CHAPITRE VL
Fuite de Dodge et Theller, depuis Québec jusqu’à la frontière des Etats-Unis, sous la conduite de J, B. Carrier, et retour de ce dernier à St. Henri de Lauzon, (*)
C'était, me dit mon brave et excellent ami, M. Carrier, vers le commencement de juillet 1838, je rencontrai un jour à Québec M. Drolet qui me pria de passer à son bureau, pour me communiquer une affaire de la plus haute importance. M'y étant rendu, j'appris de lui que deux personnes de la citadelle devaient s'évader ; que tous les p:éparatifs étaient faits, et que l’on n’attendait plus qu’une sombre nuit
(*) Nous donnons in extenso le récit du Dr, Charles De Guise, très-bien raconté par cet élégant écrivain, récit qui a déjà paru dans le Journal de Québec, comme nous l'avons dit au commencement de cet ouvrage,
de vent et de pluie pour l'exécution de ce projet. Sachant que j'avais, pendant plusieurs années, voyagé sur le chemin de Kennébec, il me demanda si, en me remettant en mains ces prisonniers après leur sortie, il ne me serait pas possible de les conduire aux Etats-Unis, sans danger pour leur vie. J’assurai M. Drolet que si ces messieurs voulaient bien se confier à moi, et suivre en tous points mes instructions, j'entreprendrais de les mener hors du Canada, et j'osai ajouter que je me faisais fort d'y réussir. Làdessus il me donna ordre de me tenir prêt.
Trois grands mois se passèrent, mois d'angoisses et d'attente, sans que j'entendisse parler des prisonniers ou de leurs libérateurs. Enfin, dans le mois d'octobre, cette nuit tant désirée rriva. Celui qui a quelque temps séjourné dans le Canada connaît nos tempêtes d'automne, sans qu'il soit besoin d’en faire autre description. Ne doutant pas que Dodge et Theller profiteraient de cette nuit, je me jetai sur mon lit tout habillé, pour être prêt à tout événement, mais il me fut impossible de fermer l'œil. Dans chaque raffale du vent qui s’engouffrait dans la cheminée, dans chaque ondée qui venait fouetter les vitres, je croyais entendre des cris de detresse, des râlements de mort, et je m’éveillais en sursaut. Enfin, vers le matin, j'allais m'endormir lorsque trois coups brusques et rigoureusement frappés à ma porte me firent bondir de mon lit. Persuadé que c'était les prisonniers qui m’arrivaient, je m'empressai d'ouvrir. Mais qu'on juge de ma stupeur : C'était un homme de police, et son cheval était couvert d’écume. Il
w'apprit que deux prisonniers, dans la nuit même, s'étaient échappés de la citadelle où ils étaient détenus pour crimes politiques, en attendant l’exécution de leur peine qui était la déportation à vie. Il me demanda, en même temps, si je n'avais aucune connaissance du fait ; sur ma réponse négative, il me donna leur signalement, m’essurant que celui qui les ramènerait recevrait une forte récompense ; puis il me quitta pour -continuer ses recherches. Chose étonnante ! seul de St. Henri, j'étais dans le secret, et ce fut précisément à moi-même que cet homme vint s'adresser, pour m’annoncer ce que je brûlais d'apprendre. Tous ceux dont les souvenirs remontent aux événements si tragiques des années 1837 et 1838, comprendront aisément les diverses émotions que produisit à Québec et dans le pays, la nouvelle de cette magnifique et audacieuse évasion.
On laissa l’effervescence se calmer, avant de concerter les plans et les moyens qui devaient assurer la fuite et le salut des deux évadés.
