‹ Les événements de 1837-38 [microforme]Chapitre 13 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Evasion de Dodge et Theller de la citadelle de Québec.

Im première chose à faire était de correspondre avec nos amis de la ville, et de nous assurer s'ils seraient en état de nous venir en aide, pour mettre notre plan à exécution, en nous fournissant les outils nécessaires pour scier une des barres en fer qui se trouvait à la fenêtre de notre chambre. La barre enlevée laisserait une ouverture suffisamment large pour que chacun de nous pôût y passer. Ce travail accompli, il ne nous resterait plus qu’à attendre, pour nous échapper, une nuit sombre et pluvieuse, ce qui arrive fréquemment dans cette saison, et de profiter du temps pendant lequel la pluie forcerait la sentinelle stationnée dans l’enclos qui entourait le devant de notre prison à se retirer sous le porche qui

se trouve au-dessus des portes, afin de se protéger contre le vent froid, la pluie ou la neige. Quand nous nous serions glissés par cette ouverture, nous ‘pouvions sauter facilement dans l’enclos, en posant un de nos pieds sur la barre de fer transversalle de notre fenêtre, et l’autre sur la partie saïllante de la clôture qui se trouve à huit pieds de terre, monter sur le sommet, et par le moyen d’une corde faite avec nos draps de lit, et attachée à une des barres . de fer de la fenêtre, nous laisser glisser lentement, sans bruit, de manière à ne pas donner l'éveil à la sentinelle en dehors de l’enclos. Il nous faudrait ensuite ramper sans bruit, à la manière des sauvages, et, comme nous savions où toutes les sentinelles de la forteresse étaient placées, en agissant avec prudence, il nous serait facile de les tromper ; alors il ne nous resterait qu’à gagner la batterie de salut et de là descendre le mur, par le moyen de la cordegui sert à hisser le pavillon. Quelques-uns de nos amis devraient se trouver en bas pour nous recevoir, nous guider au bord de l’eau, nous fournir une chaloupe, des provisions, des #rmes ; ainsi armés et équipés, nous aurions à profiter de la marée pour descendre le fleuve à une certaine distance, où nous ferions coûler notre embarcation, puis nous gagnerions les bois. Une fois dans la forêt, toutes les troupes royales ainsi que le police urbaine ne sauraient nous reprendre, et en coulant notre chaloupe nous effacerions la trace du lieu où nous serions débarqués. Notre projet une fois formé, nous songeñmes à son exécution. Il ne fallait plus songer à correspondre

par le moyen des livres que nous empruntions de nos amis ; j'avisai à un autre moyen. Dans*nos promenades de l'après-midi, sur la terrasse* où se trouvait la batterie de salut, et qui offre à la vue le panorama le plus enchanteur que l’on puisse imaginer, nous voyions souvent des étrangers qui avaient obtenu un permis de visiter la citadelle ; ils venaient, attirés soit par la curiosité, pour visiter l’intérieur d’une forteresse si célèbre, soit pour jouir de l’incomparable vue qu'offre aux regards la position élevée sur laquelle elle est bâtie, soit enfin pour nous voir pendant notre promenade.

D'après l'apparence de ces visiteurs, il nous était comparativement facile de voir s'ils étaient nos amis: ou nos ennemis. Deux ou trois jours après que notre plan eut été médité et arrêté, je remarquai, pendant notre promenade, un jeune canadien appuyé au mur d'enceinte du terrain qui nous était réservé. Je supposai que le sergent l'avait pris pour un: des officiers de la garnison qui, lorsqu'ils n’étaient pas de service, avaient coutume de laisser l'uniforme pour faire la promenade. Je m’approchai de lui, pendant que le sergent Normand et le caporal éloignaient de nous tous ceux qui embarrassaient notre marche et plaçaient un cordon de sentinelles autour de nous. À la manière dont il répondit à une question banale que je lui fis, je jugeai de suite qu’il était un ami.

Je lui demandai, en français, s’il connaissait M. eo à ; C'était quelqu'un en qui je reposais une: entière confiance.

C’est mon intime ami, dit-il.

Voulez-vous lui porter cette lettre de ma part? Et me penchant sur le mur auquel il était adossé ja glissai dans sa main la lettre que j'avais préparée à l'avance pour M. A...

La rumeur qui court dans la ville, dit-il, que vous méditez une évasion, etque Sutherland vous a trahis, est-elle fondée?

Point du tout, lui répondis-je ; dans tous les cas il n’est plus avec nous.

Voyant le sergent s'approcher de nous, je dis bien bas au jeune étranger de ne pas bouger de la place où il était ; puis j'allai au-devant du sergent qui, apercevant pour la première fois le visiteur, me demanda qui il était.

Je ne sais pas, lui répondis-je, mais d’après son habillement je présume que c’est le jeune lord Alexander, lieutenant dans l'armée. |

Je m'éloignai avec le sergent et allai me placer à une autre partie du mur, sous prétexte d'examiner l'Edinburg, frégate de 74 canons, le plus grand vaisseau qu’il y avait alors dans le port.

En revenant, la porte intérieure s’ouvrit, et je vis mon nouvel ami s'avancer lentement et la franchir sans dire mot,

Je ne craignais pas d’être trahi, car si la franchise et l'honnêteté furent jamais peintes chez quelqu'un, c'était bien chez ce jeune homme dont la figure ouverte annonçait un noble cœur.

Il remplit fidèlement sa mission; ma. lettre fut remise à mon ami À... comme je m'en aperçus le | landémain. J'avertissais mon ami que j'avais quel-

que chose d’important à lui communiquer, de bien vouloir venir lui-même, ou d'envoyer quelqu'un de sûr. S'il envoyait quelqu'un, je lui enjoignais de lui dire de se mettre à une certaine place que je lui désignais, de tirer de sa poche un mouchoir blane, et de le passer deux fois sur sa figure. Ce fut M. Charles Drolet (*) qui vint ; il était accompagné d’un autre gentilhomme qui avait avec lui un magnifique chien de chasse.

Comme j'étais désireux de savoir si M. Forsyth, secrétaire d'état des Etats-Unis était arrivé, et s’il avait eu une audience de lord Durham, je priai le sergent de demander à ces messieurs s'ils avaient eu connaissance de l’arrivée de ce haut fonctionnaire de la république. Tous deux feignirent de ne point comprendre la question du sergent; alors je fis remarquer à ce dernier que probablement ils étaient canadiens-français, et que j'allais les interroger moimême.

Ne le faites pas, pour l’amour de Dieu, c’est contre mes ordres.

, Bah! qui le saura? Et puis, une bouteille de porter vous rassurera après votre peur. Restez ici avec moi.

