‹ Les Évangiles ... première partieChapitre 276 sur 303 · VII · texte numérisé non relu

VII

— UNE FEMME PÉCHERESSE AUX PiEDs DE Jésus. — Nous avons dit dans notre Examen quels motifs avaient pu engager Luc à transporter ici, en la modifiant, cette histoire, qui, dans le premier et le deuxième Évangile se trouve comme égarée à la place qu’elle occupe avant le récit de la célébration de la Pâque. Nous avons maintenant à l’étudier en elle-même, et notamment au point de vue des singulières anomalies qu’elle présente.

La première de ces anomalies est le lieu même de la scène; elle se passe chez un pharisien, dont Jésus a accepté l'invitation de diner à sa table. II y a là une double invraisemblance. Avec ce que nous connaissons des sentiments hautement professés par Jésus à l’égard de la secte, on ne comprend pas que le pharisien ait pu avoir la pensée de l’inviter à partager son repas, et l'offre eût-elle été faite, on comprend encore moins que Jésus ait pu accepter. Deux fois encore, d’ailleurs, nous verrons Luc recourir à cette maladroite invention. ( Voy. ci-dessous XI, 37 et XIV, 1.)

La seconde anomalie est dans le choix même du sujet. Semblable en apparence à celui de Matthieu et de Marc, il en est en réalité fort different. Là, l'héroïne du récit est une femme pieuse, qui vient rendre à Jésus une sorte d'hommage funèbre, et comme le dit le texte « l’ensevelir par avance. » Aussi les spectateurs ne trouvent-ils rien à reprendre à ce qu’elle a fait, sinon qu'il eût mieux valu, disent-ils, vendre ce parfum bien cher, et en donner l'argent aux pauvres. (Matth., XXVI, 9.) Il y a bien là le conmencement d’un culte personnel, d’une adordtion de Jésus, mais à part

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cela, la conduite de la femme est digne et sévère. Il n’en est pas de même dans le récit de Luc. Ici l’héroïne n’est pas une femme pieuse, c’est une femme de mauvaise vie. En la voyant agenouillée aux pieds de Jésus, le pharisien se dit à Iui-même que «si Jésus était prophète, il saurait qui est celle qui le touche. » (Luc, VIT, 39.) Sans être prophète, chacun eût pu le savoir. Quelle autre, en effet, qu'une femme qui a désappris le respect d'elle-même, s’abandonnerait ainsi publiquement à ces démonstrations où semble respirer tout le délire de la.passion. Les peintres se sont plu à reproduire cette scène, où une femme éperdue couvre de ses baisers, arrose de ses larmes, essuie de ses cheveux, inonde de parfums les pieds d’un homme majestueux et beau, devant qui elle est agenouillée. Nos yeux peuvent être charmés et notre imagination séduite; mais notre sens moral, si nous l’interrogeons, peut-il approuver la peinture de ces témoignages passionnés? Est-ce ainsi qu'il convient d'entendre et la dignité de la femme et même la modestie de l’homme? Est-ce là le rôle de celui qui a si bien compris l'indispensable alliance de la réserve avec la chasteté? (Matth.,V, 28.)

Toutefois, ceci une fois accepté, la première réponse au pharisien (caril yen a deux), est conforme, il faut le reconnaître, à ce que nous connaissons de la conduite et de la pensée habituelle de Jésus. C'est bien là le prophète qui vit avec les publicains et les gens de mauvaise vie, « parce que, dit-il, ce sont les malades qui ont besoin de médecin » (Matth., IX, 12), et qui met sa gloire à les sauver, non-seulement parce qu'il les aime, mais encore parce qu'il veut en être aimé. QUn créancier avait deux débiteurs, dit-il au pharisien, à chacun il remet sa dette; lequel lPaimera le plus? Celui auquel il a le plus remis » (VIE, 40-43), — et à cette conclusion se rattache logiquement la fin du verset 47 (laquelle, d’ailleurs, n’a aucun rapport avec ce qui la précède immédiatement :) «et celui à qui on remet moins, aime moins, »

