GAUMONT DE LÀ FORGE
dans lin état plus décent et prendi:e leur cape, il ajouta qu'il n'était besoin de tant de cérémonies, mais qu'ils se hâtassent seulement de le suivre. Et soudain les dépouillèrent de leurs manteaux, chapeaux et bonnets : de sorte qu'ils jugèrent bien que c'était pour les faire mourir.
« I^ sieur delà Force leur représenta qu'on ne les conduisait pas au Louvre, mais bien à la boucherie ; il se plaignit fort qu'on manquât ainsi à la parole qu'on lui avait donnée, assurant que l'argent qu'il avait promis pour sa rançpn était prêt.
.... « Coconas les fit sortir de la maison ayant chacun deux hommes à leurs côtés... et commencèrent alors à les mener à la tuerie.
c Le père marchait le premier ; son fils aine ensuite, et le cadet venait le dernier. Étant arrivés au fond de la rue des Petits-Champs, près le rempart, les soldats crièrent : Tue! tue! On donne d'abord pUisieurs coups de poignard à l'aîné des enfants, qui s'écrie en tombant: Ah! mon Dieu je suis mort !L^ père, se retournant vers son fils, est aussitôt percé de coups; le plus jeune, couvert de sang, mais qui par miracle n'avait point été atteint, s'écria aussi, comme inspiré du ciel : Je suis mort ! et en même temps il se laissa tomber entre son père et son frère, qui, bien que par terre, reçurent encore force coups, tandis que lui n'eut pas seulement la peau percée. Dieu le protégea si visiblement, que, quoique les meurtriers les dépouillassent et les laissassent tout nus et sans chemises, ils ne reconnurent jamais qu'il y en avait un qui n'avait aucune blessure.
« Gomme ils crurent les avoir achevés, ils se retirèrent en disant : Les voilà bien tous trois !
« Si le corps du jeune Gaumont ne fut point frappé, son 4îsprit fut en récompense cruellement agité, car on lui a ouï dire que son père avait demeuré longtemps à expirer et qu'il l'entendit plusieurs fois sangloter. Quelle angoisse et quelle perplexité de se trouver entre un
père et un frère cruellement massacrés et dont les sanglots étaient autant de coups de poignard qui lui perçaient le cœur ! et s'il considérait Tavenir, que devait-il en attendre! quelle espérance selon le monde pouvait-il concevoir ! Car, quoique Dieu l'eût préservé jusque-là, il voit bien que sans un miracle aussi marqué que le premier, il ne peut se sauver et se garantir de la furie enragée d'un peuple mutiné.
« Il demeura ainsi tout nu, jusqu'à ce que, sur les quatre heures du soir, ceux des maisons voisines jsortant, soit par curiosité, soit dans le désir de proHter de ce que les bourreaux pouvaient avoir laissé, s'approchent pour visiter les corps. Un marqueur du jeu de paume de la rue Verdelet, voulant lui arracher un bas de toile qui lui était resté à une jambe, le retourna, car il avait le visage contre terre, et le voyant si jeune, s'écria : « Hélas ! celui-ci n'est qu'un pauvre enfant; n'est-ce pas grand dommage? quel mal pouvait-il avoir fait?
a Ce qu'oyant le jeune Caumont, il leva doucement la tète et lui dit tout bas : Je ne suis pas mort; je vous prie, sauvez^moi la vie,
« Mais soudain lui mettant la main sur la tète : Ne bougez, dit-il, car i/^ sont encore là. Ce qu'il fit; et ledit homme se promenant par là peu de temps après, s'en revint à lui et lui dit : Levez-vous, car ils s'en sont allés ; et soudain lui jeta un méchant manteau sur les épaules, car il était tout nu, et faisant semblant de le frapper, le fait marcher devant lui. «Qui menez-vous donc là? demandèrent les voisins. — C'est mon petit neveu qui est ivre et que je fouetterai à bon escient, » répondit le marqueur. 11 le conduisit ainsi chez lui, passant devant plusieurs corps de garde, car il y en avait encore à tous les coins de rue, et le mena tout au haut de sa maison, dans une petite chambre où sa femme et son neveu se trouvaient : là il le fit cacher dans la paille de son lit.
