CHARLES-EDOUARD
suite, dans un pays lointain, vivredu prix de soninfàmie; nous autres, nous sommes à Tabri d'une pareille tentation, nous ne savons d'autre langue que la nôtre, nous ne pouvons vivre que dans notre pays, et si nous faisions tomber un cheveu de votre tête, nos montagnes s'écrouleraient sur nous pour nous punir. »
Un exemple remarquable d'enthousiasme et de dévouement aida vers celte ^oque (2 août i 746) à l'évasion du prince. Le fils d'un orfèvre d'Edimbourg, nommé Boderick Mac-Kensie, qui avait été officier dans l'armée jacobite, était caché dans l(?s landes de Glenmoriston. 11 était à peu près de la même taille que Charles et lui ressemblait beaucoup de visage et de tournure. Un parti de soldats le découvrit et l'attaqua. Le jeune homme se défendit vaillamment et voulant, par un dernier effort d'héroïsme, rendre sa mort utile à la cause qu'il avtiit servie, il s'écria en mourant: «Ah! misérables ! vous avez lue votre prince. » Son généreux projet réussit. On le prit, en effet, pour Charles- Edouard, et on envoya sa tête à Londres. 11 se passa quelque temps avant que la méprise fût reconnue, et pendant ce temps, comme on croyait que le prince avait été tué, on se relâcha un peu de la rigueur des perquisitions faites pour le découvrir. Profitant de ce moment de répit, Charles-Edouard voulut voir Lochiel, Cluny Mac- Phersonet quelques autres de ses fidèles parlisans qu'on di>ait cacliés dans un district voisin. Il prit donc congé de ses fidèles bandits, dont il garda pourtant deux avec lui pour lui servir de guides et d'escorte. Après bien des difficultés, il réussit à rejoindre Lochiel et Mac-Pherson non sans courir les uns et les autres de grands dangers. Ils étabhreiit quelque temps leur résidence dans une hutte qu'on nommait la Cage, «nu milieu d'un taillis fort c[)ais, sur la rampe d'une montagne appelée Benalder ainsi que la forêt qui l'enveloppe et qui était alors la propriété de Mac-Pherson. Ils y vécurent avec assez
m» LES ÈlUttittCUfr. eÎLl^ES.
dft^ sèBmritià et dooft mie ahenahnBsr As ekoses ■ènsaannes à laiôe qne ht fntas af ffvaît pi» eeuMM éejfms ^*îl
Uevff te'nil&so éfr aeplenbre-, G]itii>lcs-£d»imv4 apprit qoK dftui. firègaÉtft Ciranfww» èlaîenft avrivées à Lécblm— ngyh pour le transporter en France ; il s*einbari|i» le âê aivts jmatgatmaoidB se» pentisonB et arriva k 29 sur les câtes de Br^taufpm, préside* Movkii]L.Depai9 cinq* meîffil amU^iar' gilif «t mffiMBÉ BUS' m' pvécaîre, an milieu de fatigues cl dtt pèvile swrpasBaaÉ tonl} ee qiifoa peal lire dans Fkâateille. Pendant ee. tempe sen seeret fut confié à è» coilaines d^peirsemiea; de* tent sexe^detoeC âge et detonfets condiliensy sans qu'une seule, même parmi cesbendUsqû se ]Nrocuffaieiit des afimeflls ai» mque de lenr ^iei^ ait songé un: instant à s'enricWv en teahissanl le maUwMWin
STANISLAS LECZIII8KI
SUHÛslas Leczinsfci était assiégé par les Rmses dans la ville de Dantiik. N*apuit aucun esp^r d^étre secouru et sachant que Tennenii en voulait à sa personne plus qu'à la ville, le maUieureox roi de Mogne résolut de sauvegarder les intérêts du pays en se metlant luinnême en sûreté. On lui suggéra plusieurs moyens d'évasion. Les uns voulaient qu'il perçât les lignes russes à la tête de cent honunes déterminés ; mais les abords de la place étaient inondés éL ce projet impraticable. 11 adopta enfin le plan de l'ambassadeur de France, celui de fuir, déguisé en paysan.
i ie sortis, dit-il, de la .maison de l'ambassadeur, par un degré dérobé, le n*eus pas plutôt desciaidu quelques marches que l'idée me venant de le rassurer sur les craintes qu'il avait À mon sujet, d'essuyer les larmes que je lui avais vu répandre, je remontai et fraf^i à la porte qu'il avait refermée sans bruit. 11 ^ait alors prosterné à terre et, par des prières ferventes, il demandait au Seigneur qu'il voulût bien être mon guide dans un voyage si dangereux... ie viens, lui dis-je, vous embrasser de nouveau et vous prier de vous résigner autant que je le fais à la Providence* »
Accompagné du général Steinflycht, déguisé c(«nme lui en paysan, et du major de place qui s'était engagé à favo-
152 LES ËYÀSIOiNS CÉLÈBRES.
riser sa fuite, il traversa le fossé sur des bateaux montés par trois hommes qui devaient le conduire en Prusse ; mais il fallait passer devant un pos(e commandé par un sergent, et celui-ci, s'en tenant à sa consigne, ne voulut rien entendre de ce que lui disait le major de place. On finit par lui tout avouer ; le sergent fit au roi un profond salut et le laissa passer.
Les guides de Stanislas n'appartenaient pas à la partie la plus honorable de la société. Deux d'entre eux étaient ce qu'on appelait en Allemagne des Schnappœhne; et le mot (chenapan), passé dans notre langue, sans indiquer une profession déterminée, donne une idée des gens en question. Ils connaissaient parfaitement les routes et se montrèrent fidèles, le reste importait peu. Cependant ils commencèrent par retenir le pauvre roi tout le reste de la nuit et le jour suivant dans une mauvaise cabane, au milieu des marais, à un quart de lieue de Dantzick. C'était une mesure de sûreté suivant eux, et Stanislas eut bientôt acquis la certitude que ces braves gens tenaient peu de compte de ses observations et même de son rang.
La nuit suivante, les fugitifs s'embarquèrent et naviguèrent péniblement à travers les roseaux. Vers minuit leurs guides se séparèrent en deux troupes dont Tune emmena le général par la chaussée et l'autre, composée des deux chenapans, continua avec le roi à longer cette chaussée en bateau. Le jour venu, on le cacha de nouveau dans une hutte He paysan, et on lui donna pour lit une botte de paille. Bientôt des Cosaques entrent à grand bruit, le pauvre roi se croit perdu, mais ils venaient tout simplement déjeuner. Ils tinrent table deux mortelles heures, puis s'en allèrent. L'hôtesse vient rassurer Stanislas, tout en ne comprenant pas ce qui l'oblige à éviter les Cosaques au lieu de boire avec eux ; prenant peur à son tour, elle est sur le point de mettre le roi à la porte de crainte que sa présence ne lui attire quelque mauvaise affaire-
STANISLAS LEGZINSKI. 153
Elle se rassure pourtant et consent à le garder dans sa maison. La nuit venue, on franchit en bateau le reste des terrains mondés, puis après une marche longue et fatigante au uïilieu cfes terres détrempées, on arrive à une maison dont le maître se récrie tout d'abord à la vue du roi. « Tu vois un de nos camarades, disent les chenapans, qu'a-l-il donc qui t'élonne ? — Non, je ne me trompe pas, répond le paysan, c'est le roi Stanislas ! — Oui, mon ami, lui dit aussitôt Stanislas d'un air ferme et assuré, c'est moi-même; mais vous êtes trop honnête homme pour me refuser les secours dont j'ai besoin dans l'état où vous me voyez. » L'homme était honnête en effet ; il promit au roi de lui fciire passer la Vislule, et il tint parole. Ce ne fut pourtant pas sans obstacles et sans dangers que cette parfle du voyage s'effectua. Les Cosaques éclairaient tous les chemins, fouillant, interrogeant, examinant avec soin tous ceux dont le signalement se rapprochait de celui du roi. Souvent il se trouva cerné de toutes parts. Une fois, entre autres, ses guides se préparaient à Fabandonner, en lui disant qu'ils ne voulaienl pas se faire pendre sans aucune chance de le sauver. H les retint auprès de lui en les menaçant, s'ils le quittaient, d'appeler lui-même les Cosaques, dût-il périr avec eux. Dans une autre circonstance, il put, grâce à une certaine somme qu'il avait iieureusement sur lui, ranimer à l'aide de la bière et de l'eau-de-vie le courage chancelant de ses compagnons de route. Il avait appris que Steinflycht s'était égaré et tout faisait croire qu'il était relombé entre les mains des Uusses. Enfin, on arriva sur le bord de la Vistule; l'hôte de Stanislas le fit cacher dans les broussailles et alla chercher un bateau. Quand il fut prés d'aborder, le roi voulut récompenser d'une bonne somme d'argent ce fidèle serviteur de l'inforiune, mars il ne put lui faire accepter que deux ducal s. L'honnête et digne paysan lui dit qu'il consentait à les prendre en souvenir
154 LES ÈTASIOKS C&UBMS.
du bonheiir qu'il ayait eu de le >roir et de le ooBBaitre, pois « il prit ces ducats dans ma main, dit Stanislas, a^ec des façons et des sentiments que je ne puis^prâner. » La Vistule franchie, bien des dangers rattendaieni «acore; un jour, un de ses guides s'enivre, et, au milieu d*ttn village» lui demande le prix de ses services pour ravoir conduit au risque de sa viei Heureusement le chef de ses guides eut la présence d*esprit de se moquer de l'ivrogne ei fit croire aux villageois curieux et mal disposés qui les entouraient, que ce pauvre diable devenait fou et voyait partout des {Minces quand il avait bu. Ils s'«i tirèrent ainsi. Enfin, après une série de nouv^es crises, Stanislas franchit le Nogat. 11 se vit alors délivré de toute crainte, et de la compagnie des chenapans qui, d'après son récit, contribuèrent, tout «a ne le trahissant pas, à lui faire trouver plus cruel encore ce voyage i travers tant de périls. {Lettre de Skmùlas à ia reine m fiUe; dans Proyart, Hàtûire de SUmisku Leezimiki.)
Lt BMnen or rireiiCK
Frééérie, hmea deTrenek, ne en 1726 à KeeniÇidbpergf étak fils d'fm «Vicier supérieur de rarmèe prussienne, et eoiisin çeni»îndu fameux Tretiek, colonel des Pandonrs, av servies de Marie^Tbérèse. Dès Vàge de dix-huit »ns„ il était ël^ieranx gardes du corps deFrédérie If, et dans la pfa» liante fareur auprès de ce prince. Dn savoir, une hntviMire à tont épreuve et des actions d'éclat lui avaient vain cet avancement rapide en même temps que beau* emep d^eimevx et d'ennonis. Frésomptneux et imprudent comuM poQvait Têtre un jeune koimne, il avait vu ses honoN^es laToradMemeiit aecueîlib paor la princesse Amélie, smr dn roi ; ce fat une première cause de dîsgrâee, et p cn t -é tr e la principale, d'autres suivirent bientôt. D'ans lacanspagnede 1714, des fourrageurs «finemis enlevèrent le palefrenier du Jeune garde du corps avec deux de ses chevavx. Le roi, Fayant su, lui M donner un cheval de ses éevries ; mais le l^idemain les deux cheraux revinrent avec le palefrenier, soi^ la conduite d'nn trompette ennemi qai remît à Tre^k ce billet dn chef des Pandours : « Trenck l'Autrichien A'est point en guerre avec son cousniTraMk le IVussien; il est charmé d'avoir pu retirer des mains de ses hussards deux chevaux qui ont été enle- ^s i son cousin, et il les lui renvoie. » Notre jeune offîcier alte sur-le-champ rendre eompe de cette aventure au
roi, qui le regarda d*un air sombre et lui dit : « Puisque votre cousin vous a renvoyé vos chevaux, le piien ne vous est plus nécessaire. » Quelques mois se passèrent, et Frédéric semblait revenu à ses premiers sentiments de bienveillance paternelle, quand tout d'un coup éclata sur la tète du malheureux jeune homme la foudre dont son terrible souverain l'avait un jour menacé.
Sept ou huit mois avant, Trenck s'était laissé persuader, par un officier supérieur de son régiment, d'écrire à son parent, le chef des Pandours, une lettre sans importance, mais qui n'en constituait pas moins une faute grave contre la discipline. L'affaire de son palefrenier et des deux chevaux avait eu lieu depuis, et il ne pensait plus à sa lettre, quand il reçut une réponse qui probablement ne venait pas de sson cousin, mais était l'œuvre d'un faussaire, de l'officier même qui l'avait engagé dans cette correspondance imprudente. Quoi qu'il en soit, le jour même Trenck fut arrêté et conduit au château de Glatz, où il eut pour prison la chambre des officiers de garde avec une liberté relative dans l'enceinte de la forteresse. Il commit la faute d'écrire au roi sur un ton très-fier et qui déplut. Cinq mois s'étaient écoulés depuis son arrestation, le roi n'avait point répondu à sa demande d'être jugé militairement, la paix était faite et sa place dans les gardes avait été donnée à une autre. La pensée de s'évader lui vint alors.
Depuis son arrivée à Glatz, il s'était fait de nombreux amis parmi les officiers qui le gardaient, en leur donnant une large part de l'argent dont il était abondamment pourvu. Deux de ces officiers lui proposèrent de l'aider et de l'accompagner dans sa f^ite ; on se prépara, mais nos trois imprudents voulurent délivrer, par commisération, un officier condamné à dix ans de prison dans cette même forteresse. Après avoir tout appris d'eux, ce misérable, que Trenck avait comblé de bienfaits.
les trahit le jour même» et eut sa grâce et la liberté pour prix de sa trahison. Un des officiers, averti à temps se sauva ; l'autre, grâce à Trenck qui gagna son juge à prix d*argent, en fut quitte pour un an de prison ; quant à Trenck, à partir de ce jour, on le garda beaucoup plus étroitement. Quelques années après, le lâche qui les avait vendus, rencontré par Trenck à Varsovie, reçut le châtiment qu'il méritait, voulut s'en venger les armes à la main et resta mort sur la place.
Le.roi fut très-irrité de ce complot d'évasion, qui lui parut confirmer les faits reprochés au prisonnier. Sollicité quelque temps auparavant, par la mère de Trenck, d'accorder à son fils la liberté, il avait répondu dans des termes qui lui faisaient espérer cette grâce, après une année, de prison. Mais Trenck n*en avait pas été instruit et sa détention plus, rigoureuse le poussait à de nouvelles tentatives de fuite, que devaient favoriser la bienveillance ou la complicité bien payée de ses gardiens.
Voici comment il raconte la première :
« J'étais cantonné dans une tour qui donnait sur la ville. Ma fenêtre, qui dominait le rempart, était élevée de quinze brasses. En sortant de la citadelle, il fallait donc que je traversasse la ville et que préalablement j'y eusse découvert un refuge assuré. Un officier gagna pour cet objet un honnête savonnier qui consentit à me recevoir chez lui. Je dentelai un canif, je travaillai sans relâche, et je parvins à couper trois barres de fer très-fortes. L'opération m'en-^ Quyait, elle était trop longue; il fallait que je coupasse ainsi huit barreaux avant de pouvoir descendre par ma fenêtre. Un officier me procura une lime. 11 fallait en user avec une extrême circonspection afin de ne pas être découvert par la sentinelle. Dès que j'eus terminé heureusement mon ouvrage, je découpai mon portemanteau de cuir en lanières que je rassemblai les unes au bout des autres, et j'en formai une longue tresse. J'y ajoutai les draps
tM LES iViSIOiS dLlmts.
éB HMii lie, et me hitsant giitser de celle MvaliMi presse effiniyante, je parviiH en hm sans no ci A o Ê L H pieuvail. Il nuit ét«it fort sembne., ton! me servait Hm il ma Mlail traverser à fué un égont, réceptade de toutes la âm. moadioes, avant d'arriver à la viile. Je ne m'y élais fmuA attendu. Je m'y enSniçai jitsqii*am genoux, mait jenefms jamais pannnir à m'en retirer. J'étais tellement engagé dans œ dtiaqae que mes Csrcm me furent inutiles et ^*il me fallut demander secours à la sentinelle du rempart. »
On alla aussitôt ifiertir le commandant que Tranck était embonriié dans Tègmit.
« P<MircembiededisgrAoe,le€amm«BAantdeGkÉi était le général Fouqnet, hamme dur, amemi impitayaUe 4p Ions ceux qui ne savaient pas ramper Udwmnt aans le joug de la anberdiaation. Mon pêne Tavait blessé an oamkat singulier; de plus, Trenck^rAntriclMen, lui avail, pou auparavant, enlevé son bagage. Aussi le seul nam 4e Trenck lui était odieux, et il me le prau varans trop dk circonstances. Il ordonna ^*on me laissât éans le feaaarlner jusqu'à aaidi, pour servir 4e spectacle et de jonet à touio la gamiaon. Quand onm'en eut tiré, il «ne fitremettradans ma prison et pendant tout le- jour on me refcisa r< j'avais grand besoin pour me laver. On ne pents'î oamMen ma persanne était hideuse et dégaètanle. Les aCTorts que j'avaés faits m'avaient couueit dein^pe; j'étais vraiment digne de pitié ; endn en m'enVoya deux mers qui m'aidèrent à om rendre propre.
a Ce fut alors que je fus snmeiilé et resserré avec lariguew* imaginable. J'avaisenoone aursnoifuaftsv-vingla ioats d'or qu'<on me laissa trés4ieurett6amea(t larsqu'an m' i uÉTod u tsit dans ma nouvelle prison : dans la snile je sus en tirer un Iwn parti...
« Huit jours ne s'étaient pas encore éoaulés depuis oette tentative si nuAencontneuse, qu'il «mva «n entre év^ menlt. Ceites, il paraîtrait digne de llgurerdans «m ri
si je n'écrivais d^nis vn momoit où moi, principal acteur de cette scène, je pins prendre en témoignage tout G]a1z, tonte Tannée prussienne, instruite de ce fait par des témoins ooalaires. Cequ on va lire prouvera que la témérité, le courage du désespoir peuvent rendre possibles les entrqirises les plus éloignées de la vrais^nblance, et que le hasard peut mettre un homme de résolution dans la route du bonheur plus fedleraent qu'un projet médité et appuyé sur l0utes les précautions de la sagesse et de la prudence... Voici le feit :
« Lé major de place Doo vint me voir dans ma prison. D était escorté de l'adjudant et d*un officier de garde. Après avoir visité tous les coins de mon réduit, il lia oônversation avec moi. U m^ dit que mon crime s'était beaucoup aggravé par les tentatives que j'avais faites pour briser mes fers ; qu'il ne doutait pas que le ressentiment dn roi neMt devenn extrême. Ge mot de crime me fit entra* en furear. Il m'exhorta à la patience, à la modération, le le priai de me dire q«ielte ^hirèe le roi avait fhée à ma détention. Il medtit qu'un officier coupable de tralnson, qui avait entretena une correspondance avec les ennemis de TÉtat, ne pouvait attendre que de la grâce du roi le terme de sa punition. Pendant qui! me parlait j'avais considéré son épèedu coin de r<eil ; sur sa demiéne réponse, je la lai airadie, je m'élance hors de la chambre, je renverse la sentinelle avec le lieutenant de garde, quemon apparition avait étourdis, et je les fais rouler du hant en bas de l'escalier. Tout le posie de garde me barrait le passage; je m'èlanœ l'épée au poing, frappant de droite et de gaoche. ■an action était si surprenante qu'elle portait Teffroi av«c ré tonn e iu ent. Les rangs se rompirent, j'avais déjà blessé quatre hommes, on me fit place. le passai tout an travers de ces hommes frappés de suiprise, et saotai du haut du rampait qui était d'une élévation prodigiense. Je t<»nbafi dans le fî»sè droit sur mes pieds, sans m'étre fait wanmm
160 LES ÉVÂSIOrsS CÉLÈBRES.
mal, et sans avoir quitté 1 épëe du major. Parvenu au second rempart, qui était beaucoup plus bas que le premier, je le franchis avec le même bonheur et je tombai encore sur mes pieds. Personne n'avait eu le temps de charger ses armes ; personne non plus n'avait songé à me poursuivre parle chemin que j'avais pris. On était obligé de prendre un long détour pour marcher sur mes pas et, avant qu'on pût atteindre la porte de la ville, j'avais l'avance d*une demi-heure. Cependant comme j'allais traverser le passage étroit d'un ouvrage intérieur, une sentinelle courut sur moi pour s'opposer à ma fuite. Quoiqu'elle eût la baïonnette au bout d'un fusil, j'écartai cett&arme et je Importai un grand coup d'épée tout au travers de la figure. Une autre sentinelle venait àmoi par derrière ; je voulus alors voltiger sur les palissades, mais je restai attaché par un pied entre deux barreaux. Le soldat me donna un coup de sa baïonnette à la lèvre supérieure, et, comme il ne m*était pas possible de me dégager, il saisit mon pied et me força de rester dans cette position douloureuse jusqu'à ce qu'un autre soldat vînt à son secours. Je me défendis en homme animé par le désespoir ; on me frappa à coups de crosse et Ton me reconduisit en prison.
(( Il est pourtant sûr que si j'avais pu franchir les palissades et que j'eusse tué sans miséricorde le soldat qui venait sur moi, j'aurais eu le temps de gagner les montagnes avant qu'on eût pu me rejoindre. Ainsi je serais arrivé en Bohème, après avoir quitté en plein midi les remparts deGlatz, après avoir traversé toute la forteresse et la garde rangée pour s'opposer à ma fuite. Mon épée m'aurait suffi pour ne craindre seul à seul aucun de ceux qui auraient tenté de me poursuivre et, dans ce temps-là, j'aurais défié à la course les hommes les plus agiles.
« Jusqu'au moment où je tentai de franchir les palissades, le bonheur le plus merveilleux semblait seconder mes desseins, mais il me quitta au moment décisif. Après
une pareille témérité, toutes mes espérances furent décidément anéanties. On me resserra encore plus rigoureusement, on plaça dans ma chambre un bas officier et deux hommes qui ne me quittaient jamais. En dehors j'étais surveillé par des sentinelles. L'état où je me trouvai réduit était affreux, les coups de bourrade m'avaient horriblement maltraité ; j'avais le pied droit foulé, je c)[*achais le sang et ma blessure était assez considérable pour qu'elle ait mis plus d'un mois à guérir...
« Replongé dans toutes les horreurs de la captivité, je ne pensais qu'à saisir toutes les occasions pour quelque nouvelle tentative. J'avais étudié le caractère des soldats qui me surveillaient; j'avais de l'argent. Avec ce secours et un peu de pitié, on peut beaucoup attendre de soldats mécontents et dégoûtés du service. — Trente-deux hommes se liguèrent bientôt pour me servir... A l'exception de deux ou trois, aucun des conjurés ne connaissait les autres, ils ne pouvaient donc me manquer tous ensemble. Le basofOcier Nicolaî .devait commander celte expédition... Des quatre of!iciers qui formaient la grande garde, trois étaient entrés dans mes intérêts. Tout était prêt. Nos munitions étaient déjà cachées dans un creux de ma prison. Notre dessein était de délivrer les prisonniers et de gagner la Bohême tambour battant. Par malheur Niçolaï s'était confié à un déserteur autrichien qui éventa le complot.
« Le gouverneur envoya aussitôt son adjudant à la citadelle avec un ordre à l'officier de garde de se saisir de NicolaL Celui-ci était aussi de garde ; seul il connaissait tous les conjurés, dont plusieurs étaient de garde avec lui. Prenant à l'instant son parti en homme déterminé, il saute dans les casemates en criant : « Aux armes, camarades, nous sommes trahis !» On le suit au corps de garde, où l'on s'empare des fusils. Nicolaî fait charger les armes et vole à ma prison pour me délivrer, mais la porte était en fer et le temps manquait pour la briser. Après de vains efforts.
