PIGHEGRU, RAMEL, BARTHELEMY, ETC
de feindre l'ivresse et de se disputer entre eux pour détournpr les soupçons.
« La nuit s'approchait, nous vîmes rentrer chez lui le commandant Aimé, tout à fart ivre et qu'on portait comme un homme mort. Le silence avait succédé aux chants, aux cris des buveurs, les soldats et les nègres étaient couchés çà et là, le service oublié, le corps de garde abandonné.
« Elle sonna celte dernière heure de notre séjour à Sinnamary; à neuf heures, Dossonville, qui veillait, avertit chacun de nous. Nous sortîmes et nous rassemblâmes vers la porte du fort, dont le pont n'était pas encore levé. Tout dormait d'un sommeil profond. Je monte avec Pichegru et Aubry sur le bastion du corps de garde et je vais droit au factionnaire ; c'était un misérable tambour qui nous avait causé tous les ennuis possibles; je lui demande l'heure qu'il est ; il lève les yeux vers les étoiles. Je lui saute à la gorge, Pichegru le désarme, nous l'entraînons en h» serrant pour l'empêcher de crier ; nous étions sur le parapet, l'homme se débat vivement, nous échappe et tombe dans la rivière ; nous rejoignons nos camarades au pied du rempart et, n'apercevant personne dans le corps de garde, nous courons y prendre des armes et des carloucl)es ; nous sortons du fort, nous volons à la pirogue ; Barrick était là, il vient audevant de nous, il nous aide, il nous porte dans la pirogue. Barthélémy, infirme et moins agile que nous, se laisse tomber et s'enfonce dans la vase. Barrick le saisit d'un bras vigoureux, le retire, le met dans la pirogue ; le câble est cnupé. Barrick tient le gouvernail ; immobiles, silencieux, nous nous laissons aller au fil de l'eau. Les courants et la marée entraînant le léger esquif; nous écoutons et n'entendons que le murmure des eaux et 4a brise de terre, qui bientôt enfle notre petile voile. Nous cessons de voir le tombeau de Sinnamary.
306 LES ËYiSIONS CÉLÈBRES.
h Quand nous approchâmes de la redoute de la Pointe qu'il fallait passer, nous amenâmes la voile afin d*ètre moins aperçus. Nous savions que les huit hommes de garde à la redoute avaient reçu leur bonne part des largesses du capitaine Poisvert, et qu'ils devaient s'être enivrés comme leurs camarades. Nous ne fûmes point hélés, la marée nous porta au delà de la barre, nous laissâmes à notre droite le navire de notre brave ami Tilly, nous passâmes prés de la goélette la Victoire qui venait d'arriver de Cayenne, et que nous savions être commandée par le capitaine Brachet, que notre fuite a dû bien réjouir, et qui certainement ne s'y serait pas opposé.
« La brise fraîchit, la mer était belle ; mais, en gagnant le large, nous risquions de nous égarer, et si nous suivions la côte de trop prés, nous pouvions nous briser sur les écueils dont elle est parsemée jusqu'à fracoubo. La lune perça tout à coup comme pour éclairer notre marche; ce moment fut délicieux , nous nous félicitâmes, nous remerciâmes la Providence et notre généreux pilote Bar. I ick, qui était dans un état affreux, tout enflé par les piqûres des moustiques.
« Nous voguions heureusement depuis environ deux heures, lorsque nous entendîmes trois coups de canon, deux du fort de Sinnamary et un de la redoute de la Pointe; Inentôt après, le poste d'iracoubo répéta les trois coups de canon; nous ne pûmes douter que notre fuite ne fût découverte; nous ne craignions déjà plus les pouri^uttes directes de Sinnamary, où il n'y avait pas un seul bateau qui pût être armé ; nous avions d'ailleurs assez d'avance.
a Nous n'avions donc à redouter que le détachement d'iracoubo, que nous savion3 être composé de douze hommes. Ils ne pouvaient venir à notre rencontre que dans un bal eau à peu prés comme le nôtre avec huit ou dix hommes. Nous continuâmes de longer la côte, préparant nos armes et bien déterminés à nous défendre si
riGHLGRU, ftÂMËL, BARIUËLEMY, ETC. ZVt
nous étions attaqués, ou si l'on cherchait à nous barrer le passage sous le fort d'iracoubo.
