‹ Les évasions célèbresChapitre 12 sur 49 · SECUNDUS CURION · texte numérisé non relu

SECUNDUS CURION

forme d'une jambe, et j*y adaptai un soulier. 11 me manquait encore quelque chose qui pût lui donner de la consistance. J'étais fort embarrassé et je cherchais avec inquiétude de tous les côtés, quand j'aperçus un bâton de roseau sous une rangée de sièges. Je le saisis avec empressement, l'introduisis dans la fausse jambe, et, cachant ma vraie jambe sous'' mon manteau, j'attendis le succès de ma ruse... Le brave garçon revint le surlendemain, vers la vingtième heure (deux heures du soir environ) me demandant comment j'allais, a Je n'irais pas mal, dis-je, si vous vouliez bien mettre mes liens à mon autre jambe, afin que chacune d'elles pût reposer à son tour. » Il y consentit et m'attacha ma fausse jambe. »

Le prisonnier, la nuit venue, ayant donné à ses gardiens le temps de s'endormir, et les entendant ronfler, ùta sa fausse jambe, remit sa chemise et son bas, puis alla ouvrir sans bruit la porte de son cachot qui n'était fermée à rintérieur que par un simple verrou. C'était là le plus difficile, et il parvint ensuite, mais non sans quelque peine, à escalader les murs de sa prison. (Ludovic Lalanne» Curiosités biographiques.)

BCNVENUTO CELLINI

Beiivenulo Olliiii vivait à Uome depuis près de vingt ans, produisant ces merveilles d'orfèvrerie dont la plu- ))art ont malheureusement disparu et que lui commandaient les pafies, les princes de l'Église et les grands seigneurs qui visitaient la ville éternelle. Fidèle serviteur de Clément VU, il prenait part à la défense du château Saint- Ange assiégé par Tarmée du connétable de Bourbon, et le pape avait en lui assez de confiance pour le (charger de démonter les pierreries du trésor et de les lui cacher dans Tépaisseur de ses vêtements. Plus tard, il gravait pour ce pape et pour son successeur des monnaies qui rivalisent 4wec ce que l'antiquité nous a laissé de plus beau en ce genre. Cependant le caractère ombrageux et violent de Cellini lui avait attiré de nombreuses et redoutables inimitiés, ses mœurs faisaient scandale à une époque et dans un pays où Ton était pourtant fort tolérant ù cet é<;ard, et les mémoires qu'il a laissés sont loin de le justifier des \ices que lui reprochaient ses contemporains. Un orfèvre i^onimé Pompeo, avait cherché à le perdre auprès de <ilément VU, et Cellin\ n'était pas homme à pardonner ; siussi dans Tinterrègne qui suivit la mort de ce pape, il poignarda Pompeo en plein jour, au milieu de Rome. Cependant, Paul lil lui avait fait délivrer sa grâce, l'avait «thargé de travaux importants, et le fongueux arUste s'en

BENVEN'UTO CEIXIM. 3T

occupait activement, quand un de ses ouvriers l'accusa d'avoir détourné, lors du siège de Rome, une partie des pierreries du trésor papal. Paul \\\ pardonnait facilement un meurtre, mais n'entendait pas raillerie quand il s'agissait de son trésor. De plus, Pierre-Louis Farnèse, fils du pape, était l'ennemi mortel de Cellini. C'était plus qu'il ne fallait pour que Tartiste fût perdu.

i Un matin, dit-il dans ses Mémoires, j'étais sorti pour faire un tour de promenade, et me dirigeant par la rue Julia, je débouchais au coin de la Chiavica quand le bargello Crespino, avec sa troupe de sbires, s'avança vers moi et me dit : « Tu es prisonnier du pape. — Crespino, lui dis-je, tu me prends pour un autre. — Non, me répondit-il, tu es Denvenuto, l'habile artiste, je te connais très-bien, et j'ai ordre de te conduire au château Saint -Ange, où vont les seigneurs et les hommes de talent comme toi. »

c Quatre de ses agents s'étant jetés sur moi, et voulant m'enlever de force une dague que j'avais au côté et des aiuieaux que je portais au doigt : <( Que personne ()e vous ne le touche, leur dit Crespino, il suffît que vous fassiez votre offîceen l'empêchant de fuir ; » puis s'approchant de moi, il me demanda poliment mes armes. Comme je les lui remettais, je remarquai que nous étions sur le lieu même où j'avais tué Pompeo. Us m'emmenèrent au château et m'enfermèrent dans une chambre élevée nu-dessus du donjon. Ce fut la première fois de ma vie que je goûtai delà prison; j'avais trente-sept ans. »

Il ne fut pas difficile à Benvenuto de se justifier du crime dont on l'accusait ; néanmoins on le retint en prison malgré les instances de l'ambassadeur de France, Mont lue, qui le réclamait au nom de François P^ Le châtelain, ou gouverneur du château Saint-Ange, était Florentin et, plein d'attentions pour son malheureux compatriote, il lui laissa une certaine liberté dans l'enceinte du château, après lui avoir demandé sa parole de ne pas s'enfuir.

