JULICHER, II
Juifs, et que le tour des païens viendra plus tard. Mais cette idée, équivalente à ce que le Sauveur dit aux disciples dans Matthieu, est également surajoutée. La partie authentique de la réponse, commune aux deux évang;élistes, n'envisage pas l'avenir.
C est une sorte de comparaison qui a son application au cas présent, mais une application si directe et immédiate, que le terme sous-entendu se devine dans le terme exprimé, et que les mots « enfants » et « chiens » deviennent presque une désignation métaphorique des Juifs et des païens. 11 a fallu que la femme le comprît ainsi, pour trouver sa réplique. Jésus a donc voulu signifier que ses miracles devaient être pour les Juifs, enfants de Dieu, et non pour les Gentils, dont la situation à l'égard de Dieu et des Juifs est celle des chiens à l'égard du maître et des enfants de la maison. Le qualificatif n'a rien de flatteur pour les païens; il est emprunté au vocabulaire du judaïsme pharisaïque ^. En posant un tel principe, Jésus ne laisse nullement entendre qu'un temps viendra où les chiens seront traités comme les enfants. L'égalité des Gentils et des Juifs est niée dans le présent, elle n'est pas prévue pour l'avenir.
Mais, comme plus tird les païens ont forcé, en quelque sorte, l'entrée du royaume, en passant outre au mépris et à la résistance des judéochrétiens, la femme obtient ce qu'elle veut, en reconnaissant théoriquement le principe énoncé par Jésus, sauf l'exception qui lui permet d'être exaucée. Elle se garde bien de soutenir que le pain des enfants doive être donné aux chiens, et que les païens vaillent les Juifs ; elle observe seulement que les chiens, sous la table, mangent les miettes du pain que l'on sert aux enfants - ; un miracle fait, par hasard, pour une païenne, est comme une de ces miettes, et ne peut, certes, porter atteinte au privilège d'Israël. Matthieu ^ a substitué la table des maîtres à celle des enfants, peut-
1. Les évangélistes ont cru peut-être l'atténuer en employant le diminutif xuvapia, au lieu de /.jve; ; mais ils ne semblent pas avoir voulu relever les chiens d'appartement au-dessus des chiens errants (hypothèse de B. Weiss, E. 97).
2. Me. 28. vaî (D, Ss. et quelques autres témoins omettent vat), /.joiî -y.al Ta v.jvaoïa j-o/.aToj t^ç xpa-s^ri; (Ss. omet j. t. t. et lit : « les chiens mangent des miettes qui tombent des tables des enfants. » Cf. Mt. 27) laÔîouaiv ir.ô -wv '}'./;wv Twv 7ïat8;'wv. Le vat ne paraît être ni un « oui » d'adhésion, ni un « si » d'opposition, mais se rapporte plutôt à l'assertion qui suit, de façon à ne pas contredire ouvei'tement ce qui précède : « Assurément, les chiens aussi » etc. Seul endroit de Marc où Jésus soit appelé /.ûoie.
3. V. 27. va;', z-jptî '/.%[ yàp Ta y.uvàpta âaGûi %-ô Toiv 'lii'./iiov twv -i-to'vtojv ixtzo
976 LES ÉVANGILES SYNOPTIQUKS
être parce qu'il a pensé que les enfants ne mang-eaient pas seuls, et quelesdébris du repas de famille étaientune quantitéplus appréciable que les miettes des enfants ; il n'aura sans doute pas voulu montrer dans les Juifs les maîtres des Gentils. Il ne dit pas non plus que les chiens soient sous la table, probablement parce qu'il a mieux aimé les mettre dehors, où on leur jette les débris du repas. Ces retouches affaiblissent l'antithèse entre le pain des enfants et les miettes des chiens, entre la situation des premiers, qui sont à table, et celle des chiens, qui sont dessous. Les évangélistes entendent la réponse de la femme en ce sens, que l'accession des Gentils aux biens que procure la foi en Jésus ne porte aucun préjudice aux croyants d'Israël,
La réplique spirituelle, humble et courageuse, de la cananéenne touche le Sauveur, qui la cong^édie, en lui disant, selon Marc '. « A cause de cette parole, va, le démon est sorti de ta fille », et selon Matthieu - : « Femme, ta foi est grande; qu'il te soit fait comme tu désires. » Cet éloge de la foi, avant d'accorder le miracle, est bien dans la manière de Matthieu '^, et les préliminaires du récit justifient la remarque, quoique l'exaucement n'ait pas été retardé pour éprouver la foi de la femme. Le motif d'exaucement est aussi indiqué dans Marc par les mots : « A cause de cette parole », qui ont chance d'être une réflexion de l'évangéliste. La rédaction primitive, plus sobre, pouvait se borner à l'assurance de la guérison, que Matthieu présente comme effectuée à distance par la parole de Jésus ', tandis que Marc la fait dépendre plutôt de sa volonté ou de la foi même qui a demandé le miracle.
