth. VI, 19-21 = Luc, XIE, 33-34). Quant au dernier fragment (Matth., V, 48 = Luc, XVI, 17), il offre un tout autre intérêt.

Le verset de Matthieu, qui compose à lui seul ce fragment, fait partie de la célèbre protestation de Jésus au sujet de la perpétuelle

durée de la Loi. De même que Marc, Luc a rayé cette protestation de son Évangile; ni l’un ni l’autre, nous l’avons dit, ne pouvaient offrir aux Gentils, ce témoignage si formel, si énergique de l’indissoluble association du christianisme avec la loi de Moïse. Comment donc se fait-il que le passage le plus saillant de cette protestation reparaisse ici, reporté à la Section dogmatique ?

La manière dont ce passage est encadré va nous expliquer cette apparente anomalie. Nous avons vu précédemment, dans l’examen de la partie historique (p. 217), que la composition de notre paragraphe XCIX ne pouvait se comprendre que par Pintention qu'avait eue l’auteur de rapprocher l’un de l’autre des passages plus ou moins contradictoires, afin de mettre mieux en relief leur opposition. Nous avons ajouté que la Section dogmatique offrait d’autres exemples du même procédé, au sujet desquels nul doute n’était possible. Nous avons sous les yeux le premier de ces exemples. Notre paragraphe LXVII se compose de trois fragments dont le second est en contradiction avec les deux autres. En effet, le premier, qui en lui-même est assez obscur (Luc, XVI, 16 — Matth., XI, 12), a reçu de Luc une interprétation que nous ne croyons pas être la véritable, mais qui du moins peut s’appuyer de raisons spécieuses. « La Loi et les prophètes ont duré jusqu’à Jean. Depuis ce temps le royaume de Dieu est annoncé aux hommes, etc. » Or, cette interprétation une fois admise, on ne peut s'empêcher de reconnaître une contradiction bien marquée entre ce premier fragment et le suivant qui n’est autre que notre verset (Matth., V, 18) fidèlement reproduit par Luc, au moins quant au sens : «Il est plus aisé que le ciel et la terre passent que non pas qu’un seul petit trait de la Loi manque d’avoir son effet. » (Luc, XVE, 17 = Matth., V, 18.) D’un côté, en effet, le règne de la Loi est considéré comme déjà passé; de l’autre, 1l est annoncé comme ne devant passer Jamais.

On ne voit pas, ilest vrai, au premier abord, comment le troisième fragment: «Quiconque renvoie sa femme, ete. » se rapporte à ceux qui précèdent, ou correspond à la pensée qui les a fait rap-

procher. Mais l'embarras cesse, si l’on se rappelle que, dans le dis-

cours de Jésus dont elle fait partie, cette sentence implique l'abrogation d'une disposition expresse de la loi de Moïse. (Voy. Matth. XIX, 7.) À ce point de vue, notre second fragment se trouve, aussi bien que le premier, en contradiction avec le second, et cette circonstance suffit à expliquer pourquoi Luc la transporté à cette place. En tout cas, nous ne connaissons pas d’autre explication possible. |

Une intention toute semblable se révèle dans la juxtaposition des deux versets Luc, XII, 9 — Matth., X, 33, et Luc, XIE, 10 —Matth., XII, 32. On ne comprend pas au premier abord pourquoi, chez Luc, le discours de Jésus à ses disciples, reproduction d'une partie du Discours aux apôtres dans l'Évangile de Matthieu, se trouve tout à coup interrompu au verset 10, par l'intercalation d'un fragment emprunté à un autre passage de Matthieu, et qui en réalité n’a aucun lien avec ce qui précède, et n’en a qu'un très-faible avec ce qui suit. Mais si l’on veut bien y faire attention on verra qu'il y a une certaine contradiction, tout au moins un contraste, entre ce verset 9 où il est dit (nous empruntons les termes de Matthieu : « Si quelqu'un me renonce devant les hommes, je le renoncerai aussi moi-même devant mon Père qui est dans les cieux » (Matth., X, 33), et le verset suivant : « Si quelqu'un parle contre le Fils de l'homme, cela lui sera remis, etc.» (Matth., XIE, 32.) Luc, pour mieux faire ressortir ce contraste, peut être pour mieux s’en rendre compte à lui-même, a rapproché les deux fragments, puis aussitôt il est rentré dans le texte du Discours aux apôtres (a).

(a) Toutefois, il n’en a pas repris la suite immédiate. Comme le fragment intercalé se terminait par ces mots : « Mais si quelqu'un a parlé contre l'Esprit saint, il ne lui sera remis ni dans ce siècle ni dans le siècle à venir », il a rapproché de cette parole (cette fois par voie d’analogie) le passage suivant, extrait de la première partie du Discours aux apôtres : « Lorsqu'on vous livrera entre leurs mains.., ne vous mettez point en peine de ce que vous direz... : parce que ce n’est pas vous qui parlez, mais c’est l'Esprit de votre Père qui parle en vous. » {Matth., X, 19-20 — Luc, XII, 11-12). Il a mème, comme on peut le voir par: l'inspection de son texte (XIE, 41-12), modifié la rédaction de manière à rendre plus sensible l’affinité des deux passages.

