Cf. Mt. XI
i06 LES ÉVANGILES SYNOPTIQUES
conscience irréprochable, elle parait moins facilement compatible avec la conscience certaine de la vocation messianique, et Ton voit assez clairement que la tradition a rattaché d'abord au baptême la révélation définitive de cette vocation. Mais, pour les évang'élistes qui ont raconté la conception virginale, et la communication de l'Esprit divin à Jésus dès le premier instant de son existence, la descente de l'Esprit à l'occasion du Iniptème n"a plus le même sens que pour Marc et pour la tradition apostolique ; la conscience de la filiation divine ne peut être retardée jusqu'au ba[)tême, puisque cette filiation est pleinement acquise dès le commencement.
C'est pourquoi Matthieu s'est cru obligé de répondre à une objection : Jésus, étant et se sachant infiniment plus grand que Jean, n'aurait pas dû être baptisé par lui, et le fait est cependant qu'il l'a été. L'évangéliste met l'objection dans la bouche du Précurseur, et il met dans celle de Jésus la réponse qui explique le fait.' Jean s'excuse, lui pécheur, de baptiser celui qui est sans péché, ou plutôt encore, lui Précurseur, de baptiser le Christ '. Il aurait besoin de recevoir du Christ le vrai ba[)tème, au lieu de lui donner un baj)tême superflu. Jésus reconnaît la valeur de cette excuse et de la raison alléguée par Jean ; mais il n'en déclare pas moins que le baptême de Jean est une chose juste, conforme à la volonté de Dieu, et que lui-même doit s'y soumettre actuellement -. La démarche du Sauveur est donc une sorte d'accommodation voulue par la Providence, pour l'édilication de tous. Il n'est pas précisément question du baptême comme d'une œuvre sainte que Dieu prescrirait à tout Israël, ce qui créerait pour Jésus l'obligation de le demander, pour Jean celle de le lui accorder-'. On n'attribue pas au baptême de Jean cette nécessité absolue et universelle ; et pour ce qui regarde Jésus en particulier, on n'admet qu'une obligation de convenance morale, dans les circonstances du moment.
(^n peut croire que ce n'est pas le rédacteur qui s'est fait le premier l'objection, et qui a trouvé la réponse: l'une et l'autre lui ont éU' fournies par la tradition orale. D'assez bonne heure on a dû se
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expi'ès pour annuler la signification ultérieure du baptême de .Tean» • ojt'); vip
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ItAPlKMF, DE JÉSrS 407
demander pourquoi Jésus avait reçu le baptême de repentance. Marc et Luc semblent avoir pensé qu'il suffisait, pour écarter la difliculté. de ne pas dire qu'il fût venu le chercher, et de le montrer l'ecevant le baptême de l'Esprit avec le baptême d'eau. L'auteur du quatrième Evang-ile s'en est tiré en é\atant de dire que Jésus avait été baptisé par Jean. L'apocryphe connu sous le nom d'b'vangile des Hébreux a trouvé un expédient analog-iie à celui de Matthieu : avant de quitter Nazareth, Jésus, invité par sa mère et ses frères à venir avec eux recevoir le baptême de Jean, répondait qu'il n'avait pas besoin de ce baptême, étant sans péché '.
Des circonstances qui avaient accompagné le baptême de Jésus, la tradition apostolique ne savait qu une chose, c'est que, dans cette occasion. Jésus avait été sacré par l'Esprit et la vertu de Dieu-'. Au moment où il sortait de l'eau, il aurait eu une vision : la voûte céleste lui avait paru s'ouvrir, et l'Esprit divin était descendu d'en haut, sous une apparence sensible, comme une colombe, pour venir à lui ; en même temps, il avait entendu la voix de Dieu qui l'appelait son Fils et son élu, c'est-à-dire son Christ.
Le propre des visions est de n'être pas définissables comme réalité. Autant il est facile de préciser la signitication essentielle de celle-ci dans la plus ancienne tradition chrétienne, autant il est malaisé de déterminer ce qu elle a été en fait et pour Jésus lui-même. Sans s'inquiéter de ce qu'avait pu être l'existence antérieure du Sauveur, les premiers prédicateurs chrétiens ont cru et enseig-né ([ue Jésus avait été investi de la dignité messianique, le jour de son baptême, par la venue de l'Esprit saint en lui, et par une déclaration céleste ({ui lui avait été sig"nifîée à lui-même. G est ce qui résulte encore ti'ès clairement du récit de Marc, où la vision et les paroles sont pour Jésvis seul. Le ba])tême de Jésus aurait donc été un fait
1. l^assaye ciLé pai- s. .Ikhômk in h. lac. : « licce mater l^omiiii et fralres ejus flicel)anl ei : .lohannes baptisla baplizal in reniissionom peccatoruin ; eainiis ci Ijaptizt'imir ah en. Dixil auteni eis : Oukl |)C'ccavi, ut vadam et baplizLM- al) eo ? nisi forte hoc ipsum ({iiod dixi ignorautia est. » Ce peut être la même préoccupation qui a induit plus haut voir p. 304, n. 2) Matthieu à ne pas reproduire la formule " baptême de pénitence pour la rémission des péchés », quand il a présenté Jean-Baptiste (Wiclluausen, Ml. Tj.