3S LES ÉVASiONS CÉLÈBRES.

Peu après, sur quelques soupçons, il le fit enfermer étroitement, puis bientôt lui rendit sa liberté relative.

« Quand je vis, dit Benvenuto, les choses se passer avec tant de rigueur, je commençai à penser à mes affaires et me dis : Si quelque autre accès de colère survenait à cet homme et qu'il ne se fiât pas à moi, je serais dégagé de ma parole et je mettrais un peu en œuvre mes moyens. Je commençai donc à me faire apporter des draps de lit neufs, en grosse toile, et quand ils étaient sales, je ne les renvoyais pas. Lorsque mes serviteurs me les redemandaient, je leuf disais de n'en pas parler, parce que je les avais donnés à quelques-uns de ces pauvres soldats de garde qui, si la chose se savait, courraient risque des galères. Je vidai peu à peu une paillasse, qui devait me servir de cachette, et dont je brûlai la paille dans la cheminée de ma prison ; puis je divisai les draps en bandes larges d'un tiers de brasse (environ 0"*,20). Quand j'en eus fait une quantité qui me parut suffisante pour descendre de toute la hauteur du donjon, je dis à mes serviteurs que j'avais donné ces draps, qu'ils m'en apportassent de fins et que dorénavant je les leur rendrais.

t Le châtelain avait tous les ans une certaine* maladie qui lui faisait perdre complètement la raison, et, quand ce mal commençait, il parlait et babillait sans cesse. Sa manie était chaque année différente; ainsi, une fois, il cru être une cruche à huile, une autre fois, une grenouille, e il sautait comme une grenouille ; une autre fois, il se cru mort et il fallut l'enterrer. C'est ainsi que tous les ans i tombait dans une folie différente. Cette année, il s'imagim qu'il était une chauve-souris, et, tout en se promenant, i faisait de temps en temps à demi-voix des petits cris comm ceux de la chauve-souris ; il agitait aussi ses mains et sot^ ^^ corps comme s'il voulait voler. Ses médecins, qui s'en étaier':^ aperçus et ses vieux serviteurs lui donnaient toutes le distractions qu'ils pouvaient imaginer, et comme il

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croyaient voir que ma conversation lui était agréable, à chaque instant ils venaient me chercher et me conduisaient près de lui. 11 me demanda un jour si j*avais jamais eu ridée de voler, et, sur ma réponse affirmative, il voulut savoir comment je m*y prendrais. Je lui répondis que, parmi les animaux qui volent, on ne pouvait en imiter artiGciellementqu'un seul :1a chauve-souris. Quand le pauvre homme entendit ce mot de chauve-souris, sur lequel roulaient alors toutes ses idées folles, il poussa un grand cri : « C'est vrai, c'est vrai, dit-il, c'est cela, c'est cela; » puisse tournant vers moi : « Benvenuto, si Tonte donnait tout ce qu'il te faut, pourrais-tu voler? — Oui, si vous m'en laissez libre, je nie sens capable de voler jusqu'à Prati avec une paire d'ailes entoile fine et cirée que je ferai moi-même. — Et moi aussi, dit-il, je pourrais le faire, mais le pape m'a commandé de te garder avec autant de soin que la prunelle de ses yeux, et je vois bien que tu es un diable adroit qui t'enfuirais ; aussi je vais le faire enfermer avec cent clefs ponr que tune t'échappes pas. » Je me mis à le supplier, eu lui rappelant que j'avais pu m'enfuir déjà, mais que je n'avais pas voulu manquer à ma parole, je le priai pour l'amour de Dieu, et au nom de toutes les bontés qu'il avait eues pour moi, de ne pas ajouter un plus grand mal à ceux que j'endurais. Pendant que je lui parlais ainsi, il ordonnait que je fusse lié, mené en prison et bi5n renfermé. Voyant qu'il n'y avait plus de remède, je lui dis en présence de ses gens : « Enlermez-moi bien et gardez-moi bien, car je m'échapperai malgré tout. » On m'emmena, et je fus enfermé avec le plus grand soin.

