LE COLONEL DE RICHEMOKT
ments les plus précis. A peine arrivé, il se rendit chez lui.
a Je frappe et j'entre, la fille qui m*avait ouvert la porte me conduit dans un petit parloir fort propre et trèsconfortablement meublé, où je trouvai mon homme seul et fumant sa pipe en face d'un verre de grog. Je le saluai d'un signe de tête et lui demandai si j'avais l'honneur de parler à maître W. G. — Fcs, sir, me dit-il, / am the man. Alors , abordant mon sujet sans détour, je lui dis que nous étions ici deux Français qui avions compté sur lui pour rentrer en France. « Pour qui me prenez-vous ? cria-t-il d'un ton courroucé. — Maître, repris-je aussitôt, ne nous emportons pas, parlons froidement; si vous avez à vous plaindre de moi, vous serez toujours libre de faire ce qu'il vous plaira ; mais écoutez-moi d'abord, nous sommes deux gentlemen honnêtes et discrets qui désirons traiter amiablement avec vous, et je dois vous dire que j'ai pris mes précautions pour vous contraindre, au besoin, ou vous faire payer cher un refus obstiné, car je me suis muni de tous les documents et de tous les témoignages qui établissent avec une pleine certitude qu'à telle époque vous êtes venu à Chesterfield prendre le capitaine X..., que vous avez emmené dans votre chaise de poste, que vous avez gardé tant de jours caché chez vous et que vous avez transporté de l'autre côté du détroit. A présent, j'ai cent beaux pounds à vous offrir et, de plus la reconnaissance et l'amitié de deux hommes de cœur et de loyauté. — Quand on parle comme ça, me dit-il en me prenant la main, qu'il secouait vivement, on est servi dans tous les pays du monde. Votre maniért^ me plait, il y a franchise et résolution dans vos paroles. Soyez le bienvenu, je suis votre homme et vous conserverez bon souvenir de moi. Soyez sans crainte, c'est nous qui sommes les maîtres de la mer, et non pas the ships ofthe royal navy, — C'est vrai, lui dis-je, et je lui serrai cordialement la main. C'est chose
314 LES ÉVASIONS CÉLÈBR£S.
faite, ajoutai-je ; il faut à présent nous entendre pour l'exécution. » Âlor s je lui fis connaître où nous étions descenduSy que la chose importante était de pouvoir attendre en sûreté un temps décidément favorable, et de pourvoir à tout pendant notre séjour. « C'est bien, me dit le maître, tout sera fait et bien fait. A telle heure de la soirée venez méprendre ici, et je vous conduirai en lieu sûr, où vous pourrez boire, fumer et dormir tout à votre aise, sans vous occuper de rien.
a A l'heure indiquée, nous nous rendîmes chez le smuggler, qui nous attendait. J*acquittai entre ses mains les cent Dounds convenus, et lui dis qu il devait s'attendre à voir placarder contre les murs une affiche du Transport- Office, avec promesse de récompense à celui qui nous arrêterait. « — Never mind^ s*écria-t-il vivement : on m'offrirait la couronne d'Angleterre, qu'une lâcheté, une trahison ne seront jamais reprochées à W. 6. »
a Nous nous mettons en route, et nous entrons dans une maison d'assez mesquine apparence, vrai repaire de contrebandiers, maison à trente-six portes ou trappes. On serait venu pour nous prendre qu'il y avait chance de se sauver par la dixième ou la douzième issue. La maison était éclairée, et par conséquent habitée. Nous trouvâmes, en effet, une femme d'un certain âge qui nous fut présentée comme notre servante et notre cuisinière ; nous vîmes un buffet garni d'une copieuse vaisselle, bonne provision de charbon tant pour le parloir que pour la cuisine installée à l'anglaise avec ses fourneaux en fonte. « Vous n'aurez qu'à donner vos ordres, nous dit maître W...; le marché est bien fourni ; la bière, le porter, le vin se trouvent en abondance, et vous pourrez choisir les meilleurs. » 11 nous conduisit dans deux chambres à coucher qui chacune avaient leur lit, une table et quelques chaises. Dans l'une se trouvait un secrétaire avec encre et papier...
c Installés et traités avec plus de soins et d'attentions
LE GOLOUEL D£ RIGHEHONT. 513
que ne comportent les bons offices de l'hospitalité, tandis que nous ne pouvions prétendre qu'à trouver sfcurité dans le plus humble réduit, nous en exprimâmes nos remercîments et nous serrâmes affectueusement la main à notre libérateur qui prit congé de nous en riant et en nous souhaitant bonne nuit.