104 LES ÉVASIONS GËLËBKËS.
voyant qu'il ne pouvait rien pour moi, Nicolaî marcha, avec dix-neuf hommes qui le suivaient le fusil surTépaule, vers la porte qui donnait sur la campagne. Le bas-officier ([ui y était de garde et les six hommes qu'il commandait se joignirent à lui, et, avant qu'on eût rien pu faire pour le poursuivre, il était déjà à moitié chemin de la frontière. Son bonheur le conduisit rapidement jusqu'à Braunau, en Boht^me.
(( Cet événement attira sur ma ttMe le plus terrible orage. Il n'était question de rien moins que de me faire mon procès comme h un conspirateur. On redoubla les précautions et ma garde. Cependant j'étais sûr qu on n* avaitaurun soupçon sur les officiers, et, comme ils avaient ordre de me faire tous les jours plusieurs visites pour s'assurer de ma tranquillité, je conservai Tespoir de me sauver.
« Le lieutenant Hach qui, tous les quatre jours, montait la garde auprès de moi, était un insigne querelleur. Sans cosse il défiait ses camarades et Les balafrait. Un jour que ce terrible liomme, assis sur mon lit à côté de moi, me racontait que la veille il avait blessé au bras le lieutenant Sclicll, je lui dis en sommant : « Si j'étais libre, vous ne me blesseriez pas sans peine, car je sais aussi manier une épée. » Le voilà aussitôt échauffé. Des éclats d'une vieille porte qui me servait de table, nous fîmes deux fleurets et du premier coup je le touchai à la poitrine. Il sortit trés-brusquement sans articuler un mot, et mon étonnement fut exiréme quand je le vis rentrer avec deux sabres de soldat qu'il tenait sous son habit. En me présentant l'un de ces sabres, il me dit : « Maintenant, mon fanfaron, voyons ce que tu sais faire. » En vain je lui représentai le danger qu'il courait, il ne voulut rien entendre et m'attaqua comme un forcené. Je le blessai au bras droit ; il jette à l'instant son sabre, me saute au cou,
'^iibrasse, et comme dans un mouvement de joie con-
vulsive, il s*écria : « Tu es mon maître, ami Treiick ; lu auras, ouï, tu auras ta liberté, il le faut ; tu l'auras par moi, aussi vrai que je me nomme Bach. » Je bandai sa blés* sure, qui était assez profonde. Il se retira tranquillement, fit venir un chirurgien qui le pansa et le même soir il reparut près de moi.
a Revenant à sa proposition de liberté, il me dit qu'il m'était impossible de me sauver si Tofficier de garde ne consentait pas à fuir avec moi ; que pour lui il était prêt à tout sacrifier pour moi, mais incapable de faire une bassesse et que c'en serait une de déserter étant de garde. Mais il me donna immédiatement sa parole d'honneur de ra'adresser sous peu de jours l'homme qu'il me fallait et de ne rien négliger pour me servir. Le lendemain, il |revint et me présenta le lieutenant Schell en me disant : < Voilà votre homme. » Schell m'embrassa, m'engagea sa parole et nous délibérâmes sans délai sur les moyens à mettre en œuvre.
« Schell, arrivé récemment à la garnison de Glatz, devait être de garde près de moi pour la première fois, trois jours après. Nous remîmes l'affaire à celle époque. Mais comme je ne recevais plus d'argent, et que toute ma richesse consistait en six pisloles, on convint que Bach irait à Schweidnitz pour y demander de l'argent à un mien cousin qui y demeurait. 11 est bon de dire que je vivais dans la meilleure intelligence avec tous les officiers de la garnison, sauf unseul, le capitaine Bœder, qui se montrait dur avec moi et prenait plaisir à me causer toutes les contrariétés possibles. Le major Quaadt était mon parent du côté de ma mère, et faisait des vœux sincères pour ma iîiite. Bach, Schrœder, Lunitz et Schell, les quatre lieutenants qui me gardaient à tour de rôle, s'occupaient de mes préparatifs. Schell devait fuir avec moi, Schiœder et Lunitz nous suivre peu après. La plupart des officiers envoyés dans les garnisons étaient de pauvres diables,
chargés de dettes ou de mauvaises affaires, vivant dans une grande indigence, méprisés par Tarmée et ne songeant qu*à déserter. Comme j'avais toujours de l'argent, je faisais naître des espérances de fortune et je trouvais facilement des amis.
« Cependant, on avait répandu lejbruit que les officiers étaient beaucoup trop familiers avec moi. Ordre fut donné que ma prison fût toujours fermée et qu'on me fit parvenir ce doî.t j'avais besoin par un guichet pratiqué dans le milieu de la porte. Défense était faite de manger avec moi, sous peine d'être casfsé.Mais les officiers firent faire une clef semblable à celle qui restait entre les mains du major, et ils passaient près de moi une partie dujouretde la nuit. Un cerlàin capitaine Damnitz avait sa chambre en face de la mienne. Cet homme, après avoir déserté le service de la Prusse, en volant la caisse de sa compagnie, était devenu espion aux gages de l'Autriche; pris en flagrant délit, il avait été condamné au gibet et, par commutation, à une prison perpétuelle. C'était l'espion du major de place qui savait par lui mes rapports avec les officiers.
(( Le 24 décembre, Schell était de garde, il vint me trouver et nous disposâmes tout pour fuir à la garde prochaine, c'est-à-dire le '28. Mais le jourméme, le lieutenant Schrœder dînant chez le commandant y apprit qu'on avait ordre d'arrêter sans délai le lieutenant Schell. Il nous crut trahis et se hâta de venir trouver Schell à la citadelle. « Tout est découvert, lui dit-il, sauve-toi bien vite, car lu dois être arrêté dans un instant. » Schell pouvait s'échapper seul et trés-facilement; Schrœder lui avait même proposé de l'accompagner en Bohême, mais ce généreux ami ne voulut point m'abandonner. 11 monte à ma prison portant sous son habit le sabre d'un bas-officier : « Ami, me dit-il, on nous a trahis. Suis-moi, et ne permets pas que je tombe vivant entre les mains de mes ennemis. » Je voulus parler, '^ me saisit la main en répétant : « Suis-moi, nous n'avons
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pas un instant à perdre. » Je passai promptement mon habit, je mis mes boites et sortis avec tant de hâte que j'oubliai de prendre quelque argent que j'avais caché.
« En sortant, Schell dit à la sentinelle : « Je mène votre prisonnier au poste des officiers, restez là. » Nous y fûmes effectivement, mais nous le quittâmes tout de suite en prenant la porte opposée. Mon ami avait le projet d'avancer sous Tarsenal jusqu'à l'ouvrage extérieur, puis de franchir les palissades, mais nous n'avions pas encore fait cent pas que nous rencontrâmes le major Quaadt et l'adjudant. Schell s'effraya, il monta sur le parapet, etcomme en cet endroit la hauteur du rempart n'est pas très-considérable, il sauta en bas. Je le suivis, j'arrivai heureusement à terre, sans m'êlre fait d'autre mal qu'une écorchure à l'épaule, mais Schell fut moins heureux, il se démit le pied. Tirant aussitôt son épée^ il me supplia de l'en percer et de prendre ensuite la fuite le plus sûrement que je pourrais. Schell étiit petit, d'une constitution frêle ; je le saisis au milieu du corps et le fis passer par-dessus les palissades, puis, lechargeant sur mes épaules, je me mis à courir avec mon fardeau sans trop savoir où je me dirigeais. Le soleil venait de se coucher, un brouillard épais couvrait la terre, et il tombait du givre. On avait sonné l'alarme derrière nous, tout le mande nous connaissait ; mais avant que personne de la citadelle pût arriver à la ville et franchir les portes pour se mettre à notre poursuite, il se passa une demi- heure.
« Nous n'étions pas à cent pas de la place, quand nous entendîmes le canon d'alarme. Ce bruit effraya beaucoup Schell, parce qu'il savait que bien rarement un déserteur arrivait heureusement à la frontière, s'il n'avait pu marcher deux heures avant que le canon fût tiré, et que les hussards et les paysans réunis étaient très-alertes à s'emparer des passages, en exécution des ordres donnés d'avance pour les circonstance pareilless. A peine étions-nous
à cinq cents pas de la forteresse, que nous vîmes tout en mouvement derrière et devant nous. H faisait encore jour, cependant nous échappions avec un bonheur que je devais à ma présence d'esprit et à la réputation que je m'étais faite. On savait très-bien que ce ne serait pas assez de deux ou trois hommes pour nous arrêter. On croyait d'ailleurs que nous ne pouvions pas avoir entrepris un projet cojnme le nôtre, sans nous être munis de toutes les armes nécessaires, et Ton ne se doutait guère que nous n'avions pour toute défense que l'épée de Schell et un mauvais sabre de caporal.
(( Quand j'eus porté mon ami à quelque distance, je le mis à terre, et, regardant autour de moi, je ne vis ni la ville ni la citadelle; il était impossible qu'on nous aperçût davantage, car le brouillard était fort épais. J^avais toute ma présence d'esprit et j'étais résolu à mourir ou à recouvrer ma liberté. Je dis à Schell: « Où sommes-nous? Par où va-t-on en Bohême? Où coule la Neisse? » Le pauvre garçon était hors d'état de me répondre, il ne pouvait retrouver ses sens et le désespoir Tégarait ; il me priait de ne pas T abandonner vivant, car il n'y avait pas d'apparence que notre fuite fût possible. Je lui promis alors sur la foi du serment que, s'il ne nous restait plus aucune ressource, je lui donnerais la mort plutôt que de le laisser tomber entre les mains de nos ennemis, et cette promesse réveilla son courage. Il regarda autour de lui, reconnut quelques arbres, et me dit que nous n'étions pas loin de la porte des champs. — « Où passe la Neisse? » 11 chercha à se rappeler le lieu et me l'indiqua, a Tout le monde, lui dis-je, nous a vus marcher vers la Bohême, il n'y a pas d'espoir pour nous de ce côté-là. On y a formé un cordon et tous les chemins doivent être couverts de hussards et de paysans qui nous cherchent ou qui nous attendent. » Je le repris sur mes épaules, et j'allai droit à la Neisse. De là nous ne tardâmes pas à entendre le mouvement qui
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se faisait dans tous les villages, celui des paysans qui s'empressaient de former le cordon de d<»sertion, et les cris de ceux qui donnaient Talarme. Il y a\ait sur la Neisse un peu de glace, qui se brisait sous mes pieds; je portai Schell tant que je pus marcher à gué, mais quand le fond me manqua au milieu de la rivière, il fallut qu'il s'accrochât à mes cheveux, car il ne savait pas nager. Ce fut ralTaire de trois brassées et nous eûmes le bonheur d'arriver à l'autre bord.
« On peut concevoir s'il était doux, le 24 décembre, de traverser une rivière à la nage, pour rester ensuite exposé à l'air pendant dix- huit heures. Vers les sept heures du soir, le brouillard s'était dissipé, il ne tombait plusde givre, la lune brillait et il ne tarda point à geler. La marche et le poids de mon ami que je portais, m empêchaient de me refroidir, mais je n'en étais pas moins tout trempé. Quant au pauvre Schell, il mourait de froid et son pied lui causait des douleurs affreuses. Cependant, la Nmsse une fois traversée, nous étions plus tranquilles, car personne ne pouvait imaginer de nous poursuivre sur le chemin de la Silésie. Je côtoyai la rivière pendant une demi-heure en avançant toujours ; après avoir dépassé le village où commençait la ligne de désertion, et que Schell connaissait pour y avoir été plusieurs fois, le hasard nous fît trouver sur le bord de la rivière un bateau de pécheur ; détachant aussitôt la corde qui le retenait, nous poussâmes sur l'autre rive, et en peu de temps nous avions gagné les montagnes.
« Arrivés là, nous nous reposâmes sur la neige, nous reprimes courage et nous consultâilies sur ce que ncyis avions à faire. Je coupai un bâton pour Schell, qui put alors marcher en se portant sur un pied ; mais la neige était épaisse et couverte d'une croûte dure, qui se brisait sous nos pas, en sorte que mon pauvre camarade n'avançait qu'avec une extrême difficulté. Pendant toute la nuit,
nous marchâmes de celte manière, enfonçant quelquefois dans la neip^ne jusqu'à mi-corps, et forcés de nous arrêter continuellement. Quand le jour parut, nous nous croyions déjà bien près des frontières, qui sont à 4 milles (environ 50 kilomètres) de Glatz.Onpeut se figurer notre effroi quand nous entendîmes sonner Theure àThorlorge de la ville. Le froid et la fatigue nous faisaient horriblement souffrir; la faim ne nous tourmentait guère moins, et il n'était pas probable que nous pussions résister à tant de maux pendant toute une journée. Nous reprîmes cependant courage, et, après une demi-heure d'efforts incessants, nous arrivâmes à un village situé au bas de la montagne. Non loin de là se trouvafent deux maisons isolées, nous y arrivâmes heureusement. En franchissant les murailles de Glatz nous avions perdu «os chapeaux, mais Schell qui, on s'en souvient, était de garde, avait son écharpe et son hausse-col, ce qui devait lui donner aux yeux des paysans une certaine importance.
« Je me fis une coupure au doigt, je couvris de sang mon visage, ma chemise et mon habit, afin de me donner Tai^ d'un homme blessé, et je me bandai la tète. Ainsi équipé, je portai Schell hors des broussailles dans un endroit peu éloigné des maisons. Là il m'attacha les mains derrière le dos, de manière pourtant qu'au besoin je pusse les détacher facilement, puis je marchai devant lui. 11 me suivait appuyé sur son bâton et en criant au secours. Deux vieux paysans se présentèrent, Schell leur cria aussitôt:
(( Allez vite au village, dites au juge-maire d atteler sur-lechamp des chevaux à un chariot. J'ai arrêté ce coquin» il a tué mon cheval, il est cause que je n.e suis demis Iç pied, je l'ai pourtant balafré et garrotté comme vous le voyez; qu'on m'amène vite un chariot, afin que j'aie le temps de le faire pendre avant qu'il meure. »
« Je feignis une extrême faiblesse et me laissai entramer dans une chambre. Un paysan se rendit au village; une
femme âgée, une jeune fille très-jolie à qui j'inspirai de la pitié, me donnèrent du pain et du lait; mais quel fut notre étonnement quand le vieux paysan nomma Schell par son nom ! 11 savait bien, nous dit il, que nous étions des déserteurs; le soir précédent un officier était venu chez le fermier, lui avait donné nos noms, signalé nos vêtements et raconté toutes les circonstances de notre fuite. De plus, ce vieillard connaissait Schell, car il avait un fils qui servait dans sa compagnie, et plusieurs fois il lui avait parlé à Uebelschwerdt lorsqu'il y était en garnison.
« Une prompte résolution, une grande présence d'esprit pouvaient seules nous tirer d'affaire. Je quittai aussitôt la chambre et courus à l'écurie, pendant que Schell occupait le vieux paysan; mais nous avions affaire à un honnête homme, qui lui apprit même le chemin le plus court pour arriver en Bohême. Nous n'étions encore qu'à 1 mille et demi (H kilomètres environ) de Glatz, et nous avions perdu près de 6 milles de chemin en détours sur cette maudite montagne.
(( Je trouvai dans l'écurie trois chevaux, mais point de brides; la jeune fille, qui m'avait suivi, m'en remit deux sur mes instantes supplications. Brider les chevaux, placer Schell sur l'un et sauter sur l'autre, fut l'affaire d'un instant. Le vieux paysan se mit à crier, à supplier, à demander grâce pour ses deux chevaux ; par bonheur il n'eut pas le courage, peut-être même pas la volonté de s'opposer à notre fuite; car, désarmés et fatigués comme nous l'étions, une simple fourche aurait suffi pour nous retenir au moins jusqu'à ce qu'on fût venu à son secours. Nous paitons ainsi à cheval, sans selle et sans chapeau. Schell avait son uniforme, son écharpe et son hausse-col ; moi, mon habit écarlate de garde du corps. Autre guignon ; ma maudite bête ne voulait pas bouger, mais en bon écuyer je l'eus bientôt contrainte à marcher malgré elle. Schell
allait devant; nous étions à peine a quelques centainei> de pas, quand nous vimes arriver les paysans du village, îieureusement c^ôtait le jour de Noël, Theure de roffice, et tout le monde était à Téglise; sans cela, nous étions perdus.
« Il fallait absolument passer par Wunschelbourg, et pourtant nous ne pouvions traverser la ville sans èlro arrêtés. Un mois auparavant, Schell y avait été, tout le monde le connaissait. Notre équipage, nos tètes nues, nos chevaux sans selles, tout disait ce que nous étions. Il y avait dans la ville quatre-vingts hommes d*infanterie et douze hussards destinés à la poursuite des déserteurs; mais Schell, connaissant le pays, tourna la ville. Enfin, arrives presque à la frontière, nous nous trouvons face h faceaviMle lieutenant Zerbst, envoyé à notre poursuite ainsi que le lieutenant Bach. Zt'rbst avait toujours été plein d'affection pour moi. a Ami, me cria-t-il, appuie à gauche; cette mai> son isolée que tu vois là-bas est sur ta frontière. A droite, tu trouverais les hussards. » Et il se jeta dans un sentier détourné comme s'il ne nous avait pas vus. Vers onze heures du matin, nous étions à firaunau, en Bohème.
« Sans perdre de temps, je renvoyai à Glatz les deux chevaux et lo sabre du caporal, le tout à Tadresse du général Fouquet, commandant de place. La lettre qui accompagna cet envoi lui causa une telle fureur, qu'il fit passer par les verges les sentinelles de garde devant ma porte, tous les soldats qui étaient sous les armes au moment de notre fuite et tous ceux qui étaient sur le rempart d'où nous avions sauté. Cependant les sentinelles avaient dû obéir à Schell, leur officier, qui leur avait ordonné en sortant de rester à leur poste. Hais l'habile gouverneur de Glatz, vingt-quatre heures avant notre évasion, avait déclaW* d'un ton suffisant qu'il m'avait mis dans Timpossibilité complète de rien tenter en ce genre; il faisait expier à des malheureux sans défense sa propre négligence et son ïucapacité. »
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Pendant les premiers mois qui suivirent son évasion, Trenck erra misérablement, toujours poursuivi par la vengeance de Frédéric et forcé plusieurs fois de repousser l'épée à la main les tentatives des agents prussiens pour s'emparer de lui. Proscrit dans son pays, il avait pris du service dans Tarmée autrichienne. Enfin, après une série d aventures dont le récit, dans ses Mémoires, porte le cachet de la sincérité, malgré tout ce qu'elles ont d'extraordinaire, il se trouvait à Dantzig quand, par la trahison du résident impérial et des autorités de la ville, il fut livré au roi de Prusse.
Une telle arrestation semble avoir eu pour effet d'annuler pendant quelque temps chez Trenck celte fécondité' de ressources, cet esprit si prompt à saisir la moindre occasion de recouvrer sa liberté. Durant son voyage de Dantzig en Prusse, ses gardiens affectèrent de Jui laisser mainte occasion de fuir; il ne méconnut pas ces occasions, car il en parle dans ses Mémoires, mais il ne sut ou ne voulut pas en profiter. Conduit à Hagdebourg, il fut enfermé dans la citadelle.
« Mon cachot, dit-il, était dans une casemate dont la partie antérieure, de 6 pieds de large sur 1 de long, était divisée par un mur avec une baie ferméed'une double porte, une troisième porte donnait entrée dans la casemate, dont la muraille était épaisse de 7 pieds. A la naissance de la voûte, on avait pratiqué une fenêtre, construite de manière à me donner du Jour, sans me laisser voir ni.ciel ni terre. Tout ce que je pouvais découvrir, c'était le toit du magasin qui était en face. En dedans et en dehors de cette fenêtre, on avait placé des barres de fer entre lesquelles, dans l'épaisseur du mur, était un grillage en fil de fer, plus étroit de 1 pied que l'ouverture, et à mailles si serrées qu'on ne pouvait rien distinguer au travers. A 6 pieds de la muraille, une palissade empêchait les sentinelles d'approcher du mur. Mon ameublement se composait d'un matelas et
d'un bois de lit fixé au plancher par des barres de fer pour ^u'on ne piH rapprocher de la fenêtre; près de la porte, un poêle de fonte et une garde-robe fixée au plancher. On ne me mit pas de chaînes, mais on régla ma nourriture à 1 livre et demie de pain de munition par jour avec une cruche d'eau. Le pain était la plupart du temps si moisi que je pouvais à peine en manger la moitié: Je ne saurais peindre ce qu'une faim horrible me fit éprouver de tourments pendant onze mois que je fus en proie à ce supplice... Je regarde ces onze mois comme le temps de ma vie où ma constance fut mise à la plus rude épreuve. A mes prières, à mes supplications on répondait : c C'est Tordre du roi, il est défendu de vous donner rien de plus. »
« Le commandant gardait chez lui les clefs de mes trois portes, dont une était percée d'un guichet par où Ton me passait ma nourriture. On n'ouvrait les portes que le mercredi et, après qu'un prisonnier avait nettoyé ma garde robe, le commandant et le major de place entraient pour faire la visite. J'observai cette conduite pendant deux mois et, quand j'eus acquis la certitude que pendant toute une semaine on n'entrait pas dans ma prison, je commençai un travail auquel j'avais réfléchi mûrement et qui me parut praticable. Le poèle et la garde-robe étaient sur une place pavée en briques. Un mur seulement me séparait de la casemate voisine, qui n'était pas habitée; on plaçait une sentinelle devant ma fenêtre, et, malgré les défenses les plus expresses, j'eus bientôt trouvé quelques honnêtes garçons qui se déterminèrent à me parler et à me décrire tout le local de ma prison. J'appris donc que, si je pouvais pénétrei'dans la casemate voisine, dont la porte n'était point fermée, il me serait facile de me sauver. Il fallait seulement traverser l'Elbe, soit dans une barque qu'un ami me tiendrait prête, soit à la nage; la frontière de Saxe n'en est élofgnée que de 2 lieues.
« Je commençai par détacher à force de travail les fers qui attachaient ma garde-robe au sol ; ils avaient 18 pouces de long. Je brisai les trois clous qui les attachaient à la caisse et, après avoir pris le fer pour m'en servir, je remis les tètes des clous à leur place. Ce fut ainsi que je trouvai des instruments pour lever les briques, sous lesquelles je rencontrai la terre. Je perçai alors derrière la caisse un trou au travers de la voûte, qui était épaisse de 7 pieds. Des briques formaient la première couche du mur, mais aussitôt après je rencontrai de grosses pierres de taille. Je numérotai les briques du plancher et celles de la muraille afin de pouvoir les replacer exactement. Cet essai me réussit et je continuai ma besogne. J'avais déjA percé à peu près à 1 pied de profondeur dans la muraille et, la veille de la visite, je rétablis le tout avec le plus grand soin. Pour tromper plus sûrement les yeux, je remplis les interstices avec de la poussière de chaux. J'avais gratté le mur pour me la procurer et, comme il avait peut-être été blanchi cent fois, il me fournit la matière dont j'avais be* soin. Je pris de mes cheveux pour me faire un pinceau, je détrempai de la chaux dans ma main, je m'en servis pour peindre, puis je restai le corps nu appuyé contre la muraille jusqu'à ce que tout fût sec et eût pris une teinte uniforme. Je rattachai ensuite les fers de ma garde-robe de façon qu'il était impossible d'apercevoir le moindre dérangement. Si une seule fois on s'était avisé de me visiter un autre jour que le mercredi, tout aurait été découvert, mais cela n'arriva pas pendant l'espace de six mois.
