TENTATION DU CHRIST
qu'il a reçu : c'est cet Esprit ([ui le fait agir et marcher, comme s'il était mû par une force extérieure et irrésistible. Si Matthieu s'est contenté d'atténuer ces expressions énerg-iques, Luc les corrige tout à fait : Jésus est rempli d'Esprit saint, il possède cet Esprit et ne semble pas en être possédé ; il se rend au désert, et si ses démarches y sont rég-lées par l'Esprit, ce n'est pas comme par un force nécessitante ' .
11 était admis que le Messie, dans son avènement glorieux, devait vaincre Satan ; mais cette victoire définitive que le christianisme primitif attendait avec la parousie de Jésus, se trouvait précédée d'une défaite au moins apparente, la mort du Sauveur, où l'esprit du mal avait semblé triompher. La victoire finale du Christ ne laissait pas d'être anticipée dune manière spirituelle, et Jésus luimême allég-uait les guérisons de possédés pour prouver que Satan était déjà vaincu ; l'épisode de la tentation est une première victoire, tout intérieure, qui prélude aux autres. Marc et Matthieu paraissent concevoir cette tentation comme une épreuve inévitable, non qu'ils l'aient jug'ée telle, en se plaçant, comme font les critiques modernes, au point de vue de la psychologie de Jésus et de l'entraînement historique des causes et des faits, mais parce que, le Christ venant pour détruire le règ^ne de Satan, il est tout naturel que Satan l'attaque dès l'abord, et que le Christ débute dans son teuvre rédemptrice en se défendant personnellement contre lui.
Marc est même plus préoccupé de la lutte que de son résultat. L'Esprit a poussé tout de suite Jésus au désert, et il l'a mené ainsi au devant de Satan, le désert étant, d'après la Bible, aussi bien dans le Nouveau que dans l'Ancien Testament, le séjour des mauvais esprits ; là Satan s'emploie contre le Christ dans son rôle de tentateur ; les assauts se succèdent pendant quarante jours "', et il va sans dire que Jésus ne succombe dans aucun ; mais on ne parle pas de victoire, parce que 1 ennemi, vaincu chaque jour, reviendra le lendemain, et que ses entreprises ultérieures contre le Christ ne
1. V. t. 'IrjOroijç Ô£ -ATj'prjÇ ;r;£j[JLaTo; ayîoj •j-îuTpsisv à-o toj 'lopoâ'Oj, /.al f^ycto £v T(o -vEjixaxi Èv Tf) Èprjtjiti). « L'Esprit n'est plus un agent distinct de Jésus, comme dans Me. i, 12 ». Wellhaisen, Le. H. Cf. v. 14. Ss. " Et TEspril saint le conduisit et l'emmena au désert. »
2. V. 2. zaî Tjv âv -fi èprjuw xEaaspâ/.ovta îj^L^pai 7:£tpaÇd[jL£voç j-o toj jaTavà. Marc irarde le nom hébreu de « Satan ». Matthieu et Luc disent " le diable ».
1 Ui LES ÉVANGILES SYNOPIIQLES
sont aucuiuMueut ruinées tFavance à la fin des quarante jours. Le nombre de ces jours est déterminé par les quarante années du séjour d'Israël dans le désert. Mais tandis que le peuple élu, tenté, a succombé, le Christ élu, tenté, ne tombe pas. La circonstance du jeûne, mentionnée par les deux autres évang-élistes, montre qu'on a songé également aux jeûnes de Moïse et d'Elie sur la montagne' du Seigneur'. Jésus, observe Marc, était « avec les bétes », c'est-àdire, dans une solitude absolue, n'ayant d'autre compagnie que celle des animaux sauvages, qu'il ne faut pas d'ailleurs transformer en bètes féroces, et dénué de tout secours humain; mais son Père céleste ne l'abandonnait pas et lui envoyait des anges pour le servir "-. L'assistance des anges, comme l'obsession de Satan, s'étend à la durée des quarante jours.
