CHAPITRE VI
l.K CAHACTERK ET LE l)E\'EL01'i>EMEM' DE LA TRAOITION EVANdELIgUlî
L l^vaiiyile de Jésus iiéliiit [)as un livie, mais 1 aiiiioiice du salut, du piMfhaiu avènemenl de ce règne divin qu'Israël atleiidail. .lésii^ ne prêchait pas pour laisser à la poslériLé un document de sa doctrine, mais pour attirer les âmes à l'espérance dont il était lui-même embrasé. Les apôtres qu'il avait recrutés ne se souciaient pas davantaj^e d'amasser des souvenirs pour l'histoire. Maître et disciples, absorbés dans leur (euxre, persuadés que le royaume céleste allait être immédiatement réalisé, ne sonijeaient pas à l'onder leui' relii^ion sur un livre, ni même à l'oiider une reliirion. L Évangile contniuant à être prêché sans que l'avènement gl<trieux du Christ et du royaume se profluisil. le christianisme naquit. On eut le temps, et l'on eut besoin de se souvenir de ceque.Iésns avait dit et de ce qu'il avait l'ait ; mais on s'en souvint, s'il est permis de s exprimer ainsi, dans la mesure et dans la forme que réclamait l'intérêt de ^œu^■re évang-élique, devenue bientôt, par la force des choses, léditication de ri"'g-lise chrétienne. Pour prêcher l'Évangile après Jésus, on dut répéter ce que Jésus avait enseigné, raconter Jésus lui-même, son ministère, sa mort et sa résurrection; mais on ne pouvait pas se borner à raconter, il fallait prouver le Christ et interpréter le royaume ; la tradition apostolique ne pouvait pas vivre que de souvenirs ; ce fut une élaboration constante et prog-ressive des impressions reçues et des souvenirs gardés. Avec le temps, pour l'avantag'e et l'on peut dire le besoin de la propag:ande chrétienne, cette élaboration se cristallisa dans des écrits qui étaient des instruments d'apostolat. La tradition évangélique est la prédication chrétienne des premiers temps, et l'histoire de la littérature évangélique n'est pas, à proprement parler, une histoire littéraire, la simple évolution d'un travail et d'un mouvement intellectuels, mais elle n'est qu une face de l'activité missionnaire du christianisme naissant. La considérer en elle-même, abstraction faite de cette activité, serait déjà la méconnaître et s'empêcher den entendre la signification, d en saisir le caractère.
Ce que les apôtres commencèrent à prêcher, ce n était pas 1 hislou'e du Christ, ce n'était pas davantage un thème d'enseignement fixé par lui, ni lannonce du royaume céleste telle que Jésus lui-même lavait for-
176 LKS ÉVANGILES SYNUPTIQUES
nmlée jusqu'à son dernier jour '. La mort inattendue, ii;nouiinicuse, terrifiante, du prédicateur avait déranf,''é l'équilibre de la Coi ; et quand cette foi retrouva une assiette ferme dans la croyance à la résurrection, elle avait fait déjà un j^rand pas en dehors des limites où s'était enfeimée la prédication de Jésus. Maintenant, pour se répandre, cette foi n'avait pas à traiter immédiatement du royaume, mais du Christ, dont il fallait que la manifestation parût acquise, bien qu'elle fût retardée. Au lieu de croire dabord au royaume, qui ne venait pas, il fallait croire au Christ, qui était venu. Démontrer aux Juifs que Jésus, bien que mort sur la croix, ne laissait pas d'être le Christ, telle était la tâche qui s'imposait à ses disciples. Pour la remplir, il ne leur sufFisait pas de se lappc- 1er, ils avaient besoin de trouver des arj^uments à l'appui de leur foi.
lis en trouvèrent. Si la pensée de Paul tourne en quelque sorte autour de la passion et de la résurrection |)our en faire la base de la théolog-ie chrétienne, c'est que ce point formait déjà le centre de la prédication apostolique. Pour les apôtres galiléens, aux premiers jours de leur ministère, il ne s'a};issait pas encore de constiaiire sur ce thème une théorie de la rédemption ; mais il fallait montrer comment la mort et la résurrection de Jésus, que l'on disait Christ, rentraient dans l'économie des desseins providentiels sur le Messie et le salut du monde. L'argument des l^lcritures était l'unique ressource, et l'on ne j)ouvait s'en passer. Une importance particulière ne s'attacha pas d'abord aux souffrances de la passion, et l'on semble, pour commencer, avoir moins envisagé la mort en ellemême que comme condition préliminaire, indispensable et prédite, de la résurrection. Quant à celle-ci, il est très remarquable qu'on ait été moins préoccupé de la démontrer comme fait humainement inexplicable, comme le miracle des miracles, à la façon des apologistes modernes, que comme une volonté indiscutable de Dieu sur son Christ. On prêcha la résurrection de Jésus, on allégua les apparitions du Sauveur ressuscité ; mais, autant qu'il est permis d'en juger, ceux-là mêmes qui en avaient été favorisés n'insistaient pas sur leurs expériences indépendamment de la nécessité providentielle qui résultait du témoignage scn-ipturaii-e. Il est de toute invraisemblance que les textes de l'Ancien Testament aient suggéré aux disciples de Jésus la résurrection de leur Maître ; mais ce qui paraît certain, c'est que cette idée, aussitôt que née, chercha son appui, sa défense, sa preuve, dans les Ecritures, et qu'elle les y trouva. « Le Christ est mort pour nos péchés, selon les Ecritures », dit Paul-; « il a été enseveli et il est ressuscité le troisième jour selon les l<]critures ». Les textes sont tels que leur application au sort de Jésus ne