« Tandis que je travaillais, je mettais les décombres sous mon lit ; mais il fallait m'en débarrasser. Voici comment je m'y pris. Je semais la chaux et les débris de pierres dans ma chambre, je marchais dessus toute la journée jusqu'à ce qu'ils fussent réduits en une poussière très-fiiie. J'étendais cette poussière sur le devant de ma fenêtre à laquelle je parvenais en montant sur ma garde-robe ; quel-
ques éclats de bois arrachés de mon lit et réunis avec le fil d'un \ieux bas formaient un petit bâton au bout duquel j'avais attaché une touffe de mes cheveux. J'avais aussi agrandi une maille dans le grillage de ma fenêtre, de façon pourtant qu'il était difficile de s'en apercevoir. Je pouvais ainsi jeter la poussière sur le mur ie ma fenêtre, et en passant mon petit balai à travers le grillage je l'avançais sur le bord extérieur. J'attendais ensuite qu'il fît du vent: quand il s'en élevait pendant la nuit, je poussais la poussière qui, dissipée dans les airs, ne laissait aucune trace au dehors. Je suis sûr qu'avec ce travail je me suis débarrassé de plus de 300 livres de poussière. J'en jetais aussi une certaine quantité dans ma garde-robe ; enfin j'en faisais de petites balles que je lançais par la fenêtre avec un tuyau de papier, comme avec une sarbacane, pendant que la sentinelle se promenait.
(( Mon travail avançait, mais je ne saurais dire ce qu'il me donna de peine quand j'eus creusé à 2 pieds de profondeur dans les moellons. Mes outils étaient les ferrements dont j'ai parlé plus haut, plus une vieille baguette de fer que m'avait passée un jour une honnête sentinelle, et un vieux couteau à manche de bois. Ces deux derniers objets me furent surtout d'un grand secours. Un travail non interrompu déplus de six mois me conduisit à peine à la dernière couche qui touchait aux briques de l'autre casemate. Pendant ce temps, j'avais eu occasion de parler à quelques sentinelles, et dans le nombre j'avais distingué un vieux grenadier, nommé Gefhardt. Il me donna les plus grands détails sur la position de mon cachot et sur tout ce qui pouvait faciliter mon évasion. Nous devions partir ensemble, mais il fallaitacheterun petit bateau pour traverser l'Elbe, et je n'avais pas l'argent nécessaire. Gefhardt mit dans nos intérêts une Juive nommée Eslher Heymann, de Dessau, dont le père était prisonnier depuis dix ans. Elle réussit à gagner deux autres grenadiers qui, toutes les fois
qu'ils étaient de garde près de moi, lui procuraient Toccasion de me parler. Avec des copeaux liés ensemble, je fis un bâton assez long pour aller jusqu'à Tenceinté des palissades, devant ma fenêtre, et je pus me procurer ainsi du papier, un second couteau et une lime.
€ J'écrivis à ma sœur, qui demeurait à Haifimer prés de Kustrin, pour lui demander 300 rixdalers. Je chargeai Ësther de cette lettre, et je lui remis de plus une lettre pour le comte dePuebla, ministre impérial à Berlin, et une lettre de change sur Vienne de 1000 florins, qui devaient être la récompense de ses bons offices. Esther alla droit à Berlin, fut bien accueillie par le comte de Puebla, qui l'adressa à son secrétaire, M. de Weingarten. Celui-ci reçutencore mieux la Juive et Taccabla de questions ; en se montrant tout disposé à me seconder, il tira d'elle tout le plan de ma fuite et le nom des deux grenadiers qui devaient m'y aider, lui donna de l'argent pour son voyage près de ma sœur, en lui recommandant de venir le trouver, à son retour et lui promettant de lui remettre alors le montant de la lettre de change. Quand elle revint, il lui dit que les 1000 florins n'avaient pas pu encore être touchés à Vienne, lui remit 12 ducats en la pressant de venir me donner les meilleures nouvelles, et de revenir ensuite toucher son argent.
« Esther courut à Magdebourg, mais elle rencontra par bonheur à la porte de la citadelle la femme d'un des grenadiers qui lui conta en pleurant que la veille on avait arrêté son mari et qu'il était aux fers avec sou camarade. La Juive comprit que tout était découvert, et retourna promptementà Dessau. »
L'un des grenadiers fut pendu, l'autre passé par les verges trois jours de suite. La sœur de Trenck fut. condamnée à payer une forte amende et les frais de construction d'un nouveau cachot pour son frère. Trenck ne sut pas d'abord ce qui s'était passé, mais il en fut bientôt
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instruit par Gelhardt, qui lui dit que sa nouvelle priBon serait achevée dans un mois. Frédéric était venu passer une revue à Magdebourg et avuit lui-môme donné le dessin des chaînes que devait porter s(mi prisonnier. Trcnck espérait so sauver avant le inois révolu. On n'avait rien découvert tle ses travaux souterrains ; au bout de quelques jours ses préparatifs étaient finis, et il se disposait à fuir pendant la nuit, quand tout à coup les portes s'ouvrent, on Tcnchahie et on le transporte, les yeux bondés, dans son nouveau cachot.
(( On me débanda les yeux. Juste ciel ! à la lueur de quelques (lambeaux j'operçus deux forgerons aussi farout*.hes que des cyclopes : l'un tenait un réchaud allumé, l'autre un marteau ; le plancher était couvert de chaînes. Mes deux pieds furent attachés à un anneau scellé dans la muraille par des fers d'une pesanteur effrayante. Cet anneau, flxé à 5 pieds de terre, me laissait la facullù de faire à droite et à gauche environ deux ou trois pas. Ensuite on me riva autour du corps, à nu, un anneau large comme la main. On y attacha une chaîne terminée par une barre de fer de la grosseur du bras, qui avait 2 pieds de long et aux deux bouts de laquelle mes mains étaient garrottées par deux anneaux. Tout le monde se retira dans nnsilence effrayant, et quatre portes se formèrent les unes sur les autres avec un bruit horrible. Quand vint le jour, un sombre crépuscule me permit à peine de distinguer ce qui m'entourait. Mon cachot avait 10 pieds de long sur 8 (le large (environ i"^,ZO sur 2'",60). Dans un angle du mur des briques superposées formaient un banc où je pouvais m'asseoir la tête appuyée contre la muraille. En face do l'anneau qui retenait mes chaînes était une fenêtre pratiquée dans le mur de 6 pieds d'épaisseur ; elle était en demicercle de 1 pied de rayon. La baie traversait le mur suivant une ligne brisée; elle montait de l'intérieur du cachot jusqu'à la moitié de répaissenr du mur et redescendait ex-
LE BARON DE TRENCK. ISi
lérieurement vers le sol ; au milieu du mur, elle était coupée d'un grillage très-serré en fil de fer, deux barreaux de fer étaient scellés à ses deux ouvertures. Ma prison était construite dans le fossé de la citadelle, adossée à Tescarpe, et la fenêtre touchait presque à la contre-escarpe, en sorte que la lumière venant d'en bas et par réflexion n'y donnait qu'un jour très-faible; en hiver, quand le soleil ne donnait pas dans le fossé, je me trouvais dans une obscurité presque complète. Je finis pourtant par m'y accoutumer si bien que je voyais marcher une souris. On lisait sur la muraille le nom de Trenck formé de briques rouges. Sous mes pieds était la tombe qu'on me destinait et dont la pierre portait mon nom et une tête de mort gravés en croix. Une double porte en chêne fermait le cachot ; au ilehors un vestibule éclairé d'une fenêtre était aussi fermé d'une double porte. Deux palissades de 12 pieds de haut formaient dans le fossé une barrière destinée à prévenir toule communication de ma part avec les sentinelles. Je ne pus d'abord faire d'autres mouvements que celui de sauter à l'endroit où j'étais attaché, ou d'agiter la partie supérieur»' de mon corps pour me procurer quelque chaleur. Lorsque le temps m'eut accoutumé au poids de mes fers dont mes jambes étaient douloureusement pressées, je parvins à me mouvoir dans un espace de 4 pieds.
« Onze jours avaient suffi pour construire ma prison où j'avais été enfermé dès qu'elle fut terminée; aussi pendant environ six mois je fus continuellement assis dans l'eau, qui dégouttait de la voûte précisément à l'endroit où je pouvais m'asseoir. Pendant les trois premiers mois mes vêtements ne séchèrent pas. Dans les premiers temps, je fus poursuivi par l'idée du suicide et ma pensée se reportait sur le couteau que j'avais caché dans mes vêtements au moment où l'on était venu me prendre dans mon premier cachot. Je luttais contre ces rêves lugubres, lorsqu'à midi ma porte s'ouvrit pour la première fois. On m'apporta un bois de
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lit, un matelas et une bonne couverture de laine. Ensuite le major de place me remit un pain qui pesait 6 livres en me disant que dorénavant on m*en donnerait autant que j*en voudrais. »
Depuis onze mois Trenck mourait de faim, il se jeta sur ce pain et le dévora, mais peu s'en fallut que cet excès de nourriture, après un long jeûne, ne lui fût fatal. Quelques jours après il était rétabli et méditait sur les moyens de s^échapper.
« J'avais remarqué que mes portes élaienl de bois, Tidée me vint d'en détacher les serrures en découpant le bois tout alentour avec mon couteau. J'essayai aussitôt de me délivrer de mes fers. Je parvins à sortir la main droite do sa menott<», mais il me fut impossible de retirer la j-auche. Alors je cassai quelques morceaux des briques de mon banc et je limai le tenon de la seconde menotte avec tant de succès que je parvins à le faire sortir et à me donner encore la liberté de cette main. Le cercle qui m'entourai* le corps n'était attaché à la chaîne que par un simple crochet, je le forçai en appuyant les pieds contre la muraille. Il fallait encore me débarrasser de la chaîne principale attachée à mes pieds. La nature m'avait doué d'une grande vigueur, je vins à bout de tordre cette chaîne et j'en brisai les anneaux en multipliant mes efforts.
« Délivré de mes chaînes, je revins à l'espérance et, m'élançant vers la porte, je cherchai dans robscurité les pointes des clous qui attachaient la serrure et je vis que je n'aurais pas beaucoup de bois à couper. Je pris aussitôt mon couteau et je perçai un petit trou au bas de la porte. Elle n'avait que 1 pouce d'épaisseur et il devait m'ôtre facile d'ouvrir les quatre portes en un jour. Ranimé par cette espérance, je me hâtai de reprendre mes fers, mais je ne fus pas peu embarassé lorsque après avoir tâtonné longtemps je m'aperçus que le premier anneau de la chaîne était cassé. Par bonheur on n'avait pas jusque-là visité mes
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lers, et on ne les visita pas non plus ^les jours suivants, parce qu'il semblait impossible que jeparvinsseà les rompre. Je rattachai donc la chaîne avec un morceau du cordon de mes cheveux ; mais quand je voulus repasser la main droite dans la menotte, je n'en pus venir à bout. Ma maiiî était enflée par suite des efforts que j'avais faits pour la délivrer. Je passai la nuit à limer le tenon, mais il était si bien rivé que j'y perdis mes peines.
« Midi approchait, c'était l'heure de la visite et le danger était pressant. Avec de nouveaux efforts et en souffrant des douleurs incroyables, je réussis enfin à faire rentrer ma main dans la menotte de façon qu'on retrouva tout dans le même état.
« J'avais fixé au 4 juillet le moment où j'étais résolu de me délivrer ou de périr. Je patientai donc jusque-là. Le 4 juillet, à peine mes portes fureiTt-elles fermées, que j'avais déjà retiré mes mains des anneaux et mis bas toutes mes chaînes. Je pris sur-le-champ mon couteau et commençai à travailler sur les portes. La première fut forcée en moins d'une heure; la seconde, qui s'ouvrait en dehors, me donna des peines infmies. Après un travail aussi long que pénible\ j'en vins pourtant à bout. Tous mes doigts étaient écorcbés et la sueur ruisselait de mon corps sur la terre. Quand cette porte fut ouverte, je vis le jour par la fenêtre du vestibule, j'y grimpai et je vis le fossé où ma prison était située, le chemin qui y montait, la sentinelle à cinquante pas, et les hautes palissades que j'avais à escalader avant de parvenir au rempart.
« J'attaquai la troisième porte avec un redoublement d'activité, elle s'ouvrait en dedans comme la première et, au coucher du soleil, mon travail fut fini. 11 fallait couper entièrement la quatrième porte comme la seconde ; mais j'étais tellement aifaibli, mes mains étaient si déchirées, queje n'avais presque plus de courage. Après m'être un peu reposé, je l'attaquai enfm. J'en avais déjà coupé à peu
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prés lu longueur de 1 pied lorsque la laine de mon cou- (eau 8e cassa et tomba en dehors. »
En voyant sévanouir ainsi tous ses rôves de liberté, le malheureux prisonnier s'abandonna au désespoir et, avec ce qui lui restait de son couteau brisé» il s'ouvrit les veines au bras et au pied gauches. Bientôt il tomba dans un état de somnolence assez douce.
« Tout à coup je m'entendis appeler par mon nom, je m'éveillai tout à fait, et j'entendis encore une voix du dehors : « Baron de Trenck! » disait cette voix. « Qui m'appelle? » C'était mon honnête grenadier Gefhardt qui s'était glissé sur le rempart dominant mon cachot pourm'apporter des consolations. « Je nage dans mon sang, lui dis-je; demain on me trouvera mort. — Comment, mort ! Vous pouvez vous sauver d'ici plus aisément que de la citadelle; je vous procurerai des instruments... Point de désespoir; Dieu vous enverra encore des secours, et comptez sur moi. » Ce court entretien ramena le courage dans mou cœur, j'entrevoyais la possibilité de fuir... Je pansai mes plaies et j'attendis le jour, qui parut bientôt. »
Le parti auquel Trenck s'arrêta n'était pas, comme on va voir, beaucoup plus raisonnable et moins désespéré que sa tentative de suicide.
« Ma faiblesse était extrême, je spuffrais beaucoup de mes plaies, mes mains étaient roidies et enflées du iravail excessif que j'avais fait, et comme j'avais été obligé de déchirer mon linge pour panser mes blessures, je me trouvais sans chemise. Le sommeil m'accablait et je pouvais à peine me tenir debout ; cependant, pour exécuter mon projet, il fallait rester éveillé. J'eus bientôt démoli avecla barre de fer qui tenait à mes chaînes le banc de briques qu'on m'avait assigné pour siège, je mis toutes les briquesen tas au milieu de ma prison. La porte intérieure était toute grande ouverte et je barricadai avec mes fers la partie supérieure de la seconde, pour qu'on ne piH la franchir.
« A midi, lorsqu'ils eurent ouvert la porte extérieure, mes gardiens furent stupéfaits en voyant que la seconde était ouverte. Ils entrèrent dans le vestibule avec inquiétude. J'étais placé sur la porte intérieure ; ma figure était effrayante; mon air, celui d'un désespéré ; j'étais couvert de sang, d'une main je tenais une brique, de Tautre mon couteau brisé, Je m'écriai aussitôt d'une voix qui devait être terrible : « Retirez-vous, monsieur le major, retirezvous. Dites au commandant que je suis décidé à n^ p js vivre plus longtemps dans les fers, qu'il me fasse casser la tête ici. Je ne laisserai entrer personne. Je tuerai f^ inquante soldats avant d'en laisser passer un seul... » Le major, épouvanté, ne sachant quel parti prendre, fit avertir le commandant. Je m'assis sur mon tas de briques en attendant qu'on eût décidé de mon sort. Mon projet n'était plus de faire un coup de désespoir, mais d'obtenir une capitulation.
« Bientôt parut le commandant général Borck avec le major de place et quelques officiers. Borck entra dans le vestibule, mais dès qu'il me vît prêt à lui lancer une brique, il recula promptement. Je lui répétai ce que j'avais dit au major, et aussitôt il donna l'ordre de forcer la porte. Le vestibule avait à peine 6 pieds de large et on ne pouvait faire entrer qu'un homme ou deux à la fois. Dés que je levai le bras pour commencer mon bombardement, les grenadiers sautèrent en arriére. 11 se fit'un moment de silence, après quoi le major de place et un autre officier s'approchèrent de la porte et s'efforcèrent de me calmer. On parlementa longtemps ; à la fin l'impatience emporta le commandant, qui ordonna l'attaque. J'étendis à mes pieds le premier grenadier qui se présenta ; les autres se retirèrent en arriére. Le major de place revint une autre fois, en s'écriant : « Mon cher Trenck, que vous ai-jefait pour que vous vouliez ma perte ! Je suis seul responsable de ce qui se passe, puisque c'est par mon imprudence que
VOUS avez encore ce couleau... » Après de nouveaux pourparlers, la capitulation fut conclue et on put s'introduire dans mon retranchement. »
L*état où se trouvait le malheureux prisonnier excita la commisération ; il fut pansé avec soin et reçut les secours nécessaires à son rétablissement. Pendant quatre jours on le laissa dégagé de ses fers. Le cinquième on plaça des portes neuves, dont la première était doublée en tôle, eton remit à Trenck des fers pareils à ceux qu'il avait brisés.
Trois semaines après, Geihardt fut de garde près de Trenck et se concerta avec lui pour assurer sa fuite. A la ^ardc suivante, le bon grenadier lui fit passer, au moyen d'un fil d'arclial, tout ce qu'il fallait pour écrire, et reçut de lui une lettre pour un ami de Trenck, à Vienne. Cet ami envoya l'argent que Trenck demandait et que Gefhardt lui remit, dans sa cruche pleine d'eau, en faisant le service de son cachot.
« Muni d'argent, je songeai à exécuter mon premier projet, celui de me sauver par-dessous les fondations. 11 fallait d'abord me débarrasser de mes fers. Gefhardt me procura deux limes. L'anneau de fer que j'avais au pied était assez large, je parvins à le dégager de la chaîne à l'aide de la lime. Mes mains s'étaient assouplies au point que je parvins à les retirer toutes deux des menottes. Un clou de ] pied de long que j'avais tiré du plancher devint une clef avec laquelle je manœuvrais à volonté les vis de mes fers sans qu'on piU rien découvrir. Je coupai uu anneau de la chaîne qui tenait au cercle dont j'avais le corps entouré et je fus ainsi débarrassé de mes fers. Avec de la mie de pain et de la rouille je fis un mortier pour remplir les entailles de mes chaînes et je réussis à les dissimuler si^bien qu'on n'aurait pu les reconnaître qu'en frappant l'anneau d'un marteau. Je me procurai tous les instruments dont Ije pouvais avoir besoin, jusqu'à de la cban- 'lelle et un briquet; seulement j'avais soin de suspendre
ma couverture devant la fenêtre pour que du dehors on ne vît pas la lumière. Lorsque tout fut prudemment arrangé, je commençai mon travail.
« Le plancher de ma prison était fait de madriers de chêne épais de 5 pouces. 11 y en avait trois couches superposées en sens contraire et unies par des broches d'un demi-pouce de section et de 1 pied de long. Je parvins, avec la barre de mes menottes, à arracher une de ces broches, que j 'aiguisai sur les pierres de mon tombeau et dont je fîs un ciseau. Alors je hasardai la première entaille, j'enlevai le morceau de planche qui entrait dans le mur de 2 pouces et le rognai de façon qu'il joignît exactement. Toutes les fentes étaient bouchées avec de la mie de pain saupoudrée de poussière. Ce premier travail était délicat à exécuter, le reste demandait moins de précaution et j'eus bientôt percé les trois épaisseurs du plancher. Je glissais sous les madriers les éclats de bois. Au-dessous des planches je trouvai un sable fin. Arrivé là, il me fallait un aide du dehors pour me débarrasser du sable. Gefliardt me passa de la toile dont je fis des boyaux de 6 pieds de long et pouvant passer entre les barreaux. Je les remplissais de sable ; quand il était de faction la nuit, je les lui jetais et il les vidait avec précaution. Une fois parvenu à me faire de la place, je me procurai tout c^ qui était nécessaire à mon projet, jusqu'à de la poudre, du plomb, une paire de pistolets de poche, des couteaux et une baïonnette. Tout cela fut caché sous le plancher. Je reconnus alors que les fondations de mon cachot avaient 4 pieds de profondeur et non 2, comme je le croyais. C'était avec beaucoup de fatigue et de peine, qu'étendu tout de mon long je penchais la tête et le corps dans ce trou pour en tirer le sable avec mes mains. Quand approchait le moment de la visite, je rejetais tout bien vite dans le trou et, pour remettre chaque chose dans l'état ordinaire, il me fallait encore quelques heures.
iOO Ii:S ÉVASIONS CÉLÉBHKS.
« Cependant mon travail s'avançait, j'étais parvenu à démolir les fondations dans leur partie inférieure, mais Gefiiardt ne cessait de me dire que, sans un secours du dehors, j'échouerais dans mon évasion et le perdrais avec moi. Je me laissai persuader de modifier mon plan, ce fut la ruine de nos projets et j'y perdis le fruit âv huit mois de travail. »
Une lettre mise à la poste par la femme Gefiiardt, aveuun luxe inusité de recommandations, révéla tout le complot; mais après une demi-heure de perquisition, \vs charpentiers,, les maçons et les forgerons se retirèrent sans avoir pu découvrir ïii le trou du plancher, ni les coupures faites aux chaînes de Trenck. On s'aperçut seulement des changements qu'il avait faits ù sa fenêtre, qui fut aussitôt fermée avec des planches. Le prisonnier fut interrogé avec menaces sur le nom de ses complices, ei| présence des soldats chargés de le garder, et la fermetô de ses réponses encouragea ces hommes à lui venir (mi aide, certains qu'ils étaient de ne pas être compromis par lui. Quelques jours après on ajouta aux fers dont Trenck était chargé un carcan large comme la main et relié à toutes ses chaînes; on mura sa fenêtre, qui devint un étroit soupirail, enfin on lui ôta son lit et, à partir de ce jour, il ne put prendre de repos qu'assis par terre, adossé au mur et soutenant de st»s mains les fers et le carcan pi»sant qui l'étranglait. 11 tomba malade et fut doux mois en danger de mort sans recevoir aucun secours. Toutefois on lui rendit son lit.
Rétabli corllre tout espoir, il parvint à gagner û prix d'argent trois officiers, sur quatre qui le gardaient ; il put se procurer de la chandelle, des livres, des gazettes et réussit à couper les chaînes qui pendaient & son rarcan. Un officier lui fit faire secrètement des menottes plus larges et dont il pouvait facilement dégager ses mains. Bientôt il se remit A son travail souterrain, mais cette fois, '' < n
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guidé par les conseils et les renseignements d*un des officiers, il résolut de creuser le sol jusqu'à la galerie souterraine du rempart ; c'était un canal de 37 pieds qu'il avait à percer. Ne pouvant songer à continuer son 'premier travail sous les pieds de sentinelles averties et défiantes, il ouvrit un nouveau trou.
« D'abord mon ouvrage me réussit parfaitement ; en une seule nuit je l'avançai de 3 pieds. A mesure que je tirais le sable, je Tenfouissais dans mon premier trou. Mais quand j'eus creusé 10 pieds en longueur, de grandes difficultés surgirent. Avant de pouvoir rien faire, j'étais obligé de vider avec la main le trou par lequel je me glissais. Il fallait ensuite tirer par poignées le sable de ma galerie. Quand j'eus creusé au delà de 20 pieds, je calculai que, dans Tespace de vingt-quatre heures, il me fallait ramper sur une longueur de 1500 à 2000 toises, pour retirer le sable et le replacer dans l'ancienne galerie. Après celte longue et fatigante opération, j'élais encore forcé de nettoyer toutes les fentes de mon plancher, parce que, à la visite, le sable, qui était d'une blancheur éclatante, m'aurait indubitablement trahi. Je rétablissais ensuite la parlie du plancher que j'avais soulevée, enfin je reprenais mes fers. Une journée de ce travail me causait une lassitude telle que j'avais besoin de trois jours de repos pour retrouver ' mes forces. Pour épargner le temps et l'espace inutile, je rétrécis tellement mon canal, que je ne pouvais y passer qu'en me serrant beaucoup et qu'il m'était impossible d'y porter la main à ma tête. J'imaginai de tailler des sacs à ^ble dans la toile de mes draps et de ma paillasse ; quand Bruckhausen, le seul officier que j'eusse à craindre, faisait ta visite, je m'étendais sur mon lit pour en dissimuler le délabrement et je faisais, semblant d'être malade.