« 11 y avait déjà sept à huit jours que nous chercliions à tromper les ennuis et les anxiétés de la solitude, lorsque maître W... se présente à nous tout radieux et nous annonce que le vent est devenu on ne peut plus favorable, qu'il est bien établi et qu'il y a touie chance pour sa fixité ; qu'ainsi vers les dix heures du soir, il arriverait avec des habits de m^ttelots et que nous mettrions à la voile sous les meilleurs auspices. Quelle heureuse nouvi lie ! Nous terminons toutes nos petites affaires et soldons nos comptes. Nous remercions et rémunérons notre cuisinière comme elle le méritait ; nous satis aisons en un mot à toutes les exigences de léquilé et d'une généreuse libéralité, et nous attendons le moment solennel. Il arrive enfin. Nous entrons tout vêtus dans les pantdlons et les larges vestes de matelot qui nous avaient été apportés et nous sortons, un brûle-j»ueule entre les dents. Nous arrivons sur la plage, où noiis trouvons une gentille et légère embarcation de 15 ou 16 pieds de quille et non pontée, que nous mettons à l'eau. Nous guindons son ii>ât, installons sa voile et son foc, remontons son gouvernail, et nous sautons dedans avec les deux matelots fournis p t maître W... Nous poussons au large, la voile se gonfle et nous Yoilà pirtis. Un bâtiment de la douane était en surveillance dans le port ; il nous aperçoit et fait le signal de venir raisonner à son bord ; mais nous n'en tenons aucun compte, et avant qu'il ait pu descendre et armer son canot, nous étions déjà loin, car notre esquif était un fin marcheur et la nuit nous enveloppait de son ombre épaisse. Nous étions tous les quatre marins et chacun avait son
314 LES ÉVASIONS CÈLËBBE6.
poste : l'un au gouvernail, un autre à Técoute de la voile, le troisième à Tavant de la barque, et le quatrième, armé d*uiie lunette de nuit, avait mission d*expiorer riiorizon pour y découvrir la croisière et la surveiller. 11 soufflait bonne brise et la mer était belle; en moins de deux heures nous étions sous le cap Gris-Nez. Nous longeâmes la côte en descendant au sud, et chaque Fois qu'une batterie nous faisait un signe de reconnaissance, nous y répondions par un signal ami, car nous étions pourvus de tous les signaux corre^ondants à ceux de la côle. La croisière était loin, et notre embarcation, se projetant sur la terre, échappait à sa vue ; d'ailleurs, au premier mouvement suspect, nous pouvions gagner la côte et aborder malgré tous ses canots.
Au point du jour, nous donnons hardiment dans le petit port de Vimereux, et je saute lestement à terre. Le commandant du poste, qui faisait une ronde matinale de surveillance, arriva au moment où je m'étais élancé, a — Si je métais trouvé présent, vous ne seriez pas descendus, nous dit-il de mauvaise humeur. — Monsieur le commandant, lui répondis'je, si S. M. l'empereur, auquel je suis dévoué de corps et d'âme autant qu'un homme de France, eût voulu m'inlerdire le sol de la patrie, j'y lusse descendu malgré lui et sa vaillante garde, malgré vous et votre garnison. Je suis le colonel Richemont; faites votre rapport. »
Hichemont se rendit protnptement à Boulogne, y olitint la liberté des deux matelots anglais qui les avaient amenés et les récompensa généreusement. (Mémoires du général Camus, baron de Richemont, correspondance littéraire, février 1859.)
