LA PÉCHERESSE
qui, pour cette raison même, se sont gravés plus profondément dans la mémoire des témoins. On verra plus loin que ce récit offre moins de garanties que l'anecdote de la pécheresse.
Luc. vu, .'^6. l-]t l'un des pharisiens le pria de manger avec lui; et étant entré dans la maison du pharisien, il se mit à table; 37. et voici qu'une femme, qui était pécheresse dans la ville, sachant qu'il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase de parfum, 38. et, se tenant derrière lui, près de ses pieds, en pleurs, se mit à arroser de larmes ses pieds, et elle les essuyait avec les cheveux de sa tète, elle baisait ses pieds, et les oignait de parfum. 39. Et à cette vue, le pharisien qui Tavait invité se disait en lui-même : « S'il était prophète, il saurait qui et quelle est la femme qui le touche, puisque c'est une pécheresse. » 40, Et prenant la parole, Jésus lui dit .• « Simon, j'ai quelque chose à te dire : — « Maître, parle », dit-il. — il. « Il était deux débiteurs d'un certain créancier; l'un devait cinq cents deniers, et l'autre cinquante; 42, comme ils n'avaient pas de quoi payer, il fit grâce à tous les deux. Lequel donc l'aimera davantage? » 43. Répondant, Simon dit : « Je pense que c'est celui à qui il a fait plus grande grâce. » Et il lui dit : « Tu as bien jugé. » 44. Et se tournant vers la femme, il dit à Simon : « Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison, tu n'as pas versé d'eau sur mes pieds, et elle a arrosé mes pieds de ses larmes, et les a essuyés de ses cheveux;45. tu ne m'as pas donné de baiser, et, depuis que je suis entré, elle n'a pas cessé de baiser mes pieds; 46. tu n'as pas oint ma tête d'huile, et elle a oint mes pieds de parfum. 47. C'est pourquoi je te (le) dis, ses nombreux péchés sont remis, parce qu'elle aime beaucoup ; mais celui à qui on remet peu aime peu ». 48. Et il dit à la (femme) : « Tes péchés sont remis. » 49. Et les convives se mirent à dire en eux-mêmes : « Qui est-il pour remettre même les péchés? » 50. Et il dit à la femme : « Ta foi t'a sauvée ; va en paix. »
La détermination locale et chi'onologique de cette histoire est on ne peut plus flottante : la scène se passe dans une certaine ville, un certain jour que Jésus dînait chez un certain pharisien. On peut croire que la source mentionnait seulement la circonstance du repas chez un pharisien, et que Luc arrange les détails préliminaires d'après un type de narration qui se rencontre plus loin '. La ville
HoLTZMANN, 347 ; après Strauss, Baur). Les deux cas sont très différents. Et il ne paraît pas j)lus probable que le récit de la pécheresse soit une simple adaptation du récit de ronction (Wellhausen, Le. 31).. 1. (^f. XI, 37 ; XIV, 1.
684 LES ÉVANGILES SYiNOPTlULES
peut être Capharnaûm ou une bourg^ade quelconque de Galilée. Jésus est avec les pharisiens dans les rapports que supposent les premiers récits de Marc et de Luc ; il est dans son pays, ayant des relations amicales avec tout le monde, même avec ceux qui deviendront bientôt ses ennemis. Il est peu vraisemblable que le Sauveur, durant le séjour qu'il lit à Jérusalem avant sa passion, ait eu l'occasion de recevoir 1 hospitalité d un pharisien, et que sa prédication ait atteint les courtisanes de la capitale. A Capharnaûm ou dans quelque ville du voisinag-e, rien déplus facile à expliquer.
Les convives étaient installés, c'est-à-dire étendus autour de la table, à la manière antique, quand une femme, connue dans la cité pour une courtisane, Luc emploie le terme réservé de « pécheresse » '. s'introduisit dans la salle du festin, à la faveur du lumulte et de la liberté (jui accompag-nent les grands repas en Orient. Elle vient se mettre derrière Jésus, et près de ses pieds, ce qui s'explique aisément par la position des convives. Sn démarche suppose qu'elle connaissait Jésus, et qu'elle avait été touchée de sa parole ; mais nul ne soupçonnait encore qu'elle eût l'intention de chang'er de vie. Agenouillée et courbée sur les pieds nus du Sauveur, les convives ayant, suivant l'usage, déposé leurs sandales à l'entrée de la salle du festin, la femme pleurait abondamment, et ses larmes inondaient les pieds du Maître ; elle essuyait ces larmes avec ses cheveux dénoués, et elle baisait en niême temps les pieds de Jésus.
C'est sans doute ce dernier hommage qu'elle avait eu l'intention de lui rendre, car on n'imagine guère qu'elle se fût proposé de lui laveries pieds avec ses larmes. Luc paraît cependant l'admettre, et il a dû le faire pour introduire l'onction, qui se trouve préparée par
1. V. .37. ■/.%': '.ooj Yj'/y-, f,t'.; f,v Èv -^ 7:d/.3'. àjj.apT'oÀo;. « La ville » ne pouirait èlre Jérusalem que si la pécheresse devait être identifiée à la femme adultère (cf. siipr. p. 682, n. 3; ; mais il peut y avoir dans ce détail influence de Fonction dans Marc. L'emploi du mot a;i.apT't>Ào: ne doit pas faire illusion sur les antécédents de la personne : Luc dit a;j.ap-:w).o: pour ne pas dire ropvY] Icf. vv. 21», H4 et Mt. XXI, 31-32). D omet t]--.; tjv, et /.il après «[laoToXo;. La place de r,-:; rjv varie dans les mss. (avant ou après Èv t^ -oX£'.),et ces mots pourraient avoir été ajoutés pour que la femme ne semblât pas être encore actuellement « pécheresse ». Dans Téconomie présente de la phrase, Tattention est dirigée sur l'entrée de la femme dans la maison, quoique -/.oixiiiiy. àXà|3a3Tpov unipou remonte plus haut ; mais cette incohérence peut provenir de ce que la mention du |>arfum a été inli'oduite après coup dans le récit.