• Souvent, exténué de fatigue, je m'asseyais sur mon tas de sable, craignant de n'avoir pas le temps de remettre les choses en place avant la visite; le découragement s'em-
19i tbS ÉVASIONS CÉLÈBRES.
parait do moi et j'étais tenté de tout abandonner; mais quelques minutes de repos me rendaient le courage, je me remettais au travail et quelquefois la visite arrivait dn(f minutes après que j'avais fini ma journée.
« J'étais enfin arrivé à 6 ou 7 pieds de la sortie après laquelle je soupirais depuis si longtemps et je creusais sous le rempart non loin du fossé où se tenait la sentinelle. (]et homme crut entendre quelque bruit, il en avertit l'officier de garde et tous deux, écoutant avec attention, m'entendirent traîner mes sacs. On en fit le rapport le lendemain, et un officier, qui avait pour moi de Tamitié, entra avec le major de place, un forgeron et un maçon. Le lieutenant me fit signe qu'on m'avait dénoncé ; la visite commença, mais les officiers refusèrent de la continuer, le forgeron et le maçon ne découvrirent donc rien, et le major de place, qui ne passait pas pour un homme d'esprit, traita de sottise le rapport de la sentinelle. « Nigaud ({ue lu es, lui dit-il en sortant, c'est une taupe et non pas Trenck que tu as entendu sous terre. Comment veux-tu qu'il puisse aller si loin de sa prison? »
« Si l'on se fût avisé de faire la visite le soir, on m'aurait surpris travaillant, mais l'idée n'en vint à personne pendant les dix années que je passai en prison : les uns ne savaient pas et les autres ne voulaient pas me surveiller. Trois jours après cette alerte, j'aurais pu sortir par mon souterrain, mais je réservais à Bruckhausen la responsabilité de ma fuite. Ce jour-là justement il tomba malade et son service fut fait par un autre officier que je ne voulais pas compromettre. Enfin le jour de Bruckhausen revint. A peine eut-on refermé mes portes que je me mis à creuser avec ardeur. Mais, pour mon malheur, le même soldat qui m'avait, quelques jours auparavant, entendu remuer sous terre, se trouva de garde. Presque sûr de son fait et blessé dans son amour-propre, il se coucha à plat ventre oi m'entendit encore cette fois. 11 appela aussitôt ses ca-
marades, qui allèrent faire leur rapport. Le major, averti, vint et m'entendit de même fouiller auprès de la porte qui devait m'ouvrir un passage dans la galerie. Des soldats munis de lanternes entourèrent la porte aussitôt, et Ton m'attendit pour se saisir de moi.
ti Au moment où, déblayant le sable sous la porte, je faisais une première ouverture, je vis de la lumière et je distinguai ceux qui m'attendaient. On juge de mon effroi; je m'en retournai bien vite, et, perçant non sans peine le sable que j'avais rejeté derrière moi, je rentrai dans mon cachot. J'eus assez de présence d'esprit pour cacher de mon mieux dans les fentes et les jambages de la porte mes pistolets, mon argent et mes outils, ainsi que mon papier et ma chandelle. J'avais à peine fini que j'entendis ouvrir les portes. On trouva la prison remplie de sacs et de sable, mais j'avais eu- le temps de remettre mes menottes, et ils crurent bonnement que je n'avais pu les quitter en creusant sous terre. »
On combla et on mura ce trou qui lui avait coûté un an de travail. Le plancher fut recouvert d'une nouvelle couche de madriers, des fers plus pesants remplacèrent ceux qu'il avait encore brisés ; enfin on lui ôta de nouveau son lit. Bruckhausen et le major de place l'interrogèrent en présence des soldats et des ouvriers pour savoir d'où lui venaient ses outils, a J'ai le diable pour ami, leur répondit Trenck, c'est lui qui me fait passer tout ce dont j'ai besoin ; nous jouons ensemble au piquet tout la nuit et il fournit la lumière ; ainsi, quoi que vous fassiez, il saura bien me tirer a'ici. » Bruckhausen et le major demeuré, rent stupéfaits, les autres se mirent à rire. Après une visite minutieuse du prisonnier, mais non de la prison, ils se retiraient et déjà une porte était fermée, quand Trenck les rappelle. « Messieurs, messieurs, vous avez oublié une chose importante. » La porte se rouvre : « Tenez, leur dit Trenck en leur présentant une des limes qu'il avait cachées,
VOUS voyez que le diable me sert à souhait. » Nouvelle visite, puis les gardiens se retirent encore. A peine les serrures sont elles fermées que Trenck les rappelle de nouveau, ils reviennent en maugréant ; alors il leur montre un couteau et dix louis d'or; Ces malheureux n'en revenaient pas et leur prisonnier riait de leur ineptie.
Assez longtemps après, Trenck conçut un autre projet d'évasion, mais sur un plan bien diffèrent. La gariiisou de Magdebourg consistait en neuf cents soldats de milice tous mécontents ; les quinze hommes qui gardaient le fort do l'Étoile, prison de Trenck, étaient pour la plupart dévoués à ses intérêts ; enfin douze hommes et un sous-officier gardaient la porte de la ville conduisant au fort et voisine d'une casemate où étaient renfermés sept mille Croates, prisonniers de guerre. Trenck avait pour lui plusieurs officiers qui devaient aider à sa sortie et prendiv avec lui les armes. Il soulevait les Croates en se noounant et tout semblait assurer le succès. Magdebourg devait être enlevé au nom de Marie-Thérèse ; mais, avant tout, il fallait de Targent.
Trenck écrivit à Vienne pour demander 2,000 ducats à des personnes qu'il croyait ses amis. Un lieutenant fut chargé de la lettre, mais à Vienne on se montra mal disposé, on le questionna, il dissimula son nom et tout ce qu'il put du complot; malheureusement la letti*e en disait assez. Tout fut découvert encore une fois. Cependant l'affaire fut étouffée et Frédéric n'en sut rien probablement ; car, s'il en eût été instruit, Trenck et beaucoup d'autres auraient payé de leur tète cette grandiose tentative d'évasion.
11 revint à ses travaux de mineur, gagna un officier de garde, et, comme il avait tous les outils nécessaires, ses fers et le plancher furent bientôt coupés de nouveau. Il retrouva l'argent qu'il avait cache, ses pistolets, etc.; mais, pour aller plus avant, il fallait enlever quelques centaines
de livres de sable. L'idée lui vint de charger ses gardiens de cettebesogne. En conséquence, après avoir fait au plancher une autre ouverture qui devait figurer comme fausse attaque, il tira de celle qu*il voulait continuer autant de sable qu'il put et referma le trou avec soin, puis il se mit à travailler à sa fausse galerie en faisant tant de bruit qu'on devait nécessairement l'entendre du dehors. En effet, à minuit, les portes s'ouvrent ; on le trouve à l'ouvrage ; le trou est muré, le plancher réparé, ses fers sont remis à neuf, mais en môme temps on emporte le sable sans pouvoir ou vouloir se rendre compte de la disproportion entre le canal commencé et la masse de matériaux extraite.
L'ancien gouverneur de Magdebourg, devenu fou, avait été remplacé par le prince héréditaire de Hesse-Cassel, qui prit le pauvre Trenck en commisération; lui fit ôter son carcan et adoucit autant qu'il le put son malheureux sort. En revanche, Trenck s'engagea sur l'honneur à ne plus essayer de s'évader tant que le prince serait gouverneur de Hagdebourg.
Dix-huit mois après, le prince devint landgrave par la mort de son père et quitta Magdebourg. La parolede Trenck était dégagée. Il se procura, par ses moyens ordinaires, une épée, de la poudre, de la toile pour ses sacs à sable, et s'assura des intelligences et des secours au dehors. Moins surveillé que jamais depuis qu'on le voyait calme et inoffensif, il se remit avec ardeur à creuser une de ses anciennes galeries, et déjà il s'était fort avancé, quand un accident terrible pensa mettre fin à son entreprise et à sa vie.
t Tandis que je travaillais sous les fondations du rempart, mon pied heurta une grosse pierre qui se détacha derrière moi et m'enferma dans mon trou. Quel fut mon effroi en me voyant ainsi enterré vivant ! Après avoir réfléchi aux moyens de me retourner, je me déterminai à tenter d'élargir le tombeau où j'étais englouti et à pousser le sable devant moi. J'avais encore, par bonheur, quelques
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pieds de vide ; je remplis cet espace du sable que je tirais des côtés» mais le devant était déjà rempli sans que je pusse encore me débarrasser. L'air commençait à me manquer; je me souhaitai mille fois la mort et j'essayai de m*étouffer en me serrant la gorge... D'après mon calcul, je passai huit heures au moins dans cette affreuse situation, et je finis par perdre connaissance. Revenu à moi, je recommençai à travailler; enfin» m* étant ramassé sur moi^ménip et comme pelotonné Je parvinsâme retourner et j'arrivai à cette malheureuse pierre. J'avais alors un peu d'air, parce que du côté de mon cachot lamine était ouverte. Je tirai le sable de dessous la pierre en le jetant derrière mol, et je parvins de cette manière à la faire descendre assez pour me glisser par-dessus et rentrer dans ma prison. Je puis dire avec vérité que, pour cette fois, je regardai comme un vrai bonheur d'être revenu dans mon cachot, moi qui me donnais tant de mal pour m'en délivrer. »
11 eut à peine le temps de faire disparaître les traces de son travail et de remettre tout en ordre avant la visite journalière. Le changement de la garnison et d'autrea circonstances vinrent ensuite contrarier ses projets ; main enfin arriva le jour où le souterrain fut achevé ; de plus, un officier, gagné par ses ducats, lui avait promis de lui faire faire de fausses clefs pour les portes de son cachot. Se croyant à la veille d*ètre libre, la tète lui tourna, comme il le dit lui-même, et il se laissa aller à Tidée la plus folle et la plus inconcevable.
u 11 me prît envie de mettre à l'épreuve la générosité du grand Frédéric, me réservant toujours la ressource des fausses clefs du lieutenant dans le cas où ma tentative auprès du monarque n'aurait aucun succès. J'étais si fou de ce beau projet que j'attendis avec impatience Theureoù le major ferait sa visite. « Monsieur le major, luidis«je lorsqu'il entra, je sais que le gouverneur de cette ville, le gén éreuK duc Ferdinand de Brunswick, est actuellement à
LE BâHON^DE TRENGK. 197
Magdebourg ; faites-moi le plaisir d'aller le trouver et de lui dire que je lepne de venirvisiter mon cachot et de faire doubler les sentinelles; puis de m*indiquer l'heure où il voudra que je me fasse voir en plein jour et en pleine liberté sur le glacis de Klosterberg. Si je parviens à effectuer ce que je promets, j'espère qu'il voudra bien m'honorer de sa protection et instruire le roi de ma bonne foi, afin que ce prince soit convaincu de la droiture de messentiments et de la loyauté de mes procédés. »
c Le major, stupéfait, crut que j'extravaguais ; mais me voyant insister sérieusement» il sortit et f evint peu après accompagné du commandant et des deux majors. Le duc me faisait répondre que, si j'exécutais ce à quoi je venais de m'engager, il me promettait sa bienveillance, la grâce du roi et que mes fers me seraient ôtés à Tinstant. Je demandai alors qu'on me fixât une heure, et on finit par me répondre qu'il me suffirait d'expliquer comment je voulais m'y prendre, sans mettre la chose à exécution ; que s je m'y refusais, on allait à l'instant lever le plancher de mon cachot et y placer jour et nuit des gardes pour me surveiller.
• Après avoir hésité longtemps et sur les promesses les plus positives, je jetai à leurs pieds tous mes fers à la fois, j'ouvris mon trou, je donnai mes armes, mes outils, deux clefs pour ouvrir les galeries du rempart ; je proposai de descendre dans ma galerie qui communiquait aux souterrains et de faire à son extrémité en quelques minutes l'ouverture nécessaire. Enfin je leur dis que des chevaux m'attendaient au premier signal sur le glacis de Klosterbei^, mais que je ne jugeais pas à propos d'indiquer dans quelle écurie.
« On ne peut se figurer la surprise de ces messieurs ; ils examinèrent tout, me firent des questions, des objections auxquelles je répondais ; enfin, ils sortirent après une longue conversation, puis revinrent au bout d'une
Jieure me dire que le duc était confondu de ce qu'ils venaient de lui apprendre, et ils m'emmenèrent, sans chaînes dans la chambre de ToflGcier de garde. Le soir, le major nous donna un grand souper et me dit que tout irait bien pour moi, que le duc avait déjà écrit à Berlin, etc. Mais toutes ces promesses étaient illusoires; le lendemain, la garde fut renforcée, on plaça deux grenadier^ dans la chambre où j'étais, et les ponts-levis restèrent fermés tout le jour. »
On n'avait r ien appris au duc de Brunswick ; le commandant etles officiers, craignant la colère du roi, avaient répandu le bruit qu'on avait découtert une nouvelle tenta tive d*évasion du prisonnier. Le cachot fut réparé en huit jours et pavé de grosses pierres de taille ; on y réintégra le malheureux Trenck avec une seule chaîne au pied, mais qui pesait ^autant que toutes les autres ensemble. Néanmo ins le duc fut instruit peu de temps après de tous les détails de cette aventure; il en parla au roi qui, dès ce moment, résolut de rendre à Trenck sa liberté. Cependant il la lui fit attendre encore un an.
On sait que Trenck, après une vie toujours agitée, périt sur Téchafaud, le 7 thermidor, avec André Chénier.
Jacques Casanova de Seingaltdit de lui-même qu'il était un des plus mauvais sujets de Venise lorsqu'il y fut iirrêté. Il :e flatte, en prenant ce litre : celui de chevalier d'industrie serait à peine assez fort. Quoi qu'il en soit, le récit de sa détention sous les Plombs et de son évasion ne manquent pas d'intérêt. Plusieurs détails sont sans doute erronés ou empreints d'exagération; quelques écrivains ont même prétendu que Casanova s'était évadé sans avoir à surmonter d'autres obstacles que la surveillance de ses geôliers, gagnés par lui à prix d'argent; mais nous n'avons pas à discuter cette assertion, qui ne repose d'ailleurs sur aucune preuve ; ce qui est certain, c'est que Casanova s^est échappé des Plombs, et, sans garantir sa véracité, nous lui laissons la parole.
« ... A la poinle du jour, le 26 juillet 1755, voilà le terrible Messer Grande qui entre dans ma chambre. Me réveiller, le voir et l'entendre medemander sij'élais Jacques ' Casanova, ne fut que l'affaire d'un moment. A mon: « Oui, je suis Casanova, » il m'ordonne de me lever, de m'habiller, de lui remettre tout ce que j'avais en écritures et de le suivre. <c De la part de qui me donnez-vous cet ordre? — De la part du Tribunal. » Le mot Tribunal me pétrifia et ne me laissa que la faculté matérielle pour obéir passi. vement. Je fis ma toilette, et je mis une chemise à dm-
telles et mon bel habit. Messer Grande me fit entrer dans une gondole où il se plaça près de moi avec une escorte de quatre hommes. Arrivés chez lui, il m'offrit du café que je refusai, puis il m'enferma dans une chambre. Vers les trois heures, le chef des archers entra et me dit qu'il avait ordre de me conduire sous les Plombs. Sans mot dire, je le suis ; nous descendîmes dans une gondole et, après mille détours pur les petits canaux, nous entrâmes dans le Grand-Canal et nous abordâmes au quai des Prisons (riva de' Schiavoni). Après avoir monlë plusieurs escaliers, nous traversâmes un pont fermé (le pont des Soupirs) qui fait la communication des prisons avec le palais ducal, par-dessus le canal qu'on appelle rio di Pcûazzo. Au delà de ce pont se trouve une galerie que nous passâmes; ensuite nous traversâmes une chambre pour entrer dans une autre où il me présenta à un individu revêtu de* la robe de patricien, lequel, après m'avoir toisé des yeux lui dit: uÈ quello? Metteteloindeposito. » (C'est celui-là? Hettez-le au dépôt) ^ .
Il fut placédans une cellule de ce qu'on appelait le quartier de la TravCf à cause d'une grosse poutre qui traverse cette partie des combles du palais. Les cellules s'ouvraient sur un vaste galetas, éclairé par une grande lucarne donnant sur la cour du palais, et dans lequel étaient amoncelés une foule d'objets les plus divers, papiers officiels , arrêts du Tribunal, meubles de toute sorte. Le» prisonniers se promenaient chaque jour, quelques instants, dans ce galetas pendant que les geôliers faisaient le ménage de leur cellule. Casanova souffrit beaucoup de la chaleur pendant les premiers temps de sa détention ; il tomba malade, se remit au bout de quelques jours et ne songea plus qu'à recouvrer la liberté. Un jour, en parcourant le
' Les cellules des Plombs étaient en effet considérées comme une prison temporaire, où les prisonniers attendaient leur jugement, la^ *ns pendant quelques jours, les autres pendant des amiées.
galetas voisin de sa cellule, il remarqua une sorte de verrou en fer rond et un morceau de marbre noir ; il s'empara dece& deux objets, les cacha ; puis, quand il fut seul, il aiguisa Tune des extrémités du morceau de fer en le frottant sur le marbre, et parvint, à force de patience et d efforts, à Tappointir.
« Après trois ou quatre jours de réflexion sur Tusage que je ferais de mon verrou devenu esponton, gros comme une canne et long de 20 pouces, je jugeai que le plus simple était de faire un trou au plancher, sous mon lit. J'étais certain que la chambre sous mon cachot ne pouvait être que celle où j'avais vu M. Cavalli (le secrétaire des inquisiteurs qui lavaitreçu à son arrivée) ; je savais qu'on ouvrait cette chambre tous les matins et je ne doutais pas que dès que le trou serait fait je ne pusse facilement y descendre au moyen de mes draps; je me serais tenu caché sous la grande table du Tribunal et, le matin, aussitôt que la porte aurait été ouverte, je serais sorti et, avant qu'on eût pu me suivre, je me serais mis en lieu de sûreté. Je réfléchis qu'il était possible que l'on plaçât dans cette salle un archer, mais mon esponton devait vite m'en débarrasser. Le plancher pouvait être double, triple même; grand embarras! car comment empêcher les archers de balayer le plancher pendant deux mois que pouvait durer mon ouvrage? En le leur défendant,j'éveillais les soupçons, d'autant plus que j'avais exigé précédemment qu'ils le balayassent tous les jours, et le balai même leur aurait décelé mon travail. Je commençai par défendre qu'on balayât, sans dire pourquoi. Huit jours après, Laurent (le geôlier) m'en demanda la raison. J'alléguai l'incommodité de la poussière, qui me faisait tousser avec violence. Cela me valut une semaine de répit, après quoi Laurent fît balayer Iji cellule et en examina tous les recoins avec une cliandelle allumée. »
Casanova s'avisa alors de se piquer le doigt, ensanglanta
!20i LLS ÉVASIONS CÉLÈBRES.
son mouchoir et dit à Laurent que la toux, suile du hnlayage, lui avait causé un crachement de sang. Le médecin le fit saigner et, venant sans s*en douter en aide à la ruse du prisonnier, déclara que le balayage était dangereux, qu'un jeune homme venait de mourir des suites d'un accident semblable ; enfin les sbires cessèrent de balaver la cellule de Casanova.
« Je prenais chaque jour des forces, mais le moment de me mettre à Touvrage n'était pas encore venu : le froid était trop fort et mes mains ne pouvaient tenir quelque temps Tesponton sans se roidir. Mon entreprise exigeait beaucoup de prévoyance. Les longues nuits d'hiver me désolaient, car j'étais obligé de passer dix-neuf mortelles heures dans les ténèbres ; et dans les jours nébuleux, qui, à Venise, ne sont pas rares, la lumière qui entrait par la fenêtre n'était pas suffisante pour que je pusse lire. !N*ayanl Tesprit occupé d'aucune pensée étrangère, je retombais sans cesse sur celle de mon évasion... Là possession d'une misérable lampe de cuisine m'aurait rendu heureux, mais comment faire pour me procurer cette jouissance? Pour faire cette lampe, il me fallait un vase, di's mèches, do l'huile, une pierre à feu, un briquet, de l'amadou et d< s allumettes. J'avais l'écuelle où l'on me faisait cuire des œufs au beurre. Sous prétexte que Thuile ordinaire m'incommodait, je me fis acheter de l'huile de Lucques pour ma salade; ma courte-pointe de coton pouvait me fournir des mèches. Ayant fait semblant d'être tourmenté de douleurs de dents, je dis à Laurent qu'il me fallait de la pierre ponce, mais qu'une pierre à fusil ferait le même effet en la mettant pendant un jour dans le vinaigre, qu'ensuite, appliquée sur la dent, elle calmerait mes douleurs. Lau> rent me dit que mon vinaigre était excellent, que je pour> rais y mettre une pierre moi-même, et il m'en jeta trois ou quatre qu'il tira de sa poche. Une forte boucle d'ac'er que j'avais à la ceinture devait me tenir lieu de briquet II
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me restait à obtenir du soufre et de l'amadou. La fortune vint à mon aide. J'avais quelquefois des démangeaisons aux bras; je dis à Laurent de demander au médecin un remède ; et, le lendemain, il m'apporta un billet, que le secrétaire avait lu, et dans lequel le médecin ordonnait un jour de diète, etc., ou une onction de fleur de soufre... « Âpportez-moi du soufre, dis-je à Laurent, j'ai ici du beurre et je ferai l'onguent moi-même. Avez-vous des allumettes? donnez-m'en. » Il se trouva en avoir dans ses poches et me les donna. (Les allumettes, en Italie, étaient alors une mèche ou cordelette soufrée.)
a Je me souvins que le tailleur avait dû mettre de l'amadou aux entournures de mon habit pour empêcher la sueur de tacher l'étoffe... Ayant tous les ingrédients, j'eus bientôt une lampe. Qu'on se jQgure la satisfaction que prouvai. Je fixai alors le premier lundi de carême pour commencer l'opération difficile de la rupture du plancher, car , dans les désordres du carnaval, je redoutais trop les visites, et ma prévision fut sage. »
On lui donna en effet un compagnon de prison, c'était im juif, dont il ne fut délivré que deux mois après.
« Aussitôt que je me vis seul, je me mis à l'ouvrage avec activité. Il fallait que je me dépêchasse, crainte qu'il ne vînt quelque nouvel hôte aussi incommode, qui, comme le juif, aurait exigé qu'on balayât. Je commençai par retirer mon lit, et, après avoir allumé ma lampe, je me jetai à plat ventre sur le plancher, mon esponton à la main, ayant une serviette près de moi pour y recueillir les débris des planches à mesure que je les rongerais. 11 s'agissait de détruire la planche à force d'y enfoncer la pointe de mon instrument. D'abord les morceaux que j'en détachais n'étaient pas plus gros qu'un grain de froment, mais bientôt ils augmentèrent de volume.
« La planche était de bois de mélèze de i 6 pouces de largeur. Je commençai à l'entamer à l'endroit où elle se
appartement dont les poutres soutiennent le plafond. Je l'entamai avec quelques difficultés, parce que, mon trou ayant 10 pouces de profondeur, je maniais mon esponton avec beaucoup de gêne.