Je m'inclinai devant ces Messieurs, l’un d’eux me rendit mon salut, et je lui dis en anglais :

Savez-vous, monsieur, si M. Forsyth, le secrétaire

€) M. Charles Drolet avait ét6 un des acteurs les plus ardents de la rebellion à Québec. Il était alors membre du parlement ; il est mort, il y a quelques années, se de la Cour d'Appel, à Québec.

des Etats-Unis est arrivé en ville et s’il a vu lord Durham !

Il me répondit en français qu’il ne le savait pas.

C'est comme je pensais, dis-je au sergent, il ne comprend pas l'anglais ; je vais l’interroger dans sa langue et lui demander s’il connaît quelque chose à ce sujet.

Quelle nouvelle, monsieur, lui dis-je en français ?

Il y a de bonnes nouvelles pour nous des Etats- Unis et d’ailleurs ; mais nous avons été envoyés par votre ami, pour savoir ce que vous désirez, en quoi et comment nous pourrions vous être utile.

Si nous tentons de nous évader, serez-vous disposés à nous aider? Et comme je m'apercevais que le sergent ne savait que faire en attendant notre conversation, je dis à mon ami, M. Drolet, que pour le tromper nous devions, en conversant, nous servir souvent du nom de M. Forsyth.

Nous vous aiderons autant que nous le pourrons, et de toutes les manières possibles, M. Forsyth, et en disant cela il indiquait la ville avec sa canne.

Le sergent parut certain que nous ne parlions pas d'autre chose que de M. Forsyth, et nous continuâmes notre conversation, en introduisant son nom et celui de Lord Durham qui venait là comme des cheveux sur la soupe.

Je lui dis que m'’attendant à sa visite j'avais ré paré une esquisse de notre plan, que j'allais le mettre dans la bouche du canon, qu’il me verrait l'y mettre et qu'il pourrait l'y prendre quand nous serions

partis. J'ajoutai que je voulais avoir ses çonseils,

ainsi que celui de mon autre ami, et je lui demandai de descendre dans la tranchée et de nous préparer un plan des lieux, afin que nuus puissions nous y reconnaître, car de l’enclos où il nous était permis de nous promener, nous ne pouvions rien voir. Je le priai de s'assurer aussi des lieux, en dehors de la citadelle, où se trouvaient des sentinelles. Le lendemain, avant notre sortie, son ami, ou quelqu'autre personne, placerait le tout dans la bouche du même canon, et attendrait jusqu’à l'heure de notre entrée ; quand les gardes seraient changées, il pourrait aussi prendre à la même place la réponse que j'y laisserais.

Nous sommes, lui dis-je, dans une situation qui demande la plus grande prudence, et j'espère que vous agirez en conséquence, parce que nous sommes surveillés avec le plus grand soin.

Ne craignez pas, dit-il, vous pouvez compter sur notre prudence.

Adieu donc! lui dis-je ; si vous pouvez envoyer le chien qui accompagne votre ami, avec la personne qui viendra demain, je pourrai, je pense, l'utiliser.

J’essayerai, dit-il. Adieu !

Je m'éloignai, et je déposai le papier à la place convenue, pendant que M. Drolet demandait au sergent qui j'étais. Le sergent voulut ensuite savoir de moi qui étaient ces personnes. Je lui dis que C'était des étrangers à la ville, que l’un d’eux avait été ou était encore membre du parlement, que c'était un haut-tory, qu'il paraissait avoir une haine invétérée contre les américains, qu'il m'avait dit ne rien

connaître de M. Forsyth, et que d’ailleurs il se souciait fort peu de ce personnage.

Si j'eusse su cela, dit le sergent, je l'aurais fait vite sortir; cependant je me doutais, à la manière dont il parlait de M. Forsyth, qu'il n’était pas votre ami. J'ai vu aussi par vos yeux, quand vous parliez à ce français dans sa langue, que vous paraissiez fâché contre lui ; j'espère, dans tous les cas, qu'il ne dira pas aux officiers que je vous ai permis de lui parler, je ne voudrais pas cela pour la meilleur bouteille de porter de la cantine, et pour une piastre par-dessus le marché.

Je ris de bon cœur de l'ouverture du sergent, et il reçut sa piastre pour le risque qu’il avait couru.

S'il vient de nouveau, ne faites pas attention à lui, lui dis-je ; du reste, je ne pense pas qu'il dise rien.

Notre heure de promenade était finie, nous fûmes reconduits dans notre prison.

Le lendemain, je vis que le gentilhomme qui avait accompagné M. Drolet était à son poste; il avait son chien avec lui. Il s'était placé à l'extrémité de notre enclos, et comme la température était accablante il n’y avait point d’autres visiteurs que lui ; étendu à l’ombre, sur le gazon, il tenait un livre à la main et faisait semblant de lire, mais je m’aperçus bien qu’il m’observait. Je me dirigeai vers le canon, et après avoir attiré l’attention du sergent sur quelque chose dans la ville (celle du caporal et de la sentinelle était détournée par les autres prisonniers), je glissai ma main dans la bouche du canon,

fit

et j'en retirai la lettre qui était roulée en forme de balle.

Je me mis à converser avec le sergent, puis avec le chien, en lui jetant de petits cailloux. Le gentil animal se prêtait à mes jeux, je lui tirais les oreilles, je le saississais par la gueule, etc., ete., jusqu’à ce qu'enfin je fus prêt de son maître ; je continuai à jouer avec lui et à lui parler. Le sergent me regardait faire et riait de bon cœur de me voir ainsi m’amuser,

Mon pauvre chien, mon joli chien, disais-je en français. J'avais auparavant dit au sergent que le chien ne comprenait probablement pas plus l'anglais que le monsieur qui était venu la veille.

Mais à propos, sergent, vos ordres, je suppose, sont de m'empêcher de couverser avec aucune personne quelconque ; maintenant pensez-vous que cela veuille dire que je ne puisse pas parler avec un chien ?

Oh ! nullement, monsieur, et il s’en alla s’entretenir avec le tambour-major.

C’est une liberté dont je vais prendre avantage, quand ce ne serait que pour m’entendre parler moimême. Viens ici, beau chien ; tiens, il ne comprend même pas cela en anglais.

C’est un 8... curieux pays, Bill, dit le caporal à la sentinelle qui se trouvait près de lui, là où les chiens même ne comprennent pas la langue de notre Reine. Si nous disions cela à Londres, je parie mes boutons d’uniforme qu’on ne nous croirait pas.

Je me mis à parler au visiteur par l’entremise de son chien.

Si ton maître me comprend, dis-je au chien, il

peut répondre affirmativement à mes questions pat une petite inclinaison de tête, ou un clin-d'œil, et négativement en remuant la tête d’un côté à l'autre.