LE CAPITAINE GRIVCL
Les pontons de Cadix n'ont pas laissé dans l'histoire des souvenirs moins lugubres que ceux de l'Angleterre. Les pontons espagnols reçurent d'abord les équipages de ramiral Rosily, qui, réfugié dans le port de Cadix avec quatre vaisseaux , restes de Trafalgar , fut obligé de se rendre après une résistance honorable contre des forces bien supérieures. La honteuse capitulation de Baylen augmenta singulièrement le nombre des prisonniers condamnés aux tortures de ces prisons empestées.
Un de ces pontons, la VieUle-CcLStille^ était cependant privilégié. Spécialement destinée aux officiers, à qui une solde journalière permettait de vivre très-passablement, la VieUle-Cas tille n'était pas ravagée par le typhus, et les angoisses de la faim n'y déchiraient pas les malheureux prisonniers. Ils étaient prisonniers cependant et ne rêvaient que délivrance, surtout quand l'armée française s' approchant de Cadix, ils surent que leurs camarades campaient à une heure de leurs cachots. Bien des projets avaient été formés et abandonnés tour à tour, car la concorde ne régnait pas absolument parmi les prisonniers, qui se reprochaient les uns aux autres leur prudence ou leur témérité, qu'on appelait de noms plus militaires.
Enfin le chef des téméraires^ Grivel, alors capitaine des marins de la garde, depuis vice-amiral, convint avec ses
intimes d'enlever la première barque qui viendrait au ponton par un vent frais. Le 25 février 1810, le Mulet, petit navire espagnol, porteur des barriques d'eau, arriva le long de la Vieille Castille. La brise était favorable ; sous prétexte d'aider à transporter les barriques, les chefs du complot descendirent dans l'embarcation et s'assurèrent des bateliers. Sans perte de temps, la voile fut regarnie de ses écoutes et hissée. Pendant que l'on s'embarquait à la hâte, une chaloupe anglaise partit du vaisseau amiral et salua le bateau d'une décharge de mousqueteiîe ; la garde du ponton répondit au signal, et bientôt pierriers, canons, fusils, tout se ligua contre le faible navire. H ne fallait qu'un biscaîen pour casser son mât ou sa vergue : ce malheur n'arriva pas ; un seul homme fut tué... Le capitaine Grivel et ses compagnons donnèrent au milieu des bâtiments marchands mouillés près de Cadix et s'en firent un rempart. Les marques du plus vif intérêt les y attendaient: « Hourra! hourra! criaient les équipages; courage^ Français! » Heureux de ces marques de sympathie, les fugitifs mirent à proGt la bonne brise qui les poussait, et ils touchèrent au nombre de trente-quatre la côte de l'Andalousie après une heure d'angoisse et de périls sans cesse renaissants. Tje maréchal Soult donna les plus grands éloges à leur conduite courageuse. Bah ! monsieur le maréchal, répondit le capitaine Grivel, ce nest quun tour de matelots. {France maritime, tome îil.j
Arrêté le 18 juillet 1815 et écroué à la Conciergerie, le comte de Lavatette avait été condamné à mort, comme ayant pris une part active au retour de l'ile d' Elbe. Vainement sa femme avait essayé de fléchir Louis XVllI, qui n'avait pas voulu renoncer à sa vengeance : vainement elle avait espéré trouver la duchesse d'Ângoulème plus accessible à la pitié. Elle s'était vue repoussée durement. « Épuii^éede fatigue, dit Lavalette dans ses Mémoires, elle s'assit sur les marches de pierre de la cour et y resta pendant une heure, se faisant encore l'illusion qu'on la laisserait entrer. Elle attirait les regards des passants et surtout des gens qui montaient au château ; mais personne n'osait lui donner un signe de compassion. Enfin elle se décida à s'éloigner du palais et à retourner dans mon cachot, où elle arriva exténuée et le cœur brisé par la douleur. »
Cependant les heures de Lavalette étaient comptées. A force de questionner ses gardiens, il avait fini par deviner que l'exécution' devait avoir lieu le jeudi matin, et Ton était au mardi soir.
