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CHAPITRE Vin

Quaiul on parle de renseij;nenienl de Jésus, on ne veut pas dire que le Christ ait professé un corps de doctrine, énoncé un système théologique, exposé méthodiquement et soutenu par voie d'argumentation une série de thèses logiquement coordonnées '. Jésus poursuivait une œuvre, non la ditï'usion d'une croyance; il n'expliquait pas théoriquement le royaume des cieux ; il en préparait l'avènement en exhortant les hommes au repentir. Cependant l'œuvre même de Jésus se rattache à une idée, celle du royaume céleste, elle se définit dans cette idée, qui présuppose, implique ou entraîne après elle d'autres idées. Jésus agissait par la parole, et sa parole avait pour objet le royaume de Dieu avec tout ce qui s'y rapporte.' C'est cet ensemble des idées familières au Christ qu'il s'agit de reconstituer à l'aide des Évangiles, non comme une philosophie générale du monde et de l'histoire, qui nous paraîtrait maintenant chétive et insufiisante à beaucoup d'égards, mais comme l'expression historique de la grande œuvre morale que Jésus a voulu accomplir.

l/idée du règne de Dieu ^ est, en un sens, tout l'Évangile; mais elle est aussi tout le judaïsme, et elle n'est réellement intelligible que par rapport à la foi israélile, dont Jésus retient, sans les discuter, toutes les données traditionnelles. La prédication du royaume céleste n'a pas été présentée aux Juifs comme une révélation nouvelle, mais comme l'accomj)lissement des promesses anciennes, et l'on peut dire de la religion d'Israël. Elle n'était, en eifet, que l'aboutissant d'une longue évolution dont les origines se confondent avec celles du peuple îsraélite, même des peuples sémitiques en général et, jusqu'à un certain point, de l'humanité religieuse.

Dans la plupart des religions connues par l'histoire, on n'a jamais conçu la divinité sans un pouvoir transcendant, lequel, du côté de cette divinité, se manifeste par des effets surnaturels, par une action souveraine, supérieure dans son objet, mais analogue dans son principe à celle

1. Cf. Iloi.T/.MANx, Xeul. Theotof/ie, I, 124. Cet important ouvrage est à consulter sur tous les points traités dans le présent chapitre.

2. Sur ré(juivalence des formules << royaume des cieux » et i' royaume de Dieu I), et leur signification, voir plus bas, p. 229. n. 6, et le commentaire de Me. I, l.'i : \It. IV, 17.

A. Li)is\. — Les Eriiiijjiles st/nopliqui's. 15

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que les aulorilés humaines exercent sur leurs sujets; du vo[v de riiouiiue ce pouvoir est reconnu par un culte, par des respects et une soumission, des tributs, analof^ues aussi à ceux que Ton rend aux chefs des sociétés humaines. Va\ l'ait, ces chefs étaient (-(imnie les vicaires des dieux, et, chez certains peuples, ils étaient considérés comme étant issus de leur race immortelle. Si la nation se personnifiait en un monarque céleste, le monarque lerrestre en était le représentant, le fils hien-aiiué, Taf^enl et comme le premiei- prêtre. La titulature des rois d'Ej^yple ', surtout celle des rois de Xinive et de Babylone -' sont très instructives à cet é^ard- Les rapports de Camos avec le peiqile el le roi de Moah' sont caractérisés de la même manière. Les intérêts du peuple sont ceux du dieu, et réciproqueiuent : sil arrive quelque insuccès ou quelque calamité, c'est que le dieu est mécontent de ses adorateurs, et il con\'ienl de l'apaiser par quelque expiation solennelle; si tout prospère, c'est qu'il est satisfait des siens, el il importe de reutretenir dans ces bonnes dispositions.

Les hommag-es du culte sont au premier i-ani; de^ devoirs qu'il exij^e, mais certaines conditions d'ordre moral sont impliquées dans la reli>;ionqui règ-le les rapports des hommes entre eux, tout comme ceux des hommes avec leur dieu; le dieu est f,'-ardien des coutumes tradition, nelles, conséquemment protecteur de ce qui est considéré comme le le droit, et du degré de moralité individuelle, domestique el sociale où ses fidèles sont parvenus. On dira de ces dieux qu'ils sont justes et bons; ils le sont au plus haut degré que leurs adorateurs peuvent concevoir. Mais comme le sens proprement moral l'st encore dominé dans la cons-

i. « Les Pharaons sont la chair du Soleil (Rà), les uns de par leur père, les autres du chef de leur mère, et leur âme a une origine surnaturelle, coiuith' leur corps : elle est un double détaché de THorus qui succéda à Osiris et cpii régna le premier sur l'Egypte seule... Pharaon est le prêtre par excellence des dieux de l'Egypte entière qui sont ses dieux à lui. •> Masphho, Histoire nncienne des peuples de VOrient, I, 259, 266.