Mais après cette première réponse de Jésus, voici venir la seconde, d’un caractère tout différent. — Jusqu'ici Jésus a justifié sa conduite, par une pensée de charité, ou si l’on veut par la pensée de

ss DE L'ÉVANGILE SELON LUC — SECT. L. 251 la récompense que la charité apporte avec elle, la reconnaissance, de l’obligé. C’est une autre raison que Jésus va maintenant invoquer; son accueil à cette femme, n’a pas été un acte d’indulgence, d'intérêt, de sympathie ; non, ç’a été en quelque sorte l’acquittement d’une dette, une juste rétribution. Ce que Jésus a fait pour elle, cette femme l'avait mérrré. De quelle façon? Jésus luimême va nous l’apprendre : « Voyez-vous cette femme, dit-il au pharisien? Je suis entré dans votre maison; vous ne m'avez point donné d’eau pour me laver les pieds; elle, au contraire a arrosé mes pieds de ses larmes, et les a essuyés avec ses cheveux. Vous ne m'avez point donné de baiser; mais elle, depuis qu'elle est entrée, n’a cessé de baiser mes pieds. Vous n'avez point répandu d'huile sur ma tête; elle a répandu des parfums sur mes pieds. » Ainsi, ces démonstrations qui, tout à l’heure, nous semblaient inexcusables , lorsqu'au commencement du récit elles s’offraient à nous simplement racontées par l’auteur, les voici maintenant célébrées par Jésus en un langage emphatique, comme autant de titres que la pécheresse s’est acquis à sa reconnaissance, et en même temps à la possession de la plus haute des récompenses. « C’est pourquoi, dit-il, je vous déclare que beaucoup de péchés lui seront remis parce qu’elle a beaucoup aimé. » Or, ces derniers mots n’ont, en aucune façon, la valeur qu'y attache l'opinion commune, et qui en a fait le succès auprès du grand nombre. Il ne s’agit pas, comme il peut sembler au premier abord, de réhabiliter chez la pécheresse, cette puissance d'aimer, signe d’une noble et généreuse nature, qui, si elle a été la source de ses égarements, aurait pu, mieux dirigée, la conduire à une vie de vertu et de dévouement. Non, une pareille pensée, autorisée dans une certaine mesure, par l'esprit moderne, était par trop étrangère aux croyances chrétiennes, pour qu'elle eut pü jamais trouver place, même dans un livre comme celui-ci. Ainsi que le disent, avec raison, les commentateurs, il ne s’agit ici que de l'amour témoigné par la pécheresse à Jésus. Mais, dans ces limites mêmes, la sentence attribuée au Christ ne saurait se supporter. Quoi, pour

effacer la tache de tout un passé de désordres il suflirait de ces quelques témoignages d’un ardent amour pour Jésus? de repentance, de réparation, d'amélioration morale, remarquez, en effet, qu’il n’en est pas question ; nous ne disons pas qu'elles n’existent point; mais, du moins, il n’est pas dit qu’elles existent, et nous n'en voyons non plus aucun signe apparent. L’excuse, la justification de la pécheresse sont ailleurs; elles se réduisent strictement à ceci : ELLE À AIMÉ Jésus. Or, nous ne savons pas si, dans ses plus grands écarts, la théologie corrompue du christianisme a poussé aussi loin la doctrine de l’indulgence et de la grâce. Mais si elle n’a pas suivi jusqu’au bout notre auteur, assurément elle l'a eu pour guide; et, nous ne craignons pas de dire, que de toutes les additions faites au fond évangélique, celle-ci a été, au point de vue moral, la plus pernicieuse, soit par le caractère qu’elle a contribué à imprimer à la dévotion féminine, soit par l'influence qu'elle a exercée sur les rapports réciproques des hommes et des femmes. C’est en partie, au moins, sur ce type que s’est modelé la dévotion amoureuse des sainte Catherine et des sainte Thérèse, et la fatuité des Abeïlard, et l'oubli d'elle-même des Héloïse.