« Le 25 juin, vers les trois heures après-midi, au moment où,^dans l'état de nature et tout en sueur, je travaillais à plat ventre à l'achèvement de mon trou, ayant ma lampe allumée à côté de moi pour éclairer mon travail , j'entends avec un effroi morlel le bruit du glapissant verrou et celui de la porte du premier corridor. Quel moment affreux i je souffle la lampe et, laissant mon esponton dans le trou, j*y jette la serviette avec les copeaux qu'elle contenait et vite, me hâtant de remettre mon lit en ordre du mieux qu'il me fut possible, je m'y jetai comme mort au moment où la porte de mon cacliot s'ouvrit. Deux secondes plus tôt Laurent m'aurait surpris. 11 allait me marcher sur le corps quand je l'en empêchai en jetant un cri douloureux qui le fit reculer en s'écriant : « Mon Dieu, monsieur, je vous plains bien, car on étouffe ici comme dans une fournaise. Levez-vous et remerciez Dieu qui vous envoie une excellente compagnie. »
M Ce nouveau venu crut entrer dans l'enfer et il s'écria : « Où suis je... Quelle chaleur! quelle puanteur! » Laurent nous fit sortir dans le galetas et dit qu'il nous y laissait pour quelque temps, pendant lequel le cachot se purgerait de la mauvaise odeur qui n'était que d'huile. Quelle surprise pour moi de lui entendre prononcer ces derniers mots ! j'avais négligé, dans ma précipitation, de moucher la mèche après l'avoir éteinte. Je jugeai que Iiaurent devait tout savoir et le malheureux juif avait seul pu me trahir. Que je me félicitai qu'il n'eût pas pu lui en apprendre davantage! »
Huit jours après on lui enleva son nouveau compagnon.
(( Le lendemain, Laurent m'ayant rendu compte de mon
argent, je me trouvai avoir quatre sequins de resteet jeTattendris en lui disant que j'en faisais présent à sa femme. Je ne lui dis pas que c'était pour le loyer de ma lampe, mais il fut libre dele penser. Ayant repris mon travail etle poursuivant sans relâche, je le visparfait le 23 août. Cette longueur fut causée par un accident très-naturel. En creusant la dernière planche, toujours avec la plus grande circonspection pour la rendre très-mince, parvenu à la surface, je mis[rœil à un petit trou par lequel je devais voir la chambre des inquisiteurs. Je la vis en effet, mais en même temps j'aperçus à côté une surface perpendiculaire d^euviron 8 pouces. C'était une des poutres qui soutenaient le plafond; cela me força à étendre mon ouverture du cAiè opposé, car la poutre aurait rendu le passage si étroit que ma personne, d'assez forte stature, n'aurait jamais pu y passer. [Je l'agrandis donc d'un quart, flottant entre la crainte et l'espérance; car il pouvait se faire que l'espace entre les deux solives ne fût pas suffisant. Un second petit trou me permit de m'assurer que Dieu avait béni mon ouvrage. Je rebouchai soigneusement les petits trous pour empêcher que rien ne tombât dans la salle, ni qu'aucun rayon de ma lampe pût être aperçu, ce qui m'aurait découvert et perdu.
« Je' fixai le moment de mon évasion â la nuit de la veille •de Saint-Augustin, parce que je savais qu'à l'occasion de' cette fête, le grand conseil s'assemblait et que par conséquent il n'y aurait pas de monde à la fiussola, contiguô à la chambre par laquelle je devais nécessairement passer en me sauvant. Ce devait être le 27, mais le 25, à midi, il m'arriva un malheur dont je frissonne encore quand j'y pense, quoique tant d'années séparent cet événement du moment actuel.
« A'midi précis, j'entendis le bruit des verrous, et je crus
mourir, car un violent battement de cœur me fit craindn*
-que moii dernier moment ne fût venu. Éperdu, je me jett4»
sur mon fauteuil et j'attends. Laurent, en entrant dans le galetas, • mit la tête à la grille et me cria d'un ton joyeux : « Je vous félicite, monsieur, de la bonne nouvelle que je vous apporte. » Croyant d'abord que c'était ma mise en liberté, car je n'en imaginais pas d'autres, je frémis, car je sentais que la découverte du trou aurait fait révoquer ma grâce. Laurent entre et me dit de le suivre, f Attendez que je m'habille. — N'importe, puisque vous ne faites qu« passer de ce vilain cachot à un. autre clair et tout neuf, où par deux fenêtres vous verrez la moitié de Venise, et où vous pourrez vous tenir debout. »
(( Je n'en pouvais plus, je me sentais défaillir. — Donnez-moi du vinaigre, lui dis-je, et allez dire à M. le secrétaire que je remercie le Tribunal de cette grâce et que je le supplie de me laisser ici. — Vous me faites rire, monsieur, êtes-vous devenu fou? On veut vous tirer de l'enfer pourvousmetlre en paradis et vous refusez! Allons, allons, il faut obéir : levez-vous. Je vous donnerai le bras et je vous ferai porter vos bardes et vos livres. »
« Voyant que la résistance était inutile, je me lève et je ressentis un grand soulagement en lui entendant donner rordre à un archer servant de m'apporter mon fauteuil, car mon esponton allait me suivre et l'espérance avec lui. J'aurais bien voulu pouvoir emporter mon beau trou, objet de tant de peines et d'espoir perdus. Je puis dire qu'en sortant de cet horrible lieu de douleurs , mon âme y resta tout entière.
a Appuyé sur l'épaule de Laurent qui, par ses sottes plaisanteries, croyait ranimer ma gaieté, je passai deux corridors étroits et, après avoir descendu trois degrés, j'entrai dans une salle très-claire ; à son extrémité gauche, il me fit entrer par une petite porte dans un autre corridor de 2 pieds de large sur environ 12 de long, et à l'un dos angles duquel était mon nouveau cachot. Il avait une fenêtre grillée, donnant sur deux fenêtres également
grillées, qui éclairaient le corridor, et par là on pouvait jouir de la belle \ue jusqu'au Lido. Je n'étais pas disposé à me réjouir de cela dans ce triste moment. Cependant, je vis plus tard avec plaisir que par cette fenêtre, quand elle était ouverte , on recevait un vent doux et frais qui tempérait l'insoutenable chaleur, ce qui était un véritable baume pour le malheureux obligé d'y respirer, surtout dans cette saison. Bien entendu je ne fis ces observations que plus tard. Dès que je fus entré dans le nouveau cachot, Laurent y fit placer mon fauteuil et s'en alla en me disant qu'il allait me faire apporter le reste de mes effets. Je me tenais sur mon fauteuil immobile comme une statue en attendant l'orage, mais sans le craindre. Ce qui causait ma stupeur était l'idée accablante que toutes les peines que j'avais eues, toutes les combinaisons que j'avais prises, étaient perdues. J'étais dans cet état d'anxiété et de désespoir lorsque deux sbires vinrent m'apporter mon lit. Ils ressortirent aussitôt pour aller chercher le reste et il s'écoula plus de deux heures avant que je revisse personne, quoique la porte de mon nouveau cachot fût restée ouverte. Ce retard, qui n'était point naturel, me faisait naître une foule de pensées ; mais je ne pouvais me fixer sur rien. J'entendis enfin des pas précipités et bientôt je vis devant moi Laurent tout défiguré par la colère, écumant de rage et blasphémant Dieu et tous les saints. 11 commença par m'ordonner de lui remettre la hache et les outils dont je m'étais servi pour percer le plancher et de lui déclarer quel était le sbire qui me les avait fournis. Je lui répondis, sans me bouger et avec beaucoup de sang-froid, que j'ignorais de quoi il me parlait. Â cette réponse il ordonne qu'on me fouille; mais, me levant d'un air résolu, je menace les coquins, et, me mettant tout nu : « Faites votre métier, leur dis-je, mais qu'aucun ne me touche. » On visite mes matelas, on vide ma paillasse, on manie les coussins de mon
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fauteuil; on ne trouve rien. — Vous ne voulez pas me dii>e où sont les instruments avec lesquels vous 'avez fait l'ouverture ; mais on trouvera les moyens de vous faire parler. — S'il est vrai que j'aie fait un trou quelque part, je dirai que c'est vous quLm'en avez fourni les moyens et que je vous ai tout rendu. »
« A cette menace, qui fit sourire d'approbation les gens qui le suivaient et qu'il avait probablement irrités par quelque mauvais propos, il frappa du pied, s'arracha les cheveux et sortit comme un possédé. Ses gens revinrent et m'apportèrent tous mes effets, à l'exception de ma pierre et de ma lampe. Avant de quitter le corridor et après avoir fermé mon cachot, il ferma aussi les deux croisées par lesquelles je recevais un peu d'air. Malgré l'esprit de son métier, il ne lui vint point heureusement dans l'idée de renverser le fauteuil, et, me trouvant encore possesseur de mon verrou, j'en rendis grâce à la Providence. » Le lendemain, Laurent apporta au prisonnier des vivres de la plus mauvaise qualité, et un archer muni d'u<ie barre de fer se mit à frapper partout dans le cachot et particulièrement sous le lit.
« Je remarquai, poursuit Casanova, qu'il ne frappa point le plafond. C'est par là, me dis-je, que je sortirai de cet enfer. Cependant je ne pouvais rien faire qui ne fût exposé à la vue, le cachot était tout neuf, la moindre égratignure aurait sauté aux yeux de mes gardiens. » .
Les jours suivants, Laurent continua à lui apporter une nourriture impossible à manger et à lui refuser les soins de propreté de son cachot et l'ouverture des fenêtres . Le huitième jour, Casanova s'emporte et réclame le compte de son argent, que Laurent lui promet pour le lendemain. Ce jour-là, il apporte au prisonnier, de la part de M. de Bragadin, son ami, un panier de citrons et un beau poulet rôti. « Lorsqu'il me présenta mon compte, je ne jetai les yeux que sur la sommç et je lui dis de donner le reste à sa
femme, à l'exceplion d'un sequin que je lui ordonnai de donner aux archers qui étaient avec lui pour le service. Laurent, étant resté seul avec moi, m'adressa ainsi la parole : (( Vous m'avez déjà dit, monsieur, que c'est de moimême que vous avez reçu les objets nécessaires pour faire l'énorme trou; ainsi je n'en suis plus curieux; mais voudriez-vous en grâce me dire qui vous a procuré les choses nécessaires pour vous faire une lampe? — Vous-même. — Oh î pour le coup, je suis confondu, car je ne croyais pas que Tesprit consistât dans Teffronterie. — Je ne mens pas. C'est vous qui, de vos propres mains, m'avez donné tout ce qui m'était nécessaire : huile, pierre à feu, allumettes; je possédais le reste. — Vous avez raison ; mais pourriezvous me convaincre avec autant de facilité que je vous ai fourni les instruments pour faire le trou? — Assurément, car je n'ai rien reçu que de vous. — Miséricorde ! qu'entends-je? Dites-moi comment je vous ai donné une hache. — Je vous dirai tout, et je dirai vrai, mais ce ne sera qu'en présence du secrétaire. — Je ne veux plus rien savoir et je vous crois sur tout. Je vous demande le silence, car songez que je suis un pauvre homme et que j'ai des enfants. » Il s'en alla en se tenant la tête entre les mains.
« Je me félicitai de tout mon cœur d'avoir trouvé le moyen de me faire craindre de ce maraud. Je vis que son propre intérêt l'obligeait à ne rien faire connaître à ses maîtres de ce qui s'était passé... J'avais ordonné à Laurent de m'acheter les œuvres de Maffei : cette dépense lui déplaisait et il n'osait pas me le dire. « Je vous ferai prêter des livres par quelqu'un qui est ici, me dit-il, si vous voulez aussi en prêter des vôtres. Par là vous épargnerez votre argent. »
Casanova y consent et, en échange d'un livre qu'il remet à Laurent, celui-ci lui en rapporte un autre.
« Ravi de l'opportunité d'entamer une correspondance
avec quelqu'un qui pût me seconder dans mon projet de fuite, projet que j'avais ébauché dans ma tête, j'ouvris le livre dès que Laurent fut parti et ma joie fut extrême en lisant sur une feuille la paraphrase de ces mots de Sénéque : Calamitosusestanimmfuturi anocius, faite en six bons vers. J'en fis six autres à l'instant, et voici l'expédient que j'appelai à mon aide pour parvenir à les écrire. J'avais laissé croître l'ongle de mon petit doigt, il était fort long, je le coupai en pointe et j'en fis une plume. Je n'avais point d'encre et je pensais à me faire une piqûre pour écrire avec mon sang, quand je réfléchis que le jus de mûres me tiendrait facilement lieu d'encre, et j'en avais. Outre les six vers j'écrivis le catalogue des livres que j'avais et je le plaçai dans le dos du même livre. Il est bon de savoir qu'en Italie les livres, généralement, sont reliés en parchemin, et de manière qu'en ouvrant le livre le dos forme une poche . A l'endroit du titre, j'écrivis : Latet. J'étais impatient d'avoir une réponse ; aussi le lendemain, dés que Laurent parut, je lui dis que j'avais lu le livre et que je priais la personne de m'en envoyer un autre. J'eus le second volume un instant après. Aussitôt que je fus seul, j'ouvris le livre et j'y trouvai une feuille volante, écrite en latin, qui contenait ces mots : « Nous sommes deux dans la même prison et nous éprouvons le plus grand plaisir de voir que l'ignorance d'un geôlier avare nous procure un privilège sans exemple en ces lieux. Moi qui vous écris, je suis Marin Balbi, noble Vénitien, régulier somasque , et mon compagnon est le comte André Asquin, d'Udine, capitale du Frioul. 11 me chaï'ge de vous dire que tous les livres qu'il possède, et dont vous trouverez la note au dos de ce volume, sont à votre service ; mais nous vous prévenons, monsieur, que nous avons besoin de toutes les précautions possibles, pour cacher à Laurent notre petit commerce. » Je trouvai singulière la recommandation de prudence faite dans une feuillevolante.il paraissait impossible que
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Laurent n'ouvrit pas le livre. Alors il aurait vu la feuille et s'en serait fait lire le contenu par quelqu'un : tout aurait été découvert. Cela me fit supposer que mon correspondant était un franc étourdi. Après avoir lu le catalogue, j'écrivis qui j'étais, comment j'avais été arrêté, l'ignorance où j'étais sur le crime dont on me punissait et l'espérance que j'avais de me voir bientôt libre. Balbi m'écrivit une lettre de seize pages. Le comte Asquin ne m'écrivit point. Le moine me fit l'histoire de toutes ses infortunes. U y avait quatre ans qu'il était détenu, o
Cette narration du moine montrait clairement qu'il n'y avait rien de régulier en lui que le titre. Casanova conclut de sa longue épitre qu'il était sensuel, mauvais raisonneur, méchant, sot, imprudent, ingrat. La suite devait lui prouver amplement qu'il ne s'était trompé sur aucun point.
« Je trouvai dans le dos du livre un crayon, des plumes et du papier, ce qui me mit en état d'écrire tout à mon aise. Balbi me faisait aussi l'histoire de tous les prisonmers qui étaient sous les Plombs et de ceux qui y avaient été depuis les quatre ans qu'il y vivait. U me dit que Nicolas était l'archer qui, en secret, lui achetait tout ce qu'il voulait, qui lui disait le nom des autres prisonniers, etc., et, pour m'en convaincre, il me rapportait tout ce qu'il lui avait dit de mon trou. Laurent avait mis deux heures pour faire réparer le dégât que j'avais fait; il avait intimé le secret au menuisier, au serrurier et aux archers sous peine de la vie. « Un jour de plus, a^ail ajouté l'archer, Casanova se serait échappé d'une manière ingénieuse qui aurait fait pendre Laurent, car, malgré la surprise qu'il a témoignée à la vue du trou, il n'est pas douteux que ce ne soit lui qui ait fourni les instruments nécessaires, t il me priait de lui conter en détail Tèvènement, de lui dire comment je m'étais procuré les instruments et de compter sur sa discrétion.
CASANOVA DE SEINGAIT. 215
« Je ne doutais pas de sa curiosité, mais beaucoup de sa discrétion, d'autant plus que sa demande même le déclarait le plus indiscret des hommes. Je jugeai cependant que je devais le ménager , car il me paraissait d'une trempe à entreprendre tout ce que je lui dirais pourm'aider à recouvrer ma liberté. Je me mis à lui répondre, mais il me vint un soupçon qui me fit suspendre Tenvoi de ce que j'avais écrit. Je m'imaginai que cette correspondance pouvait être un artifice de Laurent pour parvenir à savoir qui m'avait fourni les instruments et ce que j'en avais fait. Pour le satisfaire sans me compromettre, je lui écrjvis que j'avais fait l'ouverture au moyen d'un fort couteau que j'avais et que je llavais placé sur l'appui de la fenêtre du corridor. En moins de trois jours cette fausse confidence mit mon esprit en paix, car Laurent ne visita pas l'appui de la fenêtre, ce qu'il n'aurait pas manqué de faire si la lettre eût été interceptée. D'ailleurs le P. Balbi m'écrivait qu'il savait que je pouvais avoir ce couteau, car Laurent lui avait dit qu'on ne m'avait pas fouillé avant de m'enfermer. Le moine finissait par me prier de lui envoyer mon couteau par Nicolas, à qui je pouvais me fier. La légèreté de ce moine me paraissait inconcevable. Je lui écrivis que je ne me sentais aucune disposition à me fier à Nicolas, et que mon secret était tel que je ne pouvais pas le confier au papier. •
a Mes soupçons étant tout à fait dissipés, voilà comment je raisonnai : « Je veux à tout prix me procurer la liberté. L'esponton que j'ai est excellent, mais il est impossible que je m'en serve, car tous les matins on sonde mon cachot à coups de barre, excepté le plafond. Si je veux* sortir d'ici, c'est donc par le plafond qu'il faut que j'en sorte, mais pour en venir à bout il me faut un trou, et je ne saurais l'entreprendre d'en bas avec succès, car ce n'est pas l'affaire d'un jour. Il me faut un aide, il pourra se sauver avec moi. )) Je n'avais pas l'embarras du choix et mon idée ne
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pouvait tomber que sur le moine. Il avait trente-huit ans et, quoiqu'il ne fût pas riche en bon sens» je pensai que l'amour de la liberté, ce premier des besoins de Thomme, lui donnerait assez de résolution pour exécuter mes instructions. Il fallait commencer par me résoudre à lui tout confier, puis imaginer un moyen pour lui faire parvenir mon instrument ;y étaient deux points difficiles.
(( Je commençai d'abord par lui demander s'il désirait la liberté et s'il se sentait capable de tout entreprendre pour se la procurer avec moi. Il me répondit que son camarade et lui étaient capables de tout pour rompre leurs rhaines ; mais il ajoutait qu'il était inutile de se casser la lète à faire des projets inexécutables. Il remplit quatre longues pages des impossibilités qui s'offraient à son pauvre esprit. Je lui écrivis qu'en faisant mon plan je n'avais songé qu'aux difficultés particulières, que celles-là seraient vaincues ; et je finissais en lui donnant ma parole d'honneur de le rendre libre, s'il voulait s'engager à exécuter à la lettre tout ce que lui prescrirais. 11 mêle promit. Je lui marquai que je possédais un esponton de 20 pouces de longueur ; qu'au moyen de cet instrument, il percerait le plafond de son cachot pour en sortir, qu'ensuite il percerait le mur qui nous séparait, que par cette ouverture il arriverait sur moi,«qu*il briserait le plafond et que, cela fait, il m'aiderait à sortir par le trou. — Quand nous en serons là, votre tâche sera faite et la mienne commencera ; je vous mettrai en liberté, vous et le comte Asquin. 11 me répondit que lorsqu'il m'aurait tiré hors du cat^hot, je n'en serais pas moins en prison et que notre situation alors ne différerait de notre situation actuelle que par l'espace; que nous serions tout simplement dans les galetas, lesquels étaient fermés par trois fortes portes. « Je le sais, mon révérend père, lui répondis-je, mais ce n'est point par les portes que nous nous sauverons. Mon plan est fait, et je suis sCir du succès, je ne vous demande qu'exactitude dans
Texécution et abstinence d'objections. Songez seulement au moyen le plus convenable pour que je puisse vous faire tenir Tinstrument de notre délivrance, sans que le porteur puisse en concevoir aucun soupçon. En attendant, faites acheter par le geôlier une quarantaine d'images de saints assez grandes pour tapisser toute la surface de votre cachot. Ces images religieuses n'inspireront aucun soupçon à Laurent et elles vous serviront à couvrir l'ouverture que vous ferez au plafond. Vous aurez besoin de quelques jours pour pratiquer cette ouverture, et Laurent, le matin, ne pourra pas voir l'ouvrage que vous aurez fait la veille, puisque vous le recouvrirez avec l'image. Si je ne le fais pas moi-même, c'est que je suis suspect à notre gardien. » c Quoique je lui recommandasse de songer au moyen le plus propre à lui envoyer mon esponton, je m'occupais sans cesse à le trouver moi-même, et il me vint une idée heureuse que je m'empressai de saisir. Je dis à Laurent de m'acheter une Bible in-folio qui venait de paraître. J'espérais pouvoir placer mon esponton au dos de la reliure de ce grand volume et l'envoyer ainsi au moine. Mais, quand je l'eus, je vis que mon instrument dépassait de 2 pouces la longueur du livre. Mon correspondant m'avait déjà écrit que son cachot était tapissé d'images, et je lui avais communiqué mon idée sur la Bible et la difficulté que son défaut de longueur me présentait. Je pris néanmoins la ferme résolution d'envoyer mon verrou sous la protection de la Bible, et voici ce que je fis. Je dis à Laurent que je voulais célébrer le jour de la Saint-Michel avec du macaroni au fromage, mais que pour reconnaître l'honnêteté de la personne qui avait la bonté de me prêter des livres, je voulais lui en faire un grand plat et le préparer moi-même. Laurent me dit que ce monsieur désirait lire le grand livre qui avait coûté trois sequins. C'était une affaire arrangée. — Fort bien, lui dis-je, je le lui enverrai avec le macaroni ; apportez-moi seulement le
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plus grand plat que vous ayez à la maison, car je veux faire la chose en grand. » J'enveloppai mon espontoii dans du papier, et je le plaçai au dos de la reliure de la bible, observant qu'il dépassât autant d'un côté que de Tautre. En posant sur la Bible un grand plat bien rempli de macaroni au beurré^fondu, j'étais sûr que Laurent ne pourrait pas regarder aux extrémités, parce que son re'gard serait concentré sur les rebords du plat pour éviter de répandre la graisse sur le livre. J'avertis le P. Balbi de tout, lui recommandant d'être adroit en recevant le plat, et d'avoir soin surtout de prendre les deux objets ensemble et non l'un après l'autre.
tt Au jour marqué, Laurent vint plus matin que de coutume avec une chaudière pleine de macaroni tout bouillant et tous les ingrédients nécessaires pour l'assaisonner. Je fis fondre quantité de beurre, et après avoir disposé le macaroni dans le plat, je répandis du beurre dessus jusqu'à ce qu'il touchât les bords. Le plat était énorme et dépassait de beaucoup la grandeur du livre sur lequel je l'avais placé. Tout ceci se faisait à la porte de mon cachot et Laurent était dehors. Quand tout fut prêt, j'élevai avec soin la Bible et le plat, je plaçai le dos du livre du côté du porteur, et je dis à Laurent d'allonger les bras et d'étendre les mains, d'avoir soin de ne point verser la graisse sur le livre et d'aller vite porter le tout à sa destination. En lui consignant cet important fardeau, je tenais mes yeux fixés sur les siens et je vis avec le plus grand plaisir qu'il ne détournait pas ses regards de dessus le beurre, qu'il craignait de verser. Il me dit qu'il serait mieux de porter d'abord le plat et qu'ensuite il reviendrait prendre le livre ; mais je lui répondis que le présent perdrait de son prix et que tout devait aller ensemble. 11 se plaignit alors que j'avais mis trop de beurre et me dit d'un air bouffon que s'il en répandait il ne serait pas responsable du dommage.