2. Acr. X, 38. 'Ir,'joOv tov à-o Xxi^apsO, w; "r/p'.a^v ajTov ô Oho; -viJaaTt àyit;) x.at ojvâaH'.. Dans le contexte, Pierre, ([ui prononce ce discours, se réfère explicitement au baptême de Jean. Cf. au/ir. p. 1 1, n. 4.
t08 LES ÉVANdILES SYNOPTIOUES
capital dans sa carrière terrestre, et il a dû être tel, quoique la tradition, qui systématise en quelque façon le rapport historique de la mission de Jean avec celle de Jésus, semble avoir également condensé en un seul point tout un travail psycholog'ique dont elle u était pas plus ([ue nous en mesure d'essaver l'analyse.
Que Jésus ait trouvé dans son l>aptême la révélation décisive de son rôle messianique, et que la conscience de sa filiation divine se soit emparée de lui avec une force qu'elle n'avait pas auparavant et qu'elle ne devait plus jamais perdre, c'est ce que Ton peut considérer comme le fondement solide du récit traditionnel. Mais que cette révélation fût en toute rigueur la première, qu'elle nait pas été préparée par toute la vie antérieure de Jésus, et quelle nait pas été complétée ultérieurement, la tradition, au fond, ne la jamais pensé, et la critique ne peut l'admettre. La révélation du Ijaptème n"a pu être adressée qu'à une àme disposée à la recevoir; d'autre part, la signification historique du récit de la tentation est que Jésus a dû s instruire encore des conditions providentielles de s;i vocation ; et l'on peut dire que cette instruction progressive, qui résultait en partie de l'expérience, a continué jusqu'à sa mort. S il était permis de risquer une hypothèse en matière si obscure, on pourrait dire que Jésus, dans l'humble maison de Nazareth, avait grandi en tils de Dieu, par la piété, par l'épanouissement de son àme pure sous le regard du Père céleste, sans que la préoccupation du grand rôle que le Fils de Dieu ', le Messie, devait jouer dans le monde, entrât d'abord dans le commerce intime de cette àme avec Dieu; cette préoccupation se serait fait jour plus tard, soit par la seule influence du messianisme commun, soit par le contrecoup de la pi'édication de Jean annonçant 1 avènement prochain du royaume de Dieu; quoi qu'il en soit, la rencontre avec Jean est une circonstance tout à fait appropriée à la révélation détinitive : c est là, auprès du prophète qui se donnait lui-même comme le précurseur du Messie, ou tout au moins comme le héraut du royaume céleste, que Jésus, déjà lils de Dieu par la conscience intime de son union avec le Père céleste, eut l'intuition suprême de sa mission provi-
I. WiîLLiiAUSEN, Me. 6, observe à l)on droit que le Messie est dit <■ fils de Dieu », comme Israël, eu tant que sou représentant. U est faux que cette tormule ail été conçue par Jésus lui-même et qu'elle soit l'expression personnelle de sa conscience filiale.
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dentielle, et qu'il se sentit le Fils de Dieu, le Messie promis à Israël. Gomment il accomplirait cette mission, c'est ce que l'avenir devait peu à peu lui apprendre, et les conditions morales de son rôle sont celles qui lui sont apparues d'abord le plus nettement. Mais c'est comme Messie agent et introducteur du royaume céleste qu il s'est décidé à prêcher l'Évangile, non comme prédicateur de la bonté de Dieu à l'égard des pécheurs.
La tendance, toute naturelle, de la tradition a été, ici comme ailleurs, à transformer en scène extérieure et en fait matériel ce qui a été surtout, et l'on peut dire uniquement, un phénomène intérieur que l'historien doit renoncer à décrire.
La vision même et la description du séjour au désert ont presque lair d'une paraphrase ajoutée à la mention du simple fait que. la tradition avait connu ' : la démarche de Jésus pour recevoir le baptême, et son retour en Galilée comme prédicateur de l'Evangile, après un certain temps passé au désert, et loiscjue le ministère de Jean eut été violemment interrompu. Gest donc alors qu'il avait pris conscience de sa vocation. Nos récits ne signilient pas autre chose, mais ils le signifient dans le langage de la foi ardente et visionnaire qui fut celle des temps apostoliques.