Est-ce bien à Luc, d’ailleurs, qu'il faut attribuer la responsabilité de cette étrange création ? A vrai dire, nous ne le pensons pas. Il y a là quelque chose qui devance de beaucoup ses pas les plus hardis dans le chemin de l’indulgence et de la grâce, et d’ailleurs, sous le rapport matériel, l'interpolation est clairement indiquée. Nous avons dit que la fin du verset 47 se rattachait logiquement au verset 43, tandis qu’elle n'avait aucun rapport avec ce qui la précédait immédiatement; or, ce qui la précède est justement notre seconde réponse. La conséquence est que cette seconde réponse a dû être interpolée entre le verset 43 et la dernière partie du verset 47.

Mais, le lecteur à maintenant devant lui les éléments de la question, nous lui laissons le soin de les apprécier et de prononcer.

«.. Prêchant la bonne nouvelle, et annonçant le royaume de Dieu. » (Prædicans et evangelizans regnum Dei. — KnpSocwv at edayye- Alopevos ray Baciheiay roù Deod). (Voy. ci-dessus, IV, 43, note.)

De Sacy a traduit improprement « prêchant l'Évangile, »

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«Ses disciples lui demandèrent ensuite...» — Marc dit que ce sont « les douze » qui firent la question à Jésus. Matthieu (XIE, 10) fait parler « les disciples. » En cela Luc l’a suivi, bien que pour Je reste 1l se rapproche de Marc.

Ce passage est la reproduction d’une interpolation qui se trouve chez Marc (IV, 21-95). Nous avons présenté à notre annexe À les observations qui s'appliquent au fond même de cette rapsodie ; nous n’avons pas à y revenir ici.

Disons seulement qu'avec plus de critique, Luc eût pu assez facilement reconnaître le caractère du passage qu'il reproduisait. Il en aurait pu remarquer le décousu, et en même temps le peu de rapport de ce qui précède avec ce qui suit. D'ailleurs, les versets qui le composent se retrouvent autre part chez Luc lui-même, directement extraits de Matthieu, ainsi :

PDG #16 "LUC AXE, 788 « CA RAA ET MGR KITS « Canls UM IOMMIX MO

Il faut cependant rendre à Luc cette justice qu’il s’est débarrassé de deux versicules superflus (Marc, IV, 23 et 24°), et qu’il semble avoir eu une bonne intention , en transformant cette singulière sentence « pour celui qui n’a point, on lui ôtera même ce qu’il a » en celle-ci : « pour celui qui n’a point, on lui ôtera même ce qu'il eroit avoir. » Au fond cependant, nous ne voyons pas qu'il y ait là

254 NOTES POUR LE TEXTE COMPARATIF grand chose de gagné; à celui qui n’a pas, il ne nous parait pas plus facile d’ôter ce qu’il croit avoir, que ce qu'il a.

Voyez d’ailleurs sur ce passage notre Examen, p. 201.

LT MSN

« Mais eux, remplis de crainte et d’admiration... » — Matthieu dit : Qils admirèrent » (é)xÿwmacav). — Marc : «ils craignirent » (épobrincav). — Luc combine les deux « pobnlévres dè aiuacay. » Littéralement : « craignant, ils admirèrent. »

VTT EE

« Et sont esprit revint » (Et reversus est spiritus ejus. — Kai éméorpedey Tù mvedua aùris). — De Sacy traduit « et son âme étant retournée dans son corps » ce qui n’est pas suflisamment littéral.

DNS GRRE Vr: V

— MissiON DONNÉE AUX DOUZE APOTRES. — Le passage correspondant de Matthieu sera employé par Luc ci-dessous (X, 3-12), pour composer le récit de la mission donnée aux soixante-douze disciples. (Voy. notre Examen, p. 234.)

« Annonçant la bonne nouvelle » (Evangelizantes. — Edayye- Côpevor). — Il s’agit ici d'évangélisation dans le sens primitif du mot, comme cela ressort du verset 2, «il les envoya prêcher le royaume de Dieu. » (Voy. ci-dessus Luc, IV, 43, note.)

