‹ Les évangiles synoptiquesChapitre 770 sur 829 · C. VI. Voir QÉ · texte numérisé non relu

C. VI. Voir QÉ

•MULTIPLICATION DES l'AlNS 937

une sorte di répétition allég-orique de ce qui le précède, enseignement dans Marc, g-uérisons dans Matthieu, enseig-nement et guérisons dans Luc. Jésus a deux fois pitié de la foule : dans Marc, il a pitié de Tabandon où il la trouve, brebis sans berger, peuple sans guide ; il linstruit pour la nourrir spirituellement ; le soir venu, il •a de nouveau pitié parce que l'auditoire a faim, et le miracle semble faire pour le corps ce que le discours a fait pour l'esprit ; la juxtaposition a presque l'apparence d'un double emploi, que l'auteur du quatrième Evangile a évité; le double emploi cependant n'est pas absolu dans Marc, la signification du symbole étant plus large et compréhensive que celle du simple récit qui le précède ; on est parti de la parole, et 1 on arrive à l'idée de la communauté chrétienne, vivant sans doute de la parole, mais aussi de son union avec le Sauveur et en lui.

Dans Matthieu, l'on dirait que Jésus ranime la vie des malades avant de soutenir celle de la foule ; mais le changement de mise en scène ne correspond à aucune intention symbolique ; le rapport du miracle avec la parole échappe au rédacteur ; il entend le miracle plus matériellement que Marc, et il n'y voit plus qu'une figure simplifiée, celle de la communauté chrétienne réunie par Jésus dans l'agape-charité. La combinaison des guérisons avec le discours, dans Luc, aboutit au même résultat : la relation symbolique du discours et du miracle n'est plus sentie ; le miracle est conçu comme un fait représentatif de l'agape chrétienne.

La signification des douze corbeilles de restes a dû être primitivement en rapport avec l'idée de la parole perpétuellement inépuisable et féconde. Les évangélistes l'entendent sans doute du don spirituel, de tous les biens de l'Evangile, dont les apôtres et l'Eglise sont restés dépositaires ; mais ils n'atteignent pas à la synthèse johannique du pain de vie. Le repas de la foule est bien l'image du repas de la communauté, et ce repas est présidé par le Christ invisible, c'est un repas d'union et de charité, toujours renouvelable, comme l'union qu il signifie est permanente ; rien toutefois ne laisse deviner le réalisme mystique de Pavd et de Jean, qui est aussi dans les paroles de l'institution eucharistique. Le rapport de la multiplication des pains avec l'eucharistie est sensible dans les détails de la bénédiction et de la fraction du pain. Le rôle des disciples a plus de signification à l'égard de la parole qu'à l'égard de l'eucharistie. Ce ne doit pas être pour la vérité de la

chronologie que la multiplication des pains suit la mission des apôtres. Les disciples distribuent le pain que Jésus leur a donné, en annonçant TEvang-ile qu'il leur a confié, et le salut qu'ils apportent leur demeure encore après qu'ils l'ont coinmuniqué.

L'hypothèse critique dune comparaison entre la nourriture spirituelle par la parole, et la nourriture corporelle par le pain, ou d'une métaphore où celle-ci représentait celle-là ', et qui aurait été ensuite développée en récit tendant, sans y réussir entièrement, à en faire un épisode de la vie de Jésus, n'est donc pas à écarter d'une manière absolue, car elle a un fondement dans les textes. On peut douter que l'origine de la tradition soit mieux expliquée si 1 on joint à cette hypothèse, où il entre une part de certitude, l'hypothèse naturaliste, qui est une pure conjecture. Mais on doit aussi admettre une imitation de l'Ancien Testament -. En tout cas, la mesure d'allégorie qui apparaît dans la narration, et celle, beaucoup plus considérable, qui se laisse deviner avec vraisemblance, ne permettent pas de définir l'incident qui aurait donné lieu au récit de la multiplication des pains, supposé qu un tel incident, et non une parole du Christ, combinée avec le souvenir de repas communs présidés par lui, soit le point de départ de la tradition. La question de possibilité n'a pas besoin d'être discutée. A lire le premier narrateur, on se douterait à peine qu'il s'agit d'un miracle, le récit flottant, pour ainsi dire, et très consciemment, entre le symbole et la réalité.

1. Non dune parabole où Jésus aurait fig-uré les fruits de la parole en un l'écit fictif de pains multipliés (P. Schmiedef., E B. II, 1882) ; car cette parabole aurait été une allégorie, et l'on ne voit pas que Jésus ait employé une telle forme d'enseignement.

Page 1