DE CHATEAUBRUN
M. de Vaublaiic rapporte, dans ses Mémoires, le fait suivant :
« Un gentilhomme, nommé H. de Chateaubrun, avait élé condamné à mort par le tribunal révolutionnaire; il avail élé mis sur le fatal tombereau et conduit au lieu de l'exécution, place de la Révolution. Après la Terreur, il est rencontré par un de ses amis qui pousse un cri d'élonnement, ne peut croire ses yeux, et lui demande Texplication d'une chose si étrange. Il la lui donna, et je la tiens de son ami.
« 11 fut conduit au supplice avec vingt autres malheureuses victimes. Après douze ou quinze exécutions, une partie de l'horrible instrument se brisa; on fit venir un ouvrier pour le réparer. Le condamné était avec les autres victimes auprès de l'échafaud, les mains liées derrière le dos. La réparation fut longue. Le jour commençait à baisser; la foule très-nombreuse des spectateurs était occupée du travail qu'on faisait à la guillotine, bien plus que des victimes qui attendaient la mort, tous et les gendarmes eux-mêmes avaient les yeux attachés sur Téchafaud. Résigné, mais affaibli, le condamné se la ssait aller sur les personnes qui étaient derrière lui. Pressées par le poids de son corps, elles lui Aient place machinalement; d'autres firent de mt^me, toujours occupées du spectacle qui capti-
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vait toute leur attention. Insensiblement, il se trouva dans les derniers rangs de la foule, sans Tavoir cherché, sans y avoir pensé.
« L'instrument rétabli, les supplices recommencèrent, on en pressa la fin. Une nuit sombre dispersa les bourreaux et les spectateurs. Entraîné par la foule, il fut d'abord étonné de sa situation; mais il conçut bientôt Tes' poir de se sauver. 11 se rendit aux Champs-Elysées ; là il s'adressa à un homme qui lui parut être un ouvrier. Il lui dit en riant que des camarades, avec qui il badinait, lui avaient altnché les mains derrière le dos et pris son chapeau, en lui disant de Taller chercher. Il pria cet homme de couper les cordes. L'ouvrier avait un couteau et les coupa, en riant du tour qu'on lui racontait. M. de Chateaubrun lui proposa de le régaler dans un des cabarets qui sont aux Champs-Elysées. Pendant ce petit repas, il paraissait attendre que ses camarades vinssent lui rendre son chapeau ; ne les voyant pas arriver, il pria son convive de porter un billet à un de ses amis, qu'il voulait prier de lui ap])orter un chapeau, parce qu'il ne voulait pas traverser les rues tète nue. 11 ajoutiiit que cet ami lui apporterait de l'argent, et que ses camarades avaient pris sa bourse en jouant avec lui. Ce brave homme «rut tout ce que lui disait M. de Chateaubrun, se chargea du billet, et revint une demi heure après avec cet ami. » (Cor* respondance littéraire, décembre 1857. — Extrait des moires de M. de Vaublanc.)
SiDNEY-SMlTH
Le Commodore William Sidney-Smith, depuis amiral, avait été fait prisonnier à l'embouchure de la Seine, où il avait osé pénétrer avec les embarcations de sa frégate en station devant le Havre. Celle entreprise parut tellement audacieuse qu'on soupçonna le marin anglais d'avoir voulu favoriser une tentative des royalistes et diriger un dangereux espionnage ; aussi fut-il traité avec peu de ménagement. Les soupçons sur la nature de sa mission semblent confirmés par ce fait, qu'il avait pour secrétaire un émigré nommé de Tromelin, qui l'accompagnait depuis quelque temps dans l'espoir d'être ulile à la cause royale. Si la nationalité de cet homme avait été reconnue, il aurait été nais à mort sur-le-champ, suivant la loi qui régissait alors la France ; mais le commodore le fit passer pour son domestique. Vainement l'Angleterre demanda l'échange de Sidney-Smith, le Directoire s'y refusa, sachant combien cet ennemi de la France était dangereux. Enfermé à l'Âbbaye, puis au Temple, il fut sur le point d'être délivré plusieurs fois, malgré la vigilance de la police. Des dames essayèrent à diverses reprises de le faire évader ainsi que Tromelin. La femme de ce dernier, qui pouvait, elle au moins, invoquer le devoir comme mobile de sa conduite, vint à Paris et loua une maison près du Temple
Un maçon, gagné à prix d'or, ouvrit une communication entre cette maison et le Temple, par les caves, et tout semblait assurer le succès, quand le bruit occasionné par la chute de queL^ues pierres répandit l'alarme. Les prisonniers furent resserrés plus étroitement et la surveillance augmenta. Bientôt, plus heureux que ne méritait de Têtre un homme qui portait les armes contre sa patrie, Tromelin fut échangé. Mais Sidney-Smith dut ren«»ncer à jouir du même avantage Après le iS fructidor, il fut traité avec encore plus de rigueur; cependant le moment de sa délivrance approchait.