De Sacy traduit, improprement « annonçant l'Évangile. »

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«J'ai fait couper la tête à Jean; mais qui est celui-ci, de qui j'entends dire de si grandes choses. » — Luc transforme la parole, que Marc, à peu près d'accord avec Matthieu, attribue ici à Hérode : « Cet homme est Jean, à qui j'ai fait trancher la tête, et qui est

ressuscité d’entre les morts. » Ceci équivaut à une menace contre Jésus, et semble en effet avoir eu pour conséquence la retraite de Jésus sur le territoire étranger. Ce que nous lisons dans Luc ressemble plutôt au contraire à une marque d'intérêt, et amène naturellement ce qui suit : «et il avait envie de le voir. »

Ici, comme ailleurs, Luc montre sa partialité en faveur d’Hérode, dans lequel, sans doute, il voit et veut ménager la créature et l'ami de Rome. En toute occasion il semble attentif à décharger la mémoire de ce prince de tout ce qui pourrait la rendre haïssable aux chrétiens. Il a passé sous silence, au commencement de son Évangile, l’emprisonnement de Jean-Baptiste, rapporté par Matthieu et Marc; ici ih va supprimer l'histoire, non-seulement de lemprisonnement, mais aussi de la décapitation du Précurseur, qui paya de sa vie sa généreuse hardiesse vis-à-vis du prince incestueux. Plus tard encore, il nous montrera Hérode refusant de condamner Jésus, alors que Pilate l’a renvoyé devant sa juridiction. (Voy. Luc, HT, 19-20, Annexe BB, et XXIIT, 6-16.)

«… Près de Bethsaïde. » Ni Matthieu, n1 Marc, ne parlent ici de Bethsaïde. Mais Marc en parle au commencement du récit suivant; il suppose (VI, 45) que c’est vers Bethsaïde que les disciples se dirigent, alors que Jésus , après la première multiplication des pains, les envoie dans une barque l’attendre de l’autre côté du lac; c’est dans le voisinage de Bethsaïde, que Jésus leur apparait, la nuit, marchant sur le lac, durant une tempête que sa parole fait cesser. Luc, qui, on ne voit pas bien pourquoi, a omis ce récit, a transporté la mention de Bethsaïde au récit précédent, et en a fait ainsi l’endroit même où a lieu le miracle de la multiplication des pains. — Entre la donnée de Marc et celle de Luce, il y a donc une incompatibilité absolue, puisque le lieu où se passe le miracle suivant Luc, est celui vers lequel se dirigent les disciples, après le muiracle, suivant Marc. Les commentateurs se sont donné beaucoup de peine pour mettre d'accord les deux évangélistes, et comme on peut le

croire, ils n’y ont pas réussi. (Voy. de Wette, Erklærung, et Winer, Biblisches Realwôrterbuch, art. Bethsaïde.) Ce qu'on peut dire de mieux, c’est que Luc, en transportant où il l’a fait, la mention de -Bethsaïde, n’a pas vu l’anomalie qui devait en résulter.

« Un jour, comme il parlait en particulier à ses disciples, etc. » — Matthieu et Marc placent cette scène, hors de la Galilée, près de Césarée de Philippe. C’est là, nous l’avons dit, une circonstance capitale pour l'intelligence de la vie de Jésus. On voit que Luc n'en a pas tenu compte. (Voy. Matth., XVI, 13.)

«Celui qui perdra sa vie pour l'amour de moi, la sauvera. » — Ici Luc se rapproche de Matthieu, en s’éloignant de Marc, qui a mis : « pour l'amour de moi et de l'Évangile, » Ce mot d’Évangile est ici un contre-sens. (Voy. Marc, IX, 35, note.)

SEAT MOD As

« Ses habits devinrent blancs et éclatants. » — Ici encore Luc se rapproche de Matthieu, en supprimant l'amplification de Marc : « En sorte qu'il n’y a point de foulon sur la terre qui puisse en faire d’aussi blancs. » i

— IX, hs —

Ici Luc à supprimé la question des disciples qui, chez Matthieu, suit le récit du miracle, et reporté plus loin (Luc XVII, 6), à sa Section dogmatique, la réponse de Jésus, en l’arrangeant.

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