CAUMONT DE U FOKCIî. ' 65
« Un peu après, ledit marqueur s*étant aperçu qu'il avait quelques bagues au doigt, il se mit à lui représenter qu'il était si pauvre qu'il n'avait pas seulement de quoi lui donner à manger et lui demanda ses bagues. Le jeune Caumont de la Force les donna toutes à la réserve d'un seul diamant qu'il gardait parce qu'il venait de sa mère, ce que la femme du marqueur ayant entendu, lui dit que uisqu'on lui sauvait la vie, il était bien juste qu'il donnât tout. U eut beau répondre qu'il ne pouvait se défaire de cette bague, parce que, venant de sa mère, elle servirait à
faire reconnaître, cette femme opiniâtre la voulut absolument, et dit que si on ne la lui donnait pas, elle le ferait reprendre. Alors il la lui donna, et quand elle l'eut, «lie lui apporta alors un morceau à manger et une chopine de vin. Après quoi le dit marqueur lui demanda ce qu'il voulait devenir, et lui offrit de le conduire partout où il voudrait aller. Il pria que ce fût au Louvre, où il avait une ^œur nommée madame de Larchant qui était auprès de la reine. A cela le marqueur répondit : Mon enfant, je n'oserais vous mener là, même il y a tant de corps de garde à passer que quelqu'un vous reconnaîtrait et qu'on nous tuerait tous deux. Lors le jeune de la Force lui proposa de le mener à l'Arsenal, où logeait sa tante, madame Brisambourg, à quoi le marqueur accéda plus volontiers, disant : Cela est bien loin, mais je vous mènerai plutôt là, car j'irai tout le long des remparts et nous ne rencontrerons personne,
« Le matin dès le plus petit point du jour, il lui donne de mauvaises chausses de toile toutes crasseuses, le pourpoint de même, et le manteau qu'il lui avait prêté la veille, avec un méchant bonnet rouge sur lequel il avait mis une croix de plomb. Équipé de la sorte, il le conduisit par-dessus les remparts jusqu'à l'Arsenal. Ils arrivèrent à la première porte que le jour était à peine commencé ; mais comme ladite porte se trouvait fort éloignée des bâtiments, le
jeune la Force dit à celui qui l'avait si heureusement conduit : « Demeurez ici, je vous renverrai les habits que vous m*avez prêtés, avec les trente écus que je vous ai promis. »
« Il demeura longtemps à la porte n'osant pas heuiier, de crainle qu'on ne lui demandât qui il était. Au bout de quelque temps, quelqu'un venant à sortir il s'avança dextrement sans qu'on lui dit rien; il traversa donc toute la première basse-cour et s'en alla jusqu'au droit du logis« regardant s'il ne voyait personne de sa connaissance, car il jugeait bien que sous ces mauvais accoutrements, on ne le laisserait point entrer. Il n'osait dire son nom, craignant de rencontrer quelque bourreau de l'espèce de ceux auxquels il avait échappé.
« Il est à propos de mentionner ici qu'un page du sieur de la Force s'était sauvé au moment du massacre; il se nommait La Vigerie, mais dans la maison on l'appelait V Auvergnat pour le distinguer d'avec son frère. Lorsque Coconas eut fait sortir M. de la Force et ses fils de la mai-son où deux Suisses les gardaient, un de ces Suisses dit ao page : Sauvez-vous, car on va dépêcher ceux-ci. 11 se sauva ; mais il s'arrêta à quelques pas de là jusqu'à ce qu'il eut p.ntendu crier : Tue, tue, et qu'il eut vu tomber le père et ses deux enfants ; il se retira la même nuit à l'Arsenal, et il lui fut d'autant plus facile d'échapper qu'il portait une livrée semblable à celle du comte de la Harck, qui était un des chefs du massacre, et ainsi ledit Auvergnat disait à tous les corps de garde : Je suis un page du comte de la Marek, et je vais trouver de sa part M. le maréchal de Biron à l'Arsenal, où étant arrivé, il se rendit auprès de madame de Brisambourg et lui raconta comme il avait vu tuer M. de la Force et ses deux enfants, ce qai fut un sujet de grande affliction à cette bonne dame, lear tante et veuve d*un de leurs oncles.
c Nous avons laissé le jeune de la Force fort en peine de