Nos amis, dans la ville, approuvent-ils notre plan d'évasion? Nous aideront-ils en nous fournissant les outils nécessaires? Une légère inclinaison de tête fut la réponse du maître.

Pouvez-vous faire parvenir des lettres à ma famille, dans les Etats-Unis, sans qu’elles passent par les bureaux de poste de la province?

Une inclinaison.

Bientôt?

Une inclinaison.

Si je les laisse dans le canon, les prendrez-vous ? Elles seront prêtes dimanche.

Une autre inclinaison.

Je vis que le sergent regardait à sa montre, et qu’il s’'approchait de nous, j'en conclus que le temps de notre promenade était fini, et je n'avais pas dit tout ce que je voulais. |

Le temps de rentrer est arrivé, dit le apor voulez-vous vous lever, monsieur.

Pas possible. Oh! attendez encore un peu; probdblement que nous allons réussir à charmer le chien, pour qu’il reste avec nous. Savez-vous à qui il appartient ? |

Je pense, répondit le caporal, qu’il appartient à ‘ce monsieur qui est occupé à lire.

Hem ! je vais essayer de le garder avec moi. Et, de ma voix la plus caressante, je demandai : quand

pourrez-vous nous apporter les outils nécessaires } J'en ai déposé la liste à la place ordinaire.

Mais je m'aperçus aussitôt que je faisais une question, pour laquelle il n’y avait pas de signe convenu. Je dis alors, toujours de ma voix caressante : je vais tâcher d’amener le chien avec moi, vous vous en apercevrez, vous le sifflerez, et vous l’appellerez par le nom d’un jour, comme si c'était le nom de votre chien.

A cette nouvellé ruse, je vis un sourire passer sur les lèvres du visiteur.

La garde était réunie, et elle attendait après moi; j'essayai d'engager le chien à me suivre, son maître se leva, le siffla, et lui cria comme si c'était son nom : Demain, demain, demain.

Le chien obéit au sifflement et à la voix de son maître. Je me mis à rire, ainsi que les soldats de l’escorte, mais les causes de ce rire étaient bien différentes ; pour moi c'était le succès de ma ruse, quant aux soldats, ils riaient de mon insuccès et de ma tentative infructueuse de voler le chien de l'étranger.

Peu importe, monsieur, dit le caporal de la garde, si vous aimez les chiens je vous en donnerai un, au’un jeutie Canadien m'a laissé l’autre jour.

Dites donc une jeune fille canadienne, répliqua le sergent Normand, on connaît vos amours, caporal, mais donnez-lui toujours le chien, cela l’amusera.

Oh ! non, je vous remercie, caporal, je ne veux pas vous priver de votre chien. Pourquoi le pren-

drais-je? Pour qu’il soit aussi misérable que moi,

dans le trou abominable où je suis ; je vous suis de même bien obligé.

Quand nous fûmes dans l'appartement, j'ouvris la communication de nos amis.

Ils disaient que si nous réussissions à passer devant la sentinelle, et à gagner la place où nous avions l'habitude d'aller, nous n'avions point à nous occuper d’autres choses ; quand nous serions prêts, ils auraient une personne sous le mur, près du pavillon ; elle nous enverrait un peloton de ficelle que nous renverrions avec un poids à son extrémité ; la personne en question y attacherait un câble que nous halerions, et que nous pourrions attacher à l'affût d’un des canons ; par le moyen de ce câble nous pourrions descendre, et nous serions ensuite conduits en lieu de sûreté. Mais l’entreprise était hasardeuse, et nous devions en peser toute la diffculté avant de nous y risquer. Ils ne voyaient pas bien comment nous pourrions gagner la place en question, mais si nous réussissions ils feraient ensuite leur part. Il ne fallait pas nous inquiéter de ce qu'il y avait à faire ensuite, ils pourvoiraient à tout à leurs propres dépens. Ils terminaient en disant que passer à travers un pays rempli d’ennemis, parcourir une distance de plus de cent milles, quand le gouvernement avait l’armée et les patrouilles à sa disposition, et que les espions et les torys faisaient partout bonne garde, particulièrement sur les chemins qui conduisaient aux Etats-Unis, c'était là le plus difficile de l’entreprise.

Le lendemain après-midi, j'aperçus un nouvel ami

que je n’avais pas encore vu. À un signe qu’il me fit, je compris qu'il avait les outils que nos amis avaient promis de nous envoyer ; comment les faire passer de sa personne sur la mienne, c’est ce que je ne savais pas. Le paquet devait être trop gros pour être mis sur la terre et ramassé par moi, sans être remarqué, et j'avais oublié d’avertir de le mettre dans la bouche du canon. M. Grace (tel était le nom de cet ami) agit avec beaucoup de circonspection ; il fit en sorte de se rendre près du pavillon, à une des extrémités de la place où nous marchions. Fort : heureusement j'avais, ce jour-là, traité durement le sergent Normand, je dis à deux prisonniers de converser avec lui, tandis que moi-même je causais, tout en me promenant, avec un autre compagnon auquel je confiai la nouvelle que M. Grace avait apporté les outils que nous avions demandés, et que j'allais faire un effort désespéré pour m'en emparer. Comme nous avions l'habitude de marcher sans interruption, en dedans du cordon de sentinelles, je vis que M. Grace se trouvait en dedans de ce cordon.

Je marchai lentement, aller et retour, et je m'approchai assez de lui pour lui dire ces mots : soyez prêt ; alors j'ouvris mon habit, comme si la chaleur m'incommodait, et je m'approchai ; il avait la figure tournée vers moi et les mains derrière le dos. Un des prisonniers jeta un cri et regarda par-dessus les remparts, comme s’il voyait quelque chose d’extraordinaire dans la ville.

Les soldats attirés par le cri se précipitèrent, pour voir aussi ce qui se passait, je saisis ce moment

pouf prendre ce qu’il tenait dans ses mains, je le mis sous mon habit ét m’approchai des remparts, après avoir dit à M. Grace de s'éloigner ; je boutonnai mon habit sans que la garde eut remarqué äucune de mes manœuvres. Je demandai quelle était la cause de cette alerte, tout en déclarant que j'avais regardé avec attention et que je n’avais rien vu. L'homme qui avait jeté le cri raconta une histoire quelconque d’un renard qu’il avait vu, et les soldats dirent gravement que ce devait être un renard apprivoisé appartenant à un des officiers de la garnison.

Pour la première fois, je trouvai que le temps de la promenade était long, et craignant d’être découvert, à cause de la bosse que le paquet faisait sur ma personne je dis que je ne me sentais pas bien; on me reconduisit dans mon appartement où je me jetai sur un lit, en attendant le départ du sergent.

