CHARLES II
pris par lui, puis relâché avec bonté, lorsque, comme prince de Galles, il commandait la flotte royale en 1648. L'avis en fut promptement donné à Charles qui, pour plus de sûreté, trouva moyen de retenir ses convives à boire et à fumer le reste de la nuit.
Avant son départ, comme il était seul dansune chambre, Taubergiste entra et, passant derrière lui, lui baisa la main qui s'appuyait sur le dos d'une chaise, en disant : « Je ne doute pas, si je vis, que je ne devienne un lord et ma femme une lady. » Charles se mit à rire, pour montrer qu'il avait compris, et rejoignil la compagnie dans l'autre pièce. A quatre heures du matin, le 10 octobre, ils se rendirent tous à Shoreham. Quand Charles et Wilmot, qui seul l'accompagnait plus loin, furent dans la barque, Tattershall tomba aux genoux du roi et lui jura que, quelle^ que pût en être la conséquence, il le conduirait sain et sauf sur les côtes de France. Le bâtiment aidé de la marée se dirigea vers l'île de Wight comme s'il faisait route pour Deal, sa destination. Mais vers cinq heures du soir, Charles, ainsi qu'il en était convenu avec Tattershall, s'adressa aux hommes de Téquipage. Il leur dit que son compagnon et lui étaient des négociants en faillite qui fuyaient leurs créanciers, il les pria de se joindre à lui pour décider le patron à les conduire en France et, comme dernier argument, il leur donna vin^t shellings pour boire. Tattershall fit beaucoup d'objections, mais, à la fm, avec une répugnance apparente, il se dirigea vers les côtes de France. Au point du jour ils aperçurent la ville de Fécamp, et en mômetemps ils découvrirent au vent une voile suspecte que Ton crut être un corsaire d'Ostende. C'était un caboteur français ; mais, sans attendre qu'on s'en fût assuré, la chaloupe fut mise a la mer et les deux fugitifs furent conduits sains et saufs dans le port. (Mémoires de Charles II, Collection Guizot. — Histoire d'Angleterre^ par Lingard.)
Blanche Garnond appartenait à une famille protestante il« Saint-Paul-Trois-Châtenux. Lorsque, après la révocation de Têdit de Nantes, la persécution se déchaîna contre let^ réformés, mademoiselle Gamond, dont, ù ce moment, l'ardente piété semble revêtir une légère teinte d*exaltatiou, forma le projel de s'enfuir du royaume. La ville de Saint- Paul était investie, et les dragons parcouraient et fouillaient les pays d'alentour pour y découvrir et y saisir les |)rotestants. Blanche sortit de la ville et erra quelque iemps, seule d'abord, puis avec ses parents, qui Tavaienl rejointe. Tantôt dans les pays habités, tantôt dans les forêts, exposés aux intempéries, ils parcoururent ainsi une partie du Dauphiné, se séparèrent encore, pour échapper plus facilement aux dra>;ons, et notre pauvre héroïne allait franchir la frontière avec soji frère et sa mère, <juand elle fut arrêtée près de Goncclin, petite ville du <irésivaudan. Le frère échappa aux soldats, mais sa mère el :sa sœur, maltraitées brutalement par les hommes qui les avaient découvertes dans leur retraite, furent conduites ù Grenoble et mises dans une basse-fosse. Blanche Gamond avait alors vingt et un an. Longtemps, elle eut à soutTrir les plus cruelles tortures, injuriée, battue sans pitié, mourant de faim, atteinte de maladies graves, elle supporta tout courageusement et avec la résignation d'un martyr.
Voici comment elle raconte une tentative d*évasion qui eut pour elle de bien tristes conséquences :
« On nous vint dire de nous apprêter, que nous devions partir dans trois jours pour rÀmérique. Et quand vous serez sur la mer, nous dit-on on vous fera passer sur une planche fort étroite et ensuite on vou> jettera dans la mer, afin de faire perdre la rac»^ des huguenots et de se défaire de vous. Je leur dis : « Cela m'importe peu que les poissons mangent mon corps ou les vers de la terre; cela m'est une même chose. »
« Quand on nous eut laissées seules ^.Suzanne, de Montélimart, dit : « Nous nous devrions sauver par cette fenêtre. Il faut rompre les fers, » dit-elle. Je lui dis : « Cela est si bas et nous sommes si hautes que nous nous tuerions ou nous estropierions, et ensuite nous serions reprises et nous serions plus maltraitées. Si je suis reprise et qu'on me doime les étriviéres de la manière que je les ai reçues, je ne m'en relèverai jamais ; ainsi je cherche ma mort, tellement que j'aime mieux aller en Amérique. Dieu nous en délivrera comme il a fait de la Rapine. » La Rapine ou d'Hérapine, condamné antérieurement pour vol sous son vrai nom deGuichard, était devenu directeur de l'hôpital de faïence, et chargé d'employer tous les moyens possibles pour convertir les protestants, il s*ac- ({uittait de ces fonctions avec le cynisme et la férocité d'un scélérat.