Dans les deux Evangiles, la guérison de l'enfant est censée se produire instantanément, quoique Matthieu seul prenne soin de l'observer. Marc dit que la mère, rentrant chez elle, trouva l'enfant étendue sur son lit, fort calme, le démon étant parti. Ces traits descriptifs tendent à signifier la réalité du miracle ; et si l'on dit
Trî; Tpa-iÇri; tûv xupt'wv auTwv. Ss. Se. ajoutent : « et ils vivent » ; ici Ss. omet inô Twv vj/i/iojv T. :u., sans doute par accident de copie (cf. n. 2). Si le Ydép est authentique (B Tomet), va; serait adversatif : « Si », c'est permis; c car les chiens « etc.
1. V. 29. otà TOÎÎTOv tÔv Xoyov Ïhiolje, IÇsXrJÀ-jÔEv £/. tt); ôuya'^po? ^ou x6 oaiaovtov.
2. V. 28. M yjvai, [Xi-jiKT^ aou tj T:ii-<.; •ysvriOrjTfo aoi w; OiÀs:;.
3. Cf. viii, 10, 13(sMpr. p. 652), mêmes paroles on rapport avec situation analogue (centurion de Capharnaum).
'^^ 4. y.at taÔT) f, ÔuyaTTip aùt^; ànô -rj; (.'ipaç Ixa'vriç. Cf. viii, 13 (ix, 22).
que Tenfant était couchée, ce ne doit pas être pour faire entendre que la dernière crise, accompag-nant la sortie du démon, l'avait beaucoup fatiguée ', mais plutôt que le démon l'avait laissée là, et qu elle y restait paisiblement, en attendant que sa mère arrivât.
C'est le second exemple d'un miracle opéré à distance. Le premier avait été fait pour le fils du centurion. « Saint Augustin - dit que les deux guérisons miraculeuses que lit Jésus-Christ en la personne de cette fille, et en la personne du serviteur du centenier, sans aller lui-même les trouver dans leur maison, figuraient que les nations seraient sauvées par la vertu de sa parole, sans être honorées de sa visite, comme les Juifs '^. » C'est bien ainsi que l'entendent les évangélistes ; mais ceux-ci n'ont fait sans doute qu'exploiter au profit de cette idée un souvenir traditionnel, qui a existé d'abord indépendamment de toute interprétation symbolique. La relation que l'on entrevoit derrière Marc et Matthieu n'accuse pas la moindre préoccupation universaliste : elle disait comment Jésus avait fait, par exception, un miracle en faveur dune païenne, et les paroles du Sauveur pouvaient plus aisément s'entendre dans le sens des judéochrétiens que dans celui de Paul. Néanmoins, le récit n'a pas été imaginé pour favoriser les judaïsants plutôt que Paul, car il aurait été aussi mal conçu dans un cas que dans l'autre. Les paroles principales du Sauveur et de la cananéenne n'ont pas davantage préexisté au récit, qui en aurait été déduit, parce qu'on aurait pris pour un dialogue les deux parties d'une sentence ^. Le discours n'aurait pu être tenu que dans une occasion analogue à celle que nos textes indiquent ; car on ne voit pas quel intérêt Jésus aurait eu à définir en pareils termes sa situation à l'égard des païens. Il se comporte comme si l'annonce du royaume ne les concernait pas : c'est la manifestation même du royaume qui agira sur les nations. A prendre la question d'un point de vue général, les Gentils ne sont pas des chiens par rapport au pain de l'Évangile; ils n'y ont aucune part, et la parabole qu'on suppose aurait été sans objet. Il y a eu à l'origine un simple fait, qui ne préjugeait pas l'admission des Gentils au royaume des cieux, et où la tradition a trouvé un prélude à l'évangélisation des non Juifs.