Lorsqu'il fut parti, j'ouvris le paquet; il conte: nait tout ce que nous avions demandé : un couteau, ‘une lime, un ressort de montre, une fiole d’acide, un peloton de ficelle.

Dès que les autres furent rentrés nous nous mîmes immédiatement à l’œuvre. Un morceau de bois flexible fut converti en poignée ayant la forme d’un äré, pour le ressort qui devait être transformé en scie au moyen de la lime, et qui devait servir à couper la barre de la fenêtre. Cependant la lime faisait beaucoup trop de bruit pendant le travail, nous obviions à ce dernier inconvénient en faisant le plus de bruit pos- ‘sible, de manière à couvrir celui de là lime, La place où la barre devait être coupée fut marquée, les

fonctions de tous assignées ; en un mot tous les arrangements furent pris. L'un devait scier la barre, pendant qu’un autre captiverait l’attention de la sentinelle en conversant avec elle, d’autres devaient faire des jouets avec des morceaux de bois qu'ils gratteraient avec des morceaux de verre, ce qui faisait un bruit assez semblable à celui de la scie. À moi était dévolue la tâche de tenir la conversation avec la sentinelle, et ce n’était pas chose facile.

D'abord l’ordre était donné par le caporal qui venait changer la garde et par la sentinelle relevée, de ne tenir aucune conversation avec les prisonniers ; outre cet ordre verbal il y en avait un autre imprimé, dans le même sens, placé à la vue de la sentinelle, et signé par Sir James McDonald, commandant de la garnison. |

Pous n'assurer si la nouvelle sentinelle serait communicative, il me fallait la laisser passer et repasser pendant quelque temps, afin de lui donner le temps d'oublier ses ordres ; puis je lui adressais des questions comme celles-ci, par exemple :

Etait-il telle heure quand vous êtes montée, sentinelle? Ou bien: Ne trouvez-vous pas votre posté ennuyeux }

S'il répondait d’une manière amicale, la conversation continuait, mais souvent il! me fallait cesset de parler, c'était quand j'avais affaire à quelque bourru, alors le travail cessait.

Jour par jour nous avancions dans notre tâche, mais en même temps notre ressort-goie s’usait, il finit par nous faire défaut,

J'étais désespéré. Que faire ?

La providence vint à notre aide ; ce jour-là même M. Grace arriva encore comme ‘visiteur ; il ne s’agissait que de lui faire connaître notre position, j'en fis mon affaire.

Les officiers avaient pour cuisinier un ancien soldat français qui avait servi sous le grand empereur ; il avait liberté de circuler partout, et venait souvent converser avec les soldats qui nous gardaient. Ce soldat-cuisinier était colère en diable, et avait presque toujours quelque querelle avec nos gardes, à propos du courage du soldat français qu’il mettait bien audessus de celui du soldat anglais. Précisément, ce jour-là, ii avait eu une violente dispute avec le sergent Normand, à propos d’une charge à la baïonnette ; Normand lui avait dit que jamais un corps d'armée français ne pourrait résister à une charge faite par un régiment anglais. Le vieux grognard s'était emporté, lui avait dit qu’il avait menti, et finalement avait laissé le sergent en jurant comme un païen contre les anglish.

J’allai vers Normand et j'entrai en conversation avec lui, tout en marchant de manière à m’approcher de M. Grace.

Eh bien ! lui dis-je, vous avez encore eu une querelle avec le cuisinier ?

Ah ! ne m'en parlez pas, il m'a accablé d’injures, il est parti furieux.

C’est que vous êtes aussi par trop vantard, et puis je parie que vous n'avez pas bien compris la raison qu’il a donnée pôur laquelle les français pourraient

en effet, peut-être, ne pas résister à une charge à la baïonnette.

Quelle est cette raison ?

Je n’aime pas à vous la dire, mais cependant si vous me promettez de ne pas la lui répéter, je vous la dirai.

Il promit qu’il n’en soufflerait mot.

Il a dit: ha! ha! ha! c’est si drôle que je ne puis m'empêcher de rire (pendant ce temps-là M. Grace écoutait avec la plus grande attention) ; oui, il a dit dans sa langue maternelle ; un instant, laissez-moi répéter ses propres paroles :

Nous avons besoin d’une lime et d’un autre ressort, apportez-les le matin, et mettez-les dans un petit trou que nous avons fait là où je suis actuellement; je les prendrai quand je reviendrai, nous sommes presque prêts.

Ce qui veut dire en anglais : la seulé raison que je connaisse et qui ferait que les français ne pourraient peut-être pas supporter une charge à la baïonnette, c’est qu’ils sont excessivement chatouilleux, et qu’ils ne peuvent endurés d’être chatouillés même par des baïonnettes.

Chatouillés, chatouillés, dit le sergent blanc de colère, pardieu ! c’est une curieuse manière de chatouiller un homme que de lui passer sa baïonnette à travers du corps. Et, pense-t-il, le, vieux damné malpropre, que nous allons le croire? Nous prend-il pour des fous ? c’est s......... heureux que je n’aie pas compris, je l'aurais chatouillé d’une drôle de manière. |

Les mouvements convulsifs de M. Grace me prouvèrent que, tout en m’ayant compris, il faisait des efforts surhumains pour s'empêcher d’éclater de rire. Le lendemain je trouvai ce que j'avais demandé,

Nous avions fini de scier la barre, tout était prêt, et les sentinelles n'avaient rien vu ni rien entendu. De fait, moi-même, en y prêtant la plus grande attention, c'était peine si j'avais pu distinguer le bruit de la scie, et quand, par hasard, j'entendais ce bruit, sur un signe que je faisais, il était immédiatement couvert par les sons aigus qu’un nommé Smith tirait d’un fifre qu’il avait avec lui.

Après que tout fut terminé nous en informâmes nos amis de la ville, et nous n’avions plus qu’à attendre un temps propice ; ce devait être la première nuit pluvieuse et sombre, entre dix heures du soir et deux heures après minuit.

Nous avions décidé de donner à la sentinelle qui serait alors en faction, un breuvage composé qui devait l’engourdir de telle sorte que, eussions-nous fait quelque bruit, il ne serait plus en état de l’entendre ni de donner l'alarme. Nous avions le moyen d'arriver à ce résultat, voici comment :

Quand Partridge, un de nos hommes, était revenu de l'hôpital, où il avait été envoyé malade, peu de temps après notre arrivée dans la forteresse ; il fut assez longtemps dans un état de faiblesse extrême, et le médecin lui avait prescrit l'usage du porter. Quelques bouteilles avaient été mises à part pour traiter la sentinelle, la nuit de notre départ. Je

m'étais aussi procuré, je ne dirai pas comment, une fiole de laudanum.