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<( Dès que je \is la Bible sur les bras du butor, je me sentis certain du succès, car les bouts de Tesponton étaient inapercevables, à moins de faire un grand mouvement de côté. Je le suivis des yeux jusqu'à ce que je Teussevu entrer dans Tavant-cachot du moine, lequel, se mouchant à trois reprises, me donna le signal convenu que tout était arrivé à bon port, ce que Laurent vint me confirmer Finitant d'après.
« Le P. Balbi ne tarda pas à mettre la main à Tœuvrc, et en huit jours il parvint à faire au plafond une ouverture suffisante, qu'il masquait avec une image collée avec de la mie de pain. Le 8 octobre il m'écrivit qu'il avait passé toute la nuit à travailler. Le 16 octobre, à dix heures du matin, au moment où j'étais occupé à traduire une ode d'Horace, j'entendis au-dessus de ma tête un trépignement et trois petits coups. C'était le signal concerté pour nous assurer que nous ne nous étions pas trompés. 11 tra vailla jusqu'au soir, et le lendemain il m'écrivit que si mon toit n'était que de deux rangs de planches, son travail serait achevé le même jour. 11 m'assura qu'il aurait soin de faire letroucirculaire,commejelelui avais recommandé, et qu'il ne percerait pas le plancher. Ceci était surtout nécessaire, car l'apparence de la moindre effraction nous aurait décèles. « L'excavation, me disait-il, sera telle qu'il ne faudra qu'un quart d'heure de travail pour l'achever. »
« J'avais ÛJiè ce moment au surlendemain,pour sortir de mon cachot pendant la nuit et pour n y plus rentrer, car, avec un compagnon, je me sentais assuré de faire, en trois ou quatre heures, un trou au grand toit du palais ducal, d'y passer pour me placer dessus, et d'employer alors tous les moyens que le hasard m'offrirait pour descendre jusqu'à terre. Je n'en étais pas encore à ce point, car ma mauvaise fortune me réservait plus d'une difficulté à vaincre. Ce même jour, c'était un lundi, à deu^ heures après-midi, pendant que le P. Balbi travaillait, j'entendis
tn LES EVASIONS CÈl&BiiKS.
ouvrii* la porle de la salle contiguô à mou cacliot. Je seiilÎN tout mon sang se glacer ; mais j'eus assez de présence d'esprit pour frapp^T deux coups, marque d'alarme convenue, à laquelle le P. Balbi devait vite renti'er dans son cachot et metti*e tout en oitlre. Moins d'une minute aprt^s, Utti^ent ouvi*e mon cachot et me demande pardon de venir me mettre en compagnie d'un très-mauvais sigeU C'était un homme de quarante à cinquante ans, petit, maigre, laid et mal velu. Je ne pouvais douter que ce ne fût uu coquin, puisque Laurent me rannunçait comme tel en sa présence, sans que ces mots lui fissent une impression visible, a Le Tribunal, rùpondis-Je, est bien le maître de iaire ce qu'il veut. »
« Désolé par ce fatal contre-temps, je regardai ce euquin, que sa plate physionomie décelait. Je pensais à le faire parler, lorsqu'il commença lui-même en me remei^ciant de lui avoir fait donner une paillasse. Voulant le gagner, je lui dis qu'il mangerait avec moi ; il me baisa Li main en me demandant si, malgré cela, il pourrait toucher les dix sous que le Tribunal lui passait. Je lui dis que oui. A ces mots, il se mit à genoux, et, tirant de sa poche mi énorme chapelet, il promena ses yeux dans tous les recoins du cachot. « Que cherchezrvous? — Vous me pardonnerez, monsieur, mais je cherche quelque image de la Sainte Vierge ; car je suis clirétien. » J'eus de la peuie à mempécher de rire, non pas à cause de sa piété chrétienne, car la conscience et la foi sont des sentiment> qu'il n'est donné à personne de contrôler, mais à cause de la tournure de sa remontrance. Je jugeai qu'il me prenait pour un juif, et, pour le désabuser, je me hâtai de lui donner l'orfice de la Sainte-Vierge, dont il baisa l'image, et, en me le rendant, il me dit d'un ton modeste que son père, alguazil de galère, avait négligé de lui faille ap> prendre à lire, u Je suis, ajoùta-t-il, dévot du saint rosaire. » Et il se mit à me raconter une fouie de mi-
CASANOVA D£ SËIN6ALT. 'Xio
racles que j*écoutar avec une patience d*ange. Dés qu'il eat fini, je lui demandai 8*il avait dîné ; il me dit qu'il mourait de faim. Je lui donnai tout ce que j'avais; il dévora plutôt quil ne mangea, but tout le vin que j'avais, et, lorsqu'il fut gr|^, il commença à pleurer, puis à parler sur tout à tort et à travers. Lui ayant demandé là cause de son malheur, voici ce qu'il me narra : « Mon unique passion fut toujours la gloire de Dieu et de cette sainte République, et l'exacte obéissance à ses lois. Toujours attentif aux malversations des fripons, j'ai constamment tâct^é de découvrir leurs secrets, et j'ai toujours fidèlement rapporté à Messer Grande tout ce que j'ai pu découvrir. 11 est vrai qu'on m'a bien payé. Je me suis toujours moqué du préjugé de ceux qui attachent une mauvaise honte au métier d'espion. Un espion est l'ami du bien de l'État et le fidèle sujet du prince. Lorsqu'il s'est agi démettre mon zèle à l'épreuve, le sentiment de l'amitié, qui peut avoir quelque force sur les autres, n'en a jamais eu sur moi. »
« Le misérable continua ainsi à dévoiler naïvement le type de mouchard le plus immonde qui se puisse imaginer. En dernier lieu, ayant découvert et révélé un complot politique, il avait eu la faiblesse, incroyable chez lui, de faire à son compère, qui était de ce complot, une Vecommandation de prudence. Le compère et les gens compromis comme lui avaient fui ; l'espion, considéré comme responsable, était sous les Plombs. 11 finit en me disant qu'il espérait sortir bientôt. « Mon nom est Soradaci, et ma femme est une Legrenzi, fille d un secrétaire du conseil des Dix. »
« Je frémissais de voir à quel monstre j'étais associé, mab, sentant que ma position était délicate et que je devais le ménager, je jouai jésuitiquement la sofisibilité, je le plaignis, et, faisant l'éloge de son patriotisme, je lui pré* (lis la liberté sous peu de jours. Quelques instants après
m LES ÉVASIONS CÉLËDUËS.
il s*endormit, et je profitai de son sommeil pour tout mconter au P. Balbi, lui faisant sentir la nécessité où nous étions de suspendre notre travail jusqu'à une opportunité* plus favorable. Le lendemain, je dis à Laurent de m'acheter un crucifix de bois, une image de la Sainte Vierge, le portrait de saint François, et de m'apporter deux l)outeilles d*eau bénite. Soradaci lui demanda ses dix sous, et Laurent, d'un air de mépris» lui en donna vingt. Je lui ordonnai de m'acheter quatre fois plus de vin, de Vm\ et du sel, régal qui faisait les délices de mon odieux compagnon. Après le départ du geôlier, je retirai adroitement du livre la lettre que m'écrivait Balbi, et dans laquelle il me peignait sa frayeur. Il croyait que tout était perdu, et ne cessait de se récrier sur le bonheur que nous avions que Laurent eût mis Soradaci dans mon cachot; a car, disait-il, s'il fàt venu dans le nôtre, il ne m'aurait pas trouvé, et les Puits auraient peutêtre été notre partage pour récompense de notre tentative. »
« Le récit de Soradaci no me laissait pas douter qu*il ne dût subir des interrogatoires ; je me résolus sur cela û lui confier deuxlettrcH, lesquelles, remises & leur adresse, ne pouvaient me faire ni bien ni mal, mais qui devaient m'étre favorables si, comme je n'en doutais pas, le traître les remettait au secrétaire pour lui doimer une preuve do sa fidélité. »
Casanova confia ses lettres à Soradaci, en lui faisant pnn mettre, avec les serments les plus terribles, qu'il les remettrait à leur adresse quand il serait libre. Quelques jours après, Soradaci fut appelé devant le secrétaire au tribunal, puis ramené aux Plombs. Désolé de voir, d'après cequil en lira, que ce misérable resterait encore longtemps avec lui, Casanova écrivit au P. Balbi pour l'informer de ve contre-temps, puis le lendemain, voulant s'assurer qu'il ne s'était pas trompé dans ses soupçons, il demanda à So-
radaci de lui rendre une de ses lettres pour y changer quelque chose.
« Ce monstre alors se jeta à mes pieds et me jura qu'à sa seconde apparition devant le terrible secrétaire, il lui avait pris un si grand tremblement, que, le secrétaire lui en ayant demandé la raison, il n'avait pas eu la force de lui cacher la vérité. Je fis semblant de me trouver mal, et, couvrant mon visage de mes mains, je me jetai, près du lit, à genoux devant l'image de la Vierge, et je lui demandai, d'un ton solennel, vengeance du scélérat qui m*avait trahi. Après cela, je me couchai sur mon lit, le visage tourné vers la muraille, et j*eus la constance de me tenir dans cette position toute la journée, sans faire le moindre mouvement, sans articuler le moindre mot, faisant semblant de ne pas entendre les pleurs, les cris et les protestations de repentir de cet infâme. Je jouai à merveille mon rôle pour une comédie dont j'avais tout le plan dans ma tête. Pendant la nuit, j'écrivis au P. Balbi de venir à dixneuf heures précises S pas une minute plus tôt ni plus tard, pour achever son travail, et de ne travailler que quatre heures et pas une minute de plus. € Notre liberté, lui dsais-je, dépend de cette rigoureuse exactitude, et vous n'aviez rien à craindre. »
c Nous étions au 25 octobre, et le temps pendant lequel je devais exécuter mon projet ou l'abandonner sans retour n^était pas éloigné. Les inquisiteurs d'État, ainsi que le secrétaire, allaient tous les ans passer les trois premiers jours de novembre en quelque village de la terre ferme. Laurent, profitant de l'absence de ses maîtres, ne manquait aucun soir d'être ivre et, dormant plus que de coutume, il ne paraissait que tard sous les Plombs. Sachant cela, la prudence voulait que je choisisse ce temps
• Le 30 octobre, la dix-neuvième heure à Venise, correspond à peu près à onze heures trente minutes du matin.
pour m' enfuir, persuadé que ma fuite ne serait remarquée que fort tard le matin. Une autre raison me détermina à fixer cet te époque pour mon évasion : c'est qu'ayant consulté le sort, en cherchant dans Arioste, suivant 'certaines formules cabalistiques, une prédiction sur ce sujet, je tombai sur ce vers : Frà il fin doUohre et il capo di novembre (Entre la fin d*octobre et le (commencement de novembre). La précision du passage et Tà-propos me parurent si admirables que, sans que j'ajoutasse entièrement foi à Toracle, le lecteur me pardonnera si je me disposai de tous mes efforts à lui donner raison.
c Voici comment je passai la matinée, jusque vers midi« pour frapper Tesprit de ce méchant et sot animal, pour porter la confusion dans sa frêle raison, pour l'hébéter enfin par des images étonnantes et le rendre impuissant à me nuire. Dès que Laurent nous eut quittés, je dis à Soradaci de venir manger la soupe. L*infàme était couché, et il avait dit à Laurent qu*il était malade. 11 n'aurait pas osé venir à moi si je ne Teusse point appelé. 11 se leva, et, se jetant à plat ventre a mes pieds, il me les baisa et me dit, en pleurant à chaudes larmes, qu*à moins que je ne lui pardonnasse, il se voyait mort dans la journée, car il sentait déjà Teffet de la malédiction de la sainte Vierge. 11 éprouvait des tranchées qui lui déchiraient les entrailles et il avait la bouche couverte d'ulcères. Je ne me souciais pas beaucoup de l'examiner pour voir s'il me disait la vérité; mon intérêt était de faire semblant de le croire et de lui faire espérer grâce. Il fallait commencer par le faire manger et boire. Le traître avait peut-être l'intention de n:e tromper ; mais, décidé comme je Tétais à le tromper moi-même, il s'agissait de savoir lequel des deux serait le plus habile. Je lui avais préparé une attaque contre laquelle il était «lifficile qu'il se défendit.
f Prenant une physionomie d'inspiré : « Assieds-toi, lui dis-je, et mange ce potage, après quoi je t'aimoncerai ton
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bonheur; car, sache que la Vierge du Rosaire m'est apparue et qu'elle m'a ordomié de te pardomier. Tu ne mourras pas et tu sortiras d'ici avec moi. » Tout ébahi et se tenant à genoux, faute de siège, il mangea la soupe avec moi, puis il s'assit sur sa paillasse pour m'écouter. Voici à peu près mon discours : « Le chagrin que m'a causé ton horrible trahison m*a fait passer la nuit sans dormir, parce que mes lettres doivent me faire condamner à passer ici le reste de mes jours. Mon unique consolation, je le confesse, était la certitude que tu mourrais ici sous mes yeux avant trois jours. La tète pleine de ces sentiments, indignes d'un chrétien, car Dieu nous commande le pardon, je me suis assoupi et, pendant cet heureux sommeil, j'ai eu une vision véritable. J'ai vu cette sainte Vierge, cette Hère de Dieu dont tu vois là l'image, je l'ai vue vivante devant moi et me parlant en ces termes : « Soradaci est dévot de mon saint Rosaire ; je le protège ; je veux que tu lui pardonnes : alors la malédiction qu'il s'est attirée cessera d'agir. En récompense de ton acte généreux, j'ordonnerai à un de mes anges de prendre une figure humaine, de descendre du ciel, pour rompre le toit de ta prison, et de t'en retirer d'ici à cinq ou six jours. Cet ange commencera son ouvrage aujourd'hui, à dix-neuf heures précises, et travaillera jusqu'à vingt-trois heures et demie, car il doit remonter au ciel en plein jour. En sortant d'ici, accompagné de mon ange, tu emmèneras Soradaci et tu prendras soin de lui, à condition qu'il abjurera le métier d'espion. Tu lui diras tout. » A ces mots, la sainte Vierge a disparu et je me suis éveillé. »
• Gardant toujours mon sérieux et le ton d'un inspiré, j'observai la physionomie du traître, qui paraissait pétrifié. Je pris ensuite mon livre d'heures et j'arrosai d'eau bénite tout le cachot. Une heure après, cet animal me demanda de but en blanc à quelle heure Fange descendrait du ciel et si nous entendrions le bruit qu'il ferait pour
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rompre le cachot. « Je suis certain qu'il viendra à dix-neuf heures, que nous l'entendrons travailler et qu'il s'en ira à l'heure que la sainte Vierge a dite. — Vous pouvez avoir rêvé. — Je suis sûr que non. Te sens-tu capable de me jurer de quitter le métier d'espion? » Au lieu de me répondre, il s endormit et ne se réveilla que deux heures après, pour me demander s'il pouvait différer de prêter le serment que je lui demandais. € Vous pouvez différer, lui dis-je, jusqu'à ce que l'ange entre ici pour me délivrer; mais si alors vous ne renoncez pas par serment à l'infâme métier qui est cause que vous êtes en prison, et qui finira par vous mener à la potence, je vous laisserai ici. » Je lus sur sa laide physionomie la satisfaction qu'il éprouvait, car il se croyait sûr que l'ange ne viendrait pas. 11 me tardait d'entendre sonner l'heure, car j'étais certain que l'arrivée de l'ange donnerait des vertiges à sa misérable raison. Au moment où j'entendis le premier coup de dix-neuf heures, je me jetai à genoux en lui ordonnant d'un ton de voix terrible d'en faire autant. 11 m'obéit en me regardant d un air égaré. Lorsque j'entendis le petit bruit que faisait le moine en s' approchant : « L'ange vient, • dis-je, etmecouchani à plat ventre, je lui donnai un vigoureux coup de poing pour le forcer à prendre la même position. Le bruit de la fraction était fort, et il y avait un quart d'heure que j'avais la patience de me tenir dans ma gênante position ; dans tout autre cas, j'aurais ri de bon cœur de voir mon coquin immobile, mais je ne riais pas, car mon intention était de le rendre fou ou pour le moins énergumène. Je me mis à genoux, lui permettant de m'imiter, et je passai trois heuresetderoie à lui faire répéter le rosaire. 11 s'endormait de temps en temps, fatigué de la position ; quelquefois il se hasardait à porter vers le plafond un œil furtif et la stupeur était peinte sur ses traits. Lorsque j'entendis sonner vingt-trois heures et demie : • Prosterne-toi, lui disged'un ton moitié solennel, moitié dévot, l'ange va partir. » Balbi
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redescendit dans son cachot et nous n'entendîmes* plus rien. En me relevant, je vis sur la physionomie de ce misérable le trouble et Teffroi ; j'en fus ravi. Je crus devoir lui imposer l'expiation suivante de ses péchés. « Demain, lui'dis-jc, quand Laurent viendra, tu te tiendras couché sur ta paillasse, la face contre le mur et sans faire le moindre mouvemeni, sans jeter les yeux sur Laurent. S'il (e parle, tu lui répondras, sans le regarder, que tu n*as pas pu dormir et que tu as besoin de repos. Me le promets-tu sans restriction? — Je vous promets de faire exactement tout ce que vous me dites. — Faites-en le serment devant cette sainte image. » Après qu'il eut fait le serment : « Et moi, très-sainte Vierge, m'écriai-je, je vous jure que si je vois Soradaci faire le moindre mouvement et regarder Laurent, je me jetterai aussitôt sur lui et que je l'étranglerai sans pitié. » Je comptais au moins autant sur l'effet de cette menace que sur son serment. Je lui donnai à manger, ensuite je lui ordonnai de se coucher. Dès qu'il fut endormi, je me mis à écrire pendant deux heures. Je contai à Balbi toute l'histoire et lui dis que si l'ouvrage était assez avancé, il n'avait plus besoin de venir surletoit de mon cachot que pour abattre la planche et y entrer. Je lui marquai que nous devions sortir la nuit du 31 octobre, et que nous serions quatre, en comptant son camarade et le mien.
« Nous étionsau28. Le lendemain, le moinem'écrivitque le canal était fait et qu'il n'avait plus besoin de monter sur mon cachot que pour abattre la dernière planche, ce qui serait fait en quatre minutes. Soradaci fut fidèle à son serment, faisant semblant de dormir, et Laurent ne lui adressa pas même la parole. Je ne le perdis pas un instant de vue et je crois que je l'aurais étranglé s'il avait fait le moindre mouvement de tête vers Laurent, car pour me trahir il lui aurait suffi d'un clin d'oeil délateur. Tout le reste de la journée fut consacré à des discours sublimes
que je prononçais avec le plus de solennité possible, et j'étais enchanté de le voir se fanatiser de plus en plus. A Fappui de mes discours mystiques, j'avais soin d'appeler les fumées du vin, et je ne le laissai que quand je le ins tomber d'ivresse et de sommeil. Cette brute m'embarrassa un instant en me disant qu'il ne concevait pas conunenl un ange avait besoin de tant de travail pour ouvrir notre cachot. « Les voies de Dieu, lui dis-je, sont inconnues aux mortels ; et puis l'envoyé du ciel ne travaille pas en qualité d'ange, car alors un souffle lui suffirait ; il travaille en qualité d'homme, dont sans doute il a pris la forme parce que nous ne sommes pas dignes de supporter sa présence dans sa forme céleste. »
« Le lendemain, Laurent l'ayant interrogé sur sa santé» il lui répondit sans bouger la tête. Il se comporta de même le jour suivant; jusqu'à ce qu'enfin je vis Laurent pour la dernière fois le 31 octobre au matin. Je lui donnai le livre pour Balbi et je prévenais le moine de venir à dix-sept heures (neuf heures et demie du matin) pour abattre le plafond. Pour le coup je ne craignais plus aucun contretemps, ayant apris de Laurent même que les inquisiteurs et le secrétaire étaient déjà partis pour la campagne. Je ne pouvais plus redouter l'arrivée de quelque nouveau compagnon et je n'avais plus besoin de ménager mon infâme coquin.
« Après le départ de Laurent, je dis à Soradaci que l'ange viendrait faire une ouverture dans le toit de notre cachot à dix-sept heures, c 11 apportera des ciseaux, lui dis-je, et vous nous couperez la barbe à moi et à l'ange. — Est-ce que l'ange a de la barbe? — Oui, vous le verrez. Après cette opération, nous sortirons, nous irons rompre le toit du palais et nous descendrons dans la place Saint-Marc, d'où nous irons en Allemagne. » Une répondit pas. 11 mangea seul, car j'avais l'esprit et le cœur trop occupés pour qu'il me fût possible de manger. Je n'avais pas même pu dormir.
. L.e P. Kaliii se ï.mla dai
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« L*heure fixée sonne : « Voilà Tange ! )> Soradaci voulait se prosterner, mais je lui dis que cela n'était pas nécessaire. En trois minutes le canal fut enfoncé, le morceau de planche tomba à mes pieds et le P. Balbi se coula dans mes bras. « Voilà, lui dis-je, vos travaux terminés et les miens commencent. » Nous nous embrassâmes et il me remit Fesponton et une paire de ciseaux. Je dis à Soradaci de nous faire la barbe, mais il me fut impossible de m'empécher de rire en voyant cet animal, la bouche béante, contempler ce singulier ange qui ressemblait à un diable. Quoique tout hors de lui-même, il nous coupa la barbe en perfection.
« Impatient de voir le local , je dis au moine de rester avec Soradaci, car je ne voulais pas le laisser seul, et je sortis. Arrivé sur le toit du cachot du comte, j'y entrai et j'embrassai cordialement ce respectable vieillard. Je vis un homme d une taille qui n'était pas propre à aller au-devant des difficultés, en s'exposant à une pareille fuite. Il me demanda quel était mon projet et me dit qu'il croyait que j avais agi un peu légèrement. «Je ne demande, lui dis-je, qu'à faire des pas en avant jusqu'à ce que je trouve la liberté ou la mort. — Si vous pensez, me dit-il en me serrant la main, à aller percer le toit et à chercher un chemin sur les Plombs, d'où il faudra descendre, je ne vois point que vous puissiez réussir, à moins que vous n'ayez des ailes, et je n'ai pas le courage de vous accompagner. Je resterai ici et je prierai Dieu pour vous. »
« Je ressortis pour aller visiter le grand toit en m'approchant autant que je pus des bords latéraux du grenier. Parvenu à toucher le dessous du toit au plus étroit de l'angle, je m'assis entre les œuvres de comble dont les greniers de tous les grands palais sont remplis. Je tâtai les planches avec le bout de mon verrou, et j'eus le bonheur de les trouver à demi vermoulues. A chaque coup d'esponton, tout ce que je touchais tombait en poussière. Me
voyant sûr de faire un trou assez ample en moins d'une heure, je retournai dans mon cachot et j'employai quatre heures à couper draps, couvertures, matelas et paillasse pour en faire des cordes. J*eus soin de faire les nœuds moi-même et de m'assurer de leur solidité ; car un seul nœud mal fait aurait pu nous coûter la vie. A la fin Je me vis possesseur de 100 brasses de cordes. Il y a dans les grandes entreprises des articles qui décident de tout et sur lesquels le chef qui mérite de réussir ne se fie à personne. Quand la corde fut achevée, je fis un paquet démon habit, de mon manteau de bourre de soie, de quelques chemises, bas et mouchoirs, et nous passâmes tous trois dans le cachot du comte. L'air interdit de Soradaci me donnait envie de rire. Je ne me gênais plus, car j'avais jeté le masque de tartuffe, qui m'avait terriblement incommodé depuis que ce coquin m'avait obligé de le prendre. Je le voyais convaincu que je Tavais trompé, mais il n'y comprenait rien, ne pouvant deviner comment j'avais eu correspondance avec l'ange pour le faire aller et venir à heures fixes, il écoutait avec attention le comte, qui nous disait que nous allions nous perdre et, en véritable lâche, il roulait dans sa tête le dessein de se dispenser de ce dangereux voyage. Je dis au moine de préparer son paquet pendant que j'irais faire le trou au bord du grenier.
