‹ Les évasions célèbresChapitre 28 sur 49 · LE CARDINAL DE RETZ. U · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DE RETZ. U

et pour quatre gentilshommes que je faisais état de mener avec moi. Ce projet était d'une exécution très-difficile. H ne se pouvait exécuter qu'en plein jour, entre deux sentinelles, qui n'étaient qu'à trente pas l'une de l'autre, à la portée d'un demi-pistolet, et mes six gardes me pouvaient tirer à travers les barreaux de la porte. 11 fallait que les quatre gentilshommes qui devaient venir avec moi et favoriser mon éxasion, fussent bien juste à se trouver au bas du ravelin, parce que leur apparition pouvait aisément donner de l'ombrage. Je ne me pouvais passer d'un moindre nombre, parce que j'étais obligé de passer par une place qui était toute proche et qui était le promenoir ordinaire des gardes du maréchal. Si mon dessein n'eût été que de sortir de prison, il eût suffi d'avoir les regards nécessaires à tout ce que je viens de marquer, mais il s'étendait plus loin, et j'avais formé celui d'aller droit à Paris et de paraître publiquement. J'avais encore d'autres prétentions qui étaient sans comparaison plus difficiles. 11 fallait que je passasse en diligence de Nantes à Paris, si je ne voulais être arrêté par les chemins, ou les courriers du maréchal de la Meilleraye ne manqueraient pas de donner l'alarme ; il fallait que je prisse mes mesures à Paris même, où il m'était aussi important que mes amis fussent avertis de ma marche, qu'il me l'était que les autres n'en fussent point informés... 11 n'y eût rien eu de plus extraordinaire dans notre siècle, que le succès d'une évasion comipe la mienne, si elle se fût terminée à me rendre maitrb .^.e la capitale du royaume, en brisant mes fers. Tout ce plan fut renversé en un moment, quoique aucune des machines sur lesquelles il était bâti n'eût manqué.

« Je me sauvai un samedi 8 d'août, à cinq heures du soir; la petite porte du jardin se referma après moi presque naturellement ; je descendis (un bâton entre les jambes) très-heureusement du bastion qui avait quarante pieds de haut. Un valet de chambre, qui est encore à moi, qui s*ap-

pelle Fromentin, amusa mes gardes en les faisant boire, ils s*amusèrent eux-mêmes à regarder un jacobin qui se baignait el qui, de plus, se noyait. La sentinelle qui était à vingt pas de moi, mais en lieu d'où il ne pouvait pourtant me joindre,n'osa me tirer, parce que lorsque je leviscompasser la mèche, je lui criai que je le ferais pendre s'il tirait, et il avoua à la question qu*il crut, sur cette menace, que le maréchal était de concert avec moi. Deux petits pages, qui se baignaient et qui, me voyant suspendu à la corde, crièrent que je jne sauvais, ne furent pas écoutés parce que tout le monde s'imagina qu'ils appelaient les gens au secours du jacobin qui se baignait. Mes quatre gentilshommes se trouvèrent à ]toint nommé au bas du ravelin, où ils avaient fait semblant de faire abreuver leurs chevaux, comme s'ils eussent voulu aller à la chasse; je fus à cheval moi-même avant qu'il y eût seulement eu la moindre alarme ; et, comme j'avais quarante relais, posés entre Nantes et Paris, je serais infailliblement arrivé le mardi à la pointe du jour , sans un accident que je puis dire avoir été le fatal et le décisif du reste de ma vie.