Pendant que nous étions à l'œuvre, deux fois nous fûmes sur le point d’être découverts ; la première par une circonstance MARROAUE et la seconde par la trahison.

Un soir, pendant que nous étions au souper, le sergent entra dans notre appartement, et comme tous les siéges étaient pris, il alla s'asseoir sur la fenêtre et s’appuy: le dos juste sur la barre que nous avions coupée ; comme il était très-corpulent je frémis de crainte, à la pensée que son poids pourrait faire tomber la barre qui ne tenait plus que par un point. Dodge était dans les mêmes transes que moi, il l’invita à venir prendre une tasse de thé avec nous, il refusa, de crainte d’être remarqué et rapporté par la sentinelle. Désespéré, je me levai et l’appelai dans un coin, pour lui demander tout bas s’il n'avait pas en sa possession des lettres pour Sutherland. Comme nous étions debout, lui prêt à sortir, je remarquai que, à deux places, son uniforme rouge était taché de graisse et de suie qui avaient servi à cacher les deux coupures de la barre.

Bien certain que ces taches allaient être remarquées, et que leur provenance pourrait nous faire découvrir, je lui dis que je n’étais pas bien, que s’il pouvait me procurer un demiard de boisson forte à la cantine, je lui serais bien obligé ; j'ajoutai qu’une bouteille de bière ne pourrait lui faire de dommage à lui-même, et je lui glissai un écu dans la main, puis faisant semblant de remarquer, pour la première

fois, les taches noires, je lui dis: où avez-vous été, sergent, votre uniforme est tout taché, attendez, je vais frotter cela. J’enlevai, en effet, les taches avec un morceau de drap ; le sergent me remercia et sortit.

La trahison, qui se glisse partout, faillit aussi nous faire manquer notre coup.

Un nommé Pew, prisonnier commme nous, désespérant de notre fuite, se fit notre délateur et lança, par la fenêtre, un papier à une sentinelle ; ce papier était adressé au lieutenant Chishom qui, alors, était en promenade aux chutes de lhagara, il contenait la dénonciation de notre projet et fut montré à l'officier commandant le poste. J’appris tout cela, par la violence, en menaçant de tuer Pew s’il n’agissait pas comme je l’entendais, et s’il ne niait pas tout ; je détournai ainsi les conséquences fatales de cette trahison.

Ce fut l'adjudant qui vint pour s’enquérir de la vérité des faits dénoncés, mais auparavant il avait eu une conversation avec Normand, et je vis bien que tous deux avaient conclu que c'était une farce. Quand l’adjudant nous interrogea, je lui dis avec an air moitié fâché, moitié piteux, que lorsque les jeunes officiers voudraient mnonter des farces ils devraient choisir d’autres sujets que nous, que nous étions bien assez malheureux, sans encore être en butte aux plaisanteries, et que c'était fort peu gentil de leur part ; puis, me faisant montrer le papier, je fis remarquer qu’il était écrit que les barres étaient enlevées (bar out au lieu de bar cut, l'écriture se prêtait aux deux versions). Pew nia aussi être l’auteur de cetécrit. Je fis remarquer encore à l’adjudant

me JO

que toutes les barres étaient à leurs places, puis, pour confirmer le tout, j'allai tirer sur elles avec force, en ayant bien soin d'oublier celle qui était coupé.

Il n’y a pas de barres enlevées ni coupées, sergent, dit l’adjudant ?

Non, monsieur, aucune, et je suis bien certain qu’elles ne peyvent l’être.

Très-bien ; avez-vous quelques plaintes à faire, monsieur ?

Aucune.

Je rapporterai l'affaire au commandant ; bonsoir messieurs, et il sortit.

Le lundi, 15 octobre (1838), il faisait un vent froid, le ciel était chargé de nuages, et la pluie tombait lentement, ce qui faisait présager qu’elle allait durer. J’aperçus un de nos amis de l'autre côté du fossé, je lui fis, avec mon mouchoir, un signe qui voulait dire que nous étions prêts et que le temps était favorable, mais je n'étais pas satisfait, je ne savais s’il m'avait compris, quand un des prisonniers me fit remarquer que notre ami était avec nous dans

l'enclos. Je me retournai et j'aperçus M. 50e causant ; je m'approchai des deux.

Baidiont, dis-je, ce monsieur va pouvoir sans doute nous dire quel est ce village sur le nom duquel nous ne sommes pas d'accord, et me retournant vers M. Grace :

Quel est le nom de ce village, lui dis-je en anglais ?

On l'appelle Beauport.

Je pensais que c'était Lorette, n’était-il pas ainsi

sai?

appelé par les anciens français (ici je m'exprimai en langue française.) Soyez prêts pour cette nuit, le temps est favorable.

Non, monsieur, ce n’est pas cette place, c’est plus loin ; quand à celle-ci elle s'appelait autrefois (ici M. Grace s'exprime en français) ne craignez rien nous serons à notre poste.

Je saluai gravement en disant : je pense, en effet, que vous êtes dans le vrai.

Le soir, après souper, nous commençâmes nos préparatifs. Dodge et moi avions déjà roulé nos habits en paquet, de manière à ce qu’ils pussent passer dans la même ouverture que nous; nous mîmes double chemise, pantalons et bas.

Quand la sentinelle fut changée, à huit heures, je vis que c'était un bon garçon avec lequel j'avais souvent conversé ; après lui avoir parlé pendant quelque temps, je l’invitai à fumer une pipe ; il y consentit. Il me dit que dans la ville il y avait beaucoup de sympathie pour nous, qu'il avait bu plus d’un verre de bière avec des irlandais et des français, en conséquence de ce qu’il était de poste à la citadelle, et qu’il pouvait leur parler de nous. C'était, disait-il, la même chose que lorsqu'il était à Londres, pendant la conspiration de la rue Caton, alors qu’il était de garde à la Tour de Londres.

Ah! mais, dans ce cas, vous êtes justement l’homme que je voulais voir, je voudrais que vous me fissiez une description de la Tour de Londres où je dois être enfermé. Mais je suppose que par un temps pareil, et comme la nuit est pluvieuse, vous

prendrez bien un coup avec moi? Cela va vous réchauffer.

Dieu vous bénisse, j'en serais enchanté. Avez-vous quelque chose qu’un honnête soldat puisse boire ?

Certainement, attendez un moment,

J’allai, sous prétexte de chercher la liqueur, parler à Dodge, pour lui demander s’il avait réussi à enlever la barre ; il me dit que non, que cela allait prendre encore quelque temps ; qu’il ne fallait pas songer à s'enfuir pendant cette faction, mais pendant l’autre.

Alors il faut lui donner sa boisson pure ?

Sans doute, si vous pensez captiver son attention de manière à ce qu’il n’entende pas de bruit.

