LA VEUVE ET LE JUGE
d'intérêt pour l'adversaire, mais il ne voulait pas se donner de la peine pour une affaire qui ne lui rapporterait rien.
Cependant, comme la femme venait souvent, et qu'elle ne se lassait pas l, le juge finit par s'impatienter, et aussi par craindre que la plaignante, exaspérée de ses lenteurs et de ses refus, n'en vînt finalement à lui donner des coups au visage. Le juge raisonne son cas avec un parfait scepticisme et une pointe d'ironie2. Il fera droit à à la plainte de la veuve. Son monologue remplace l'analyse des dispositions qui ont gouverné sa conduite et de celles qui motivent son changement d'attitude. On n'a pas dit plus haut ce qu'il répondait à la veuve, parce que son refus correspond à une abstention, non à un acte, et que son silence même exprime l'accueil fait par lui à la requête dont il a fini par être obsédé.
Cette parabole est le dernier des morceaux que certains critiques ont qualifiés de fragments ébionites, à savoir : la parabole de l'Ami importun ; celle du Riche qui fait une récolte surabondante ; le conseil de choisir la dernière place à table, et celui d'inviter de préférence les pauvres et les infirmes; l'histoire de l'Econome infidèle; celle du Riche et de Lazare; enfin celle de la Veuve et du juge-3. Comme on retrouve dans tous le même mépris des richesses et le même amour de la pauvreté, même esprit ascétique et même emploi d'exemples qui ne sont pas imitables, d'où est tirée cependant
1. Il faut supposer un certain temps pour que le juge change d'avis. C'est ce qui est signifié par oùx rjÔsÀev iiû ypdvov. Ss. omet kni y^ôvov, qui n'est pas indispensable, et qui a même quelque apparence de glose.
2. V. 4, au lieu de ilnsv Èv éau-cài, D lit rjXÔav eîç âaoïôv xal Xeyei, d'après Le. xv, 17. Ce retour sur soi, qui 'induirait au repentir, ne convient pas au caractère du personnage. D ajoute àîzeXOwv devant IxStxrJaw, ce qui marquerait la fermeté de la résolution prise (cf. Le. xi, 8) ; si ce trait est primitif, on a pu le supprimer en considérant que le juge, sans se déplacer, a dû faire comparaître devant lui l'inculpé. Dans la finale ïva jatj eîç xéXoç èpyojié'vï) u7rw7uâ£T] [aê, les mots £Î? xô te'Xo; peuvent signifier « indéfiniment », ou « tout à fait », ou « à l'extrémité », ou « à la fin », et se rapporter à ipyo<xévr\ ou à unwmdi.'Çri ; ce verbe peut se prendre au propre ou au figuré. Mais « ennuyer » n'est pas suffisant, puisque le juge se déclare déjà importuné; et comme il y a antithèse entre l'imporfunité présente et les coups que le juge craint pour l'avenir, il est plus naturel de traduire etç tô téXoç par « à la fin », en rattachant ces mots à èp-/otA£Vf) : « de peur qu'elle ne vienne finalement me battre ». Cf. Jûlicher, II, 282, et Field, 71.
3. Le. xi, 5-8 ; xn, 16-21 ; xiv, 7-14; xvi, 1-12, 19-31 ; xvm, 1-8.
une leçon morale, on en a conclu qu'ils devaient provenir d'une même source, d'autant que plusieurs présentent, jusque dans la forme, l'analogie que l'on remarque pour le fond. Mais l'esprit de ces morceaux est le même que celui du reste de l'Evangile, surtout de Luc, et l'on n'est pas obligé de supposer que Matthieu les aurait ignorés tous. La difficulté de les interpréter allégoriquement, ou l'impossibilité même de les présenter à l'imitation sont des motifs suffisants pour que la tradition rédactionnelle du premier Evangile les ait négligés.
L'application naturelle de la parabole n'est pas simplement que toute prière persévérante est exaucée *, mais quejsi le juge injuste a fini par donner gain de cause à la veuve, à plus forte raison Dieu, qui est juste et bon, exaucera-t-il les prières qui lui seront faites avec persévérance par ses fidèles opprimés, qui ont besoin de son secours. L'histoire de la veuve et du juge fait donc valoir, par un contraste plus frappant encore, et avec un rapport spécial à la parousie 2, la même idée que celle de l'Ami importun. La différence consiste en ce que le dernier exemple envisage les conditions ordinaires de la vie, tandis que l'autre a égard à la situation précaire des croyants en ce monde. Ainsi comprise, la parabole de la Veuve est parfaitement équilibrée en elle-même, proportionnée à la leçon qu'on en veut déduire, et exempte de toute allégorie.
L'importance que l'on attache à cette interprétation résulte de la reprise : « Et le Seigneur dit 3 », et de l'invitation à remarquer la réflexion du mauvais juge 4. Ce juge inique n'a pu résister à la prière de la veuve. Il est impossible que Dieu ne se rende pas à la prière de ses élus, qui lui demandent incessamment d'être délivrés de leurs persécuteurs, et de venir rendre à ceux-ci le châtiment qu'ils méritent, à eux-mêmes la récompense qu'ils souhaitent. Il ne les fera pas longtemps attendre, mais il viendra bientôt pour délivrer ses enfants, et châtier leurs adversaires. Dans sa forme