GAUMONT DE LA FORGE
savoir comment il ferait pour entrer dans l'Arsenal ; Dieu lui suscita un moyen qui fut que, comme on ouvrait la porte, il aperçut TAuvergnat, qu'il appela par son nom ; mais il n'en eut point de réponse, soit que le croyant mort, il ne reconnût pas sa voix, soit qu'il ne l'entendît point. On rouvrit une seconde fois la porte et, le page y étant encore, il appela deux ou trois fois : l'Auvergnat ! l'Auvergnat ! Le page sortit aussitôt. « Qui êtes-vous? » lui dit-il. Le jeune la Force répondit : « Quoi ! ne me reconnaissezvous point? » L'ayant considéré plus attentivement : « Eh ! mon Dieu, c'est vous, monsieur, je ne vous reconnaissais pas. » Lors il lui demanda s'il n'y avait point quelquesuns des gens de son père à l'Arsenal, et le page, le faisant entrer, le mena vers un gentilhomme de sa maison, nommé Beauvilliers du Maine, qui se promenait avec le maître d'hôtel de madame de Brisambourg, qui furent tous deux fort surpris et ravis de le voir, le croyant mort, sur le rapport du page. Ils le conduisirent aussitôt à la chambre de ladite dame, qui était encore au lit, grandement affligée de tant de malheurs. Arrivés qu'ils furent en sa présence, soudain elle l'embrassa toute baignée de larmes, croyant qu'on les avait tous dépêchés, et louant Dieu de le voir, lui demanda comment il s'était sauvé.
ff Lors il lui raconta brièvement comme quoi Dieu l'avait assisté, et comme le pauvre marqueur du jeu de paume l'avait retiré chez lui et conduit jusque-là, qu'il lui avait promis trente écus pour sa peine et de lui rendre ses habits, et qu'il était à la porte attendant le tout. Madame de Brisambourg le fit mettre au lit dans la chambre de ses femmes, et envoya aussitôt les trente écus audit marqueur et les habits de son neveu. Environ deux heures après, on lui fit apporter un habit de page des livrées de M. le maréchal de Biron, qui était lors grand maître de l'artillerie, puis l'ayant fait passer par la chambre dudit sieur, on le conduisit dans son cabinet pour qu'il ne ÏM
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ni vu ni connu de personne, et de peur qu'il ne s'ennuyât, on lui bailla auprès de lui ledit page TÂuvergnat. .
« 11 fut là deux jours, au bout desquels on donna avis à M. le maréchal que Ton avait fait entendre au roi qu'il s^était retiré plusieurs huguenots dans TArsenal, et que Sa Majesté avait résolu d'envoyer visiter partout; ce qui mit le maréchal dans une telle colère, qu'il dit qu'il empêcherait bien de venir ceux qui voulaient contrôler ses actions, et fit pointer trois ou quatre pièces de canon vers la porte de l'Arsenal.
« Cependant malgré toutes les précautions que Ton prit pour cacher le jeune de la Force, la nouvelle de sa délivrance vint jusqu'au Louvre ; ce qui fit que la reine mère, à la sollicitation de M. de Larchant, capitaine de ses gardes, envoya un gentilhomme à l'Arsenal, demander de sa part le jeune de la Force. On répondit qu'il n'y était point, et pendant cette conversation, on le fit sortir du cabinet de M. le maréchal et on le conduisit dans la chambre de ses filles, où on le fit cacher entre deux petits lits d'enfants ; on le couvrit de vertugadins que Ton portait en ce temps-là, ce qui fit dire à plusieurs que madame de Brisambourg l'avait caché sous son vertugadin.
« Ensuite le gentilhomme ayant visité partout, rapporta à la reine qu'il n'avait point trouvé celui qu'il cherchait; ce qui mit le sieur de Larchant au désespoir, car il avait grand intérêt à la mort du jeune de la Force, puisque ayant épousé une fille du premier lit de sa mère, il deve« nait héritier de tous les biens de M. de la Force parla mort de son fils; et intime, disait-on assez publiquement dans le Louvre et dans Paris que l'on n'aurait pas donné ordre de massacrer ces deux jeunes innocents, sans l'intérêt qu*y avait ledit sieur de Larchant.