a Alors, je me mis à réfléchir sur le moyen de m'évader. Dès queje me vis renfermé, j'examinai en détail ma prison, et croyant avoir trouvé un sûr moyen d'en sortir, je cherchai comment je pourrais descendre du haut de cette énorme tour ou donjon, qu'on nomme le Mastio. Je pris les bandes de toile neuve que j'avais faites avec mes draps

42 LES ÉVASIONS GÊLEBUES.

oÀ solidement cousues, je calculai la longueur qu'il m*en fallait pour descendre, puis, cela faite! tout étant préparé de ce côté, je m'armai d'une paire de tenailles que j'avais prises à un Savoyard enrôlé dans les gardes du château ; cet homme était chargé du soin des tonneaux et des citernes, il s'amusait en outre à faire de la menuiserie, et parmi les tenailles dont il se servait, il y en avait une paire de trésigrandes qui me parurent être mon fait; je les lui pris et les cachai dans ma paillasse. Quand vint le temps de m'en servir, je me mis à tàtèr avec cet outil les clous des penlures, mais comme la porte était double en épaisseur, les rivures de ces clous ne pouvaient se voir, en sorte que j'eus beaucoup de peine à arraclier le premier sur lequel je m'essayai; à la fin pourtant j'en vins à bout. Ce premier clou enlevé, je cherchai comment faire pour qu'on ne s*en aperçût pas. Aussitôt pétrissant ensemble de la rouille et de la cire, j'obtins une pâte de couleur exactement semblable à celle de la tète des clous, et je m'en servis pour imiter sur les trous des pentures ces tètes de clous arrachés. A mesure que j'en arrachais un, je le reproduisais en cire.

«. Je laissai les pentures fixées, à leurs extrémités, par quelques-uns des clous que j'avais arrachés d'abord, puis coupés et replacés avec ce qu'il fallait de solidité pour maintenir les pentures. Tout cela fut très-difficile à faire, parce que le châtelain rêvait toutes les nuits que je m'étais enfui, et envoyait d'heure en heure visiter la prison. L'homme chargé de cette visite avait bien le nom et- les façons d'un sbire ; il s'appelait le Bozza (nom qui signifie à la fois bosse et bourde), et il en menait toujours un autre avec lui, qui se nommait Giovanni, surnommé le Pedignone (l'engelure) ; c'était un soldat, le Bozza était domestique. Ce Giovanni ne venait pas de fois à ma prison qu'il ne me dit quelque injure. Il était de Prato, et avait été garçon apothicaire dans son pays; il regardait soigneusement tous

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les soirs les peintures, toute la prison, et je lui disais : * Gardez- moi bien, parce queje veux m'enfuir à tout prix. » Ces paroles avaient fait naître une grande inimitié entre nous ; aussi je cachais avec le plus grand soin, dans ma paillasse, toute ma ferraille, comme les tenailles, un poignard de bonne dimension, d'autres objets analogues, ainsi que mes bandes de toile, et, quand il faisait jour, je balayais ma chambre; j'ai toujours aimé beaucoup la propreté, mais alors j'y mettais de la recherche. Après avoir balayé, je faisais mon lit avec beaucoup de soin, et jeTornais de fleurs que je me faisais apporter tous les matins par le Savoyard à qui j'avais soustrait les tenailles. Quand arrivaient le Bozza etlePedignone, je leur disais toujours de ne pas approcher de mon lit, de ne pas le salir et le déranger. Quelquefois ils y touchaient comme pour me railler, alors je leur criais : « Âh ! sales fainéants, si je prends à l'un de vous son épée, je vous châtierai d'importance. Croyez-vous donc qu'il vous appartienne de toucher au lit d'un homme comme moi? Je m'inquiète peu de risquer ma vie, car je suis sûr de vous ôter la vôtre ; laissezmoi donc avec mes chagrins et mes tribulations, n'ajoutez pas à mes peines, ou je vous ferai voir ce que peut faire un homme au désespoir. » Ils rapportèrent mes paroles au châtelain, qui leur défendit expressément d'approcher de mon lit et de venir dans ma chambre avec leurs épées, tout en leur recommandant beaucoup de soin dans leur service. Mon lit une fois assuré contre toute visite, tout le reste me parut déjà fait, car toute mon entreprise dépendait de ce lit.