A deux heures de la nuit (environ sept heures) , sans avoir besoin d'aucun secours, mon ouverture se trouvait parfaite ; j'avais pulvérisé les planches et la rupture avait deux fois plus d'ampleur qu'il n'en fallait. Je touchais à la plaque de plomb tout entière. Je ne pouvais la soulever seul, car elle était rivée. Le moine m'aida et, à force de pousser l'esponlon entre la gouttière et la plaque, je parvins à la détacher; ensuite, à coups d'épaule, nous lapUâmesau point où il fallait pour que l'ouverture par laquelle nous devions passer fût suffisante. Mettant alors la tête hors du trou, je vis avec douleur la grande clarté du croissant qui
élirait dans son premier quartier. C'était un contre-temps, il fallait le supporter avec patience et attendre pour sortir rheure de minuit, temps où la lune serait allée éclairer nos antipodes. Pendant une nuit superbe, toute la bonne société devant se promener dans la place Saint-Marc, je ne pouvais m'exposer sur le toit; notre ombre, se prolongeant sur la places aurait fait porter les yeux vers nous; le spectacle extraordinaire que nous aurions offert n'aurait pas manqué d'exciter la curiosité générale, surtout celle de Messer Grande et de sa bande de sbires qui sont la seule garde de Venise, et notre beau projet aurait été bientôt dérangé par leur horrible activité. Je décidai donc impérieusement que nous ne sortirions de làhaut qu'après le coucher de la lune. Elle devait se coucher à cinq heures de nuit (dix heures) et le soleil se lever à treize heures et demie (six heures et demie). 11 nous restait sept heures de parfaite obscurité pendant lesquelles nous pouvions agir; et, quoique nous eussions une forte besogne, en sept heures nous devions en venir à bout.
« Je dis au P. Balbi que nous pouvions passer trois heures à causer avec le comte Âsquin, et d'aller d'abord le prévenir que j'avais besoin qu'il me prélat 30 sequins qui pourraient m'être nécessaires, autant que mon esponton me l'avait été pour faire tout ce que j'avais fait. Il fît ma commission, et quatre minutes après il vint me dire d'y aller moi-même, le comte voulant me parler sans témoins. Ce pauvre vieillard commença par me dire avec douceur que pour m' enfuir je n'avais pas besoin d'argent, «qu'il n'en avait pas, qu'il avait une nombreuse famille, que si je périssais, l'argent qu'il me donnerait serait perdu. Il
* Des deux versants du toit qui recouvrait les prisons des Plombs, l'un donne sur le rid di Palazzo, l'autre, sur la cour du Palais : c'était donc seulement dans cette cour, et non sur la place ou la piazzetta, que l'ombre des fugitifs aurait pu se projeter.
finit par m*ofrrir deux sequins, à la condition que je les lui rendrais si, après avoir parcouru le toit, je jugeais plus prudent de rentrer dans mon cachot. 11 ne me connaissait pas, et j'étais résolu de mourir plutôt que de rentrer dans un lieu d'où je ne serais plus sorti.
« J'appelai mes compagnons, et nous mimes tout notre équipage prés du trou. Je divisai en deux paquets* les cent brasses de cordes que j'avais préparées, et nous passâmes deux heures à causer et à nous rappeler, non sans plaisir, les vicissitudes de notre entreprise. La première preuve que le P. Balbi me donna de son noble caractère fut de me répéter dix fois que je lui avais manqué de parole en l'assurant que mon plan était fuit, qu'il était sûr, tandis qu'il n'en était rien. Il me dit effrontément que s'il avait prévu cela, il ne m'aurait pas tiré hors de mon cachot, i
Le comte déploya toute son éloquence pour démontrer à Casanova qu'il ne pouvait réussir. • La déclivité du toit, garni de plaques de plomb, lui disait-il, ne vous permettra pas d'y marcher, car à peine pourrez-vous vous y tenir debout^ I)e quel côté descendrez-vous ? ce ne sera pas du côté des colonnes, vers la piazzetta, car on vous verrait; du côté de l'église, impossible, car vous vous trouveriez enfermé, et du côté de la cour il n'y a pas à y penser, car vous tomberiez entre les mains des arsenaloUi, qui y font constamment la ronde. )• 11 continua ainsi pendant longtemps ses efforts pour faire prévaloir sa faiblesse et sa peur sur l'énergie de l'aventurier.
« Ce discours me faisait bouillonner le sang; j'eus cependant le courasçe de l'écouter avec patience. Les repro* ches du moine, lancés sans ménagement, m'indignaient et m'eicitaient à les repousser rudement, mais je sentais que ma position était délicate ; j'avais affaire à un lAche, capable
* Le toit du palais ducal a, au contraire, une pente a^seï faible.
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de me répondre qu'il n'était pas assez désespéré peur défier la mort et que je n'avais qu'à m'en aller tout seul ; et, tout seul, je ne pouvais pas me flatter de réussir. Je me fis donc violence, et, prenant un ton de douceur, je leur dis que j'étais sûr du succès de mon entreprise, quoiqu'il ne me fût pas possible de leur en communiquer les détails. De temps en temps j'allongeais la main pour m'as> surer si Soradaci était là, car il ne disait pas un mot. Je riais en songeant à ce qu'il pouvait rouler dans sa tête, alors qu'il était bien sûr que je l'avais trompé. A quatre heures et demie (dix heures), je lui dis d'aller voir dans quel endroit du ciel était le croissant. Il obéit, et revint me dire que dans une heure et demie on ne le verrait plus, et qu'un brouillard trés-épais devait rendre les Plombs fort dangereux. — « 11 me suffit, lui dis-je, que le brouillard ne soit pas de l'huile ; mettez votre manteau en paquet avec une partie de nos cordes, que nous devons également partager. » A ces mots, je fus singulièrement surpris de sentir cet homme à mes genoux, prendre mes mains, les baiser et me dire en pleurant qu'il me suppliait de ne pas vouloir sa mort. « Je suis sûr, disait-il, de tomber dans le canal ; je ne puis vous être d'aucune utilité. Hélas! laissez-moi ici, et je passerai la nuit à prier saint François pour vous. Vous êtes le maître de me tuer, mais je ne me déterminerai jamais à vous suivre. » Le sot ne savait pas combien il allait au-devant de mes vœux. — * Vous avez raison, lui dis-je, restez, mais à condition que vous prierez saint François; et allez d'abord prendre tous mes livres, que je veux laisser à M. le comte. » 11 obéit sans réplique et sans doute avec beaucoup de joie. Mes livres valaient au moins iOO écus. Le comte me dit qu'il me les rendrait à mon retour. — « Vous ne me verrez plus ici, lui répliquai-je, vous pouvez y compter. Ils vous couvriront du débours de vos deux sequins. Quant à ce maraud, je suis ravi qu'il n'ait pas le courage de me
suivre, il m'embarrasserait, et, d'ailleurs, ce misérable n*est pas digne de partager avec le P. Balbi et moi Thonneur d'une si belle fuite. — C'est vrai, me dit le comte, pourvu que demain il n'ait pas à s'en féliciter ! » — Mais il élait temps de partir. On ne voyait plus la lune. J'attachai au cou du P. Balbi la moitié des cordes, d'un cdté, et le paquet de ses nippes sur son autre épaule. J'en fis autant sur moi, et, tous les deux, en gilet, nos chapeaux sur la tête, nous allâmes à l'ouverture.
E quiiidi uscimmo a rimirar le stelle *
a Je sortis le premier, le P. Balbi me suivit. Me tenant à genoux et à quatre pattes, j'empoignai mon esponton d'une main solide, et, en allongeant le bras, je le poussai obliquement entre la jointure des plaques, de l'une à l'autre, de sorte que, saisissant avec mes quatre doigts le bord de la plaque que j'avais soulevée, je parvins à ni'élever jusqu'au sommet du toit. Le moine, pour me suivre, avait mis les quatre doigts de sa main droite dans la ceinture de ma culotte. Je me trouvais soumis ainsi au sort pénible de l'animal qui porte et traîne tout à la fois, et cela sur un toit d'une pente rapide, rendue glissante par un épais brouillard.
« A la moitié de cette périlleuse montée, le moine me dit de m'arréter, parce que, l'un de ses paquets s' étant détaché, il espérait qu'il n'aurait pas dépassé la gouttière. Ha première impulsion fut de lui lancer une ruade et de l'envoyer avec son paquet ; mais, grâce à Dieu, j'eus assez de retenue pour ne pas le faire, car la punition aurait été trop grande de part et d'autre, puisque, seul, il m'aurait été impossible de réussir à nie sauver. Je lui demandai si c'était notre paquet de cordes. Hais, comme il me répondit
* Et ensuite nous sortîmes pour revoir les étoiles.
C'est le dernier vers de VEnfet* de Dante.
que c'était sa petite pacotille, danslaquelleil avait un manuscrit qu'il avait trouvé dans les greniers des Plombs et dont il attendait fortune, je lui dis qu'il fallait avoir patience, qu'un pas en arrière pourrait nous perdre. Le pauvre moine soupira, et nous continuâmes à grimper.
a Après avoir franchi quinze ou seize plaques avec une peine extrême, nous arrivâmes sur l'arête supérieure, où je m'établis commodément à califourchon, et le P. Balbi m'imita. Nous tournions le dos à la petite île Saint-Georges Majeur, et, à deux cents pas en face, nous avions les nombreuses coupoles de Téglise Saint-Marc. Je commençai d'abord par me décharger de mon fardeau, et j'invitai mon compagnon à suivre mon exemple. Il plaça son tas de cordes sous ses cuisses, le mieux qu'il put, mais, ayant voulu se décharger de son chapeau qui le gênait, il s'y prit mal, et bientôt, roulant de plaque en plaque jusqu'à la gouttière, le chapeau alla rejoindre le paquet de bardes dans le canal. Voilà mon pauvre compagnon désespéré. — « Mauvais augure! s'écria- t-il; me voilà, dés le commencement de l'entreprise, sans chemise, sans chapeau et sans un manuscrit précieux. » Moins féroce alors que quand je grimpais, je lui dis tranquillement : — a Mon cher, ces deux accidents, qui sont loin de me décourager, vous prouvent que Dieu nous protège, car si votre chapeau, au lieu de tomber à droite, était tombé à gauche, nous aurions été perdus, il serait tombé dans la cour du palais, où les gardes l'auraient trouvé, et nous n'aurions pas tardé à être repris. »
« Après avoir passé quelques minutes à regarder à droite et à gauche, je dis au moine de rester là immobile jusqu'à mon retour, et je m'avançai, n'ayant, que mon esponton à la main, et marchant à cheval sur la sommité du toit sans aucune difficulté. Je mis presque une heure à parcourir les toits, allant de tous côtés visiter, observer, mais en vain, car je ne voyais à aucun des bords rien où
2i2 LES ÉVASIOr<S GÉLËDHES.
jo pusse fixer un bout de la corde. J*étais dans la plus grande perplexité, il ne fallait plus penser ni au canal ni à la cour du palais, et le dessus de l'église n'offrait à ma vue, entre les coupoles, que des précipices qui n'aboutissaient à rien d'ouvert. Pour aller au delà de l'église, vers la Canonisa, j'aurais dû gravir des pentes si roides que je ne voyais pas la possibilité d'en venir à bout.
(( Il fallait pourtant en finir, sortir de là ou rentrer dans le cachot, peut-être pour n'en jamais sortir, ou me précipiter dans le canal. J'arrêtai ma vue sur une lucarne du côté du canal et aux deux tiers de la pente. Elle était assez éloignée de l'endroit d'où j'étais parti pour que je pusse juger que le grenier qu'elle éclairait n'appartenait pas à l'enclos des prisons que j'avais brisées. Elle ne pouvait éclairer que quelque galetas, habité ou non, au-dessus de quelque appartement du palais, où au point du jour, j'aurais naturellement trouvé les portes ouvertes. Dans cette idée, il fallait que je visitasse le devant de la lucarne ; et, me laissant glisser doucement en ligne droite, je me trouvai bientôt à cheval sur son petit toit. Appuyant alors mes mnins sur les bords, je tendis la tête en avant et je parvins a voir et à toucher une petite grille, derrière laquelle »c trouvait une fenêtre garnie de carreaux de vitre enchâssés dans de minces lames de plomb. La fenêtre ne m'embarrassait pas ; mais la grille, toute mince qu'elle était, me paraissait offrir une difflculté invincible, car il me semblait que sans une lime je ne pouvais en venir à bout, et je n'avais que monesponton. J'étais confus et je commençais à perdre courage, lorsque la chose la plus simple et la plus naturelle vint pour ainsi dire retremper mon être. La cloche de Saint-Marc, qui sonna minuit en cet instant, produisit le phénomène qui frappa mon esprit et qui, par une violente secousse, me fit sortir de l'état de perplexité qui m'accablait. Cette cloche me rappela que le jour qui allait commencer était celui delà Toussaint; que ce jour-là
devait être la fête de mon patron, et la prédiction de mon confesseur jésuite me revint: « Sachez que vous ne sortirez (Tici que le jour de la fête du saint patron dont vous portez le nom, ù Mais, je l'avoue, ce qui releva surtout mon courage et augmenta réellement mes forces physiques, ce fut l'oracle profond que j'avais reçu de mon cher Arioste : a Frà il fin d'ottobre, e il capo di novembre. »
n Le son de la cloche me parut être un talisman parlant qui me disait d'agir et me promettait la victoire. Étendu à plat ventre, la tête penchée vers la petite grille, je pousse mon verrou dans le châssis qui la retenait et je me détermine à l'enlever tout entière. En un quart d'heure j'en vins à bout; la grille se trouva intacte entre mes mains, et rayant placée à côté de la lucarne, je n'eus aucune diffi^ culte à rompre toute la fenêtre vitrée, malgré le sang qui coulait d'une blessure que je m'étais faite à la main gauche. A l'aide de mon esponton, suivant ma première méthode, je regagnai le faîte du toit et je m'acheminai vers l'endroit où j'avais laissé mon compagnon. Je le trouvai désespéré, furieux ; il me dit les plus grosses injures, par ce que je l'avais laissé là si longtemps. Il m'assura qu'il n'attendait que sept heures (une heure après minuit) pour retourner dans sa prison. « Que pensiez-vous donc de moi? — Je vous croyais tombé dans quelque précipice. — Et vous ne m'exprimez que par des injures la joie que vous devez éprouver à me revoir ? — Qu'avez-vous donc fait si longtemps? — Suivez-moi, vous allez le voir. »
a Ayant repris mes paquets, je m'acheminai vers la lucarne. Lorsque nous fûmes en face, je rendis à Balbi un compte exact de ce que j'avais fait, en le consultant sur les moyens à prendre pour y entrer et pénétrer dans le grenier. La chose était facile pour l'un des deux, car, au moyen de la corde, il pouvait être descendu par l'autre ; mais je ne voyais pas comment le second pourrait descendre ensuite, n'ayant aucun moyen d'assujettir la corde à
rentrée de la lucarne. En m*introduisanl et en me laissant tomber, je pouvais me casser bras et jambes, car je ne connaissais pas la distance de la lucarne au plancher. A ce raisonnement sage, et prononcé du ton de l'intérêt le pins amical, ma brute me répondit par ces mots: « Descendezmoi toujours, et quand je serai en bas, il vous restera assez de loisir pour penser au moyen de me suivre. »
« J'avoue que, dans le premier mouvement d'indignation, je fus tenté de lui enfoncer mon esponton dans la poitrine. Un bon génie me retint, et je ne proférai pas le mot pour lui reprocher la bassesse de son égoïsme. Au contraire, défaisant à l'instant mon paquet de cordes, je le ceignis solidement sous les aisselles, et Tayant fait coucher à plat ventre, les pieds en bas, je le descendis jusque sur le toit de la lucarne. Quand il fut là, je lui dis de s'introduire dans la lucarne jusqu'aux hanches, en s'appuyant de ses bras sur les rebords. Lorsque cela fut fait, je me glissai le long, du toit, comme je l'avais fait la première fois, et dès que je fus sur le petit toit, je me plaçai à plat ventre et, tenant fortement la corde, je dis au moine de s'abandonner sans crainte. Arrivé sur le plancher du grenier, il détacha la corde, et l'ayant retirée, je trouvai que la hauteur était de plus de cinquante pieds*. C'était trop .pour risquer le saut périlleux. Quant au moine, sûr de lui. car il avait été, pendant prés de deux heures, en proie aux angoisses sur le toit où, je l'avoue, la position n'était pas rassurante, il me cria de lui jeter les cordes, qu'il en aurait soin. Je n'eus garde, comme on le devine, de suivre ce sot conseil.
a Ne sachant que devenir et attendant une inspiration démon esprit, je grimpai derechef sur le sommet du toit, et ma vue s'étant portée sur un endroit près d'une coupole
*■ Le plancher du dernier étage du palais n'est qu'à environ 6 mètres au-dessous du faite de la toiture.
que je n'avais pas encore visité^, je m'y acheminai. Je vis une terrasse en plate-forme,couverle de plaques de plomb, jointe à une grande lucarne fermée par deux volets. Il y avait une cuve pleine de plâtré délayé, une truelle, et, tout à côté, une échelle que je jugeai assez longue pour me servir à descendre jusqu'au grenier où était mon compagnon. Ce fut assez pour me décider. Ayant passé ma corde dans le premier échelon, je traînai cet embarrassant fardeau jusqu à la lucarne. 11 s'agissait alors d'introduire cette lourde masse, qui avait douze de mes brasses*, et les difficultés que je rencontrai me firent repentir de m'être privé du secours du moine. J'avais poussé l'échelle de manière que Tun de ses bouts touchait à la lucarne, tandis que l'autre dépassait la gouttière d'un tiers. Je me glissai alors sur le toit de la lucarne, je traînai l'échelle de côté, et, l'attirant à moi, j'attachai le bout de ma corde au huitième échelon, ensuite je la laissai couler de nouveau jusqu'à ce qu'elle fût parallèle à la lucarne; là, je m'efforçai de la faire entrer dans la lucarne, mais il me fut impossible de l'introduire au delà du cinquième échelon, car le bout s'arrêtant contre le toit intérieur de la lucarne, aucune force au monde n'aurait pu la faire pénétrer plus loin sans briser ou le toit ou l'échelle. 11 n'y avait pas d'autre remède que de l'élever de l'autre bout; alors Tinclinaison, en détruisant l'obstacle, aurait fait couler l'échelle par son propre poids, j'aurais pu placer l'échelle
* Le mot brasse correspond évidemment ici à la brasse des cordiers, qui mesurait environ 1",62. L'écheUe aurait eu par conséquent 49 mètres en nombre rond. Or, il n'y a jamais eu d'échelle de cette longueur ; les plus longues ne dépassent guère 10 mètres, et Thomme le plus fort ne peut manœuvrer une semblable échelle, ni même la porter. En supposant que le mot brasse pût être pris dans le sens du firaccio italien, qui mesure en moyenne environ 0",60, on aurait encore une échelle de plus de 7 mètres, et il eût été bien diHicile à Casanova de mouvoir une pareille échelle, comme il le raconte. Faisons la part de l'exagération, et laissons-le poursuivre son récit.
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en travers et y attacher ma corde pour me descendre en me glissant sans aucun danger, mais l'échelle serait restée au môme endroit, et le matin elle aurait indiqué aux archers et à Laurent l'endroit où peut-être nous nous serions trouvés encore.
« Je ne voulais pas courir le risque de perdre, par une imprudence, le fruit de tant de fatigues et de périls, et il fallait, pour enlever toute trace, que Téchelle entrât dans son enlier. iN'ayant personne pour m'aider, je me déterminai à aller moi-même sur la gouttière pour l'élever et atteindre le but que je me proposais. C'est ce que j'exécutai, mais avec un danger si grand que, sans une espèce de prodige, j'aurais payé ma témérité de ma vie. J'osai abandonner l'éclielle en lâchant la corde sans crainte qu'elle tombât dans le canal, parce qu'elle se trouvait comme accrochée à la gouttière par son troisième échelon. Alors, tenant mon esponton à la main, je me glissai doucement jusqu'à la gouttière, tout à côté de l'échelle. La gouttière de marbre faisait front à la pointe de mes pieds, car j'étais couché à plat ventre. Dans cette position j'eus la force de soulever l'échelle d'un demi-pied en la poussant en avant et j'eus la satisfaction devoir qu'elle avait pénétré d'un pied dans la lucarne ; le lecteur conçoit que cela diminua considérablement son poids. Il s'agissait de la faire entrer encore de deux pieds en la soulevant d'autant, car, après cela, j'étais certain qu'en remontant sur le toit de la lucarne je l'aurais, au moyen de la corde, fi»it entrer tout à fait. Pour parvenir à lui donner l'élévation nécessaire, je me dressai sur mes genoux : mais la force que j'avais besoin d'employer pour réussir me fit glisser, de sorte que tout à coup je me trouvai lancé en dehors du toit jusqu*j\ la poitrine, ne me soutenant que par mes deux coudes.
« Moment affreux, dont je frémis encore, et qu'il estpeutêtre impossible de se figurer dans toute son horreur ! L'instinct naturel de la conservation me fit presque à mon insu
employer toutes mes forces pour m' appuyer et m'arrêter sur mes côtes et, je serais tenté de dire presque miraculeusement, j'y réussis. Attentif à ne pas m'abandonner, je parvins à m'aider de toute la force de mes bras jusqu'aux poignets en même temps que je m'appuyais de mon ventre: Je n'avais heureusement rien à craindre pour Téchelle, car dans le malheureux ou plutôt le malencontreux effort qui avait failli me coûter si cher, j'avais eu le bonheur dtî la faire entrer de plus de trois pieds, ce qui la rendait immobile. Me trouvant sur la gouttière positivement sur mes poignets et sur mes aines, entre le bas-ventre et les cuisses, je vis qu'en élevant ma cuisse droite pour par^nir à mettre sur la gouttière d'abord un genou et puis l'autre, Je me trouverais tout à fait hors de danger. Mais je n'étais pas encore au bout de mes peines de ce côté-là. ï/eiîort que je fis pour réussir me causa une crampe extrêmement douloureuse et me rendit comme perclus de tous mes membres. Ne perdant pas la tête, je me tins immobile jusqu'à ce que la crampe fût passée. Que ce moment était terrible! Deux minutes après, ayant graduellement renouvelé l'effort, j'eus le bonheur de parvenir à opposer mes deux genoux à la gouttière, et dès que j'eus pris haleine, je soulevai l'échelle avec précaution et je la fis enfin parvenir au point qu'elle se trouva parallèle à la lucarne. Suffisamment instruit des lois de l'équilibre et du levier, je repris mon esponton et, suivant ma manière de grimper, je me hissai jusqu'à la lucarne où j'achevai facilement d'introduire toute l'échelle, dont mon compagnon reçut le bout entre ses bras. Je jetai alors dans le grenier les hardes, les cordes et les débris de la fenêtre, et je descendis dans le grenier où le moine m'accueillit fort bien.
