Avec W'ellhai SEN, Mr. *.K
i40 LES ÉVA^GILES SYiNOl'TKJlLS
après Jésus, le principal rôle. La mise en scène est en rapport avec ces deux faits de transposition et de combinaison ; elle ne réussit à les voiler ni lun ni l'autre.
Pour former son cadre, Luc anticipe la description que fait Marc ' pour situer le discours des ^Jaraboles. Ayant raconté déjà plusieurs miracles qui ont été opérés à Capharnaiim et qui ont provoqué 1 enthousiasme de la population, il peut sans invraisemblance montrer la foule accourant sur les pas de Jésus et le recevant au bord du lac - : la presse va oblig-er le Sauveur à monter dans une barque, pour prêcher de là sans être g-êné par l'attroupement des auditeurs. Après quoi, levangéliste résume les données de Marc sur la rencontre de Jésus avec les deux couples de frères. Il y avait deux barques sur le bord; au lieu de montre}- le personnel de lune occupé à pêcher, et celui de l'autre à raccommoder routillage, Luc représente tous les pêcheurs en train de laver leurs tilets, et tout à 1 heure il les fera pêcher tous ensemble. Pour couper au plus court, il ne nomme pas tout de suite les propriétaires des barques, et il se borne à dire que Jésus monta dans l'une, en ajoutant, pour préparer le récit de la pêche miraculeuse, que cette barque était à Simon. On apprendra seulement à la fin que l'autre barque était celle des fils de Zébédée; par la maladresse de cette combinaison, le frère de Pierre, André, disparaît complètement. Puis Luc revient à l'introduction du discours des paraboles dans Marc : Jésus monte dans la barque de Simon, le prie de s'éloig-ner vm peu du bord, et, assis dans la barque, il instruit la foule. Comme il s'agit d'amener la pêche mii'aculeuse, qui lîg"ure la prédication chrétienne, on s'abstient de dire en quoi consiste le discours, et 1 on arrive tout de suite à la conclusion. Jésus, ayant fini de parler, commande à Pierre d'avancer au large et de pêcher '^. L'ordre de Jésus appartient, encore à la transition artificielle ménagée par le rédacteur et au symbolisme qu'il voit dans le récit. Au point de vue de l'histoire, cette invitation serait difficilement explicable, car elle supposerait
1. IV, I , '.i-.\. (Test pourquoi on ne retrouvera pas ce cadre dans Le. viii, 4. 22.
2. (ielte introduction est tout à fait dans le style de l'évangéliste (àxoustv tov Xoyov Tou 8eou). Luc dit : " le lac (Xt[jLvyiv) de Gennésaret », pour que ses lecteurs ne soient pas trompés par le nom de « mer », qu'emploie Marc.
H. V. 4'. l-avtxyaYï iîç to ,Soé6oç, zal /aXâgais rà oîxTua Ûjjkov ïÎç aypav. Cf. .In. XXI, ^'}.
A CAPHARNAUAI 441
1 intention de faire un miracle qui serait un pur signe. Le cas ne serait pas le même si les pécheurs étaient déjà au travail, et si le conseil leur était donné de jeter leurs filets en tel endroit.
Simon obéit : il observe que lui-même et ses compagnons ont peiné inutilement toute la nuit, qui est cependant le temps le plus propice à la pèche, mais il a foi à la parole du Maître, et il tentera l'expérience '. Et le narrateur signale aussitôt le résultat : Simon prend une telle quantité de poissons que le filet commence à se rompre ^ Cet incident sert à intreduire la seconde barque dans le récit de la pêche. Est-elle restée au bord, ou bien a-t-elle suivi, j)ar imitation, celle de Simon? Il n'importe. On remarque tout exprès que les gens de l'autre barque étaient associés de Simon ' ; ils sont donc censés pêcher avec lui, et c est pourquoi on leur fait signe d'approcher pour recueillir le poisson qui appartient à tous. Cette circonstance est en parfait accord avec le symbolisme de l'ensemble, mais non avec la donnée purement historique du second Evangile, où Zébédée, ses fils et ses gens forment visiblement un gi'oupe tout à fait distinct de Pierre et d'André. Luc. d'ailleurs, ne nomme pas encore les fils de Zébédée, mais les gens de l'autre barque. Ceux-ci répondent à l'appel qui leur est adressé; on remplit les deux barques au point qu'elles menacent de sombrer.