« Un soir (c'était jour de fête), le châtelain se trouva plus malade que jamais; dans un paroxysme de folie, il répétait sans cesse à ses gens qu'il était une chauve-souris, et que s'ils apprenaient que Benvenuto se fût envolé, ils le laissassent s'envoler aussi, qu'il me rejoindrait certainement parce qu'il volerait de nuit mieux que moi. « Benve-

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iiuto, disait-il, est une imitation de chauve-souris, mais moi je suis une vraie chauve-souris, et comme il m*a éti* donné en garde, laissez-moi faire, je le rattraperai bien, moi. ^ Cet état durait depuis plusieurs nuits, ses domestiques étaient épuisés de fatigue et je Favais appris de différents c<)tés, surtout par le Savoyard, qui s'intéressait à moi. Résolu de m'enfuir cette nuit à tout prix, je commençai par prier Dieu trés-dévotement, suppliant Sa Divine îfajesté de me défendre et de m'aider dans cette entreprise périlleuse, puis je m'occupai de tout ce qui me restait à faire et je travaillai toute la nuit. Environ deux heures avantle jour, j'enlevai les pentures avec beaucoup de peine ; le bois, sur lequel battait la porte, et le verrou m'empêchaient d'ouvrir, et je fus obligé de déchiqueter le bois ; à la fin pourtant j'ouvris et, me chargeant de me» bandes de toile que j'avais roulées sur deux morceaux de bois comme deux bobines de fil, je sortis et me dirigeai vers la droite du donjon. Après avoir soulevé deux tuiles, je montai facilement sur le toit. J'étais en pourpoint blanc avec une paire de chausses blanches et des brodequins dans l'un desquels j'avais mis mon poignard. Prenant un des bouts de ma bande, jo raccrochai à un morceau de tuile antique scellé dans le mur du donjon. Cette tuilo faisait saillie de quatre doigts à peine et la bande s'y accrochait comme un étrier ; après Tavoir suspendue ainsi, je me tournai vers Dieu et dis: a Seigneur, mon Dieu, viens à mon aide, car tu sais que ma cause est juste et que je m'aide moi-même, o Me laissant aller tout doucement, et me soutenant par la force des bras, j'arrivai à terre. Il n*y avait pas de lune, mais la nuit était claire. Quand je fus à terre, je regardai cette grande hauteur d'où j'étais descendu si hardiment et je m*en allai tout joyeux me croyant libre, mais je ne l'étais pas encore.

« lie châtelain avait fait construire de ce côté deux murs assez hauts qui renfermaient son écurie et son

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poulailler, le tout fermé à l'extérieur par de gros verrous. Désespéré de ne pouvoir sortir de là, je marchais au hasard en pensant à ma triste position^ quand je heur» tai du pied une grande perche couverte de paille. Je la dressai, non sans beaucoup de peine, le long du mur, puis, à force de bras, je m'élevai jusqu'au haut de ce mur. Il se terminait par un chaperon à angle aigu ; ce qui ne me permit pas de tirer à moi la perche, mais j'attachai à son extrémité une partie de ma seconde bande ; la première était restée pendue au donjon. Enfm je descendis en dehors du mur, dont l'escalade m'avait beaucoup fatigué ; j'avais les mains écorchées et tout en sang. Après m'être un peu reposé, sentant mes forces revenues, je montai à la dernière enceinte des murs qui regarde Prati et, posant à terre mon rouleau de bandes, j'allais le fixera un créneau pour franchir ce dernier escarpement comme j'avais fait de la hauteur du donjon, quand j'aperçus près de moi une sentinelle. Arrêté dans mon entreprise et en péril de la vie, je me disposais à attaquer ce soldat ; mai^ en me voyant marcher à lui d'un air résolu et le poignard à la main, cet homme s'éloigna rapidement. Je revins bien vite à mes bandes ; un autre garde était près de là, mais peut-être ne voulut-il pas me voir. J'attache ma bande à un créneau et je me laisse glisser, mais soit fatigue, soit que je me crusse près de terre, j'ouvris les mains, je tombai, ma tête porta sur le sol et je restai sans connaissance pendant une heure et demie autant que j'en puis juger.