Marc présente déjà la vision comme objective -, mais ce peut être pour la fidélité du récit, et parce que la distinction du subjectif et de l'objectif existe à peine pour les esprits sans culture. On ne peut
I . Ainsi qu'il a été remarqué plus haut (p. 86), Me. i, 14, rejoint très naturellemont le V. 9, auquel la description des vv. 10-13, qui est dans le style du rédacteur «'vangélique (remarquer les deux /.ai £'j6û;, v. 10 et v. 12, et la couleur accentuée des esquisses), est comme surajoutée. Il est au moins singulier que \v narrateur se trouve savoir en détail ce qui se passe aussitôt aprt's le baptême, et qu'il n'ait absolument rien à dire sur les préliminaires et les circonstances mêmes du t'ait.
i. V. 10. naî £'j0-j; àvaoat'vfov ly. to3 •j')aTo; sioêv ay.t'ou.Évo-j: tojç O'joavoù; xa{ to TTVîuiJia wç "ep'.iTîpàv y.aTajjafvov stç ajTo'v ■ -/.a.'. cp(ovï| iyÉvcto ix. rtov oùpavôiv. Noter le rappoii immédiat (sjOJ;) de àvaÇafvrov l/. tou uda-o; avec to -v£û;j.a ...zaTajîaïvov. Le baptême d'Esprit rejoint le baptême d'eau, en sorte que Jésus ne reçoit pas réellement le baptême de Jean, l'eau sans l'Esprit, mais le vrai baptême, l'Esprit avec l'eau. De cette mise en scène, on ne peut déduire, avec Welluai skn. Me. 7, que Marc ignore ici le baptême chrétien. Ni Matthieu ni Luc n'ont compris cette nuance du tableau si lial)ilenient esquissé par Marc. Matthieu a même utilisé ïjOJ; (qui, dans Marc, se rapporte à £tO£v de la façon la plus maladroite, v. l(i : |3a::TtaG£Î; oï 6 'ItiIOÛç zÙH'j; i'/iPir^ à-o toj joaro: /.%'. ;ooJ f|V£(î>-/- Gr)7av oî ojpavo:, /.t'a. Luc était préocctipé d'une autre idée.
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pas demander k lévang-éliste de sig-nifier la réalité intime de la vision sans la réalité extérieure de son objet : cieux ouverts, colombe descendant, voix entendue. En signifiant que Jésus seul a vu et entendu, Marc est aussi psychologue qu'il pouvait l'être. Matthieu et Luc disent que les cieux s'ouvrirent, et non seulement que Jésus les vit s'ouvrir; Luc seul remarque la forme corporelle de l'Esprit ' ; mais il ne fait en cela qu'expliquer la pensée des autres évangélistes. 11 est bien superflu de discuter si l'Esprit avait l'apparence d'une colombe, ou s'il descendait seulement comme une colombe - ; Luc entend visiblement les deux choses à la fois, et Marc et Matthieu ont dû comprendre ce trait de la même façon.
De savoir si c'était une vraie colombe, la question doit être abandonnée à la curiosité des théologiens scolastiques. Les évangélistes s en tiennent à l'apparence ; mais cette apparence n'est pas dépourvue de sig'nification. La colombe est un oiseau privilégié dans l'iVncien Testament ; c'est le seul oiseau qu'on ofl're en sacrifice; elle est la messagère de bonne nouvelle dans le récit du déluge; la tradition rabbinique en faisait le symbole de la puissance créatrice'^, et Philon * le symbole de la sagesse divine et du Logos ; rien d'étonnant à ce qu elle soit ici le symbole de la création spirituelle inaugurée par la consécration du Messie.
Matthieu intéresse Jean-Baptiste k la vision, puisque la voix céleste ne s'adresse pas k Jésus, mais k 1 assistance ; le récit toutefois n'indique pas explicitement la présence d'autres témoins que Jean. Luc, beaucoup moins réservé, fait une conjecture qui est assez conforme k l'esprit de Matthieu ; il suppose que Jésus a été baptisé avec une foule d autres personnes, et que, sorti de l'eau, il s'est mis en prière ; c'est pendant cette oraison que l'Esprit descend
1 . ^ . 22. "/.ai zaTaiiriVai to 7^v£ij[j.a to àytov Q'>>>i.x~'.v.M îloîi 0)ç "sp'.aTîoxv i- 'xjtov.
2. B. Weiss, E. 28, en s'appuyant sur Mt. zal e-oev -vsùixa Osoy xarà- [îaïvov waîi rïp'.atipàv âpydjU.£vov ir. 'aùrov. Comment voir l'Esprit descendre, s'il n'avait une apparence, et quelle apparence le texte pemiet-il de supposer sinon celle de colombe ? La comparaison de Matthieu se rapporte aussi bien à la forme sensible de l'Esprit qu'à la descente; elle se rapporte à lEsprit descendant.
3. W ÛNScuE, Neue Beilriiije ziir ErlaulcnuKj der Evnngelien, up. Iloi/rz-