‹ Les évasions célèbresChapitre 37 sur 49 · L'ABBÉ COMTE DE BUCQUOV · texte numérisé non relu

L'ABBÉ COMTE DE BUCQUOV

Le comte de Bucquoy, d*abord officier, passa par les chartreux, la Trappe et les jésuites pour arriver à être un dévot exalté dans les premiers temps, puis très-refroidî. Esprit actif, remuant et, si Ton s'en rapporte à ce qu'il raconte de lui-même, propagateur d'idées avancées, ennemi du despotisme sous Louis XIV, il fut arrêté à Sens, comme suspect de complicité avec des faux-saulniers et comme ayant tenu des propos malsonnants dans une auberge. Pendant qu'on le conduisait à Paris, il essaya df; s'échapper sans y réussir, et ce qu'il raconte de cette première tentative d'évasion prouve qu'il était alors beaucoup moins habile dans ce genre d'entreprise qu'il ne le de- \1nt bientôt après.

On le mit au For-l'Évêque, et il commença dés le premier jour de sa détention à méditer sur les moyens de recouvrer la liberté. Voici comment lui-même raconte ses aventures sous forme indirecte :

... Il se souvenait qu'un exempt des gardes du corps avait pu se sauver de cette prison par la fenêtre d'un grenier, qui donnait sur la vallée de Misère^, et qu'il avait manqué son coup par l'horreur qu'il avait eue du précipice. Il résolut de tenter ce que le pauvre exempt n'avait osé

' Aujourd'hui quai de la Mégisserie.

m LES ÉVASIONS CÉLÈBRES.

risquer. Il tâcha premièrement de s'orienter et de savoir la carte de cet affreux séjour. Il comprit que le grenier en question servait d'antichambre à sa petite cellule et était en même temps le garde-meuble de la maison. Voulant être sûr de son fait avant de rien entreprendre, il feignit de se trouver mal un jour qu'on le ramenait d'en bas, et obtint du geôlier de lui laisser mettre la tête à une lucarne pour respirer et se remettre. II vit que l'endroit donnait effectivement sur le quai de là vallée de Misère, Lahauteur était prodigieuse, etloutes ces grilles de fer, avec une infinité de branches toutes hérissées de pointes, formaient un spectacle des plus aflreui.

Quand on L'eut renfermé dans sa ehanbre bies nassèe, il ne songea plus «iii'aux mc^yens A'eiéculer projet. Tout consistait k pouvair sortir de sa cfaanhre et à se trouver seul et à point nommé dans ee grenier.

U aurait £alla rompre la porle^ mais, outre qu'elle était trop forte et qu'il n'avait point d'outils propres à cet emploi, il était à craindre que le brait ne décMEvrit tMit ee manège ; ainsi,, toutes réflexions faites, il ne triNiva pas de m^Ueur moyen que celui de brûler la porte» ei, se fixant à cette idée, il pria dés le lendemain le concierp • de vouloir bien lui permettre de faire lui-même sa cmùmft dans sa chambre, il demanda des œu& et dm ebarbon pour les faire euire; il paya largement, afin d'saener j^us aisément ce nigaud à son baL Ces mesures prises, sitôt qu'il crut tout le monde eauehé, il rangea de la kradse au bas de sa porte, souffla, et fit si bien que le fiot y prît ; dés qu'il en eut consommé assez pour faire mK oaTerture par où il pât passer, ne voulant point causer d'incendie, il empêcha les flammes d'aller plnsloinavee dereaiiqtt*il avait eu la prévoyance d'amasser. 11 eut de plus à censbattre une fumée effroyable, dont il manqua d'être suffoqué. Mais il surmonta tous ces obstacles si épineux, et après avoir passé par la brèche, il se trouva dans le gre-