« Ma femme vint, dit-il, à six heures pour dîner avec moi. Quand nous fûmes^ seuls, elle me dit : « Il parait trop certain que nous n'avons plus rien à espérer ; il faut donc, mon ami, prendre un parti, et voici celui que je vous propose : à huit heures, vous partirez couvert de
mes vêtements, accompagné de ma cousine ; vous monterez dans ma chaise à porteurs qui vous conduira rue des Saints-Pères, où M. Baudus se trouvera avec un cabriolet et vous conduira dans une retraite qu'il vous a ménagée. Là, vous attendrez sans danger qu*on puisse vous faire sortir de France. »
Ce projet parut d*abord impraticable à Lavalette; cependant sa femme insistait avec tant de force qu'il crai-^ gnit d'augmenter sa douleur et peut-être de l'atteindre d'une manière fatale par un refus ; il lui fit seulement observer que le cabriolet était placé trop loin, qu'il ne pourrait l'atteindre assez tôt pour qu'on ne s'aperçût pas auparavant de sa fuite, et qu'alors il serait facilement repris. On convint de modifier le plan. La journée du lendemain se passa en adieux déchirants.
(( A cinq heures, madame de Lavalette arriva, accompagnée de Joséphine, que je revis avec autant de surprise que de joie, a Je crois, me dit-elle, qu'il vaut mieux prendre notre enfant pour nous accompagner, je lui ferai faire plus docilement ce que j'ai en tête. » Elle s'était couverte d'une robe de mérinos doublée en fourrures ; elle avait dans son sac une jupe de taffetas noir, a 11 n'en faut pas davantage, me dit-elle, pour vous déguiser parfaitement. » Alors elle renvoya sa fille près de la fenêtre et me dit à voix basse : « A sept heures soimant, vous serez ha. bille, tout est bien préparé ; vous sortirez en donnant le bras à Joséphine ; vous aurez soin de marcher bien lentement, et en traversant la grande pièce du greffe vous mettrez mes gants et vous vous couvrirez le visage de mon mouchoir. J'avais pensé à prendre un voile, mais malheureusement je n'ai pas pris l'habitude d'en porter en venant ici, il n'y faut donc pas penser. Ayez bien soin, en passant sous les portes, qui sont si basses, de ne point accrocher les fieurs du chapeau, car tout serait perdu. »
Madame de Lavalette donna ensuite des instructions à sa
fille, et, comme elle finissait, un ami de Lavalette, M. de Saint-Rose, entra pour lui dire adieu. 11 fallait le renvoyer au plus vite. G*est ce que fit Lavalelf e en lui donnant pour prétexte que sa femme n'était pas encore instruite du terme fatal. Il en fit de même avec le colonel de Bricqueville, qui avait quitté lé lit, où le retenaient des blessures graves, pour venir embrasser son ami.
« Enfin on servit le dîner. Ce repas, qui devait être le dernier de ma vie, était effrayant. Les morceaux s'arrêtaient à la gorge, nous n'échangions pas une parole, et il fallait ainsi passer près d'une heure. Six heures trois quarts sonnèrent enfin ; elle lira la sonnette. Bonneville, mon valet de chambre, entra ; elle le prit à part, lui dit quelques mots à Toreille, et ajouta tout haut : « Ayez soin que les porteurs soient prêts, je vais sortir. — Allons, me dit-elle, il faut vous habiller. » J'avais fait placer dans ma chambre un paravent pour me faire un cabinet de garde-robe. Nous passâmes derrière. Tout en faisant ma toilette avec une adresse et une prestesse charmantes, elle me disait : « N'oubliez pas de bien baisser la tête au passage des portes. Marchez lentement dans le greffe, comme une personne épuisée par la souffrance. » En moins de trois minutes la toilette était complète. Nous avançâmes donc tous en silence vers la porte. « Le concierge, dis-je à Emilie, vient tous les soirs après votre départ. Ayez soin de vous tenir derrière le paravent et de faire un peu de bruit en remuant quelque meuble ; il me croira derrière et sortira pendant quelques minutes, qui me sont indispensables pour m' éloigner. » Elle me comprit, et je tirai le cordon de la sonnette. Le geôlier se fît entendre ; Emilie s'élança derrière le paravent ; la porte s'ouvrit. Je passai le premier, ma fille ensuite, madame Dutoit (une vieille bonne de madame de Lavalette) fermait la marche. Après avoir traversé le corridor, j'arrivai à la porte du greffe. Il fallait lever le pied et en même temps baisser la tête pour que