« Suzanne me dit : « Si on avait fait à moi ce qu'on a fait à vous, je serais morte. Mais enfin on nous fait mourir de faim, et de plus on nous doit bientôt mener en Amérique, et comme nous sommes malades, nous tomberons toujours plus mal, et on nous jettera à la mer que nous ne serons pas à demi mortes. Nous pourrions passer par retle fenêtre. Il semble que nous méprisions les moyens ffiie Dieu nous fournit : pour moi je suis dans le dessein que nous passions par là. Enfin on coupa un linceul (un
il8 LES ÉVASIONS GÊLËDRES.
drap) et, après eu avoir fait des bandes, on les noua et cousit ensemble, et on attacha une pierre à un fîllet (fil) pour prendre la mesuie de la hauteur de la feniHre; elle était fermi^e à clef, avec un cadenas, lequel on ouvrit par artifîce. El (U)mme nous étions au quatrième étage, les bandes furent trop courtes, il fallut qu'on y ajoutât deux linceuls jusqu'à ce quVlles touchassent terre; eih'S étaient attachées à la poutre du couvert, qui tenait les toits. Après quoi je mis la tète à la fenêtre, puis je dis à mes chères sœurs : « Hélas ! nous nous tuerons, car cela me fait frayeur de regarder en bas, tant c*est profond.
(( Ce môme soir, quand notre garde fut endormie, nous tâchâmes d'aller à la fenêtre à pieds nus, car nous appréhendions que 11' prêtre qui était couché dans une chambre au-dessous de la nôtre ne nous entendit marcher ; c'est pourquoi nous allions doucement el à pieds nus. La première qui sortit fut Suzanne, de Aontélimart, el mademoiselle Terrasson, de Die, la suivit, ensuite moi et mademoiselle Anne Dumasse, de la Salle, en Languedoc. Quand j*eus sorti de la fenêtre et que je commençai à tenir le drap, les forces me faillirent et j'entendais craqueter les os de mes bras. De plus, ma jupe tenait à un clou de la fenêtre : il fallut me soutenir d*un bras et y porter ma main pour défaire ma jupe. Je ne me sentis plus de force ni de courage ; je m'écriai : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit ! » et après je pris le drap avec les dents. Je me soutenais par les dents, et derechef, je pris le drap avec mes deux mains, et les ayant jointes ensemble, je me laissais aller en bas ; en sorte que je tombai du quatrième étage sur des pierres de taille, et je dis : « Mon Dieu, miséricorde ! je suis morte ou estropiée pour ma vie ! »
' « Des très-chéres sœurs qui m'attendaient, il y en eut deux qui me changèrent de place en me disant : « Où vous êtes-vous fait mal? » Je leur dis: « Partout, puisque Dieu le veut ; mais de plus j'ai la cuisse rompue ou défaite. Je
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vousprie, attachez-la-moi de mon tablier. » Et ainsi je portais ma cuisse, et de Tautre main je pris mes deux sœurs et elles m'aidèrent à marcher. Je fis soixante ou soixantedix pas de chemin; mais quand nous fûmes à la porte du faubourg de Valence, nous la trouvâmes fermée. On m'aida à monter la muraille, mais quand je fus dessus et que je vis que j'étais si haute, et que cela était si bas, je dis à mes trois chères sœurs : « Ceci est un second précipice; je n'ai pas le courage de descendre là-bas. Laissez-moi, allezvous-en. » Klles me descendirent de la muraille et me laissèrent là, puis elles tâchèrent de descendre avec beaucoup de peine. Un moment après, mademoiselle Duniasse vint me crier derrière la muraille : « Nous nous en allons, nous vous regrettons extrêmement et vous laissons à regret. Dieu veuille vous préserver de la main de nos ennemis ! je vous souhaite toute sorte de bénédictions et de prospérités ; je vousprie aussi de me donner votre bénédiction. » Je lui dis : « Qui suis-je, moi, pour vous donner ma bénéiliction? mais je vous la souhaite de la part de Dieu. Je le prie ardemment qu'il vous veuille conduire en toutes vos voies; et je vous conjure de vous en aller au plus tôt, car il n'y a que trop de moi qui sois exposée à être reprise.
