LE DUC DE BEAUFORT
Le duc de Beaufort, un des chefs du parti de la Fronde, accusé d'avoir voulu faire assassiner le cardinaT Mazarin, fut arrêté au Louvre, par ordre de la reine Anne d'Autriche, et enfermé au donjon de Vincennes. Après y être resté cinq ans. il parvint à s'évader avec le secours de ses amis. Voici comment cette évasion est racontée dans les Mémoires de madame de Motteville.
« Lejourde la Pentecôte, premier du mois de juin 1648» le duc de Beaufort, prisonnier depuis cinq ans dans le hois de Vincennes, s'échappa de sa prison environ sur le midi. Il trouva le moyen de rompre ses chaînes par l'habileté de ses amis et de quelques-uns des siens, qui, en cette occasion, le servirent fidèlement. 11 était gardé par un officier des gardes du corps et par sept ou huit gardes qui couchaient dans sa chambre , et qui ne l'abandonnaient point. 11 était servi par des officiers durai, n'ayant auprès de lui pas un de ses domestiques ; et, par-dessus tout cela, Chavigny, gouverneur du bois de Vincennes, qui n'était pas son ami. L'ofTicier qui le gardait, nommé La Ramée, avait pris avec lui, à la prière d'un de ses amis, un certain homme qui, sous prétexte d'un combat qui le mettait en peine, ù cause des édits du Roi qui défendaient les duels, avait témoigné désirer cet asile pour s'en sauver. Il est à croire néanmoins qu'il était conduit en ce lieu
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par les créatures de ce prince, et peut-être du consentement de l'officier ; mais j'ignore cette particularité et n'en suis persuadée que par les apparences. Cet homme d'abord, pour faire le bon valet et montrer qu'il n'était pas inutile, s'ingérait plus que tout autre à bien^ garder le prisonnier, et même on dit à la reine, en lui contant cette histoire, qu'il allait jusqu'à la rudesse. Soit qu'il fût là pour servir le duc de fieaufort, soit qu'alors il se laissât gagner par ce prince, il s'en servit enfin pour communiquer ses pensées à ses amis et pour prendre connaissance des desseins qui se faisaient pour sa liberté. Le temps venu pour l'exécution de toutes leurs méditations, ils choisirent exprés le jour de la Pentecôte, parce que la solennité de cette fête occupait tout le monde au service divin. A l'heure que les gardes dînaient, le duc de Beaufort demanda à La Ramée de s'aller promener en une galerie, où il avait obtenu permission d'aller quelquefois se divertir. Cette galerie est plus basse que le donjon où il était logé, mais néatimoins fort haute, suivant la profondeur des fossés, sur quoi elle regarde des deux côtés. La Hamée le suivit à cette promenade et demeura seul avec lui dans la galerie. L'homme gagné par le duc de Beaufort fit semblant d'aller dîner avec les autres; mais, contrefaisant le malade, il prit seulement un peu de vin et, sortant de la chambre, ferma la porte sur eux et quelques portes qui étaient entre la galerie et le lieu où ils faisaient leur repas. II alla ensuite trouver le prisonnier et celui qui le gardait et, en entrant dans la galerie, il la ferma aussi et prit les clefs de toutes les portes. En même temps le duc de Beaufort, qui était d'une taille avantageuse, et cet homme qui était de son secret se jetèrent sur La Ramée et l'empêchèrent de crier ; et, sans le vouloir tuer, quoiqu'il fût périlleux de ne pas le faire, s'il n'était point gagné, ils le bâillonnèrent, le lièrent par les pieds et par les mains, et le laissèrent là. Aussitôt ils attachèrent une corde à la fenê-
M LES ÉYASIOHS CÉLÈBRES.
tre, et se descendirent l'an après l'autre, le valet le premier, coninie celui qui eût été trés-rigoureusement puni, s'il eût manqué de se sauver. Us se laissèrent couler tous deux jusque dans le fossé dont la profondeur est si grande, qu'encore que leur corde fût longue, elle se trouva trop courte de beaucoup ; si bien que se laissant choir de la corde en bas, le prince s'exposa au hasard de se pouvoir blesser, ce qui en effet lui arriva. La douleur le fit éranouir et il demeura longtemps en cet état sans pouvoir reprendre ses esprits. Étant revenu à lui, quatre ou cinq des siens, qui ètaientderautrecôtédu fossé, et qui l'avaient vu presque mort avec une terrible inquiétude, lui jetèrent une autre corde qu'il s'attacha lui-même autour du corps et, de cette sorte, ils le tirèrent à force de bras jusqu'à eux; le valet qui l'avait assisté étant toujours seni le premier suivant la parole que le prince lui avait donnée, et qu'il garda ponctuellement. Quand il fut en haut, il se trouva en mauvais état; car, outre qu'il s'était blessé en tombant, la corde qu'il avait liée autour de son corps pour monter, lui avait pressé l'estomac par les secousses qu'il avait endurées dans cette occasion. Mais ayant repris quelques forces par la vigueur de son courage et par la peur de perdre le fruit de ses peines, il se leva et s'en alla hors de ce lieu se joindre à cinquante hommes de cheval qui l'attendaient au bois prochain. Un gentilhomme des siens, qui était à cette expédition, m'a depuis conté qu'aussitôt après avoir vu cette troupe l'environner de tous côtés, la joie de se voir en liberté et parmi les siens fut si grande qu'en un moment il se trouva guéri de tous ses maux, et, sautant sur un cheval, qu'on lui tenait préparé, il s'en alla et disparut comme un éclair, ravi de respirer l'air sans contrainte, et de pouvoir dire comme le roi François P', dans le moment qu'il mit le pied en France en revenant d'Espagne : « Ah! je suis libre. » Une femme qui cueillait des herbes dans un jardin au bord du fos se