les plumes du chapeau ne rencM)ntrassent pas le haut de la porte. J'y réus>is, mais en me relevant je me trouvai, dans cette grandi pièce, en face de cinq geôliers, assis, appuyés, debout, le long de mon passage. Je tenais mon mouchoir sur mes yeux, et j'attendais que ma Klle se plaçât à ma gauche, comme c*était convenu. L'enfant prit mon bras dro t, et le concierge, descendant Tescalier de sa chambre qui était à gauche, vint à moi, et, plaçant sa main sur mon bras, me dit : « Vous vous retirez de bonne heure, madame la comtesse. » Il paraissait fort ému, et pensait sans d >ute quelle venait de faire un éternel adieu à son mari. On a dit que ma fille et moi, nous poussions des cris ; nous osions à peine soupirer. Enfin j'arrivai au bout de la pièce. Jour et nuit, se lient là un guichetier assis dans un grand fauteuil, dans un espace assez étroit pour avoir ses deux mains placées sur les clefs des deux port<*s. Tune en grilles de fer, et l'autre qui est extérieure et qu'on appelle le premier guichet. Le geôlier me regardaii et n'ouvrait pas ; je passai ma main droite entre les barreaux pour l'avertir. Il tourna enfin ses deux clefs, et nous sortîmes. Une fois dehors, ma fille ne se trompa pas et me prit le bras droit. Il y a douze marches à monter pour arriver sur la cour, mais au bas de cet escalier est placé le corps de gardes des gendarmes. Une vingtaine de soldats, Tofficier en tête, s'étaient placés à trois pas de moi pour voir passer madame de Lavalette. Enfin j'atteignis lentement la dernière marche, et j'entrai dans la chaise, qui était à deux ou trois pas. Mais point de porteurs, point de domestique ; ma fille et la vieille bonne étaient débouta côté de la chaise, la sentinelle à dix pas, immobile et tournée vers moi. A mon étonnement se mêla un commencement d'agitation violente ; mes regards étaient fixés sur. le fusil de la sentinelle comme ceux du .serpent sur sa proie. Je sentais pour ainsi dire ce fusil dans mes mains fermées. Au premier mouvement, au premier bruit, je m'élançais
sur cette arme... Cette situation terrible dura environ deux minutes, mais elle avait pour moi la longueur d*une nuit. Enfln j'entendis la voix de Bonneville, qui me dit tout bas : K Un des porteurs m'a manqué, mais j'en ai trouvé un autre. » Et alors je me sentis soulevé. La chaise traversa la grande cour et tourna à droite en sortant. Nous allâmes ainsi jusque sur le quai des Orfèvres, en face de la petite rue du Harlay. Alors la chaise s'arrêta, la porte s'ouvrit, et mon ami Baudus, me présentant le bras, me dit tout haut : « Vous savez, madame, que vous avez une visite à faire au président. » Je sortis donc, et il me montra du doigt un cabriolet qui était à quelques pas dans cette petite rue obscure. Je m'élançai dans cette voiture, et le cocher me dit : « Donnez mon fouet. » Je le cherchais en vain, il était tombé. « Qu'importe? » dit mon compagnon. Un mouvement des rênes fit partir le cheval au grand trot. En passant je vis Joséphine sur le quai, les mains jointes et qui priait Dieu de toute son âme. Nous traversâmes le pont Saint-Michel, la rue de la Harpe, et bientôt nous atteignîmes la rue de Vaugirard, derrière l'Odéon. Là seulement je commençai à respirer. En regardant le cocher du cabriolet, quel fut mon ètonnement de reconnaître le comte de Chassenon ! a Quoi ! c'est vous ? lui dis-je. — Oui, et vous avez derrière vous quatre pistolets doubles bien chargés ; j espère que vous en ferez usage. — Non, en vérité, je ne veux pas vous perdre. — Alors je vous donnerai l'exemple, et malheur à qui se présentera pour vous arrêter! » Nous allâmes jusqu'au boulevard, au coin de la rue Plumet. Là, nous nous arrêtâmes. En chemin je m'étais débarrassé de tout l'attirail féminin dont j'étais affublé, et je me couvris d'un carrick de jockey avec le chapeau rond galonné. M. Baudus arriva bientôt. Je pris congé de M. de Chassenon, et je suivis modestement mon nouveau maître.