Soyez sans crainte, j'ai un sujet qui va occuper son esprit et sa langue en même temps, et à mois de faire assez de bruit pour réveiller les sept dormeurs il n’entendra pas ; ainsi à l’œuvre !

La sentinelle prit son verre ; nous allumâmes de nouveau nos pipes, je l’invitai à se rapprocher de la fenêtre afin que la sentinelle de dehors ne nous entenuit pas converser.

Il parla longtemps, je lui fis donner beaucoup de détails, et je le tins longtemps occupé.

Enfin, on entendit un craquement, c'était le dernier effort, la barre était enlevée, un des hommes eut la présence d'esprit de renverser un banc dans la chambre, et il dit qu’il était tombé dessus.

Quel est ce bruit? Qui a tombé sur ce us demandai-je ?

C'est moi, monsieur, répondit Hull.

Vous êtes-vous fait mal ?

Un peu, mais pas beaucoup, je n’en mourrai pas, je pense.

Pourquoi ne prenez-vous pas garde? C’est vraiment désagréable que vous fassiez tant de bruit après le canon. Allons, couchez-vous.

Gagnons nos lits, dit Dodge.

Je savais que tout était fini, mais je continuai la conversation pour permettre de replacer temporairement la barre.

Comme le temps arrivait où la sentinelle devait être relevée je lui souhaitai une bonne nuit, lui fis prendre un autre verre, et le remerciai de ses informations. Les lumières furent éteintes, et tout semblait tranquille quand la garde fut changée.

La nouvelle sentinelle était un vieux soldat, il resta quelque temps sous le porche, pour se protéger contre le vent ; j'ouvris le guichet et l’appelai, je fis semblant de le reconnaître et lui dis: tiens, est-ce vous, comment ça va-t-il ?

: Très-bien, je vous remercie, monsieur.

Sentinelle, un des prisonniers n’est pas bien, je : voudrais faire du feu pour lui préparer un punch, et, par le temps qu’il fait, une goutte ne vous ferait pas dommage non plus à vous. Voulez-vous être assez bon pour nous ramasser quelques copeaux pour mon feu ?

Certainement, monsieur, mais je crains qu'ils ne brûlent pas, parce qu'ils sont. mouillés ; et il ramassa des copeaux qu'il me passa.

Merci, merci, je suis fâché de vous troubler,

J’allumai ma lampe, fis mon feu et lui dis: venez, prenons un verre, si je dois partir demain matin ce n’est pas une raison pour que nous ne buvions pas ensemble, ce soir. Qu'est-ce que vous allez prendre ?

Ce que vous aurez sous la main.

J'ai d’excellent porter de Londres, ou bien je puis vous offrir un bon verre de Jamaïque.

Si c’est indifférent pour vous je préfèrerais le porter.

Je pris une bouteille et coupai les broches, tout en conversant, puis je demandai à Dodge de m'’ap. porter un verre, il m’en présenta un au fond duquel se trouvait le laudanum. J'avais dit d’en mettre cinquante gouttes, mais dans sa précipitation il en avait mis trois fois plus, il tenait le verre de manière que la sentinelle n’en vit pas le fond. Je le remplis lentement, pour faire mêler la drogue avec le porter qui était excellent et qui moussait bien ; nous trinquâmes.

À votre santé, monsieur, et puissiez-vous arriver sain et sauf à la fin de votre voyage.

Merci, sentinelle, que le ciel exauce vos vœux.

Je portai mon verre à mes lèvres et l’observai ;: il vida le sien. J’en offris aux autres, mais tous refusèrent sous différents prétextes.

Eh bien ! sentinelle, puisque personne n’en veut vidons la bouteille à nous deux.

Il s’y prêta volontiers, puis il continua à parler;

mais je ne fus pas longtemps avant de m'apercev. Er

qu’il bredouillait et qu'il avait la langue épaisse,

alors je lui fis remarquer que ce 8... porter était terriblement capiteux et que j'allais me reposer un peu. |

Nous avisâmes ensemble ; le temps où l'officier de garde allait visiter les postes était proche, fallaitil attendre? D'un autre côté il se faisait tard, je décidai qu’il fallait partir; mais la sentinelle était venue s'appuyer près de la fenêtre où nous devions passer, elle tombait presque, il fallait l’amener près de l’autre fenêtre.

N'importe, dis-je à Dodge, je m'en charge, soyez prêt ; dans deux minutes, le soldat sera si ivre qu'il ne pourra voir les vides entre les échelons d’une échelle de quarante pieds. :

Je m’approchai de lui et lui dis que je voulais lui parler à l’autre fenêtre.

Ah ! oui, certainement, monsieur, et il s’y rendit.

Eh bien, sentinelle, comment êtes-vous ?

Oh! bien, monsieur, très-bien, je n'ai jamais été mieux.

Je voudrais pouvoir en dire autant, mais ce porter que vous autres, anglais, aimez tant m'a presque rendu malade. Comment se fait-il que vous l’aimiez, c’est une boisson lourde et qui endort ?

Je voudrais en avoir toujours à boire, il n’y a pas de bonnes boissons dans cette ville française.

Avez-vous jamais bu de l’eau-de-vie ? Pour moi je la préfère au porter, mais je suppose qu’en Angleterre elle est très-chère ; j'en ai en peu ici, goutezmoi ça, eb dites moi si vous en avez jamais bu d’aussi bonne ? Et en même temps il en avalait la moitié

d’un grand verre, de manière à s’étrangler ; il en fit. l'éloge, en disant que dans aucune taverne de la ville il aurait pu s’en procurer de pareille.

Tenez donc la bouteille un instant, je vais aller allumer ma pipe.

Je m'en allai au fond de ma chambre et je ne fus pas déçu dans mes espérances, je ne voulais pas lui en offrir davantage, mais je savais qu'il en boirait une fois qu’il aurait la bouteille en sa possession. Je ne me trompais pas, à peine avais-je fait quelques pas que j'entendis le glouglou de la liqueur qui passait de la bouteille dans son gosier.

Soyez prêts, dis-je aux autres, et quand vous entendrez le mot rain, partez.

Je retournai à mon poste, fumai un peu et passai ma pipe à la sentinelle ; je lui dis de se tenir près de moi pour se garantir du froid, je lui passai familièrement le bras autour du cou, bien décidé à l’étrangler s’il donnait l'alarme.

1t rains a little now (Il pleut un peu maintenant.)

Ah ! très-peu, très-peu, monsieur, répondit la sentinelle entre deux hoquets, et j'entendais le frottement des boutons du colonel Dodge, comme il passait dans l'ouverture ; un autre... un autre encore, et une tape sur l’épaule m’avertit que c'était mon tour, Thayn vint me relever.

Que ferai-je, dit-il, s’il fait quelque bruit ?