Parmi les royalistes alors cnchés et conspirant à Paris, était un ofiicier du génie nommé de Phélippeaux, autrefois rivai heureux de Bonaparte à l'École militaire, et, dès cette époque, son ennemi déclaré. Sans prévoir assurément que deux ans après Sidney-Smith et lui se trouveraient en présence du général Bonaparte à Saint-Jean-d*Acre, et sans autre but que celui de nuire à la cause républicaine, Phélippeaux résolut de délivrer le commodore. Il s'associa d'autres royalistes, et, notamment, un danseur de T'opéra, noumié Boisgirard. Il noua aussi des relations avec la fille d'un geôlier du Temple, et par elle il parvint à tromper sonpiTe. Déguisé en commissaire des prisons, accompagné de ses complices travestis en gendarmes, et dont un, Boisgirard, portait Tuniforme de général, Phélippeaux se rend au Temple pendant la nuit. Boisgirard présente au greffe un ordre de mise en libei té signé du ministre des relations extérieures, et demande qu'on lui remette le prisonnier ; achetés ou trompés parles apparences, les gardieus et le directeur de la prison obéissent. Sidney*Smitli est amené. Jouant parfaitement son rôle, il affecte la surprise, et, comme on parle de translation momentanée dans une autre prison, il proteste ; puis, feignant de céder à la force, il suit ses libéi ateurs et monte dans une voiture qui le conduit à Itouen, d où il se rend aussitôt au Havre. Là, il réussit
Sidntj-Smiib affecte U surpriw.
SIDKEY-SMITU. ô'Jl
à se faire conduire à bord du navire anglais VÀrgOy qui le transporta à Londres.
Le capitaine anglais Brenton assure, dans son Histoire delà marine, qu'il sait de bonne source que 3,000 livres sterling (75,000 francs), données parle gouvernement anglais, avaient ouvert les portes de la prison à Sidney-Smith et aplani les obstacles jusqu'à la côte. Il ajoute que lord Saint-Vincent (Jervis) lui a certifié qu'il avait -vu l'ordre du trésor.
PICHEORU, RAMEL, BARTHËLEMY, DE LARUE, ETC.
Après la journée du 18 fructidor, un certain nombre d*homme$ parmi ceux qui avaient pris part aux menées contre révolutionnaires furent déportés à la Guyane. Us appartenaient de près ou de loin au parti royaliste. Parmi eux figuraient: Pichegru, Tun dt'S plus grands hommes de guerre et des plus mauvais citoyens que la France ait produits ; Barthélémy, membre du Directoire ; Ramel, adjudant général, commandant des grenadiers du Corps législatif; de Larue, membre du conseil des Cinq- Cents; Âubry, Willot, généraux, etc., qui furent arrêtés des premiers. A ces noms d'hommes de parti, il est jusle de joindre celui de Letellier, domestique de Barthélémy, qui demanda comme une grâce et obtint de suivre son maître en prison, l*accompagna dans son exil, et mourut victime de son dévouement.
A Cayenne, puisa Sinnamary, les déportés virent succomber aux influences du climat plusieurs de leurs compagnons, et, pour éch.-tpper au même sort, ils résolurent de s'évader et de gagner la Guyane hollandaise.
