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LATUDE

Masers de Latude naquit, en 1725, au château de Graiseih, près de Monta^nac en Languedoc. Son père, le marquis de Latude, était officier supérieur. Le jeune Latude fut destiné au génie militaire. Pendant qu'il étudiait à Paris, en 1749, à Tâge de vingt-quatre ans, il eut la malheureuse idée de recourir à une supercherie pour attirer sur lui Tattention et la protection de madame de Pompadour. H mit à la poste une petite boîte de carton, contenant une poudre insignifiante, et portant l'adresse de la marquise ; puis alla, à Versailles, lui déclarer que deux individus voulaient l'empoisonner, qu'il avait surpris leur secret et venait l'en prévenir. A l'expression d'une vive reconnaissance succéda bientôt chez la marquise le soupçon d'une fraude; elle demanda au jeune homme quelques lignes de son écrilure, et la vérité fut bientôt découverte par l'identité de cette écrilure et de celle de l'adresse que portait la boite. Quelques jours après, Latude était à la Bastille.

Au bout de quatre mois,'on le transféra au chftteau de Vincennes. Il avait tout lieu de se croire prisonnier pour la vie ; il savait du moins que madame de Pompadour s'était montrée inexorable à son égard.

c Mon courage ne se soutint, dit-il dans ses Hémoires, que par l'espoir que je pourrais un jour me procurer ma

nécessité d'en tirer parti; mais, quoique sans intention, il faillit me perdre.

« Nous arrivâmes à Hestre. Je ne trouvai pas de chevaux à la poste, mais il y avait bon nombre de voituriers qui vont aussi vite, et je fis mes accords avec l'un d'eux pour qu'il me menât, en cinq quarts d'heure, à Trèvise. En trois minutes les chevaux furent mis, el, supposant ie P. Balbi derrière moi, je me retournai pour lui dire : ■ Montons ; • mais il n'était pas là. Je dis à un garçon d'écurie d'aller le chercher, décidé à le réprimander, quelle que fût ia cause de son absence. On vint me dire qu'on ne le trouvait pas. J'étais furieux. L'idée me vint de l'abandonner, je le devais; un sentiment d'humanité me retint. 3 desceiiils, ji' m'informe : tout le monde l'a vu, mais e dire où il est ni où il peut être. Je s de la grande rue, et m'avisant, par tre la télc dans la fenêtre d'un café, je X an lafé, debout et prenant du choct iii'pii^age â prendre une tasse de ir^aiil do payer la sienne, parce qu'il iMunt mon indignation : a Je n'en >t d>''pèchez-vous. i En même temps, e hron à le faire pâlir de douleur.

is. Je [remblais de colère. Nous «Il voiture, mais, à peine avionsiciicontre un habitant de Hestre, \i«t] iionune, mais ayant la répuilicrs du saint office inquisitorial ' connaissait, et, s'approchanl. il pPimiiient, monsieur! vous ici? Je suis ; venez donc de vous sauver?

p)us fait? — Jene me suis pas sauvé, mont: mon rongé, — Cela n'est pas possih' ^encore j'étais à la maison de H. Grimar

254 LES ÉVASIONS GËLÈRRES«

barcarol me dit que je me ti'ompais ; et mon sot de moine, zélé chrétien et grand ami de la vérité, ne manqua pas de répéter que j'avais tort. J*avais envie de lui lâcher un coup de pied pour le punir d'être si bête ; mais réfléchissant que n'a pas du bon sens qui veut, je me mis à rire aux éclats, convenant que je pouvais m'étre trompé, mais ajoutant que mon intention était d'aller à Mestre. On ne me répliqua pas, et un instant après le gondolier me dit qu'il était prêt à me conduire en Angleterre si je le voulais. — « Bravo ! va à Mestre. — Nous y serons dans trois quarts d'heure, car nous avons pour nous le vent et le courant. »

(( Très-satisfait, je regarde derrière moi le canal, qui me parut plus beau que je ne l'avais jamais vu, et surtout parce qu'il n'y avait aucun bateau qui vint de notre c6té, La matinée était superbe, Tair pur, les premiers rayons du soleil magniflques; nos deux jeunes barcarols ramaient avec autant d'aisance que de vigueur. Réfléchissant à la cruelle nuit que je venais de passer, aux dangers auxquels je venais d'échapper, au lieu où j'étais enfermé la veille, à toutes les combinaisons du hasard qui m'avaient été favorables, à la liberté dont je commençais à j^ouir et dont j'avais la plénitude en perspective, tout cela m'émut si violemment que, plein de reconnaissance envers Dieu, je me sentis suffoqué par le sentiment, et je fondis en larmes.