« Au point du jour, la fraîcheur qui précède le lever du soleil me fit revenir à moi, mais je ne recouvrai pas tout d'abord la mémoire; il me semblait qu'on m'avait coupé la tête et que j'étais en purgatoire. Peu à peu je repris mes sens, je vis que j'étais hors du château et je me rappelai ce que je venais de faire. Portant les mains à ma tête, je les en ramenai tout ensanglantées ; puis.

en m'examinant bien, je vis que je n'avais pas de blessure grave, mais en voulant me relever je reconnus que j'avais la jambe droite cassée à trois doigts du talon. Sans perdre courage pour cela, je tirai de mon brodequin mon poi* gnard et son fourreau qui se terminait par une grosse boule : la pression de cette boule sur l*os en avait causé la fracture ; je jetai le fourreau et, coupant avec le poignard un bout de la bande qui me restait, je rajustai ma jambe de mon mieux, puis, mon poignarda la main, je me traînai sur mes genoux vers la porte delà ville. Elle était fermée, mais voyant qu*une des pierres du seuil n'était pas trèsgrosse, j'essayai de la desceller; elle s'ébranla, céda bientôt à mes efforts et, après l'avoir arrachée, je passai par l'ouverture. Il y avait plus de cinq cents pas de l'endroit où j'étais tombé jusqu'à cette porte.

a A peine étais-je entré dans Rome, que des chiens se jetèrent sur moi et me mordirent cruellement; comme ils revenaient à la charge, je les frappai de mon poignard et j'en piquai un si vigoureusement qu'il s'enfuit en hurlant; les autres, einporlés par leur instinct, se mirent à sa poursuite, et moi je me traînais aussi vite que possible, toujours rampant sur mes genoux, dans la direction de l'église de la Traspontina.

« Arrivé à l'entrée de la rue qui tourne versSant'-Angiolo, je me dirigeai vers Saint-Pierre, mais il faisait grand jour et je courais risque d'être découvert; aussi, voyant passer un porteur d'eau qui conduisait son âne chargé de jarres pleines d'eau, je l'appelai et le priai de me prendre sur ses épaules et de me porter sur les marches de Saint- Pierre, a Je suis, lui dis-je, un pauvre garçon qui, pour sauver l'honneur d'une dame, ai voulu descendre par la fenêtre; je me suis cassé la jambe en tombant, et, comme la maison d'où je sors est celle d'une grande famille, je cours risque d'être mis en pièces; emporte-moi donc, je t'en supplie, tu auras un écu d'or pour ta peine ; > et je mis

BENVËNUTO CELLINI. 4*

la main h ma bourse où j*en avais un bon nombre. Aussitôt il me prit dans ses bras, me porta sur les marches de Saint-Pierre et, me laissant là, courut bien vite retrouver son âne. Pour moi, continuant à me traîner sur mes genoux, je me dirigeai vers la demeure du ducOttavio. La duchesse sa femme était fille de l'Empereur, et avait été mariée au duc Alexandre de Florence. Je savais que plusieurs de mes amis étaient venus de Florence à Rome avec cette grande princesse et qu'elle me voulait beaucoup de bien.

< Je m'en allais donc vers la demeure de Son Excellence, où j'aurais été en sûreté. Mais comme ce que je venais de faire était trop merveilleux pour urt homme, Dieu ne permit pas que je m'abandonnasse à tant de vaine gloire et voulut, pour mon bien, m'infliger une correction plus sévère encore que celle pas où je venais de passer.

« Pendant que je m'en allais rampant sur les marches de Saint-Pierre, je fus reconnu par un serviteur du cardinal Gornaro, qui était logé au Vatican. Cet homme courut à la chambre du cardinal, l'éveilla et lui dit : « Monseigneur Révérendissime, Benvenuto votre protégé est en bas, il s'est enfui du château et se traîne tout ensanglanté. Il parait avoir une jambe cassée et nous ne savons où il va. — Allez vite, dit aussitôt le cardinal, courez et apportez-le-moi, ici, dans ma chambre. » Quandjefusprésde lui, il me dit que je n'avais rien à craindre et envoya chercher sur-le-champ les premiers médecins de Rome ; puis il me fit mettre dans une chambre secrète et s'en alla aussitôt demander ma grâce au pape.

« Cependant une grande rumeur s'était élevée dans Rome, car on avait déjà remarqué les bandes attachées au donjon du château, et tout Rome courait voir cette chose inimaginable. Le cardinal Cornaro rencontra au Vatican messire Roberto Pucci, lui raconta les détails de mon évasion et comment j'étais caché dans une de

«0 LES ÉVASIONS CËLËBHKS.