Et dans sa barque toute pleine de poissons, au milieu de la mer, Simon Pierre, tout ému du prodige, tombe aux genoux de Jésus en s'écriant : <( Eloigne-toi de moi, parce que je suis un homme pécheur, Seigneur ^ >. Le discours n est peut-être pas en rapport avec la situation. Le nom de Seigneur, qui reviendra souvent dans Luc, témoigne que Simon voit déjà en Jésus le Mes.sie. Pourquoi se déclare-t-il si grand pécheur, et pourquoi ses compagnons, qui vont suivre Jésus comme lui, n'en disent-ils pas autant? On explique son langage par l'impression de frayeur ([ui l'avait saisi devant le miracle. S'il ne s'agissait que de poissons, un pêcheur de profession n'aurait probablement pas été si effrayé. Tous ceux qui étaient
1. V. "t.i-.irj-'xr'x (mol propre à t^uc, (|ui n'eiiipfoie pas le sémitique &a[3|;'i, oi' oÀr,; vjxTo; zoTTii'ja'/Tî; oùôîv iXâ|5o[j.£v • ï~': r)k to» prJixaTi lou yaÀâa»o Ta O'./.Tua.
2. V. 6. O'.eprjaaîxo oi Ta oi/xua a-jTwv. 1), oiaTî Ta otV.T'ja c.r|ajca6at.
'■\. V. 7. /.ai xaTÉvî'jsav toïç 'asto/ou Iv t'o i-~ip'\> r:Àoi(>) to3 V/JUh-y.; i D, |ioY/Js'.v| ajAÀapÉaOat aÙTOÏ;.
i. V. s. k'?îÀO£ %-' i;jioj, OT'. àv>|Ç. iaaoT'oÀo; ivja, x.jo;:. La comparaison avec vu, H (IIor.TZMANN, 33^1), paraît bien douteuse ; les situations sont très dilTérentes.
442 LES ÉVANGILES SYNOPTIOUES
avec lui étaient épouvantés comme lui; et. a cet endroit seulement, Fauteur s'avise qu'il est temps de mentionner les fils de Zébédée ; il le fait très maladroitement, les ajoutant à tous ceux qui étaient avec Pierre, comme s'ils n'étaient pas déjà compris dans ce nombre, le personnel de la seconde barque, par qui Pierre était assisté dans la levée du filet '. C'est que l'on quitte l'histoire de la pèche pour rejoindre le récit de la vocation dans Marc. Mais l'on revient encore à l'autre source, puisque Jésus dit au seul Simon , pour répondre aux paroles que celui-ci a dites en s'agenouillant devant lui, et sans tenir compte des autres témoins de la scène : « N'aie pas peur ; désormais tu seras preneur d'hommes - ». Les autres pécheurs ne s en comportent pas moins comme si le discours leur avait été adressé; car on amène la barque à terre, et les pêcheurs, laissant tout, suivent Jésus pour être ses disciples '.
On reconnaît la formule de Marc ' et de Matthieu; c'est, à n'en pas douter, la vocation des premiers disciples ; mais Lvic oublie ou néglige volontairement de dire combien ils étaient, et, si l'on n avait le témoignage précis des deux autres Synoptiques, on pourrait croire que Jésus emmène avec lui le personnel des deux barques, censé une seule équipe de pêcheurs sous la direction de Simon. On n'a pas souci de ce que deviennent les poissons qu on a eu tant de peine à ramener au bord. C'est que 1 équipe de pêcheurs est en effet le collège apostolique, présidé par Pierre, et que les poissons figurent le monde à convertir;
La combinaison de sources n'est pas contestable, soit que Luc ait adapté le récit de Marc à une tradition sur la pêche miraculeuse,
1. V. '.t. Ûâ[j.[jOç yàp -iptiaysv aùiov •/.%: -âvTa: Toj; (jjv aÙTw..., 10. fjijjy.i-K ok zal 'Iây.'')|îov -/.y}. 'I'i)X/Y|V •j'!ojç Zï^ESafoy, oï r^Tav /.o'.'/f.)VO'. to) ^ia'Dvi.
2. [XY, oofjou • à-o toj vuv àv6pr.)7:ouç ïar^ Çfoyio)/. D lit tout le passage comme il suit : 10. y)crav ok xo-vovo'. aÙTOu 'Iâz(.)[3o; zaî 'l'oxvr,; uîciv Zspîôai'oj. 6 8È v.t.v/ a-jToîç • 0£UT£ xaî ;j.r, yîvs^Os àX'.îï; -yÔûrov • r.O'.r\Qin yàf yaa; àÀ'.iï; àv6pf.')-f.)v. 11. oi o= àxo'jaav- T£; -av-a /.atïXs'.Aav zt.''. -f\: y^i? "«^ f,xoXojOr,aav ajTro. Paraphrase et correction voulues. Ss. est conforme au texte ordinaire, si ce n'est pour la traduction de la parole du C.liiist : i< tu prendras des hommes pou?^ la î7> » : ^iMjpzh signifie i> prendre vivant », et Ton a voulu que les hommes fussent pris << pour vivre ». i< Dans Luc (cf. xxii, 32) comme dans Matthieu, Pierre est le représent;int de l'apostolat ■'. Wellhaiîsen, Le. 14.