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nier sî désiré, d'oà il •espérait en se dommnt qwelipies soins de se \mr iiieniât entièrement libre. Le succès wépoodit à son attente. Quoiqu'il a'eût point de cordes fmar descendre par la fenêtre, il tronTa le secret d'en £iire. fi coupa par bandes les toiles de quantité de malelas ifid étaient dans le garde- meuble, il les attacha les unes aux antres, en accrocha nn bout qu'il noua à une colonme de lit qs^il trouva dans ce grenier, et qui, mise entravers de la lacanie, faisait que la corde était sûrement attachée. Ces mesures prises, il risqua la périlleuse descente et au travers de pointes de fer dont toutes les fenêtres de cinq ou six étages sont hérissées, il arriva en&i s^rle quai de la vallée de Misère, environ vers le point du jour, tout déchiré et dans un fort grand désordre. Des marchands qui comnieBçaient à ouvrir leurs boutiqves le vireiit aborder à terre, et n'eurent garde de le déceler, mais il pensa être perdu par l'acharnement d'une troupe de polissons qui le saivaient en faisant des huées, et qui, sans une- grosse ploie survenue à propos, qui les dispersa, avrait infailliblenent fait découvrir sa marche. Il tâcha de 4es dérouter en fnsant force tours et détours, traversa Saint-Eustache et arriva enfin près du Temple, où, soos prétexte de déjeuner, il entra dans un cabaret afin de dérober sa piste à ceux qui auraient pu le suivre. Mais comme il entendit que Ton raisonnait sur 64m mauvais équipage, il crut que son évasion était déjà sue, paya proniptement l'hôte et sortit sans savoir quel chemin il devait prendre. Il se réfngia enfin chez la parente d'un de sesdomestiques, prés des Madelonnettes, lui bâtit un roman pour expliquer le désordre de sa toilette, lui donna de l'argent et se fit apprêter à manger ; puis, le smr, craignant l'indiscrétion de cette femme, il sortit de diez elle et trouva un asile plus sàr.

Après avoir passé neuf mois à faire, du fond de ses caÂettes, présenter des placets au roi pour se justifier, il

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crut enfin devoir sortir du royaume, mais il prit mal son temps, fut arrêté à la Fère et mis en prison. Deux fois il tenta de s'en échapper et peu s'en fallut qu'il ne réussît la seconde, en escaladant un mur et traversant le fossé à la nage, mais il fut découvert et arrêté. EnOn, on le ramena à Paris, et il fut mis à la Bastille.

Assurément il n'avait pas lieu d'espérer de pouvoir s'échapper, puisque humainement pariant c'était tenter l'impossible. Ce fut pourtant sa première pensée, et, dès son entrée dans la prison, il regarda de tous jes côtés pour remarquer le plus propre à plusieurs desseins qu'il imagina sur-le-champ, ce qui lui fut d'une grande utilité par la suite pour se sauver en effet de la Bastille, malgré toutes les difficutés qui s'y rencontrèrent. Dés qu'il fut sorti de la chaise, il remarqua le pont-levis, la contrescarpe, mais on ne le laissa pas longtemps rêver là-dessus, car on le conduisit au plus vite dans la tour de la Bretignière (Baziniére?). Après quelque temps de séjour dans les salles basses, on le mit dans une chambre commune à d'autres prisonniers. 11 leurproposa de s'échapper de compngnie, et fut dénoncé par un d'eux, im abbé. On le remit alors dans son cachot, d'où il se fil tirer en contrefaisant le malade ou plutôt, comme il le dit, l'homme sur le point d'expirer. On le crut paralytique^ et il fut remis en chambre commune; puis, après être parvenu û se faire placer successivement dans la plupart des tours pour mieux étudier ses projets de fuite, il fut enfermé dans la Beriaudière, avec un baron allemand 4*1 iulhérien qu'il entreprit de convertir, et dont il (^omptAît «e servir dans ses projets d'évasion. Déjà ils avaient commencé à rouvrir une ancienne baie de fenêtre qu'on avait murée, quand ils furent dénoncés par un prisonnier du voisinage. L'abbé parvint à se disculper auprès du gouverneur et à tout faire retomber sur le dénonciateur, mais on le changea de tour et on le mit dans celle de la Liberté^

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en lui laissant toutefois spn Allemand pour ne pas contrarier la conversion entreprise.