ses chambres, puis tous deux allèrent se jeter aux genoux du pape, qui leur dit tout d*abord : « Je sais ce 4|ue voulez de moi. )> — « Très-Saint Père, dit alors messire Pucci, nous vous demandons en grâce de nous donner ce pauvre honime ; ses talents méritent qu'on ait pour lui quelques égards, et il vient de montrer un courage et une adresse qui semblent au-dessus de Thumanité. Nous ne savons pour quelles fautes Votre Sainteté Ta fait mettre en prison, mais si elles sont pardonnables, nous vous supplions de nous accorder sa grâce. » Le pape, un peu honteux, leur répondit qu'il m'avait fait emprisonner parce que j'étais trop présomptueux ; mais, ajoutat-il, son mérité nous est connu, nous voulons le retenir près de nous et nous avons résolu de lui faire assez de bien pour qu'il n'ait pas besoin de retourner en France. Je regrette qu'il soit si malade ; dites-lui qu'il se hâte de guérir et qu'ensuite nous lui ferons oublier les maux qu'il a soufferts. »

« Ces deux grands personnages m'apportèrent cette bonne nouvelle de la part du pape ^ »

Le gouverneur vint aussi lui demander si quelqu'un ne l'avait pas aidé dans sa fuite.

(( Retourné près du pape, il lui répéta ce qu'il tenait de moi, en présence du seigneur Pierre- louis Famèse ; tout le monde se récriait d'étonnement, et le pape dit]: « C'est vraiment quelque chose de prodij<ieux. — Très-Saint Père, reprit le seigneur Pierre-Louis, il vous en fera bien d'autres si vous le mettez en liberté, car c'est bien

* En continuant son récit, Benvenuto fait dire à' Paul III que luimême, dans sa jeunesse, s*était évadé du château Saint-Ânge,'et il donne comme bien connus la cause de son incarcération et les détails de son évasion. Mais, outre que les dates s'accorderaient mal avec les faits qu'avance Gellini, nous n'avons pu trouver nulle part ailleurs la moindre trace de ces faits, trop importants dans la vie d'un pape, et d'un pape comme Paul III, pour n'avoir pas laissé, s'ils étaient vrais, de vestiges dans l'histoire.

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rhomme le plus audacieux... Je \eux vous en conter une que vous ne savez pas. Avant que vous le fissiez mettre au château Saint-Ange, ce même Benvenuto, sur quelques mots d un gentilhomme du cardinal Santa Fiore, s emporta jusqu'à le menacer de le battre, et le cardinal, instruit de l'affaire, dit que, s'il s'en mêlait, il guérirait une bonne fois ce maître fou. Benvenuto le sut, et, comme le palais du cardinal est en face de son atelier, un jour que le cardinal s'était mis à la fenêtre, votre Benvenuto prit son mousquet avec lequel il met une balle à tous coups dans un liard, et il allait tirer sur le cardinal quand celuici, averti à temps, se retira. Benvenuto, pour donner le change, tira sur un pigeon qui nichait dans le toit du palais, et, chose incroyable, lui emporta la tête. Maintenant, que Votre Sainteté fasse de lui ce qu'elle voudra ; j'ai voulu vous avertir. L'idée pourrait venir à cet homme, qui se dit injustement puni, de tirer sur Votre Sainteté. C'est un caractère féroce, rien ne l'arrête. 11 a donné à Poofipeo deux coups de poignard dans la gorge, au milieu de dixhonunes qui le gardaient. » Le gentilhomme de Sania Fiore était présent et confirma ce que le fils du pape venait de raconter.

t Le pape était encore sous l'impression fâcheuse de ce que lui avait dit son fils, lorsque, deux jours après, le cardinal Comaro vint lui demander un évêché pour un de ses gentilshommes, messire André Gentano. Le pape lui avait en effet promis un évêché, il y en avait un de vacant, et le cardinal rappelait au pape sa promesse. « C'est vrai, dit le pape, et je veux vous donner ce que je vous ai promis; seulement jai une demande à vous faire, c'est de me rendre Benvenuto. — Très-Saint Père, vous m'avez accordé sa grâce et sa liberté ; que dira le monde de vous et de moi? — Vous voulez votre évêché, répliqua le pape, et moi je veux Benvenuto ; qu'on en dise ce qu'on voudra. —Que Votre Sainteté me donne l'évêché, dit le bon car-

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dinal ; pour le reste, Votre Sainteté jugera de ce qu'elle veut et peut faire. — J'enverrai chercher Benvenuto, dil le pape, un peu hdnteux de manquer à sa parole, et je 1^ mettrai dans les chambres basses de mon jardin particulier, où rien ne lui manquera pour sa guèrison. Ses amis pourront venir le voir, et je le défrayerai de tout. » — Le cardinal revint à son appartement et m'envoya dire par messire André que le pape voulait qu'il me remit entre ses mains, mais que je serais logé dans son jardin particulier et libre de recevoir mes amis. Alors je suppliai messire André de dire au cardinal qu'il ne me livrât pas au pape et me laissât faire comme je l'entendrais, que je me ferais envelopper d'un matelas et porter en lieu sûr, hors de Rome ; car s'il me livrait au pape, c'était m'envoyer à la mort.