u Mon adorable compagnon, qui jusqu'alors n'avait proféré le mot que pour donner raison aux gondoliers, crut devoir se mettre en frais de consolations. Il se trompait sur la cause de mes larmes, et, de la façon dont i) s'y prit, il me fit en effet passer de la délicieuse affliction à un rire dun espèce singulière qui le jeta dans une terreur contraire, car il crut que j'étais devenu fou. Ce pauvre moine, comme je l'ai dit, était bête, et sa méchanceté ne provenait que de sa bêtise. J'avais été dans la dure

nécessité d*en tirer parti ; mais, quoique sans intention, il faillit me perdre.

« Nous arrivâmes à Mestre. Je ne trouvai pas de chevaux à la poste, mais il y avait bon nombre de voituriers qui vont aussi vite, et je fis mes accords avec l'un d'eux pour qu'il me menât, en cinq quarts d'heure, à Trèvise. En trois minutes les chevaux furent mis, et, supposant le P. Balbi derrière moi, je me retournai pour lui dire : c Montons; » mais il n'était pas là. Je dis à un garçon d'écurie d'aller le chercher, décidé à le réprimander, quelle que fût la cause de son absence. On vint me dire qu'on ne le trouvait pas. J'étais furieux. L'idée me vint de l'abandonner, je le devais; un sentiment d'humanité me retint. Je descends, je m'informe : tout le monde Fa vu, mais personne ne sait me dire oii il est ni où il peut être. Je parcours les arcades de la grande rue, et m'avisanf, par instinct, de mettre la tête. dans la fenêtre d'un café, je vois ce malheureux au café, debout et prenant du chocolat. 11 me voit, et m'engage à prendre une tasse de chocolat, en me disant de payer la sienne, parce qu'il n'avait pas le sou. Réprimant mon indignation : « Je n'en veux pas, lui dis-je, et dépêchez-vous. » En même temps, je lui serrai le bras de façon à le faire pâlir de douleur. Je paye, et nous sortons. Je tremblais de colère. Nous arrivons, nous montons en voiture, mais, à peine avionsnous fait six pas, que je rencontre un habitant de Mestre, nommé Balbi Tommasi, bon homme, mais ayant la réputation d'être un des familiers du saint office inquisitorial de la République. 11 me connaissait, et, s'approchant, il me crie : — « Gomment, monsieur ! vous ici ? Je suis charmé de vous voir. Vous venez donc de vous sauver? Comment avez-vous fait ? — Je ne me suis pas sauvé, monsieur ; on m'a donné mon congé. — Cela n'est pas possible, car hier soir encore j'étais à la maison de M. Grimani, et je l'aurais su. »

« Lecteur, il vous sera plus facile de deviner l'état où je devais me trouver en ce moment, qu'il ne me le serait de vous le peindre. Je me voyais découvert par un homme que je croyais payé pour m'arrêter, qui, pour cela, n'avait besoin que de cligner de Tœil au premier sbire, et Mestre en était plein. Je lui dis de parler bas, et, descendant de voilure, je le priai de venir un peu de côté, je le menai derrière la maison ; là, me trouvant seul avec lui, et près d'un fossé au delà duquel on est en rase campagne, je m'arme de mon esponton et je le prends au collet. Voyant mon intention, il fait un effort, il m'échappe et franchit le fossé. Aussitôt, sans se détourner, il se mit à courir à toutes jambes en ligne droite. Dès qu'il fut un peu éloigné, ralentissant sa course, il tourna la tête el m'envoya des baisers en signe de souhaits de bon voyage. Quand je l'eus perdu de vue, je rendis grâce à Dieu que cet homme, par son agilité, m'eût préservé de commettre un crime, car j'allais l'assommer, et il paraît qu'il n'avait pas de mauvaises intentions.