« Il était huit heures du soir : la pluie tombait à torrents.
324 LES ÉVASIOTiS CÉLÈBRES.
la nuit était profonde et la solitude complète dans cette* partie du faubourg Saint-Germain. Je marchais avec peine, et je suivais difficilement M. Baudus, qui avançait rapidement; bientôt je perdis un de mes souliers, il fallait marcher cependant. Nous rencontrâmes des gendarmes qui couraient au galop et qui ne se doutaient guère que j'étais là, car probablement c'était à moi qu^ils en voulaient. Enfin, après plus d'une heure de marche, harassé de fatigue, un pied chaussé,rautre nu, jevisH.Baadus s'arrêter un instant rue de Grenelle, près de la rue du Bac. « Je vais entrer, me dit-il, dans un hôtel ; pendant que je parlerai au suisse, avancez dans la cour, vous trouverez un escalier à gauche, montez jusqu'au dernier étage, avancezdans un corridor obscur que vous trouverez à droite ; au fond est une pile de bois, tenez-vous là et attendez. » Nous fîmes alors quelques pas dans la rue du Bac, et une sorte de vertige me prit quand je le vis frapper à la porte du ministère des affaires étrangères. Il entra le premier, et, pendant qu'il parlait au suisse qui avait la tête hors de sa loge, je passai rapidement. « Où va cet homme? s'écria le suisse. — C'est mon domestique, n Je montai l'escalier jusqu'au troisième étage, et j'arrivai à l'endroit indiqué. A peine y étais-je, que j'entendis le frôlement d'une robp d'étofTe. Je me sentis prendre doucement par le bras ; on me poussa dans une chambre, et la porte fut fermée sur moi.
Un poêle était allumé et sur la tablette se trouvaient un flambeau et des allumettes, on pouvait donc éclairer la chambre sans danger. Sur la commode un papier portait ces mots : « Point de bruit, n'ouvrez la fenètr^ que (( la nuit, chaussez-vous de pantoufles de lisière et attena dez avec patience. » A côté de ce papier était une bouteille d'excellent vin de Bordeaux, plusieurs volumes âo Molière et de Rabelais et un joli panier contenant des objets de toilette fort élégants.
Au bout de quelques instants, M. fiaudus entra, se jeta dans les bras de son ami et lui apprit qu'il était chez M. Bresson, eb&f des fonds au ministère des affaires étrangères. M. firesson et sa femme, proscrits sous la Terreur, avaient trouvé asile chez de braves gens qui les avaient cachés au péril de leur vie ; eux aussi ils voulaient sauver un proscrit. Lavalette resta caché au ministère pendant dix-huit jours. 11 entendait, de sa chambre, crier dans la rue les ordonnances, menaçant de peines sévères ceux qui lui donneraient asile.
Cependant, madame de Lavalette fut t)ientôt découverte par le geôlier derrière le paravent où elle se tenait cachée; Falarme donnée, cette femme héroïque sévit en butte aux injures de misérables qui ne pouvaient apprécier son courage. Le procureur général Bellart fit cesser leurs clameurs, mais adressa des reproches ridicules à madame de Lavalette et la logea dans une chambre qui donnait sur la cour des femmes, dont les cris et les propos révoltants étaient pour elle un supplice. Bellart se conduisait, comme on voit, en digne serviteur du roi qui avait dit à madame de Labédoyère, lui demandant la vie de son mari : « Madame, je ferai dire des messes pour le « repos de son âme. »
Après avoir prudemment étudié le moyen de faire sortir Lavalette du royaume , ses amis s'adressèrent à un jeune Anglais, M. Bruce, qui accepta la proposition avec transport et alla la confier au général Wilson. Celui-ci, qui avait échoué dans sa tentative pour sauver le maréchal Ney, voulut prendre sa revanche. Tout fut arrangé, toutes les mesures bien prises , quelques alertes n'eurent pas de suite, et malgré les gendarmes, les douaniers et toutes les difficultés d'un pareil voyage, i Lavalette revêtu d'un uniforme d'officier anglais, fut conduit par le général Wilson sur le territoire belge.