Ici, n>ius nous trouvons en présence de deux relations fort différentes, celle de Ramel, qui publia, dés son retour à Londres, le Journal de son évasion, et celle de de Larue, qui, longtemps après, sous la Restauration, écrivit une Histoire duiti fructidor, où cette évasion est racontée. Au
PICHE6RU, RÂMEL, BARTHÉLÉMY, ETC. 305
point de vue qui nous intéresse, le journal de Ramel n'est, suivant toute probabilité, qu'un roman, tandis que la narration de de Larue, beaucoup plus simple, paraît êtr e l'expression de la vérité. Nous donnons l'une et l'autre version, en commençant par la première en date.
« Nous nous promenions souvent, dit Ramel, sur le rempart, le long de la rivi^Te; hous regardions en soupirant la côte de l'ouest, mais nous n'apercevions rien, ni sur les eaux, ni dans les bois, qui pût nous in pirer une idée secourable. 11 y avait au pied de ce bastion, en dehors du fort et au bord de la rivière, une petite pirogue qui servait à transporter à la redoute de la Pointe la garde montante et à ramener rancienne. ('ette petite pirogue avec ses agrès était consignée au factionnaire qui était placé sur l'angle flanqué du bastion, dans l intérieur duquel se trouvait le corps de garde. Nous avions souvent regardé la pirogue avec des yeux d'envie, mais ce ne fut que peu à peu et poussés par le dés- spoir que nous nous accoutumâmes à l'idée de nous hasarder en pleine mer sur un si frôle esquif; aucun de nous ne savait conduire un bateau et surtout une pirogue, dont la manœuvre est difficile et périlleuse. Nous n'avions point de boussole, il fa liait nous confiera quelque Indien ou à quelque matelot »
Une première tentative échoua. Pichegru ayant essayé de séduire un Ifidien qui venait vendre des légumes daijs le fort, celui-ci répandit les soupçons que cette demiouverture lui avait donnés. Une personne qui se trou \ ait dans le fort et que Ramel ne désigne pas autrem ht, leur doiïina des renseignements précieux sur la route à suivre et sur les mesures propres à assurer leur fuite. Ils se procurèrent des passe-ports sous des noms supposés et mûrirent leurs projets, en les cachant soigneusement à ceux de leurs compagnons d'infortune qui, déportés comme eux, n'étaient pas du complot, et dont plusieurs leur inspiraient une méfiance très-fondée.
)i LES ÉVASIONS CÉLÈBRES.
Un capitaine de corsaire, nommé Poisveri, avait capturé un bâtiment américain commandé par un certain Tilly, qui était propriétaire de la cargaison. Poisvert amena sa prise à Sinnamary et mit dans le fort l'équipage américain et son capitaine. Celui-ci n*eut rien de plus pressé que de venir trouver Pichegru, Ramel et leurs compagnons pour leur donner des nouvelles de leurs familles et de leurs amis. Celait eux qu'il venait chercher à Sinnamary pour les faire évader sur son bâtiment, quand le corsaire, sans lequel il comptait, avait mis brusquement fin à son entreprise. Ils lui dirent leurs projets et lui montrèrent la pirogue. Après avoir cherché à leur démontrer Timpossibilité de tenir la mer et de faire une navigation de plusieurs jours dans une pareille embarcation, les voyant résolus à périr plutôt que de rester plus longtemps à Sinnamary, le brave Tilly voulut associer sa destinéi; à la leur : a J'abandonne tout, leur dit-il, pour vous sauver, je prendrai avec moi mon pilote Uarrick et nous partirons ensemble. » Tout était convenu quand on apprit que Tilly allait être immédiatement transféré à Cayenne. U partit, leur laissant Barrick, son pilote, pour le rem* placer. Hais on craignait la surveillance et la délation.
<i Barrick disparut donc et resta caché dans les bois voisins pendant trente-six heures, perché sur un arbre pour échapper aux serpents et aux caïmans. U avait été convenu que le surlendemain, 3 juin, à neuf heures du soir, il se trouverait au bord de la rivière, sous le baslion, et sauterait dans la pirogue en nous voyant paraître. »
Tout semblait favoriser les fugitifs ; le capitaine Poisvert donnait à dîner, à bord de la prise américaine, au commandant du fort, et le vin commença bientôt à couler à flots dans le fort comme sur le bâtiment; soldats, officiers, déportés même, tout était de la fête. Tous furent bientôt ivres, sauf nos huit conjurés, qui se contentèrent