(( Morne comme un homme qui vient d'échapper à un grand péril, je donnai un coup d'oeil de mépris au lâche moine qui voyait à quel danger il nous avait exposés, el je remontai dans la chaise. Je pensais au moyen de me délivrer de ce malotru qui n'osait pas ouvrir la bouche. Nous arrivâmes à Trévise sans autre rencontre, et je dis au maître de poste de me tenir prêts deux chevaux et une voilure pour dix-sept heures (dix heures du matin) ; mais mon intention n'était pas de continuer ma route en poste, d'abord parce que je n'en avais pas le moyen , et puis parce que je craignais d'être poursuivi. L'aubt^rgiste me demanda si je voulais déjeuner; j'en avais besoin pour me conserver en vie, car je mourais d'inanition, mais je n'eus pas le courage d'accepter. Un quart d'heure de perdu pouvait m^être fatal.

« Je sortis par la porte Saint-Thomas, comme en me pro-

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menant, et après avoir faU un mille sur le grand chemin, je me jetai dans les champs avec l'intention de ne plus en sortir aussi longtemps que je me trouverais dans ies États de la république. Le plus court était de passer par Bassano ; mais je pris par le plus long, parce qu'il n'était pas impossible qu'on m'attendit au débouché le plus voisin, tandis qu'il était probable qu'on ne s'imaginerait pas que, pour sortir de l'État, je prisse par le chemin de Feltre, qui, pour se rendre dans la juridiction de i'évèque de Trente, était la ligne la plus longue.

^ Après avoir marché trois heures, je me laissai tomber par terre, n'en pouvant plus. J'avais besoin de quelque nourriture, ou bien il fallait se disposer à mourir là. Je dis au moine de mettre le manteau près de moi et d'aller à une ferme que je voyais, se procurer, en payant, quelque chose à manger et de me l'apporter. Je lui donnai l'argent nécessaire. (1 partit en me disant qu'il me croyait plus courageux. Ce malheureux ignorait ce que c'est que le courage; mais il était plus vigoureux que moi, et sans doute avant de quitter la prison, il s'était bien meublé l'estomac.

« Quoique la maison ne fût pas une auberge, la bonne fermière m'envoya par une paysanne un dîner suffisant qui ne me coûta que 50 sous de Venise. Après avoir bien satisfait mon appétit, sentant que le sommeil allait me gagner, je me hâtai de me mettre en marche, assez bien orienté. Après quatre heures de marche, je m'arrôlai derrière un hameau, et je sus que j'étais à 24 milles (42 kilomètres) de Trévise. J'étais rendu, j'avais les chevilles enflées et les souliers déchirés; je n'avais plus qu'une heure de jour. M'étant étendu au milieu d'un bouquet de bois, je fis asseoir le P. Balbi près de moi, et je lui tins ce discours : « Nous allons aller à Borgo di Val Sygana, c'est la première ville qu'on trouve au delà des frontières de la république. Là nous serons aussi

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heure à cette situation et nous ne descendions qu'avec les mains ensanglantées. Ces barres de fer étaient scellées dans un ciment extrêmement dur que nous ne pouvions amollir qu'en soufflant de Teau avec notre bouche dan& les trous que nous pratiquions.

« Qu'on juge de tout ce que cette besogne avait de pénible, en apprenant que nous étions satisfaits quand, dans une nuit entière, nous avions enlevé l'épaisseur d'une ligne de ce ciment! Â mesure que nous arrachions une barre de fer, il fallait la replacer dans son trou pour que^ dans les fréquentes visites que nous essuyions, on ne s'aperçût de rien et de manière à pouvoir les enlever toutes au moment où nous serions dans le cas de soiiir.

« Après six mois de ce travail opiniâtre et cruel, nous nous occupâmes de l'échelle de bois qui nous était nécessaire pour monter du fossé sur le parapet et de ce parapet dans le jardin du gouverneur. U lui fallait 20 à 25 pieds de longueur. Nous y consacrâmes le bois qu'on nous donnait pour nous chauffer ; c'étaient des bûches de 18 à 20 pouces. U nous fallait aussi des moufle et beaucoup d'autres choses pour lesquelles il était indispensable de nous procurer une scie ; j'en fis une avec un chandelier de fer, au moyen de la seconde partie du briquet dont j'avais transformé la première en canif ou petit couteau. Avec ce morceau de briquet, cette scie et les fiches, nous dégrossissions nos bûches, nous leur faisions des charnières et des tenons pour les emboiter les une^ dans les autres, avec deux trous à chaque charnière et à son tenon pour y passer un échelon et deux chevilles pour l'empêcher de vaciller. Nous n^ fîmes à cette échelle qu'un bras; nous y mimes vingt échelons de itjt pouces chacun; le bras avait 3 pouces de diamètre, .par conséquent chaque échelon excédait ce bras d^ 6 pouces de chaque côté. A chaque morceau de cette échelle nous avions aUaclié spn échelon à 9a cheville avec une ficelle,

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de manière à pouvoir la monter facilement pendant la nuit. A mesure que nous avions achevé et perfectionné un de ces morceaux, nous le cachions entre les deux planchers.