Etouffez-le.

C'était maintenant mon tour de passer, mais je m'aperçus que j'étais trop gros pour l’ouverture; j'ôtai mon habit et ma veste, puis, aidé

d’un coup d'épaule de Parker, je franchis la fenêtre, en emportant mes habits entre mes dents sur la clôture que je pus descendre heureusement, grâce aux draps de lit. Je trouvai en bas les trois autres qui m'avaient précédé.

Doucement et sans bruit, nous nous glissâmes le long des murs, passant sous les lampes placées audessus de chaque porte et qui ne donnaient qu’une bien faible lumière. La pluie avait cessé, mais l’eau qui tombait des gouttières et le vent couvraient le bruit de nos pas. Nous marchions à la file et gagnâmes une arrière-cuisine, notre premier lieu de rendezvous. Comme le dernier arrivait, il trébucha sur un grand morceau de fer-blanc, ce bruit attira l'attention de la sentinelle qui regarda en bas, où nous étions ; il ne vit probablement rien à cause de l'obscurité.

Qui va là, dit-elle ?

Personne ne répondit naturellement. Elle répéta sa demande, alors les soldats, qui sortaient justement du corps de garde, répondirent:

La relève.

Avancez, relève, donnez la consigne.

Heureusement pour nous, c'était le moment où la garde venait relever les sentinelles des différents postes, et le bruit causé par Parker lui fut attribué.

Le: gardes relevèrent le premier poste, passèrent près de nous, franchirent le mur pour relever les sentinelles au-dessus ; grâce à la lanterne que l’un d'eux portait, nous pûmes même distinguer leurs traits.

Après avoir relevé la sentinelle ils redescendirent,

et passèrent de nouveau près de nous. Nous étions couchés à plat ventre. Parmi eux se trouvait notre homme au porter et au laudanum, il portait son mousquet d'une manière fort indépendante et peu conforme à la discipline, il avait la casquette de travers et décrivait des courbes en marchant, heureusement que le caporal ne s’en aperçut pas ; il rentra eu corps de garde où, d’après ce que nous apprîmes plus tard, il dormit pendant vingt-quatre heures consécutives, malgré tous les moyens que les médecins de la garnison employèrent pour le réveiller.

Nous avançâômes de nouveau, sur nos mains et sur nos genoux, et passâmes le magasin un à un, il y avait une sentinelle en avant et en arrière ; nous faisions un petit détour, pour nous tenir à l’ombre des petites lumières qu’il y avait à chaque poste. L'un de nous fit encore un léger bruit qui attira l'attention de la sentinelle ; nous nous étendîmes à terre, elle nous prit sans doute pour quelques-uns des chiens qui rôdaient constamment aux alentours, car elle s’en retourna et rentra dans sa guérite, Nous passâmes une autre sentinelle et gagnâmes le champ de parade, là nous fûmes arrêtés par un autre appel parti de derrière nous ; nous nous jetâmes encore par terre, elle passa, elle aussi, près de nous, et ne nous aperçut pas, quoique je visse distinctement, à ses galons, que c'était un sergent.

Dodge, qui se trouvait près de moi, me demanda : pensez-vous que ce soit une alarme, elle vient directement de près de notre chambre?

Non, lui dis-je, ce n'est pas une alarme (je n’en

savais rien, bien entendu, mais je voulais encourager les autres), c’est peut-être le sergent qui habite la chambre voisine de la nôtre, et dont la femme est äccouchée, la semaine dernière, il s’en va probablement chez le médecin. Du courage, mes garçons, nous passerons aussi facilement les autres sentielles que nous avons passé celles-ci.

Il restait encore trois sentinelles, les deux preîières ne virent rien ; quand à la troisième qui se tenait près du quartier des officiers, c'était plus difficile ; je résolus d’aller bravement en avant, et si j'étais interpellé, de donner une réponse quelconque ; pendant ce temps les autres fileraient jusqu’au mur. Je m'arrêtai un instant, mis mon habit et ma casquette qui, avec son galon d’or, ressemblait assez à celles que les officiers portaient, puis je marchai hardiment à sa rencontre. Je l'avais presque dépassée, sans être aperçu, quand elle me cria tout-à-coup :

Qui va là ?

Officier de la garde.

Avancez, officier de la garde et donnez la consigne.

Nous n'avions pas la consigne, cette nuit-là, parce qu'on n'avait pa fait la ronde des prisons, car lorsqu'elle était faite nous la saisissions toujours ; mais j'avais remarqué que la consigne était généralement un nombre finissant en feen (en français ième), la veille c'était seventeen, en sorte que je crus devoir me risquer, je mis ma main sur la bouche, et je bredouillai quelque chose finissant en een, en lui laissant le soin de compléter le mot.

Passez, officier de la garde, tout est Lien.

Je passai et fis un détour pour me rendre au mur, où je trouvai Dodge ; il me dit :

Nos amis nous ont trompés, ils ne sont pas ici.

Impossible, dis-je, êtes-vous allé sur le mur et avez-vous donner le signal ?

Oui, mais ils ne sont pas là.

Je montai sur le muret j'allai examiner, à différentes places, voir s'ils n'étaient pas au bas, mais rien.

Que faire maintenant, demanda Dodge ?

Coupez la corde qui sert à hisser le pavillon, nous tâcherons de descendre par ce moyen.

Pour cela nous n’avions qu’un canif, et Dodge se mit courageusement à l’œuvre. En même temps, je plaçai chacun de nos deux autres compagnons à deux places différentes, pour surveiller de tous les côtés et nous avertir, au cas ou quelqu'un viendrait pendant que nous ferions nos préparatifs de descente, Un bruit se fit entendre.

Aie! qu'est-ce cela, dit Dodge? C'est le bruit que j'ai dit aux autres de faire pour nous avertir de l'approche de quelqu'un.

Ecoutez, dit Dodge, on parle.

Nous écoutâmes, et nous pûmes distinguer la conversation suivante qui avait lieu entre la garde et Culver :

Qui êtes-vous, monsieur, et que faites-vous ici ?

Culver, l’imitant, lui demanda aussi qui êtes-vous vous-même ?

Je suis l'officier de la garde, et je sais qui vous

sun. 48

êtes, mais je ne permettrai pas ces badinages, je vais vous rapporter au commandant,

Faites, dit Culver, qui se tenait à distance.

Venez, venez, finissez cette plaisanterie, vous avez passé la sentinelle, je sais que vous êtes un officier qui voulez vous amuser, et vous savez que c’est mon devoir de vous reconnaître ; donnez-moi votre nom.