Il en est de même encore pour les deux passages qui forment respectivement nos paragraphes LIX et LX. Le premier renferme les similitudes célèbres qui, dans les deux premiers Évangiles, servent à figurer l’accroissement du royaume de Dieu. C’est le grain de senevé qui devient un arbre sur les branches duquel viennent se reposer les oiseaux du ciel; c’est le levain que la femme mêle à sa farine jusqu’à ce que la pâte soit toute levée. Or, comment concilier ces magnifiques promesses, avec les menaces d'exclusion prononcées dans divers passages du premier Évangile ? Luc n’entreprend pas de résoudre la question, mais du moins, il met sous les yeux du lecteur les éléments de la solution. Quelqu'un survient qui adresse à Jésus cette demande : « Seigneur, y en aura-t-il peu de sauvés? » et en réponse, Luc met dans la bouche de Jésus les divers passages dont nous venons de parler (Luc XII, 23-35). Ces passages seront examinés en détail dans les notes jointes au texte auxquelles nous nous référons. Ici, nous devions seulement insister sur l'intention qui a motivé le rapprochement de nos paragraphes LIX et LX.

Voici, enfin, un quatrième exemple du même procédé.

Nous dirons tout à l’heure comment Luc, extrayant du Discours sur la fin des choses, tel que le donne l'Évangile de Matthieu, les passages de ce discours qui ne se retrouvent pas dans l'Évangile de Mare, en à fait un discours à part sur le second avénement de Jésus, qu’il a placé dans la Section dogmatique. (Luc, XVIE, 29-37.) Mais ce n’est pas la seule étrangeté que présente ce morceau ; il se trouve immédiatement précédé d’un autre passage qui en est la négation formelle. L’auteur a lu dans la réponse de Jésus aux pharisiens, lorsqu'ils lui reprochent de faire des miracles au nom de Béelzébub, cette déclaration remarquable : «Si je chasse Les démons par l'Esprit de Dieu, le royaume de Dieu est donc parvenu jusqu’à vous. » (Matth., XI, 28.) Or, il y a au moins l’apparence d’une contradiction entre cette assertion : « le royaume de Dieu est venu jusqu’à vous » et la promesse du second avénement de Jésus, puisque cet avénement a précisément pour objet d'amener sur la terre le royaume de Dieu. Comme dans les autres exemples que nous avons

cités, Luc rend cette contradiction plus sensible, par le rapprochement des deux passages et la rédaction qu’il leur donne. Déjà, d’ailleurs, un peu plus haut (XI, 20), avec la réponse même de Jésus aux pharisiens, il avait reproduit le verset XIT, 98 de Matthieu. Pour le faire reparaïtre ici, il lPencadre dans un dialogue nouveau entre Jésus et les pharisiens (a). « Les pharisiens lui demandaient un jour quand viendrait le royaume de Dieu, et il leur répondit, etc. » (Luc, XVII, 20.)

Dans ce qui précède. nous avons vu Luc se complaire à mettre en saillie certaines contradictions plus ou moins réelles entre divers documents évangéliques. Maintenant il va faire plus : il va entreprendre la critique au moins détournée de quelques autres de ces documents.

Nous savons déjà que Luc a retranché de son histoire évangélique le récit du figuier maudit et desséché par Jésus. Il y avait Là un exemple de violence et de rigueur contre lequel se révoltait la conscience publique. Mais Luc ne s’en est pas tenu là. Non content d’avoir supprimé cette fâcheuse histoire, il l'a refaite en sens contraire. Dans sa Section dogmatique, il suppose un maître impatient lui aussi de la stérilité de son figuier et commandant à son vigneron de l’abattre; mais le vigneron demande que l'arbre soit encore épargné, «afin qu’il puisse d’abord le fumer, le labourer » et tenter ainsi de le sauver. (Luc, XIE, 6-9.)

Luc aussi, nous l’avons vu, a laissé de côté cette malencontreuse parabole des Serviteurs zélés et du serviteur négligent dont nous avons signalé les nombreuses incohérences ( Voy. Annexe XXXIT. Mais ici encore il a été plus loin. A la place de cette étrange sentence qui termine la parabole et qui la résume (autant qu’elle peut

(&) Cette fois, d’ailleurs, Luc pouvait avoir plus qu'un intérêt critique à signaler cette contradiction entre deux paroles attribuées à Jésus. On sait que, dans les premiers temps du christianisme, le second avénement, sans cesse promis, étant sans cesse retardé, la foi des chrétiens s’inquiétait de ce retard. Mais si, d’après Jésus lui-même, « le royaume de Dieu était déjà au milieu de vous, » il n’y avait plus lieu de l’attendre, et sous ce rapport la certitude évangélique n'avait plus besoin d’être défendue.

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