« C'est avec ces outils que nous garnîmes notre atelier. Nous nous procurâmes compas, équerre, règle, dévidoir, moufles, échelons, etc., etc. Tout cela, comme on le comprend, soigneusement caché dans notre magasin. Il y avait un danger auquel nous ne pouvions nous soustraire qu V vec les précautions les plus attentives. J*ai déjà prévenu qu'indépendamment desvisites très-fréquentes quefaisaient les porte-clefs et divers officiers de la Bastille au moment où on s'y attendait le moins, un des usages du lieu était d'épier les actions et les discours des prisonniers. Nous pouvions nous soustraire aux regards en ne faisant que la nuit nos principaux ouvrages et en évitant avec soin d'en laisser apercevoir les moindres traces; car un copeau, le moindre débris pouvait nous trahir, mais il fallait tromper aussi les oreilles de nos espions. Nous nous entretenions nécessairement sans cesse de notre objet ; il fallait donc éviter de donner des soupçons ou les détourner en confondant les idées de ceux qui pouvaient nous entendre. Pour cela nous nous fîmes un dictionnaire particulier. Nous appelions la S( ie faune , le dévidoir Anubis^ les fiches Tubalcaïrif le trou que nous avions fait à notre plancher Polyphème^ Téchelle de bois Jacoby échelons rejetons^ cordes colombes, de leur blancheur, peloton de fil petit frère^ caniï toutou, etc.. Nous étions sans cesse sur nos gardes et nous fûmes assez heureux pour tromper la surr veillance de tous nos argus.

« Les premières opérations dont j'ai parlé plus haut étant achevées, nous nous occupâmes de la grande échellew Elle devait avoir au moins 180 pieds de longueur. Nou3 nous mîmes à effiler tout notre linge, chemises, serviettes, coêffes, bas, caleçons, mouchoirs, tout ce qui pouvait nous fournir de la soie ou du fil. A mesure que nous avions fait

un peloton, nous le cacliions dans Polyphëme, et lorsque nous en eûmes une quantité suffisante, nous employâmes une nuit entière à tresser cette corde: je défierais le cordier le plus adroit d*en abriquer une avec plus d'art.

«Autour de la Bastille, à la partie supérieure, était un rebord saillant de 3 ou 4 pieds, ce qui nécessairement devait faire llotter et vaciller notre échelle pendant que nous descendrions ; c'était plus qu'il n'en eût fallu pour troubler et bouleverser la tète la mieux organisée. Pour obvier à cet inconvénient et empêcher qu'un de nous ne tombât en descendant, nous fimes une seconde corde d'environ 360 pieds de longueur. Cette corde devait être passée dans une moufle, c'est-à-dire une espèce de poulie sans roue, pour éviter que cette corde ne s'engageât entre la roue et lesc6tés de la poulie et que celui qui descendrait ne se trouvât suspendu en l'air sans pouvoir descendre davantage. Après ces deux cordes nous en fimes plusieurs autres de moindre longueur pour attacher notre échelle à un canon et pour d'autres besoins imprévus.

« Quand toutes ces cordes furent faites, nous les mesu* rames ; il y en avait 1 ,400 pieds. Ensuite nous fimes deux cent huit échelons, tant pour l'échelle de corde que pour celle de bois. Un autre inconvénient qu'il fallait prévoir, c'était le bruit que causerait le frottement des échelons sur la muraille, au moment où nous descendi ions. Nous leur fimes à tous un fourreau avec les doublures de nos robes de chambre, de nos vestes et de nos gilets.