(( En pressant les mains du général, je lui exprimai,
Zi» LES EVASIONS C&LÈBRËS.
avec une profonde émotion, toute ma reconnaissance, mais lui, gardant sa gravité, souriait seulement sans me répondre. Après une demi-heure, il se tourna versonoi et me dit d'un grand sérieux :
« Ah çà ! mon cher ami, expliquez-moi pourquoi vous ne vouliez pas être guillotiné ? »
« Je le regardais, surpris, sans lui répondre.
« — Oui, on m'a dit que vous avez demandé comme «( une faveur d'être fusillé.
« — Hais on conduit le condamné dans une chari^tte> « les mains liées derrière le dos, on l'attache sur une u planche...
« — Oh ! je comprends ; vous ne vouliez pas ôti*o u égorgé comme un veau. »
Quelques heures après, les deux compagnons de voyage se séparèrent, l'un pour gagner l'Allemagne, l'autre pour i^tounier à Paris, où son généreux dévouement lui valut quelques mois de prison. (Métnoires de Lam/elte, 18M.)
GIOVANNI ARRIVABENE, UQONI ET 8CALVINI
Le comte Giovamii Ârrivabetie avait reçu en 18:20, à sa campagne de la Guàita, près de Mantoue, Pellico, ses deux élèves et leur père le comte Porro, c'est-à-dire des hommes qui, suivant l'expression de Lamennais, avaient osé prononcer le mot de Patrie. Ce crime entraînait la peine de mort, que la miséricorde de TAutriche commuait en quinze ou vingt années de carcere duro, Porro et Pellico étaient Tun poursuivi, Tautre arrêté, leur hôte ne pouvait s'attendre à moins. Il fut, en effet, arrêté, mis en accusation, puis, après une détention assez longue, on lui rendit la liberté. Mais, peu de temps après, il sut que la police autrichienne regrettait sa clémence.
Un jour donc, il part dans le plus grand secret, peu après traverse Brescia et vient frapper à la porte de Camillo Ugoni et de Giovita Scalvini, ses amis les plus anciens et les plus dévoués.
« Eh bien, je me sauve, car on veut m'arrêter de nouveau ; vous n'êtes pas plus en sûreté que moi ; venez, montez tous deux dans ma voiture pendant qu'il en est temps encore. )»
Ses amis n'hésitèrent pas, mais il fallait pourtant aviser à bien des choses et, surtout, partir sans être vus. Il était quatre heures du soir ; on résolut d'attendre jusqu'au
point du jour. Scalvini prit chez lui Arrivabeue, le iil coucher dans le lit de sa mûre, et la bonne dame, qu*on lU" voulait instruire de rien , fut t'ioijjnôe adroitement, de façon pourvut que, sans être initiée au secret, elle devait les avertir en cas de visite de la police. Le 10 avril 1822, les trois fugitifs et un domestique d'Arrivabene quittèrent Brescia et, se dirijçeant vers l(*s montagnes, renvoyèrent bientôt la voiture et poursuivirent leur route à cheval. Ils passèrent trois jours et trois nuits dans le labyrinthe des vallées, conduits par des guides toujours nouveaux, et partout reçus avec une affection et un respect qui ramènent aux temps d'Ilomére et de la Bible.