3. V. 11. xai xaTayaYovTîç Ta Tzkoïix ÏtA Tr,'/ yÇjv, àsîvT-ç navra r|XoÀoj6r,jav aoTfo.
4. Y. 18. xal eÙOÙ? àçévTï; Ta oixTja r,xciÀO'jOr|7av aÙTto. ^ . 20. àr:fjXOov ô-;a'.> aÙTOu i Mt. 22. r.xoAoJOr.cjav a'jTfoi.
A CAIMIAR.NAUM 443
soit qu'il ait trouvé cette tradition dans un document écrit. Il paraît impossible d'attribuer à l'évang-éliste lui-même l'invention (le la pèche miraculeuse, qui serait une simple ailégoi'ie construite sur la parole : " Je vous ferai pêcheurs d'hommes ' ». Dans cette hypothèse, les incohérences du récit auraient dû être moindres, puisque le narrateur l'aurait conçu à sa guise et de toutes pièces. En fait, la rédaction semble être d'un compilateur gêné par les matériaux c|u il exploite ; elle sugg-ère même plutôt l'idée d'un amalgame entre deux sources écrites, librement exploitées, qu'entre une source écrite et une tradition orale. La question qui se pose est donc de savoir où Luc a puisé la connaissance de la |)éche miraculeuse.
Il est invraisemblable qu un fait aussi significatif ait pu être omis par Marc et par Matthieu, si la tradition apostolique l'avait rattaché k la vocation des disciples, et le récit de cette vocation dans les deux premiers Evangiles ne permet pas de regarder comme historique la combinaison de Luc. Lorsque Jésus appela Pierre, André, Jacques et Jean, il n avait pas encore de foule à sa suite, et il n avait fait aucun miracle. Le souvenir dun fait ultérieur, où Simon Pierre était seul ou principalement en cause a été associé à I histoire de sa vocation. Une telle façon d'arranger les données traditionnelles, à seule tin d en laisser perdre le moins possible, même quand elles ne rentrent pas dans le cadre général de son Evangile, est tout à fait conforme au procédé suivi par Luc en d'autres endroits.
Or on sait qu'une pêche miraculeuse est racontée dans l'appendice de Jean -, et placée après la résurrection du Sauveur. Les deux récits concordent pour l'essentiel : il est peu croyable qu'ils soient indépendants l'im de l'autre et ne proviennent pas dune tradition commune. La pkqiart des divergences s'expliquent par les retouches que les rédacteurs évangéliques ont dû introduire dans le thème traditionnel, pour ajuster cette histoire à l'ensemble de leur composition. Tout le préamljule de Luc, avec les deux barcjues, les pêcheurs nettoyant les filets. Jésus prêchant et donnant l'ordre d'avancer en mer, est pour le symbolisme du récit et })our le raccord soit avec le contexte soit avec l'histoire de la vocation dans Marc ; la description de la terreur universelle est dans le
!. HoLTZM.\NN, Johanncs, 22"'> ; Wkii.ii.u si..\. /.<■. \'^. ■2. .Jn. XXI, 1-14. Voir (JE. 025-'.t:{s.
iii LES ÉVANGILES SYNOPTIQUES
style de Luc et peut avoir été ajoutée avec une intention symbolique, mais elle coupe mal à propos l'échange de paroles entre Jésus et Simon après la pêche. On comprendrait néanmoins que ce trait vînt de source et représentât la première impression des disciples devant la vision du Christ ressuscité '. Luc l'aurait placé maladroitement, en en changeant l'objet. Restent, comme éléments étrangers à Marc et au cadre que Luc a dû créer, l'invitation à jeter les filets, l'exécution decet ordre, Tabondance extraordinaire de la pêche, la prière de Simon - prosterné devant Jésus. La réponse du Sauveur peut avoir été influencée par les paroles dites dans Marc à Pierre et à André : « Je vous ferai devenir des pêcheurs d'hommes >i. Mais la prière de Simon, qui man(jue dans le quatrième l^vangile, parce qu'elle ne serait pas dans le ton de la narration johannique et s'harmoniserait mal avec les récits du chapitre précédent, sera tout à fait naturelle si on la suppose dite par l'apôtre, non dans la barque, mais sur le rivage, au Christ ressuscité, lui apparaissant pour la première fois. De même la remarque : « nous avons travaillé inutilement toute la nuit », convient mieux à l'apparition matinale du Christ '^ qu'à l'heure tardive où cette parole est dite dans Luc.
La pêche miraculeuse est adventice chez ,lean ; elle vient comme troisième apparition de Jésus, mais le rédacteur parait l'avoir empruntée à une tradition où elle était conçue comme la première '. C'est ainsi que la présentait l'Évangile de Pierre '. 11 n'est pas trop téméraire de penser que cette apparition sur le lac était la vision de Pierre, la première apparition du Christ selon la tradition de Paul '■, et qu'elle appartenait à la tradition de Marc sur la résurrection '. La tradition apostolique mettait la pêche miraculeuse en rajiport