« Nous employâmes dix-huit mois entiers d'un travail continuel pour tous ces préparatifs ; mais ce n'était pas tout encore. Nous avions bien pourvu aux moyens d'arriver au haut de la tour et de descendre dans le fossé ; pour en sortir il nous en restait deux autres : l'un de monter sur le parapet, de ce parapet dans le jardin du gouverneur et de là, descendre dans le fossé de la porte Saint^Antoine; mais

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ce parapet qu'il fallait traverser était toujours garni de sentinelles. Nous pouvions choisir une nuit très-obscure et pluvieuse, alors les sentinelles ne se promènent pas, et nous serions parvenus à leur échapper ; mais il pouvait pleuvoir à l'instant où nous monterions dans notre cheminée et le temps devenir calme et serein au moment où nous arriverions sur le parapet. Nous pouvions nous rencontrer avec les rondes major qui à chaque instant le vi-' sijtent; il nous eût été impossible de nous cacher à cause des lumières que ces rondes portent toujours, et nous étions perdus à jamais.

« L'autre parti augmentait les difficultés, mais il était moins dangereux; il consistait à faire un passage à travers la muraille qui sépare le fossé de la Bastille de celui de la porte Saint-Antoine... Pour cela il nous fallait une virole (tarière) au moyen de laquelle nous ferions des trous dans le mortier pour engrener les pointes de deux barres de fer que nous pourrions prendre dans notre cheminée ; avec ces deux barres nous pouvions arracher des pierres et nous faire un passage. Il fut décidé que nous préférerions ce parti. Nous fîmes donc une virole avec la fiche d'un de nos lits, à laquelle nous attachâmes un manche en forme de croix.

«... Nous fixâmes le jour de notre fuite au mercredi 25 février 1756, veille du jeudi gras ; alors la rivière était débordée, il y avait 4 pieds d'eau dans le fossé de la Bastille et dans celui de la porte Saint-Antoine, où nous devions chercher notre délivrance. Je remplis un porte* manteau de cuir que j'avais d'un habillement complet pour chacuifi de nous, afin de pouvoir nous changer si nous étions assez heureux pour nous sauver.

« A peine nous eut-on servi notre dîner que nous montâmes notre grande échelle de corde, c'est-à-dire que nous y mimes les échelons ; nous la cachâmes sous nos lits afin que le porte-clefs ne pût l'apercevoir dans les visites qu'il

devait nous rendre encore pendant la journée ; nous accommodâmes ensuite notre échelle de buia en trois morceaux, nous mimes nos barres de fer, nécessaires pour percer la muraille, dans leur fourreau, pour empêcher qu'elles ne fissent du bruit ; nous nous munîmes d'une bouteille de icubac pour nous réchaulTer et nous rendre des forces quand nous aurions à travailler dans Teau jusqu'au coq pendant plus de neuf heures. Toutes ces précautions prises, nous attendîmes l'instant où on nous aurait apporté notre souper ; il arriva enfin.

f Je montai le premier dans la cheminée; j'avais un rhumatisme au bras gauche, mais j'écoutai peu cettedouleur; j'en éprouvai bientôt une autre plus aiguë; je n'avais employé aucune des précautions que prennent les ramoneurs, je faillis être étouffé par la poussière de la suie, je fus écorché aux coudes et aux genoux, le sang ruisselait 5ur mes mains et sur mes jambes ; c est dans cet état que j'arrivai au haut de la cheminée ; dés que j'y fus par* venu, je fis couler une pelote de ficelle dont je m'étais muni ; d'Alëgre attacha à l'extrémité le bout d'une corde à laquelle tenait mon portemanteau, je le tirai à moi, je le déliai et le jetai sur la plate*forme de la Bastille ; nous montâmes do la même manière l'édielle de bois, les deux barres de fer et tous nos autres paquets ; nous finîmes par l'échelle de (X)rde dont je laissai descendre une extrémité pour aider d'Aiégre â monter, pendant que je soutenais le reste au moyen d'une grosse cheville que nous avions préparée exprés. Je la fis passer dans la corde et la posai en croix sur le tuyau de la cheminée ; parce moyen mon compagnon évita de se mettre en sang comme moi. Cefa fini, je descendis du haut de la cheminée, où j'étais dans une posture fort gênante, et nous nous trouvâmes tous les deux sur la plate-forme de la Bastille.