« Ainsi je restai toute seule au chemin, mais non pas sans de cruelles et violentes douleurs que je sentais, dont je n'avais pas un moment de relâche. Et comme il n'était pas encore jour, j'élevai mon cœur à Dieu... Puis je restai évanouie l'espace d'un quart d'heure ; mais je n'avais personne qui me consolât ni qui me soulageât d'une goutte d'eau ou de vinaigre pour me faire revenir de cet évanouissement, maissitôt que j'en revenais, je m'écriais: « Seigneur ! ne m'abandonnez pas.. . »> De temps en temps je restais là sans avoir aucun mouvement en moi-même ; puis je pensais que quand il serait jour on ne manquerait pas de me reprendre et que je serais remise dans l'hôpital :
iSï LES EVASIONS GÉLËURES.
mais je disais : « Dieu! si tu nie voulais accorder cette grâce qu'aujourd'hui lu misses fin à mes peines; car la mort m'est meilleure que la vie... C'est assez vécu 1 Retire maintenant mon âme. 6 Éternel ! mais s'il te plaisait, ô mon Dieu, qu'aujourd'hui on me mit dans le sépulcre et non pas dans l'hôpital. . .
« Le jour commença à venir. Je n'eus jamais la force de me relever, afin (|ue ceux qui passaient au chemin ne connussent que j'étais estropiée ; j'eus tant seulement la force de tirer mon taffetas sur ma face, alin que ceux qui passaient ne me vissent... Fendant que je priais j'étais interrompue parles douleurs que me causaient ma cuisse disloquée et mon pied démis... Il passa un monsieur qui me dit : < Mademoiselle, vous seriez mieux d'être à votre maison que d'être là, et il vous serait plus honnête. — Monsieur, je lui dis, si vous saviez qui je suis, vous ne me tiendriez pas ce langage. »
(( Un moment après on "vint ouvrir la porte du faubourg; 43t to^sceux qui passaient là ne manquaient pas de faire de mauvais jugements de moi de me voir couchée à un chemin, et de si bon matin. »
Elle suppii.i un passant de lui faire venir une demoiselle Marsilière, protestante convertie au catholicisme et qu'elle connaissait, tout en priant Dieu de lui susciter un bon samaritain qui eût pitié d'elle ; mademoiselle Marsilière n'avait rien de commun avec le bon samaritain.
(( Est ce vous qui me demandez? dit-elle en arrivant près de la pauvre blessée. — Oui, mademoiselle, sauvezmoi la vie, je vous prie, aidez-moi, traînez-moi derrière un buisson et que je meure là sans que personne me voie. » Alors elle me dit que je la voulais perdre et la mettre en risque et malheur. « Je m'en vais, dit-elle, qu'on ne me voie, on me mettraiten prison. » Et comme elle avait été de Ja religion, je lui dis : « Âuriez-vous bien le courage de me laisiier dans ce chemin? Ayez au moins la bonté de m*ai-
der à me traîner derrière cette muraille, afin que ceux qui passent ne me voyent. »
Les adjurations de la pauvre Blanche ne purent lui obtenir le moindre secours ni même une bonne parole de la prudente et charitable personne qu'elle avait appelée à son aide. Celte misérable la quitta, puis revint bientôt avec l'aumônier de Thôpital qu'elle avait été chercher et qui, sans prendre souci des souffrances de l'infortunée, commença par lui faire subir un interrogatoire sur son évasion, ses complices, etc. Enfin deux hommes, la prenant par les épaules et par les pieds, la transportèrent à l'hôpital où on la déposa dans la cour sur des pierres.
Nous ne pouvons transcrire ici le long supplice de la pauvre fille pendant les mois qui suivirent. Elle souffrit avec sa patience et son courage ordinaires, mais la lecture de pareilles atrocités rendrait féroce l'homme le plus doux.
On la remit enfin entre les mains de ses parents. Elle guérit contre toute espérance et se retira en Suisse avec sa famille. (Bulletin de la Société de Vhistoire du protestantisme français, 1867.)