Ils commencèrent alors à faire leurs préparatifs pour descendre dans le fossé de la porte Saint-Antoine ; ils percèrent le mur avec des morceaux de fer, des plaques de cuivre, des clous, des lames de couteaux dont l'abbé avait fait provision dans les chambres qu*il avait occupées successivement, et d'où il avait arraché tout ce qu'il avait pu. On aiguisait cette ferraille sur les cruches à eau des prisonniers*, et comme la chambre avait une cheminée, on s^étâit servi du feu pour modifier et perfectionner ces outils. Il fallait une échelle de corde. On se mit à recueillir l'osier qui enveloppait les bouteilles de vin servies aux prisonniers soir et matin, Tabbé disait au geôlier que cet osier lui servait à allumer son feu. Pour dissimuler l'amas qu'il en faisait, il avait décarrelé un coin de sa chambre, enlevé la terre de remplissage dans l'épaisseur du plancher et creusé ainsi une cachette, où il enfouissaitcomme dans un magasin tous ses instruments d'évasion.

11 y cachait des bandes de toile qu'il coupait de temps en temps à ses draps et des serviettes qu'il escamotait : il mettait ensuite tous ces vieux linges en charpie et, après les avoir fijés de nouveau, il les mêlait avec les osiers des bouteilles et faisait de tout cela une corde propre à le soutenir dans l'occasion. Le travail avançait et les prisonniers touchaient presque au moment tant désiré, lorsque tout à coup le plancher de la chambre s'enfonça et fit tomber l'abbé et son camarade dans l'appartement d'un Jésuite qui avait l'esprit troublé et que cette aventure acheva de rendre tout à fait fou. Cependant on raccommoda ce plancher et on remit d'abord l'abbé dans sa même chambre ; mais ce fut pour l'en tirer bientôt, à son grand désespoir, car il voyait toutes ses espérances et tout le fruit d'un long travail perdus en un moment.

Il trouva moyen de se débarrasser de son Allemand, qui

ne voulait plus rien tenter et devenait plus gênant qu'utile ^ et comme cet Allemand, dans l'espoir d'obtenir sa liberté* mise à ce prix, avait fmi par abjurer le luthéranisme, Tabbé^ passant pour un habile convertisseur, obtint facile* mèht qu'on le mit en chambre avec uii certainGrandviUe, protestant, mais, ce qui lui importait bien plus, considéré généralement parmi les prisonniers comme bon compagnon et fort disposé à tout risquer pour s'évader. On leur adjoignit deux autres prisonniers avec lesquels l'abbé eut bientôt lié la partie. Après leur avoir fait faire les ser~ ments les plus solennels, il leur déclara qu'il avait une petite lime qu'on n'était jamais parvenu à découvrir sur lui, quelque bien qu'on l'eût fouillé. Il proposa de limer les barreaux et de descendre par la fenêtre avec des cordes. Il avait pu conserver quelques-unes de cellesqu'il avait filées avec son Allemand, on en fila de nouvelles, et chacun mit la main è l'ceuvre afin d'avancer en besogne. Cependant il pensa leur arriver comme aux ouvriers de la tour de Babel, non par la différence des langues, mais par celle des opinions sur la manière de s'évader. Enfin, on convint de descendre d'ubord dans le fossés ce qu'il fallait bien cximmencer par faire, puis, une fois là chacun s'en irait comme il l'entendrait.