«Arrivés là, nous disposâmes tous nos effets; nous commençâmes par faire un rouleau de notre échelle de

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cordea, ce qui fît une masse de 4 pieds de diamètre et de 1 pied d'épaisseur. Nous la fîmes rouler sur la tour appelée la tour du trésor qui nous avait paru la plus favorable pour iaire notre descente ; nous attachâmes un des bouts de Téchelle aune pièce de canon et nous la fîmes couler doucement le long de la tour, ensuite nous attachâmes notre moufle et nous y passâmes la corde, qui avait 560 pieds de longueur ; je m'attachai autour du corps la corde passée dans la moufle ; d*Alègre la lâchait à mesure que je descendais ; malgré cette précaution Je voltigeais dans Taira chaque mouvement que je faisais ; qu'on juge de ma situation d'après le frissonnement que cette idée seule fait éprouver. Enfin j'arrivai sans aucun accident dans le fossé. Sur-le-champ, d'Alègre me descendit mon portemanteau et tous les autres objets; je trouvai heureusement une petite éminence qui dominait l'eau dont le fossé était rempli et je les y plaçai. Ensuite mon compagnon fit la même chose que moi; mais il eut un avantage de plus, je tins de toutes mes forces le bout de l'échelle, ce qui l'empêcha de vaciller autant. Arrivés tous deux au bas, nous ne pûmes nous défendre d'un léger regret d'être hors d'état d'emporter avec nous notre corde et les objets dont nous nous étions servis*. »

« Il ne pleuvait pas, nous entendions la sentinelle qui se promenait à 4 toises au plus de nous ; il fallait donc renoncer à monter sur le parapet et à nous sauver par le jardin du gouverneur. Nous prîmes le parti de nous servir de nos barres de fer... Nous allâmes droit à la muraille qui sépare le fossé de la Bastille de celui de la porte Saint- Antoine, et sans relâche nous nous mimes au travail. Dans cet endroit précisément était un petit fossé d'une toise de

* U les retrouva le 15 juillet 1789, le lendemain de la prise de la Bastille; les échelles étaient dans les archives, avec un procès-verbal en date du 27 février 1756, signé. par le major de la Bastille et le commissaire Rochebrune.

largeur et d*un pied et demi de profondeur, ce qui ang* mentait la hauteur de Teau. Partout ailleurs nous n'en au* rions eu que jusqu'au milieu du corps ; là nous en avions jusqu'aux aisselles. Il dégelait seulement depuis quelques jours, en sorte que Teau était encore pleine de glaçons ; nous y restâmespendantneuf heuresentiéres, le corps épuisé par un travail excessivement difficile et les membres engourdis par le froid. A peine avions-nous commencé que je vis venir à 12 pieds au-dessus de nos têtes une ronde major dont le falot éclairait parraitement le lieu où nous étions; nous n'eûmes pas d'autre ressource pour éviter d'être découverts que de faire le plongeon. Il fallut recommencer cette manœuvre toutes les fois que nous reçûmes cette visite, c'est-à-dtre chaque demi-heure. Enfin, après neuf heures de travail et d'effroi, après avoir arraché les pierres les unes après les autres, avec une peine que Ton ne peut concevoir, nous parvînmes à faire dans une muraille de 4 pieds et demi d'épaisseur uti trou assez large pour pouvoir passer ; nous nous traînâmes toua deux au travers. Déjà notre âme commençait à s'ouvrir à la joie, lorsque nous courûmes un danger que nous n'avions pas prévu et auquel nous faillîmes succomber, ^^ous traversions le fossé Saint-Antoine pour gagner le chemin de Bercy : à peine eûmes-nous fait vingt-cinq pas, que nous tombâmes dans l'aqueduc qui est au milieu, ayant 10 pieds d'eau au dessus de nos têtes et 2 pieds de marais (vase) qui nous empêchaient de nous mouvoir et de marcher pour aller gagner l'autre bord de l'aqueduc qiû n'a que 6 pieds de largeur. D'Alègre fc jeta sur moi et faillit me faire tomber; si ce malheur était arrivé, nous étions perdus; il ne nous restait pas assez de forces pour nous relever et nous périssions dans ce bourbier. Me sentant saisir, je lui donnai un vicient coup de poing qui lui fit lâcher prise, et, du même mouvement, je m'élançai et je parvins à sortir de Taqueduc. J'enfonçai alors mon bras dans l'eau, je saisisd'Al^re

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