« Le jeune de la Force demeura ainsi caché jusqu'à environ une heure après minuit : on l'ôta de là pour le ramener dans le même cabinet du maréchal; madame do
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Brisambourg, qui avait pris grand soin de son neveu, n'eut point de patience qu'elle ne l'eût fait changer de lieu à cause que le bruit était qu'il s'était sauvé et retiré à l'Arsenal.
c Le sieur de Born, lieutenant général de l'artillerie, vint le lendemain matin prendre le prétendu page, le mena déjeuner en lieu particulier et après cela lui dit : « Suivezmoi. » Alors il le sortit de l'Arsenal et le conduisit chez M. Guillon, contrôleur de Fartillerie, qui était de ses amis, et donna instruction au jeune homme que si on s'enquérait qui il était, il répondît qu'il s'appelait Beaupuy, se faisant fils de M. de Beaupuy qui était lieutenant de la compagnie de gendarmes du maréchal de Biron, l'exhortant expressément de ne point sortir du logis où il le menait et de ne rien faire qui'pût le faire reconnaître. M. de .Born étant monté à cheval, à cause qu'il avait une jambe de bois, pour aller chez jle sieur Guillon, le jeune la Force le suivit à pied d'assez loin dans les rues, où il a avoué qu'il était dans des transes continuelles, ce qui n'est pas difficile à croire, vu les extrémités et grands périls auxquels il s'était rencontré.
« Étant arrivé à la maison du contrôleur, Born lui dit : Vous êtes de mes amis, je vous prie, faites-moi le plaisir de garder ici ce jeune homme qui est mon parent; fils de M. de Beaupuy, qui commande la compagnie de gendarmes de M. le maréchal de Biron, je l'ai fait venir ici pour le mettre page; mais j'attends que tout ce tumulte où vous voyez que nous sommes soit passé. Ce que le contrôleur lui accorda volontiers; mais encore qu'il fût de ses amis, Born ne voulut jamais lui donner connaissance de ce qu'était le jeune homme, quoique Guillon se doutât bien qu'il ne lui disait pas tout.
f 11 était en ce logis depuis sept ou huit jours, et le contrôleur, qui allait tous les jours à l'Arsenal pour savoir ce qu'il avait à faire, ne manquait pas à l'heure du dîner
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(le 86 rendre chez lui. Il arriva qu*au bout de ce temps-là, sur rheure qu'il avait coutume de rentrer, le jeune homme entendant heurter à la porte et se trouvant prêt s'avança pour ouvrir, croyant que c'était son hùte ; il se rencontra que c'était quelqu'un qui le connaissait; ce que voyant, il repousse vivement la porte. L'autre lui cria : « Laissez-moi entrer, j'ai à parler à vous » Étant entré, il lui dit que madame de Brisambourg l'envoyait là,*et qu'elle était en peine de ses nouvelles et où il était; et après cela il sortit de ce logis. Le contrôleur s'en revenant pour diner, lui demanda, comme il avait toujours accoutumé, si quelqu'un était venu à la maison. La Force lui dit que oui, et lui raconta tout ce qui s'était passé; ce qui lui donna l'alarme de telle sorte que, laissant le diner, il monta soudain à r.heval pour aller trouver M. de Boni, et l'en avertir. (]elui-ci, pour s'éclaircir de ce qui en était, s'en va chez madame de Brisumbourg, qui en fut aussi fort étonnée, n'ayant envoyé personne. »
Madame de Brisambourg, prévoyant que tôt ou tard son neveu pourrait être reconnu, avait obtenu de son frère le maréchal de Biron qu'il demandât au roi un passe-poil pour son maitre d'hôtel et un page qu'il envoyait, disait-il, en Guyenne chercher son équipage et sa compagnie de gendarmes. On mit le jeune de la I orce, comme page, sous la conduite d'un gentilhomme qui représentait le maitre d'hôlel. M. de Boni leur fit Irancliir sans difflcultés les portes de Paris, et ils se dirigèrent vers leur destination. La route ne se fit pas sans encombre. A deux journées rie Paris, le jeune homme reconnaît la robe de chambre de son frère sur les épaules d'un de leurs bourreaux, qui se vante de ses exploits, mais en môme temps il apprend que son oncle a échappé au massacre avec une centaine de gentilshommes. Plus loin, le guide du jeune proscrit manque leur faire faire un mauvais parti dans une auberge où il a l'imprudence de blâmer publiquement la Saint-