« Aussitôt que je fus à cheval, je pris la route de Mauve qui est, si je ne me trompe, à cinq lieues de Nantes, sur la rivièrts et où nous étions convenus que M. de Brissac et M. le chevalier de Se vigne m'attendraient avec un bateau pour la passer. La Ralde, écuyer de M. le duc de Brissac, qui marchait devant moi, me dit qu'il fallait galoper d'abord pour ne pas donner le temps aux gardes de M. le maréchal de fermer la porte d une petite rue du faubourg où était leur quartier, et par laquelle il fallait nécessairement passer. J'avais un des meilleurs chevaux du monde et qui avait coûté mille écus à M. de Brissac. Je ne lui abandonnai pas toutefois la main, parce que le pavé était très-mauvais et très-glissant ; mais un gentilhomme à moi qui s'appelait Boisguérin, ayant crié de mettre le pistolet à la main, parce qu'il voyait deux gardes du maréchal qui

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ne songaîent pourtant pas à nous, je Ty mis effectivement, en le présentant à lat tête de celui des gardes qui était le plus près de moi, pour l'empêcher de prendre la bride de mon cheval ; le soleil, qui était encore fort haut, donna dans la platine, la réverbération fît peur à mon cheval qui était vif et vigoureux, il fit un grand soubresaut et il retomba des quatre pieds. J'en fus quitte pour l'épaule gauche qui se rompit contre la borne d'une porte. Une autre gentilhomme àmoi,nomméBeauchesne, me releva et me remit à cheval, et quoique je souffrisse des douleurs effroyables et que je fusse obligé de me tirer les cheveux de temps en temps pour m'empêcher de m'évanouir, j'achevai ma course de cinq lieues, avant que le grand-maître, qui me suivait à toute bride avec tous les coureurs de Nantes, m'eût pu joindre. Je trouvai au lieu destiné M. de Brissac et le chevalier de Sévigné, avec le bateau, je m'évanouis en y entrant. L'on me fit revenir en me je!ant un verre d'eau sur le visage. Je voulus remonter à cheval quand nous eûmes passé la rivière : mais les forces me manquèrent et M. de Brissac fut obligé de me faire mettre dans une grosse meule de foin, où il me laissa avec un gentilhomme à moi, nommé Montet, qui me tenait entre ses bras. Il emmena avec lui Joly, qui seul avec Montet avait pu suivre, les chevaux des autres ayant manqué, et il tira droit à Beaupréau, à dessein d'y assembler la noblesse pour me venir tirer de ma meule de foin.

« J'y demeurai caché plus de sept heures, avec une incommodité que je ne puis exprimer. J'avais l'épaule rompue et démise; j'y avais une contusion terrible; la fièwe me prit sur les neuf heures du soir, et l'altération qu'elle me donnait était encore cruellement augmentée par la chaleur du foin nouveau. Quoique je fusse sur le bord de la rivière, je n^osais Ivoire, parce que, si nous fussions sortis de la meule Montet et moi, nous n'eussions eu per-

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sonne pour raccommoder le Toin qui eât paru ri'muë, et qui eiit donné lieu par conséquent à ceux qui couraieni après moi d'y fouiller. Nous n'entendions que descavaliers qui passaient adroite et à gauelie... M. de la Poise Saint- Offanges, homme de qualité du pays, que M. de Brissac avait averti en passant chez moi, vint sur les deux heures aprËs minuit me prendre dans celte meule, après qu'il eut remarqué qu'il n'y avait plus de cavaliers aux environs, li.rae mit sur une civière ii fumier, et il me fil porter par deux paysans dans la grange d'une tnaison qui était ù lui, à deux lieues de là. Il m'y ensevelit encore dans le foin ; mais, comme J'y avais de quoi boire. Je m'y trouvai même délicieusemenl.

tf a. et madame de Brissac me vinrent prendre au boul de sept ou huit heures avec quinze ou vingt chevaux, et ils me menèrent à Beaupréau, où je ne demeurai qu'une nuit Jusqu'à ce que la noblesse fût assemblée. M. de Brissac mit ensemble, dans ce peu de temps, plus de deux cents gentilshommes. M. de Retz le Joignit à quatre lienes de ta avec trois cents. Nous passâmes presque à la vue de .\antcs, à'où quelques gardes du maréchal sortirent pour escarmnucher. Ils furent repoussés vigoureusementjusque dans la barrière, H nous arrivâmes heureusement à .Madiecoul, qui est dans le pays de Retz, avec toute soile de sûreté. »