2. Il Je suis Ashurbanapal (Sardanapale), créature d'Ashur et de lielil..., dont Ashur et Sin..., dès les jours lointains, ont proclamé le nom pour la royauté, et qu'ils ont formé dans le sein de sa mère pour gouverner Asshur; dont Rannnan et Ishtar, par un décret immuable, ont décidé la royauté. » ' Nabiumkudurriusur (Nabuchodonosor), roi juste..., qui gouverne les hommes de Bel, de Shamash et de Marduk... Dès que Marduk, le seigneur suprême m'eut élevé au gouvernement du i)ays, m'eut donné à gouverner les foules (les hommes, je m'inclinai avec respect devant Marduk, le dieu qui nVa créé. ■> E. ScHRADER, heilinschriflliche Bibliothek, 11, 132-I!:i3; III, ii, .Vl--V.\.

.'L Voir rinscription de Mésha ap. Renan, Histoire du peuple d'IsniëL U, :W2-30a. Cf. l'inscription votive de Panamnm, roi de ladi (conlenq)orain de Téglat-plialasar, 7")4-727 av. .L-C.i, a/>. I.AiiUANdi:, lieliyions sémitiques'^, 'f92-

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cience iiKlividuellf par le prestif^t^ extérieur, indiscutable et indiscuté, du droit couluniiei', la justice des dieux concerne aussi la conduite des hommes et Tordre de la société plutôt que les sentiments intimes et la pureté du cœur; du inoins se l'ait-il de toutes ces choses une sorte de confusion qui tourne aisément au préjudice du progrès moral. Le règne du Dieu est surtout le régime traditionnel et la fortune de la nation. Ce règ-ne peut s'étendre par la conquête. Les guerres des peuples étant celles de leurs divinités, celles-ci peuvent être victorieuses ou vaincues, et il arrive même qu'on les fait prisonnières '. C est assurément dans les vieux cultes orientaux qu"il faut chercher la plus ancienne ébauche du royaume de Dieu.

Quand la royauté de lalivé sur Israël apparait dans l'histoire, elle ne dilfère pas sensiblement de celle de tout autre dieu sur le peuple qu vit sous son patronage. L'horizon de ce dieu est très limité. De même que son peuple n'existe que pour le servir, lui semble n'exister que pour protég^er son peujile ; il l'a tiré d'Egypte, conduit dans le désert, installé dans le pays où les tribus se sont définitivement fixées ; il est le dieu flu peuple et du sol ; il ne s'occupe des autres peuples que dans la mesure où ceux-ci entrent en rapport avec Israël, et c'est naturellement pour g^arantir les siens contre leurs ennemis ; on se le tigi^ure avec délices noyant Pharaon et toute son armée sous les tlots de la mei- Rouge, exterlumant les Cananéens, jouant, même dans une défaite passagère, les plus désagréables tours aux Philistins et à Dagon leur dieu-; d'ailleurs très jaloux de son droit et de sa majesté, foudroyant qui ose regarder dans son arche, ou qui se risque à la loucher pour la soutenir dans un mauvais pas -M cependant fidèle à son peuple et terrible dans la bataille. C'est lui qui a institué les rois, et il a fait alliance avec la maison de David ; il règne par elle ''.

Mais les conditions du pacte qui gouvernait les rapports d'Israël avec son dieu ne tardèrent pas à devenir plus morales que cultuelles, et même en tant que cultuelles, il semble qu'elles aient présenté d'abord une singularité caractérisque : lahvé ne voulait pas soulfrir d'autres dieux à côté de lui, pas même une déesse parèdre, comme eu avaient les grands dieux des nations, et il ne voulait pas non plus qu'on le représentât par des statues saintes qui auraient reçu les hommages de ses adorateurs. C'est dans cette religion à tendance monothéiste et spiritualisteque s'accentua et s'épura le caractère moral qui est inhérent à toute

i. On sait i[ue lalivé lui-mènie lui |»ris par les Philistins 1 Sam. iv-vi

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