Arrivés à Edolo, village sur l'Adda, ù douze heures dt» Tirano, ils entrent dans l'auberge et voient suspendus devant le feu d'une grande cheminée des uniformes de gendarmes tout trempés d'eau. - a Uu'est-ce que cela? — Chut! ils dorment! pauvres gens, ce serait dommage de les réveiller! » Les gendarmes cherchaient trois fugitifs; une pluie diluvienne et une longue course à cheval les avaient brisés et ils reposaient à l'étage au-dessus. Les li*ois proscrits, pleins de cluirité, ne voulurent pas troubler le repos des dormeurs, et frappant de la main une des gibernes. — « Ceci, dirent-ils, renferme peut-être Tordr** de nous arrêter. Allons! allons! des chevaux, et quittons l'antre avant que le lion ruf);isse. »
Chacun s'empressa de leur venir en aide, mais onao put leur fournir que deux chevaux seulement. Le domestique alla à pied, Ugoni monta l'un des chevaux, Scalvini etArrivabeno enfourchèrent l'autre de leur mieux. U était éciût que le courage de ces dignes citoyens ne serait pas mis à répreuve du martyre, Les gendarmes endormis continuèrent à dormir. Au |)oint du jour, les fugitifs passèrent les grands degrés de la montagne qu'on nomme [esSapei délia Brùja. Là se trouvait un poste de gendarnîes, mais le bon ange qui avait endormis ceux d'Edolo
GIOVANNI ARRIVABENE, UGONI ET SCALVINI. 331
fit de même pour ceux-ci. Ârrivabene e^ ses compagnons de fuitepas sèrent inaperçus.
Cependant, le point le plus difficile, la frontière, n'était pas encore franchi. Ils se firent annoncer comme des marchands de bœufs qui allaient à la foire, puis, tout doucement et sans bruit, ils traversèrent une file de douaniers autrichiens qui leur adressèrent un respectueux coup de chapeau, croyant saluer des bouviers et non des comtes et des barons. Ceux-ci répondirent à un accueil si courtois en se découvrant aussi, puis, à peine arrivés au delà de la borne qui marque la frontière, ils se laissèrent tomber sur le sol, épuisés de fatigue. Comment décrire un pareil tableau : à deux pas en deçà de la frontière, les douaniers blasphémant, menaçants, furieux de voir qu*ils venaient de laisser passer des fugitifs et non des marchands de boeufs ! à deux pas au delà, les pauvres exilés, abandonnant la patrie, leur fortune, leurs amis et tout ce qu'ils avaient de plus cher, mais bénissant le ciel qui les avait sauvés, et ne répondant que par une tranquille indifférence aux injures dont on les accablait !
Quant à Taubergiste d'Edolo, il fut longtemps retenu en prison, et sa pauvre femme, à qui Ton avait dit que son mari serait pendu, en mourut de saisissement et de chagrin. (Maroncelli, Aile mie Prigioni di Silvio Pellico addizioni.)
MARRABT, GUINARD, QODEFROY CAVAIQNAC
ir AUTRES PRISONNIERS PCLITIQUES — Jl'ILLRT 1854 —
 la suite des émeutes d'avril 1834, à Paris et à Lyon, un grand nombre d*hommes, connus pour leurs opinions hostiles au gouvernement, furent mis en accusation devant la cour des pairs, comme ayant pris une part directe ou de complicité dans ces mouvements. Parmi ces accusés figuraient MM. Guinard, Marrast, Godefroy Cavaignac, frère de Tillustre général, Berrier-Fontaine, etc. Le procès suivait son cours, lorsque, le 12 juillet au soir, on apprit que vingt-huit des prisonniers détenus à Sainte-Pélagie, dans l'ancienne prison pour dettes, venaient de s'évader.
La surveillance à leur égard était fort peu rigoureuse ; ils communiquaient avec le dehors et passaient toute la journée réunis, soit dans leurs chambres, soit dans la cour destinée à la promenade. Une porte de cave donnait sur cette cour, et la cave se dirigeait vers l'enceinte de la prison, en sorte que son extrémité n'était séparée que par une faible distance du jardin d une maison voisine, 11 suffisait donc de percer le mur de la cave et de creuser une galerie, passant sous le chemin de ronde et sous les deux murs d'enceinte, pour arriver dans ce jardin. C'est ce que firent les prisonniers. Ils creusèrent une galerie de dix mètres environ de longueur sur un mètre de