« Â quatre heures du matin, deux coups de canon se firent entrendre dans Test et, aussitôt il y fut répondn par un coup qui partit presque à nos oreilles ; nous étions devant le fort, il était nuit encore, rien ne parut ; nous marchions bien et, quand le jour se fit, nous nous trouvâmes sous le ventd*lracoubo. Nous n'axions plus à craindre d'être poursuivis, il nous restait à vaincre les dangers de la mer. »
Dans une embarcation trop petite et trop légère, que les lames emplissaient à chaque instant et qu'ils devaient vider sans cesse avec une calebasse, les fugitifs étaient sans cesse en danger de périr. Un faux mouvement de Rame), qui voulut rattraper son chapeau tombé à la mer, manqua faire chavirer la pirogue, et Pichegru, nommé capitaine â l'unanimité, réprimanda sévèrement l'imprudent. Sans boussole et sans instruments pour se diriger et connaître leur route, sans vivres et n'ayant que deux bou> teilles de rhum pour toute ressource, ils eurent à souffrir de la faim pendant huit jours, si Ton en croit Ramel. Leur force morale les soutint, ils trouvaient encore à plai* santer de leur dénûment et de leur faim, qu'ils supportaient avec patience.
Après avoir été canonnés à leur passage devant le fort Orange, qui voulait leur faire arborer leur pavillon, ils furent jotés à la côte par une tempête. Le lendemain, des soldats hollandais vinrent les reconnaître ; quelques difficultés qui se présentèrent d'abord à leur admission sur le territoire hollandais furent éludées ou levées, et bientôt ils se virent accueillis et secourus par rhospitalité la plus généreuse. (Journal de C adjudant général Ramel. )
Suivant de Larue, les déportés jouissaient à Sinnamar}* d'une grande liberté ; ils pouvaient courir le pays et chasser dans certaines limites ; ils avaient des fusils et des
munitions. Le poste de Sinnamary, gardé par quelques soldais, n'avait rien qui ressemblât à un fort ; c'était un pauvre Village depêclieurs et de caboteurs, indiens ou créoles, et la pirogue ({ui servit à l'évasion appartenait à un homme d'origine allemande, que les déportés connaissaient pour se livrer avec cette embarcation au cabotage entre Surinam et Cayenne. On trouva que de semblables conditions n'offraient pas grande sécurité contre les déportés, et Ton décida qu'il? seraient transférés dans une partie de la Guyane beaucoup plus insalubre. Ce fut alors qu'ils résolurent de s'évader, aidés des conseils de Tilly, qui ne put les accompagner parce qu'on le transférait à Cayenne, et de Barrick, son maitre d'équipage. Un soir, ils se rendi* rent tranquillement, avec leurs armes de chasse, au bois où Barrick les attendait, et sans toutes les circonstances d'orgie dont parle Ramel ; ils n'eurent point de sentinelle à désarmer, mais seulement à secourir un nègre qui ne savait comment faire pour se rendre maître d'une grosse tortue. La piro^uecontenaitdes provisions peu abondantes, il est vrai, mais qui n'étaient pas encore épuisées quand ils prin nt terre dans les possessions hollandaises. Us n'eurent donc point à souffrir de la faim pendant huit jours, comme le d t Ramel ; ils n'entendirent point le canon signaler leur départ ; enfin ils s'échappèrent sans laplupartdes épisodes dont Hamel a cru devoir embellir son récit. (De Larue, Histoire du\S fructidor, 1821 .)