f Le cardinal se serait, je crois, prêté à rexécution de mon projet; mais messire André, qui tenait à son évèché, fit savoir la chose au pape, qui m'envoya prendre aussitôt. >

Bien traité pendant quelque temps, dans sa nouvelle prision, Gellini fut peu après transporté à Torre di Nona, puis au château Saint-Ange. Le châtelain, toujours fou e( courroucé de se voir braver par son prisonnier, le lit jeter dans un cachot souterrain, où la lumière ne pénétrai! que pendant une heure et demie chaque jour. Il y resta quatre mois, sans autre moyen d'occuper son esprit que la lecture de la Bible et des Chroniques de Yillani, que lui avait envoyées le châtelain. Ce pauvre maniaque se sentait mourir, et, attribuant sa mort à Benvenuto, tantôt il redoublait de cruauté envers lui, tantôt il s'adoucissait un peu. De son premier cachot, il le fit porter dans un autre encore plus profond, véritable cul de basse-fosse, particulièrement redouté depuis qu\^n y avait fait mourir de faim un certain prédicateur nomme Foiano. Cependant l'ambassadeur de France, Montluc, demandait au papo, avec insistance et de la part de Fran-

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cois I", qu*il rendît la liberté à Gellini. Le châtelain, revenu à la raison, peu de jours avant de mourir, Tavait aussi recommandé à Paul 111. Enfin, le cardinal de Ferrare, venant de France, alla rendre ses devoirs au pape, qui le retint à dîner, pensant, dit Cellini, qu*un bon repas déliait la langue, et qu'il le ferait causer ainsi plus facilement sur certains sujets importants. Le cardinal, en habile diplomate, accepta l'invitation et conta au pape les joyeusetés de la cour de France; puis, quand il le vit fort égayé, en bonne disposition, et ne pouvant rien refuser à son hôte, il le supplia, au npm du roi, de lui accorder la grâce de Gellini. Le pape y consentit et lui dit avec force éclats de rire : « Je veux que vous l'emmeniez sur-le-champ avec vous. » Les ordres nécessaires furent donnés et, sans attendre au lendemain, le cardinal envoya chercher immédiatement Cellini, qui sortit du château Saint-Ange cette fois pour n'y plus rentrer.

Lorsque les lords écossais confédérés, à qui Marie Sluarl s'était rendue après sa défaite à Carberryhill , eurent pris le parti de la retenir prisonnière et de la détrôner, ils la renfermèrent dan^ le château de Loch Leven, situé dans une île du lac de ce nom. Ils choisirent cette forteresse, non seulement à cause de sa position, mais surtout parce que la royale captive devait y êlre placée sous la surveillance de la personne qui la délestait le plus, Marguerite Erskine, mère de William Douglas, le possesseur de Loch Leven. Cette femme avait eu de Jacques V un lîls qu'elle s'obstinait à considérer comme héritier légitime de la couronne d'Ecosse, et que Marie Stuart avait, suivant elle, dépossédé du rang qui lui éiait dû. Au ressentiment de l'orgueil blessé el de l'ambition déçue, s'ajoutait chez elle l'ardeur d'une piété intolérante. Elle était zélée presbytérienne, et son caractère, ses croyances, sa parenté, sesrancunes, faisaient d'elle une gardienne inexorable de la pauvre reine.

Après avoir été contrainte par la violence de renoncer à la couronne en faveur de son fi's, Marie Stuart fut soumise à une surveillance encore plus dure, de peur qu'elle ne s'adressât aux souverains étrangers pour réclamer leur appui, ou qu'elle ne concertât son évasion avec les amis qu'elle avait en Ecosse. Enfermée dans une tour grossièro