De Machecoul, lec.nrdinal de Betz se Ot transporter non sans dirficullésàBelle-lsIe, et. quelques Jours après gagna Saint-Sébastien, d'oii, avec des passe-porlsd'Kspagne, ilse rendit enfin à Itome. {Mémoires du cardinal de Betz, collection Michand )

QUIQUÉRAN DE BEAUJEU

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Paul-Antoine Quiquérande Beaujeu, chevalier de Malle, s'était acquis^ la réputation d'un des premiers hommes de mer de son temps, par le nombre et le bonheur de ses combats contre les Turcs. Au mois de janvier 1660, la tempête l'ayant obligé de relâcher dans un mauvais port de l'Archipel, il y fut investi et attaqué par les trente galères de Rhodes, que le capitan pacha Mazamamet commandait en personne. 11 en soutint Je feu pendant un jqur entier, et n'y succomba qu'après avoir épuisé toutes ses munitions et perdu les trois quarts de son équipage. Il était chargé de fers, et on le menait comme en triomphe, quand une nouvelle tempête, beaucoup plus violente que la première, s'éleva et mit la flotte victorieuse en tel danger que Mazamamet se vit réduit à implorer le secours de son prisonnier, et ce ne fut pas en vain. Le chevalier de Beaujeu le sauva par l'habileté de sa manœuvre el le pénétra de tant d'estime et do reconnaissance que, voulant le sauver à son tour, il supprima sa qualité de chevalier, et le confondit avec les plus vils esclaves ; mais le grandvizir, qui en avait probablement eu avis, demanda à les voir et, reconnaissant Beaujeu a sa mine gUtTrière, ou au rapport qu'on lui en avait fait, le fit mettre au château des Sept-Tours, sans espérance d?» rançon ni d'échaVige. La Porte re;e!a toutes les proportions qui en furent failes, an

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nom même du roi ; et les Vénitiens tentèrent avec aussi peu de succès de le faire comprendre dans le traité de Candie Un de ses neveux, âgé de viiigt-deuxans, Xorma ledessein de Taller délivrer et Texécuta. 11 passa à Constan* tinople avec M. de Nointel, ambassadeur de France; il eut la liberté de voir le prisonnier, on ne la refusait à personne dans un lieu aussi sûr. On se contentait de fouiller, au premier corps de garde, ceux qui se présentaient, dy retenir It urs armes, jusqu^à de simples couteaux, et même des clefs, s'ils en avaient.

Le chevalier de Beaujeu fut d*abord effrayé d'un projet qui pouvait avoir les suites les plus funestes ; mais onze années de prison, jointes au goût qu'il conservait encore pour les entreprises hasardeuses, et à la confiance que lui inspirait le courage du jeune homme, ne lui permirent pas de bali'incer longtemps. Dès lors, son neveu commença à lui porter chaque fois une certaine quantité de corde dont il s'entourait le corps, et quand iisjugérent qu'il yen avait assez, ils convinrent du jour, de l'heure et du signal. Le signal donné, le chevalier descendit, et la corde se trouvant de quatre à cinq toises trop courte, il s'élança dans la mer qui baigne le pied du château. Le bruit qu*il fit en tombant fut entendu de quelques Turcs qui passaient dans un briganlin, et ils allèrent droit à lui, mais le neveu« arrivant à force de rames dans un esquif bien armé, les écarta, recueillit son oncle, et le conduisit à bord d'un vaisseau du roi que montait le comte d'Apremont, son ami, qui le ramena heureusement en France, où il a vécu encore longtemps dans le sein de sa famille, revêtu de ki commanderiede Bordeaux, que le grand maître lui conféra immédiatement après son retour.

L*évasion du chevalier coûta la vie auknïmakan, gouverneur du château des Sept-Tours. (hoze. Éloge de l*évèque deCastriss.)

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