Mon nom ne vous servirait à rien, dit Culver, qui se mit à regarder en arrière, et qui voulait continuer à parler pour nous donner le temps de nous préparer. - Alors, puisque vous ne voulez pas donner votre nom, je vais essayer à voir qui vous êtes, et il se précipita vers lui. Culver courut aux remparts, vola sur le mur, suivi de l'officier de garde, ce que voyant il se laissa glisser à terre, s’en fut un peu plus loin et se cacha dans un enfoncement du mur. L’officier continua sa recherche, en passant près de nous, j'étais derrière l'affût d’un canon de la batterie de salve, et Dodge derrière le mât de pavillon.

Sentinelle, dit l’officier, passez le mot au sergent, et qu’il fasse sortir la garde.

Sergent, faites sortir la garde. Ces mots passèrent d’une sentinelle à l’autre.

Il est là, dit la sentinelle à l'officier, il est là et se cache parmi le bois.

Pendant ce temps nous pouvions voir tout le mouvement causé par l'alarme ; le piquet de soldats sortit, les officiers qui, à cette heure avancée, n’étaient pas levés de table, sortirent aussi pour voir ce que signifiait tout ce bruit ; les uns bouclaient leurs sabres, d’autres se dirigeaient vers la pile de bois.

Un artilleur, avec son chien, découvrit Parker qui, affaibli par la maladie, était allé là pour attendre son. tour. Dès qu'il eut été reconnu, au moyen d’une lanterne, l'officier cria : ;

Les prisonniers américains, les prisonniers américains qui se sauvent.

Ce cri ajouta encore à la confusion générale, plusieurs coururent à notre chambre, d’autres entraînèrent Parker au corps de garde, d’autres enfin se mirent à notre recherche aux alentours.

Nous apprîmes plus tard que Parker se monte très-obstiné, qu’il ne voulut d’abord rien répondre ; mais à la fin, cependant, il dit à l'officier qui l’interrogeait que nous étions là, près, parmi le bois.

Sont-ils tous partis ?

Non, il n’y a que le général Theller, Dodge, Culver et Hull.

L'alarme était générale ; cependant au milieu de tout ce brouhaha, Dodge avait réussi à couper la corde ; mais quand ce travail fut achevé nous nous aperçûmes qu'en la faisant glisser dans les poulies, le bruit qu’elle ferait attirerait l'attention de ceux qui nous cherchaient, et leur indiquerait où nous étions.

Nous n'avions pas d'autre alternative que de sauter du haut du mur dans le fossé en bas ; c'était terrible, mais notre mot d'ordre était : la liberté ou la mort. Je fis la proposition, en disant que j'allais sauter le premier, et que comme j'étais le plus lourd, si j'en échappais sans me tuer, les autres réussiraient ; nous ne voulions pas être pris vivants.

Je marebai en avant et montai sur le mur; je me

tins un instant suspendu par les mains, puis je me laissai aller. Pendant que je roulais sur la pente, il me sembla que toutes les actions de ma vie passaient devant moi comme un éclair.

Quand enfin je cessai de rouler je me relevai sur mes pieds, j'étais sur le roc solide.

Grand Dieu ! quelle chute épouvantable !

Je tombai ensuite sur la tête, et un instant je restai sans mouvement ; 1l me semblait que tous mes os étaient broyés ; alors j'entendis la voix de Dodge.

Que dites-vous, lui demandai-je ?

Êtes-vous beaücoup blessé ?

Non, je ne lesuis pas du tout ; mais avant que les autres ne fassent le saut, jetez-moi les paquets d’habits, : je vais les disposer comme un matelas, afin que vous ne tombiez pas sur ce roc qui est plus dur que le cœur d’un tory.

J'essayai de me relever, mais je m’aperçus que la cheville de mon pied droit était disloquée, j'avais aussi le haut de la jambe cassé. La chute que j'avais faite sur la tête m'avait d’abord empêché de m'’apercevoir de tout cela.

“Les autres me jetèrent les paquets de hardes que j'arrangeai en pile ; je dis à Dodge que nous avions encore une quinzaine de pieds à descendre, et d’apporter un bout de corde pour nous aider à effectuer cette descente.

Je tâchai de diriger, par ma voix, Culver qui se disposait à sauter, mais il tomba à quelques pouces du paquet de hardes et resta insensible, le sang lui sortait par le nez et par la bouche, il s'était ausai fait

beaucoup de mal à une jambe. Celui qui vint ensuite fut Hull; je lui dis de partir à-peu-près à un pied à droite de la place où Culver avait sauté, ce qu’il fit, il tomba sur le paquet de hardes et ne se fit point de mal.

Grand Dieu! dit-il, quel saut!

Le ton froid avec lequel il fit cette exclamation me fit rire involontairement.

Dodge-me jeta la corde qu'il avait coupée, puis, comme Hull, il tomba sur les hardes et se releva sans aucune blessure. |

Alors les deux valides tinrent le bout de la corde et je me laissai glisser en bas, puis vinrent ensuite Culver et Hull ; quant à Dodge, comme il n'avait pas le secours de la corde, il se laissa rouler en bas sans se faire trop de mal.

Nous montâmes ensuite sur le dernier mur qui était très-bas, et nous pûmes voir la lueur des torches que les soldats promenaient partout pour nous chercher ; cependant nous n'avions point le temps de faire de longues reflexions. Hull prit Culver sur son dos, je m'appuyai sur Dodge, et nous descendîmes la pente assez escarpée qui nous conduisit à un terrain enclos; comme c'était une promenade publique, il y avait un tourniquet que nous passâmes, et nous voilà enfin dans la rue, sur le bord de l’eau.

Nous ne pouvons suivre pas à pas les prisonniers américains, pendant leur séjour dans la ville et aux environs ; ce récit, bien que présentant des péripéties émouvantes, nous entraînerait trop loin. Qu'il nous suffise de dire que Culver et Hull furent repris,

le matin même, vers neuf heures, dans le jardin du château St. Louis; Dodge resta toujours dans la ville, mais il fut changé cinq ou six fois de place, pour échapper aux recherches des soldats et de la patrouille. Quant à Theller, il fut promené du chemin de la petite rivière à la ville, puis ensuite il revint se cacher au faubourg St. Jean ; de là il se rendit sur le chemin Ste. Foye, chez un irlandais qui était officier public, mais qui cependant le cacha pendant trois jours.

Enfin, ayant été réunis tous deux, au bout de plus de trois semaines, au faubourg St. Jean, ils partirent pour se rendre à St. Henri de Lévis, sous la conduite de M. Drolet.

Dans le chapitre suivant, nous les suivrons Ge cette dernière place jusqu’à la frontière américaine, où ils furent conduits heureusement par M. J.B. Carrier, marchand, de St. Henri, (*) et où ils retrouvèrent la liberté.

(*) Père de l’auteur.

Page 1