et incommode, au milieu d'une petite île où elle avait à peine un espace de soixante pieds pour se promener, elle ne pouvait écrire que pendant les repas ou le sommeil de ses gardiens, dont les filles couchaient même auprès d'elle. Mais toutes ces précautions, dit M. Mignet, devaient être insuffisantes. Sa beauté, sa grâce, ses malheurs, exerçaient un irrésistible pouvoir sur ceux qui l'approchaient. L'un des fils de Marguerite Erskine, George Douglas, frère utérin du régent Murray, se laissa gagner à sa douceur et toucher par ses afflictions. Bientôt même, épris de la séduisante prisonnière, qui ne découragea pas ses espérances, il résolut de la délivrer. Une première fois, trompant la surveillance de sa mère, il fit sortir Marie Sluart du château, sous les vêtements de la blanchisseuse qui apportait son linge à Loch Leven. La captive, ainsi déguisée, avait franchi toutes les portes sans être reconnue. Elle était entrée dans le bateau qui devait la conduire sur l'autre bord, où l'attendait George Douglas et quelques autres de ses partisans. Elle se croyait sauvée ; mais, au milieu de la traversée, un des bateliers, croyant s'adresser à une fille de sa condition, voulut par plaisanterie lever son voile. Marie y porta vivement la main pour ne pas laisser voir son visage, el la blancheur et la beauté de celte main firent deviner au batelier que c'était la reine qu'il conduisait. Ainsi découverte, Marie fit bonne contenance : elle commanda aux bateliers, sous peine de la vie, de la déposer sur l'autre bord. Mais ceux-ci, redoutant plus la sévérité du laird de Loch Leven que les menaces d'une reine détrônée, la ramenèrent dans la forteresse.

Après cette malheureuse tentative du 25 mars, George Douglas avait été renvoyé de l'ile ; mais il y avait conservé des intelligences avec un jeune parent, enfant de quinze à seize ans, nommé le petit Douglas, qui était resté dans le château et servait sa mère en qualité de page.

La prisonnière, désespérant de sa liberté, voyait- en

outre devenir plus sévères chaque jour les mesures de surveillance que Ton prenait contre elle. Cherchant partout des soutiens, elle écrivait à la reine Elisabeth, à Catherine de Médicis et à Charles IX, pour les supplier d avoir pitié d'elle et de lui venir en aide. Au moment où elle se croyait ainsi condamnée k un emprisonnement sans fm, George Douglas, avec Taide de son cousin le jeune page, préparait son évasion, tandis que les Seaton et les Hamilton, avertis par lui, se tenaient prêts à recevoir la reine à sa sortie du château. Le dimanche 2 mai 1568 fut choisi pour cette seconde fuite, mieux concertée que la première. Les repas se faisaient en commun à Loch Leven, et, pendant que tout le monde mangeait, les portes de la forteresse étaient fermées, et les clefs étaient placées sur la table, à côté du châtelain. Au repas du soir, le petit Douglas, en posant un plat devant le laird, réussit à s'emparer des clefs. Il conduisit Marie et sa suivante hors de la tour, lorsque tout lo monde fut livré au repos, ferma les portes du château derrière eux pour empocher qu'on les poursuivit, plaça la reine et la femme qui l'accompagnait dans un petit esquif, et rama vigoureusement jusqu'à ce qu'ils eussent atteint l'autre bord, après avoir eu la précaution de jeter au milieu du lac les clefs du château. Au moment de commencer leur aventureux voyage, le jeune homme fit un signal convenu en plaçant à une fenêtre une lumière qui pouvait être vue de l'extrémité la plus éloignée du Iac« pour informer ses amis que le plan avait réussi.

Lord Seatoii et plusieurs membres de la famille des llamilton les attendaient à l'endroit du débarquement. La reine monta à ciieval sur-le-champ et se dirigea en toute hâte sur Niddry, résidence des Seaton, dans le Lothian occidental, d'où elle se rendit, après quelques heures de repos, au château fort d'Hamilton. Elle y fut reçue par l'archevêque de Saint-André et le lord Claude, qui était allé à sa rencontre avec cinquante chevaux. La nouvelle

de cette évasion, dit Walter Scott, se répandit en Ecosse avec la rapidité de Téclair, et partout elle fut reçue avec enthousiasme. Le peuple se rappelait Taffabilité, la grâce, la beauté et les malheurs de Marie ; s'il se souvenait de ses erreurs, c'était pour dire qu'elles avaient été assez sévèrement punies. Le dimanche, Marie était encore une triste captive, abandonnée sans secours dans une tour solitaire ; et le samedi suivant, elle se trouvait à la tête d'une puissante confédération, par laquelle neuf comtes, huit lords, neuf évêques et quantité de gentilshommes du plus haut rang s'étaient engagés à la défendre et à lui rendre sa couronne. Mais ce rayon d'espoir ne dura qu'uninstant.

Les clefs jetées dans le lac par le page y furent retrouvées en 1805, par un pêcheur, et sont déposées à Kinross. On appelle encore Mary' s Knoîve(Émmence' de M^rie) l'endroit où la reine fugitive débarqua sur la rive méridio nale du lac.

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