Ce tableau, on va le voir, est sensiblement différent de celui que décrivent Matthieu et Luc, et ne peut guère plus en être le résumé que celui des autres Synoptiques ne peut être une explication de Marc ; les trois Synoptiques pourraient néanmoins proocéder dune source commune, que Marc interpréterait librement en l'abrégeant. On ne dit pas dans quel désert Jésus s'est retiré ; peut-être va-t-on contre la pensée secrète de la tradition évangélique en indiquant le désert de Juda, l'expression restant vague, non parce que l'indication n'aurait pas eu besoin d'être précisée, mais à cause du rapport qu'on veut établir avec le désert où ont demeuré Israël, Moïse et Êlie. Il paraît bien que la tradition manquait de données précises sur les circonstances de ce séjour au désert, comme sur celles du baptême. On n'avait pas idée que le Christ fût resté à proximité de Jean après avoir été baptisé, ni qu il eût eu avec lui des relations personnelles '. Les deux faits, le baptême et la tentation, ne sont pas de ceux dont les disciples turent témoins, et il ne semble pas que Jésus en ait parlé avec détails à ceux qui plus tard s'attachèrent
1. Ex. xxxi\-, 'iSi I^XXl. /.CL'. ïjv ï/.v. Mwjaf|Ç vix^j-wi /.jp^oj T-aaipà/iovra f,;j.£pa; zal TîTaesaxovTa vj/.Taç " àpTOv oùx ïça-j'£v xa'. Gofop irjv. ït.wi ici". I Rois, xix, 8). Mt. IV, 2. zal VTjatî'jaaç f/j.ipa; Tsaaeoâ/'.ùvTa xal T£a'j£pâzovTa vjy.Ta;, et I>C. 2. xal oux isayc'/ oùoÈv iv Taï; r^'i.ioo.'.t izîtva'.ç, dépendenl de ce passage.
2. xai. y,'/ u.i~k -wv 6ï)p;'ov, xal oi ayysÀo; O'.ïf/.ovouv auxfo.
3. La contradiction de Jn. i, ni. 22-3(i, fondée sur des inolils d'ordre polémique et didactique, est plus apparente que réelle. Lauleur du quatrième Évangile a soin de ne rapporter aucune eonversalion du (liiristavec le Précurseur.
IKiN'TATlON UU CHRIS r 417
à lui ; ils ont pris, dans la tradition, la foi'me d'un tableau symbolique où les préliminaires de l'Evangile sont représentés d'après la conception générale qu on se faisait du ministère de Jésus.
Matth. IV, 2. Et ayant jeûné qua- Lie, iv, 2. El il ne mangea rien
ranle jours et quarante nuits, après durant ces jours : et quand ils
cela il eut faim. 3. Et le tentateur, furent écoulés, il eut faim. '.\. Et le
s'approchanl, lui dit : »< Si tu es le diable lui dit : « Si tu es le Fils de
Fils de Dieu, dis que ces pierres Dieu, dis à cette pierre qu'elle
deviennent des pains. » 4. Et lui, devienne pain. » '4. Et Jésus lui
répondant, dit : « L'homme ne vit répondit : « Ce n'est pas seulement
pas seulement de pain, mais de de pain que \it l'homme. <> toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
Matthieu ne se borne pas à dire que Jésus resta au désert pendant quarante jours, il dit que le Sauveur y jeûna pendant quarante jours et quarante nuits. La mention des jours à côté des nuits paraît impliquer un jeûne absolu, comme a été celui de Moïse '. Luc n'enchérit donc pas sur Matthieu, mais il ne fait qu'interpréter la donnée de la soui'ce, en disant que Jésus ne mangea rien durant ce temps. Comme il a dit, d'après Marc, que Jésus avait été tenté pendant quarante jours, il s'abstient de répéter le chiffre en prenant l'autre source, et, conformément à celle-ci, il va placer les trois tentations spéciales au bout des quarante jours. Il n'est pas dit positivement que ces trois tentations aient eu lieu le même jour, et leur rapport chronologique n'est pas autrement déterminé. Elles sont placées au terme des (piarante jours pour la commodité du récit, et parce que la longue abstinence de Jésus donne occasion à la première ; le resserrement de la perspective . où les attaques du tentateur s'enchaînent dans un temps très court, donne plus de relief à la victoire du Christ sur son ennemi. Cet ennemi n'est pas un démon quelconque , mais le chef des dénions, qui intervient en personne pour séduire le Fils de Dieu.
Après son jeûne de quarante jours, Jésus a faim, et le démon lui parle pour l'inciter à faire une chose qui n'est pas selon la volonté de Dieu. Matthieu dit qu'il s'approche -, et si Luc ne fait