Le jour pris, ou plutôt la nuit, pour l'évasion, on leva la grille dès qu'on crut que tout le monde était retiré. De peur que, des chambres d'en bas, on ne vit des corps suspendus en l'air, on eut soin de descendre un grand drap qui formait un nuage devant les fenêtres et empêchait qu'on ne découvrit la descente. Gomme il fallait faire avancer une machine afin que la corde ne fût pas attachée à la muraille, pour accoutumer les yeux des sentinelles auspectacle, l'abbé avait mis, quelques jours auparavant, une espèce de cadran au bout d'un bâton qui avançait dans le fossé, 5 ou 4 pieds en dehors de la fenêtre. Toutes ces précautions prises et après avoir barbouillé la

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corde de noir fait ayec de la paille brûlée, de la suie et de la graisse fondue, afin qu'on l'aperçût moins, Tabbé demanda permission à ses camarades de descendre le prunier , promettant de les attendre dans le fossé pour y recevoir les machines qu'on devait lui remettre et dont chacun devait se servir à sa manière. Il devait aussi les avertir par un signal du moment où la sentinelle avait le dos tourné, afin d'en profiter, et ce signal était un cordon qu'on avait attaché à la fenêtre, et qoi, en le tirant de différentes manières, voulait dire le pour et le contre. Le tout ainsi réglé, l'abbé descendit et fut plus de deux heures dans le fossé sans aucune nouvelle de ses camarades. Il avait beau tirer le cordon, personne ne répondait. 11 pensait que de nouvelles disputes avaient fait abandonner à ces messieurs le dessein de se sauver, lorsqu'il vit peu à peu descendre les machines nécessaires et ensuite deux de ses camarades, l'autre n'ayant pu passer parla brèche. Ce fut d'eux qu'il apprit qu'une aussi essentielle difficulté les avait retenus si longtemps et qu'enfin le pauvre Grandville, c'était le malheureux, avait eu la générosité de les exhorter à l'abandonner, disant qu*il valait mieux qu'il n'y en eût qu'un qui périt. Ce triste récit fait, l'abbé exhorta de nouveau les autres à ne suivre d'autre plan que le sien ; mais, n'ayant pu les décider à faire ce qu'il leur conseillait, il fut obligé de prendre son parti. Ses mesures se trouvèrent si justes que la chose réussit comme il l'avait imaginé. 11 planta son échelle de corde etl'accrocha contre le balûon (parapet?), profitant, pour remonter le fossé, du moment où la sentinelle s'éloignait de lui. La contrescarpe escaladée, il gagna une gouttière. Le fossé étant remonté, il escalada encore el monta dans une gouttière d'où il sauta dans la rue Saint-Antoine par l'endroit où sont les bouchers, dont un crochet qui tenait à des étaux manqua de lui fendre le bras. Avant que de

sortir de la gouttière où il s'était retranché, il voulut voir ce que deviendraient ses camarades ; mais ayant entendu crier, comme si Ton prenait quelqu'un à la gorge, et voyant ensuite partir le feu d'un fusil, il crut qu'ils avaient voulu se saisir de la sentinelle, comme il le leur avait proposé, et qu'ayant manqué de résolution ou de force, ils avaient été découverts et qu'on avait tiré dessus. Comme il n'a jamais plus ouï parler de ces pauvres gens, il a eu lieu de se confirmer dans cette pensée et de croire qu'ils ont péri dans celte occasion. Il n'eut garde d'attendre un pareil sort dans sa gouttière; il descendit, comme je viens de le dire, dans la rue Saint-Antoine, gagna celle des Tournelles et en faisant bien des contre-marches de peur d'être suivi, il traversa presque tout Paris et arriva enfin à la porte de la Conférence, où il trouva des amis qui le cachèrent et qui lui donnèrent les moyens de passer dans les pays étrangers, car pour cette fois-là il n'eut garde de rester encore à Paris, comme il avait fait après sa sortie du For-l'Évèque ; il en avait trop bien payé la façon et il trouva plus à propos de se mettre en lieu de sûreté. 11 choisit pour cela la Suisse, où il se rendit par la Bourgogne. (Événements des plus rares, ou l histoire du sieur abbé comte de Bucquoy, singulièrement son évasion du For-VÉvèque et de la Bastille... 1719.)

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