« Bras à bras, nous nous mîmes à faire l'inspection de l'endroit ténébreux où nous nous trouvions. Il avait une trentaine de pas de long sur environ vingt de large. Â l'un
24S LES ÉYASlOliS CÈLÊlitifiS.
des bouts, nous trouvâmes une porte à deui battants composée de barreaux de fer ; c'était d*un mauvais augure, mais ayant posé la main sur le loquet qui se trouvait au milieu, il céda à la pression et la porte s'ouvrit. Nous nnies d'abord le tour de ce nouvel enclos, et^ en voulant traverser Tendroit, nous nous heurtâmes contre une grande table en^tourée de tabourets et de fauteuils. Nous retournâmes vers Tendroit où nous avions senti des fenêtres, nous en ouvrîmes une et à la lueur des étoiles nous n'aperçûmes que des précipices entre les c^rjupoles. Je ne m'arrêtai pas un seul instant à Tidée de descendre, je voulais savoir où j'allau» et je ne reconnaissais pas Tendroit où je me trouvais, ie refermai la fenêtre, nous sortîmes de la salle et retonmâtiies à Tendroitoù nous avions laissé nos bagages. iCpuisé outre mesure je me laissai tomber sur le plancher et, mettant un paquet de cordes sous ma tête, me trouvant dans une destitution totale de forces de corps et d'espriU un doux sommeil sempara de mes sens. Je m'y abandonnai si positivement que, quand bien même j'aurais su que la mort devait en être la suite, il m'aurait été impossible d'y résister, et je me rappelle fort bien que le plaisir que j'éprouvais en dormant était délicieux.
« Je dormis pendant trois heures et demie. I>es cris et les violentes secousses du moine me réveillèrent avec peine. Il me dit que douze heures venaient de sonner (cinq heures du matin) et que mon sommeil lui paraissait inconcevable dans la situation où nous nous trouvions. C'était inconcevable pour lui, mais non pour moi : mon sommeil n'avait pas été volontaire, je n'avais cédé qu'à ma nature épuisée et, si jVise parler ainsi, aux abois. Non épuisement n'avait rien de surprenant. 11 y avait deux grands jours que l'agitation m'avait empêché de prendre aucune nourriture et de fermer l'œil ; et les eflbrts que je venais de faire auraient suffi pour épuiser les forces de tout homme. Au reste, ce sommeil bienfaisant m'avait
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rendu nia première vigueur, et je fus enchanté de voir l'obscurité diminuée au point de pouvoir agir avec plus d'assurance et de célérité.
« Dès que j'eus jeté les yeux autour de moi, je m'écriai : (( Ce lieu n'est pas une prison; il doit y avoir une issue facile à trouver. » Nous nous dirigeâmes alors vers le bout opposé à la porte de fer et, dans un recoin fort étroit, je crus reconnaître une porte, je tâtonne et je finis par arrêter mes doigts sur un trou de serrure. J'y enfonce mon esponton et en trois ou quatre coups je l'ouvre et nous entrons dans une petite chambre et je trouve une clef sur la table. Je l'essaye à une porte en face, je vois en la tournant que la serrure était ouverte. Je dis au moine d'aller chercher nos paquets et, remettant la clef sur la table où je l'avais prise, nous sortons et nous nous trouvons dans une galerie à niches remplies de papiers ; c'étaient des archives. Je découvre un petit escalier en pierre, je le descends; j'en trouve un autre, je le descends encore; je trouve au bout une porte vitrée que j'ouvre, et me voilà dans une salle que je connais : nous étions dans la chancellerie ducale. J'ouvre une fenêtre, il m'était facile de descendre, mais je me serais trouvé dans le labyrinthe des petites cours qui entourent l'église de Saint-Marc. Que Dieu me préserve d'une telle folie !
« Je vais à la porte de la chancellerie, je mets mon verrou dans le trou de la serrure, mais en moins d'une minute acquérant la certitude qu'il me serait impossible de la rompre, je me décide à faire vite un trou à l'un des battants. J'eus soin de choisir le côté où la planche avait le moins de nœuds, et vite en besogne. A coups redoublés de mon esponton, je crevais, je fendais le mieux que je pouvais. Le moine, qui m'aidait autant qu'il pouvait avec un gros poinçon que j'avais pris sur le bureau, tremblait au bruit retentissant que produisait mon esponton chaque fois que je tâchais de l'enfoncer dans la planche ; on de-
vait entendre ce bruit de fort loin ; j'en sentais tout le danger, mais j^étais dans la nécessité de le braver.
(( En une demi-heure le trou fut assez grand, et bien nous en prit, car il m'aurait été bien difficile de l'agrandir davantage sans le secours d'une scie. Les bords de ce trou faisaient peur, car ils étaient tout hérissés de pointes faites pour (léchirer les habits et lacérer les chairs. 11 était à la hauteur de 5 pieds. Ayant placé dessous deux tabourets l'un à côté de l'autre, nous montâmes dessus et le moine s'introduisit dans le trou les bras croisés et la tête en avant, et le prenant par les cuisses puis par les jambes, je parvins aie pousser dehors ; quoiqu'il y fit obscur, j'étais sans inquiétude parce que je connaissais le local. Lorsque mon compagnon fut dehors, je lui jetai nos petits effets, à l'exception des cordes dont je fis l'abandon, et, mettant un troisième tabouret sur les deux premiers, je montai dessus et, me trouvant au bord du trou à la hauteur des cuisses, je m'y enfonçai jusqu'au bas-ventre quoique avec de grandes difficultés^ parce que le trou était trèsétroit. N'ayant aucun point d'appui pour accrocher mes mains, ni personne qui me poussât comme j'avais poussé le moine, je lui dis de me prendre à bras-le-corps et de m'attirer à lui sans s'arrêter, dût-il ne me retirer que par morceaux. 11 obéit et j'eus la constance d'endurer la douleur affreuse que j'éprouvais par le déchirement de mes flancs et de mes cuisses, d'où le sang ruisselait. Aussitôt que j'eus le bonheur de me voir dehors, je me hâtai de ramasser mes bardes, et, descendant deux escaliers, j'ouvris sans aucune difficulté la porte qui donne dans l'allée où se trouve la grande porte de l'escalier royal et, à côté, la porte du cabinet du Savio alla Scrittura. Cette grande porte était fermée comme celle des archives, et d'un coup d'œil je jugeai qu'il m'était impossible de lentamer. Mon verrou à la main semblait me dire : « Hic fines posuii : Tu n'as plus que faire de moi, tu peux me déposer» » Il était
rinstrument de ma liberté, je le chérissais ; il était digne d'être suspendu en ex-voto sur Tautel de la délivrance et de la liberté.
« Calme, résigné et parfaitement tranquille, je m'assis en disant au moine de m'imiter. — « Mon ouvrage est fini, lui dis-je ; maintenant c'est à Dieu ou à la fortune à faire fe reste.
Abbia, cbiregge il ciel, cura del reslo, la fortuna se non tocca a lui.
« Je ne sais si les balayeurs du palais s'aviseront de venir ici aujourd'hui, jour de la Toussaint, ni demain, jour des Trépassés. Si quelqu'un vient, je me sauverai dés que je verrai la porte ouverte, et vous me suivrez à la piste; mais si personne ne vient, je ne bouge pas d'ici et, si je meurs de faim, tant pis. » A ce discours le pauvre homme se mit en fureur. Il m'appela fou, désespéré, séducteur, trompeur, menteur. Je le laissai dire, je fus impassible. Treize heures (six heures du matin) sonnèrent sur ces entrefaites. Depuis l'instant de mon réveil dans le grenier, il ne s'était écoulé qu'une heure.
« L'affaire importante qui m'occupa d'abord fut celle de me changer de tout. Le P. Balbi avait l'air d'un paysan, mais il était intact. Son gilet de flanelle rouge et sa culotte de peau violette n'étaient pas déchirés, tandis que moi je ne pouvais inspirer que l'horreur et la pitié, car j*étais tout en sang et tout dépouillé. Ayant arraché mes bas de dessus mes genoux, le sang sortait de fortes écorchures que je m'y étais faites sur la gouttière. Le trou de la porte de la chancellerie m'avait déchiré gilet, chemise, culotte, hanches et cuisses ; j 'avais partout d'affreuses écorchures. Déchirant mes mouchoirs, je me fis des bandes et me pansai le mieux qu'il me fut possible. Je mis mon bel habit, qui par un jour d'hiver devait paraître assez comique, je mis tant bien que mal mes cheveux dans ma
bourse, je passai des bas blancs, une chemise à dentelle, faute d*autre, deux autres pareilles par-dessus, des mouchoirs et des bas dans mes poches, et je jetai dans un coin tout le reste. Je mis mon beau manteau sur les épaules du moine, et le malheureux avait Tair de me l'avoir volé. Je devais ressembler assez bien à un homme qui, après avoir été au bal, aurait passé la nuit dans un cabaret où il aurait été échevelé. Il n'y avait que les bandages qu'on voyait à mes genoux qui déparassent mon intempestive élégance.
' « Ainsi paré, mon beau chapeau à point d'Espagne d*or et à plumet blanc sur la tête, j'ouvris une fenêtre. Ha figure fut d'abord remarquée par des oisifs qui se trouvaient dans la cour du palais, et qui, ne comprenant pas comment quelqu'un fait comme moi pouvait se trouver de si bonne heure à cette fenêtre, allèrent avertir celui qui avait la clef de cet endroit. Le concierge crut qu'il pouvait y avoir enfermé quelqu'un la veille et , étant allé prendre les clefs, il vint. J'ét?»is lâché dem'être fait voir à la fenêtre, ne sachant pas^jiren cela le hasard m'avait servi à souhait. Je m'étais assis prés du moine qui me disait des sottises, lorsqu'un bruit de clefs vint frapper mon oreille. Tout ému, je me lève et, collant mon œil contre une petite fente qui heureusement séparait les deux ais de la porte, je vis un homme seul, coiffé d'une perruque sans chapeau, qui montait lentement l'escalier avec un gros trousseau de clefs à la main. Je dis au moine d'un ton très-sérieux de ne pas ouvrir la bouche, de se tenir derrière moi et de suivre mes pas. Je prends mon esponton que je tiens de la main droite caché sous mon habit et je vais me placer à l'endroit de la porte où je pouvais sortir dès qu'elle serait ouverte et enfiler l'escalier. J'envoyais des vœux à Dieu pour que cet homme ne fit aucune résistance ; car dans le cas contraire je me serais vu forcé de le terrasser, et j'y étais déterminé 1
« La porte s'ouvrit, et, à mon aspect, cq pauvre homme demeura comme pétrifié. Sans m'arrêter, sans mot dire, profitant de sa stupéfaction, je descends précipitamment Tescalier, et le moine me suit. Sans avoir l'air de fuir, mais allant vite, je pris le magnifique escalier appelé des Géants ; méprisant la voix du P. Balbi, qui ne cessait de rae crier : « Allons dans l'église, » je poursuivis mon chemin. La porte de l'église n'était qu'à vingt pas de l'escalier, mais les églises n'étaient déjà plus, à Venise, des lieux de sûreté pour les criminels, et personne ne s'y réfugiait plus. Le moine le savait, mais la peur lui ôtaît la mémoire.
< L'immunité que je cherchais était au delà des frontières de la très-sérénissime République, et je commençais à m'y acheminer. Je me dirigeai dfoit à la porte royale du palais ducal {porta délia Caria) y et, sans regarder personne, moyen d'être moins observé, je traverse la Piazzetta, je vais au rivage et j'entre dans la première gondole que je trouve, en disant au gondolier : « Je veux aller à Fusine ; appelle vite un autjçaTameur. » 11 était tout près, et pendant qu'on détache la gondole, je me jette sur le coussin du milieu, tandis que le moine se place sur la banquette. La figure bizarre de Balbi, sans chapeau, ayant un beau manteau sur les épaules, mon accoutrement hors de saison, tout dut me faire prendre pour un charlatan ou pour un astrologue.
« Dès que nous eûmes doublé la douane, les gondoliers commencèrent à fendre avec vigueur les eaux du canal de la Giudecca, par lequel il faut passer soit pour aller à Fusine, soit pour aller à Mestre, où effectivement je voulais aller. Lorsque je me vis à moitié du canal, je mis la tête dehors^ et je dis au barçarol de poupe : « Crois-tu que nous soyons à Mestre avant quinze heures (huit heures du malin)? — Mais, monsieur, vous m'avez dit d'aller à Fusine. — Tu es fou, je t'ai dit d'aller à Mestre. » Le second
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barcarol me dit que je me trompais ; et mon sot de moine, zélé chrétien et grand ami de la vérité, ne manqua pas de répéter que j'avais tort. J'avais envie de lui lâcher un coup de pied pour le punir d'être si bête ; mais réHéchissant que n'a pas du bon sens qui veut, je me mis à rire aux éclats, convenant que je pouvais m'être trompé, mais ajoutant que mon intention élait d'aller à Mestre. On ne me répliqua pas, et un instant après le gondolier me dit qu'il était prêt à me conduire en Angleterre si je le voulais. — « Bravo ! va à Mestre. — Nous y serons dans trois quarts d'heure, car nous avons pour nous le vent et le courant. »
(( Trés-satisfait, je regarde derrière moi le canal, qui me parut plus beau que je ne l'avais jamais vu, et surtout parce qu'il n'y avait aucun bateau qui vînt de notre côté. La matinée était superbe, Tair pur, les premiers rayons du soleil magnifiques; nos deux jeunes barcarols ramaient avec autant d'aisance que de vigueur. Réfléchissant à la cruelle nuit que je venais de passer, aux dangers auxquels je venais d'échapper, au lieu où j'étais enfermé la veille, à toutes les combinaisons du hasard qui m'avaient été favorables, à la liberté dont je commençais à j,ouir et dont j'avais la plénitude en perspective, tout cela m'émut si violemment que, plein de reconnaissance envers Dieu, je me sentis suffoqué par le sentiment, et je fondis en larmes.
u Mon adorable compagnon, qui jusqu'alors n'avait proféré le mot que pour donner raison aux gondoliers, crut devoir se mettre en frais de consolations. Il se trompait sur la cause de mes larmes, et, de la façon dont il s'y prit, il me fît en effet passer de la délicieuse affliction à un rire d'un espèce singulière qui le jeta dans une terreur contraire, car il crut que j'étais devenu fou. Ce pauvre moine, comme je l'ai dit, était bète, et sa méchanceté ne provenait que de sa bêtise. J'avais été dans la dure
nécessité d*en tirer parti ; mais, quoique sans intention, il faillit me perdre.
« Nous arrivâmes à Mestre. Je ne trouvai pas de chevaux à la poste, mais il y avait bon nombre de voituriers qui vont aussi vite, et je fis mes accords avec l'un d'eux pour qu'il me menât, en cinq quarts d'heure, à Trévise. En trois minutes les chevaux furent mis, et, supposant le P. Balbi derrière moi, je me retournai pour lui dire : c Montons; » mais il n'était pas là. Je dis à un garçon d'écurie d'aller le chercher, décidé à le réprimander, quelle que fût la cause de son absence. On vint médire qu'on ne le trouvait pas. J'étais furieux. L'idée me vint de l'abandonner, je le devais; un sentiment d'humanité me retint. Je descends, je m'informe : tout le monde Ta vu, mais personne ne sait me dire où il est ni où il peut être. Je parcours les arcades de la grande rue, et m'a visant, par instinct, de mettre la tête. dans la fenêtre d'un café, je vois ce malheureux au café, debout et prenant du chocolat. Il me voit, et m'engage à prendre une tasse de chocolat, en me disant de payer la sienne, parce qu'il a'avait pas le sou. Réprimant mon indignation : « Je n'en veux pas, lui dis-je, et dépêchez-vous. » En même temps, je lui serrai le bras de façon à le faire pâUr de douleur. Je paye, et nous sortons. Je tremblais de colère. Nous arrivons, nous montons en voiture, mais, à peine avionsnous fait six pas, que je rencontre un habitant de Mestre, nommé Balbi Tommasi, bon homme, mais ayant la réputation d'être un des familiers du saint office inquisitorial de la République. Il me connaissait, et, s'approchant, il me crie : — « Gomment, monsieur ! vous ici ? Je suis charmé de vous voir. Vous venez donc de vous sauver? Comment avez-vous fait ? — Je ne me suis pas sauvé, monsieur ; on m'a donné mon congé. — Gela n'est pas possible, car hier soir encore j'étais à la maison de M. Grimani, et je l'aurais su. »
« Lecteur, il vous sera plus facile de deviner Tétat où je devais me trouver en ce moment, qu'il ne me le serait devons le peindre. Je me voyais découvert par un homme que je croyais payé pour m'arrêter, qui, pour cela, n'avait besoin que de cligner de Tœil au premier sbire, et Mestre en était plein. Je lui dis de parler bas, et, descendant de voilure, je le priai de venir un peu de côté, je le menai derrière la maison ; là, me trouvant seul avec lui, et près d'un fossé au delà duquel on est en rase campagne, je m'arme de mon esponton et je le prends au collet. Voyant mon intention, il fait un effort, il m'échappe et franchit le fossé. Aussitôt, sans se détourner, il se mit à courir à toutes jambes en ligne droite. Dès qu'il fut un peu éloigné, ralentissant sa course, il tourna la tête et m'envoya des baisers en signe de souhaits de bon voyage. Quand je l'eus perdu de vue, je rendis grâce à Dieu que cet homme, par son agilité, m'eiH préservé de commettre un crime, car j'allais l'assommer, et il parait qu'il n'avait pas de mauvaises intentions.
« Morne comme un homme qui vient d'échapper à un grand péril, je donnai un coup d'œil de mépris au làchi» moine qui voyait à quel danger il nous avait exposés, el je remontai dans la chaise. Je pensais au moyen de rae délivrer de ce malotru qui n'osait pas ouvrir la bouche. Nous arrivâmes à Trévise sans autre rencontre, et je dis au maître de poste de me tenir prêts deux chevaux et uno voiture pour dix-sept heures (dix heures du matin) ; mais mon intention n'était pas de continuer ma route en poste, d'abord parce que je n'en avais pas le moyen , et puis parce que je craignais d'être poursuivi. L'aubergiste me demanda si je voulais déjeuner; j'en avais besoin pour me conserver en vie, car je mourais d'inanition, mais je n'eus pas le courage d'accepter. Un quart d'heure de perdu pouvait m*être fatal.
« Je sortis par la porte Saint-Thomas, comme en me pro-
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menant, et après avoir fait un mille sur le grand chemin, je me jetai dans les champs avec Tintention de ne plus en sortir aussi longtemps que je me trouverais dans ies États de la république. Le plus court était de passer par Bassano ; mais je pris par le plus long, parce qull n'était pas impossible qu'on m'attendit au débouché le plus voisin, tandis qu'il était probable quon ne s'imaginerait pas que, pour sortir de l'État, je prisse par le chemin de Feltre, qui, pour se rendre dans la juridiction de Tévêque de Trente, était la ligne la plus longue.
a Après avoir marché trois heures, je me laissai tomber par terre, n'en pouvant plus. J'avais besoin de quelque nourriture, ou bien il fallait se disposer à mourir là. Je dis au moine de mettre le manteau près de moi et d'aller à une ferme que je voyais, se procurer, en payant, quelque chose à manger et de me l'apporter. Je lui donnai l'argent nécessaire. 11 partit en me disant qu'il me croyait plus courageux. Ce malheureux ignorait ce que c'est que le courage; mais il était plus vigoureux que moi, et sans doute avant de quitter la prison, il s'était bien meublé l'estomac.
« Quoique la maison ne fût pas une auberge,^ la bonne fermière m'envoya par une paysanne un dîner suffisant qui ne me coûta que 50 sous de Venise. Après avoir bien satisfait mon appétit, sentant que le sommeil allait me gagner, je me hâtai de me mettre en marche, assez bien orienté. Après quatre heures de marche, je m'arrèlai derrière un hameau, et je sus que j'étais à 34 milles (42 kilomètres) de Trévise. J'étais rendu, j'avais les chevilles enflées et les souliers déchirés; je n'avais plus qu'une heure de jour. M'étant étendu au milieu d'un bouquet de bois, je fis asseoir le P. Balbi près de moi, et je lui tins ce discours : « Nous allons aller à fiorgo di Val Sugana, c'est la première ville qu'on trouve au delà des frontières de la république. Là nous serons aussi
s» LES ÉVASIONS CÉLÈBRES.
en sûreté qu*à Londres et nous pourrons nous reposer ; mais pour y parvenir, nous avons besoin d'user de pré* cautions esseiUielles, et la première est de nous séparer. Vous ii'ez par les bois de Mantello, moi par les montagnes ; vous par la voie la plus facile et la plus courte, moi par la plus longue et la plus difficile ; enfin, vous avec de l*argent et moi sans un sou ; je vous fais présent de mon manteau, que vous troquerez contre une capote et un chapeau. Voilà tout l'argent qui me reste des deux sequins du comte Asquin, ce sont dix-sept livres, prenez-les. Vous serez à Borgo après demain au soir et j'y atrriverai vingt-quatre heures plus tard. Vous m'attendrez à la première auberge à main gauche et vous pouvez compter de m'y voir arriver. Pour cette nuit j'ai besoin de dormir dans un boa Ut et la Providence me le fera trouver quelque part ; mais il faut que j'y repo&e tranquillement et avec vous ce serait impossible. Je suis sûr qu'actuellement on nous cherche partout et que nos signalements sont si bien doimés, qu*on nous aiTéterait dans toute auberge où nous oserions enti*er ensemble. Vous voyez le triste état où je me trouve et le besoin indispensable que j'ai de me reposer dix heures. Adieu donc, allez-vous-en et laissez-moi m*en aller seul de mon côté. Je trouverai un gite dans ces alentours.
« — Je m'attendais à ce que vous venez de me dire, me répondit Balbi ; mais pour toute réponse je ne vous rappellerai que ce que vous m'avez promis lorsque je me suis laissé pei*suader de rompre votre cachot. Vous m'avez promis que nous ne nous séparerions plus ; ainsi n'espérez pas que je vous quitte, votre destinée sera la mienne, la mienne sera la vôtre. Nous trouverons un bon gite pour notre argent et nous n'irons pas aux auberges ; on ne nous arrêtera pas. — Vous êtes donc déterminé à ne pas suivre le bon conseil que la prudence me fait vous donner? — Oui, très-déterminé. — Nous verrons. »
K Je me levai, non sans efforts, je pris la mesure de sa
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taille et je la transportai sur le terrain ; puis tirant mon esponton de ma poche, je me courbe, presque couché sur mon côté gauche, et je commence une petite excavation, avec le plus grand sang-froid et sans rien répondre aux questions qu'il m'adressait. Après un quart d'heure d'ouvrage, je me mis à le regarder tristement et je lui dis qu'en bon chrétien je me croyais obligé de lui dire qu'il devait reconunander son âme à Dieu. — «Xlarjevais vous enterrer ici mort ou vif, et si vous êtes plus fort que moi, ce sera vous qui m'enterrerez. Voilà l'extrémité à laquelle me réduit votre brutale obstination. Vous pouvez cependant vous sauver, car je ne courrai pas après vous. » Voyant qu'il ne me répondait pas, je me remis à l'ouvrage ; mais j'avoue que je commençais à craindre de me voir pousser à bout par cette brute, et j'étais déterminé à m'en défaire. EnGn, soit peur ou réAexion, il se jeta près de moi. Ne devinant pas ses intentions, je lui présentai la pointe de mon esponton ; mais je n'avais rien à redouter. — « Je vais faire, me dit-il, tout ce que vous voulez. » Aussitôt je l'embrasse et, lui ayant donné tout l'argent que j'avais, je lui réitérai la promesse de l'aller rejoindre à Borgo.
c Dès que je le vis assez loin, je me levai et, ayant aperçu à peu de distance un berger qui gardait un petit troupeau sur une colline, je me dirigeai vers lui. — « Mon ami, lui dis-je, comment s'appelle ce village? — Val de Piene, signor. » J'en fus surpris, car j'avais fait plus de chemin que je ne croyais. Je lui demandai alors le nom des maîtres de cinq ou six maisons que je voyais à la ronde et, par hasard, tous ceux qu'il me nomma étaient des personnes de ma connaissance, chez qui je ne devais pas aller porter le trouble par mon apparition. Lui ayant demandé le nom d'un palais que je voyais : « Palazzo Grimani,» me dit-il. Le doyen de cette famille était inquisiteur d'État, et devait se trouver en ce moment à sa campi»