Il y eut à Québec, au sujet de la conduite des prisonniers à la frontière, une assemblée de ceux qu’on appelait alors les patriotes / A cette assemblée, M. Drolet rapporta la conversation qu'il avait eue avec moi, leur dit qui j'étais et ajouta qu'ayant, pendant plusieurs années, voyagé sur le chemin de Kennébec, j'étais l’homme sur lequel il avait jeté les yeux pour conduire Dodge et Theller au-delà des lignes. Comme je n’étais connu que de ce monsieur, on députa une seconde personne pour s'assurer si j'étais bien l’homme qu'il leur fallait. Cette per-
sonne vint en effet à St. Henri, pour que je lui sou: misse le plan de mon voyage. Les réponses que je donnai aux objections qu’elle me fit parurent la satisfaire. A son retour à Québec, une nouvelle assemblée fut convoquée et j'y fus invité. Là chacun proposa son plan et chacun de le croire le meilleur, bien que ces divers plans fussent diamétralement opposés les uns aux autres, plus ou moins exécutables surtout. Enfin je me levai à mon tour, et j'annonçai formellement que je ne prendrais la conduite de cette périlleuse expédition qu’à deux conditions expresses, savoir : la première, qu'un compagnon de voyage me serait donné ; la seconde, qu'on obéirait aveuglement à mes ordres, pour qu’à l'heure du danger il y eut unité d’action dans une affaire que j'entendais conduire comme il me plairait.
Tous accédèrent à ces demandes, et M. Bacond me fut donné pour compagnon de route. Il fut décidé que nous partirions le même soir. Quatre des meilleurs chevaux avaient été préalablement loués et traversés à la Pointe-Lévis, en différents temps de la journée, pour ne pas éveiller de soupçons; plus tard on les avait réunis dan: un endroit désigné. A onze heures du soir, les prisonniers me furent remis entre les mains ; après quelques mots d'explication nous nous mîmes en route pour St. Henri, où nous : arrivâmes au milieu de la nuit. Nous passâmes la journée du lendemain (dimanche) renfermés chez moi. Dans l'après-midi, des amis de Québec vinrent nous apporter des armes et l'argent nécessaire pour le voyage.
A huit heures du soir, après m'être assuré que rien au dehors n'avait transpiré, je donnai l’ordre du départ, et par des chemins détournés nous gagnâmes St. François de la Beauce, au point du jour.
Nous allâmes loger dans une maison quelque peu éloignée du grand chemin, chez des gens que je connaissais depuis longtemps. Je fis mettre les chevaux sous clef et recommandai à mes comragnons de se tenir renfermés. Notre air de mystère, et les précautions que nous prenions pour n'être pas vus, intriguèrent la digne hôtesse au suprême degré, aussi fusje par elle obsédé de questions. Force me fut, à la fin, de leur avouer que les messieurs qui m'accompagnaient étaient des marchands de Québec qui passaient en Angleterre pour faire leurs achats, mais que la peur d’être arrêtés pour des agitateurs politiques qui fuyaient en pays étrangers, comme d’autres marchands l'avaient été déjà, et d’être pris comme tels (ce qui leur causerait infailliblement des retards et des préjudices énormes), les avaient ainsi portés à voyager de nuit, en logeant chez des gens sûrs et discrews comme eux. L’hôtesse parut goûter mes raisons, elle me promit de garder le silence, et si jamais l’occasion s’en présente je veux la remercier mille fois de m'avoir si bien tenu parole.
À neuf heures du soir, nous laissâûmes nos hôtes, mais comme la marche à cheval était devenue extrémement pénible à Theller, par suite de la fracture d’un des petits os de la jambe, lors de l'évasion de la citadelle, nous primes une voiture qui le conduisit jusqu’à l'entrée du chemin de Kennébec: Là il fut
obligé de renvoyer sa voiture et de remonter à cheval. Ce qui nous restait à: chemin à faire était la partie la plus périlleuse de l'expédition, nous devions en conséquence redoubler de vigilance et de précautions.
Avant d'arriver aux frontières nous avions trois piquets de soldats à traverser : le premier se trouvait à peu de distance où nous avions fait halte. Là, le chemin était borné d’un côté par la rivière dont les bords escarpés nous présentaient des précipices, de l’autre côté était le corps de garde ; de plus, les arbres étaient tellement rapprochés et
chargés de broussailles que, à cet endroit, il y aurait eu folie de tenter de nous y frayer une route pour y passer avec nos chevaux.
Dans les fréquents voyages que j'avais faits aux Etats-Unis, par ce chemin, j'étais accoutumé de passer la nuit dans cette maison, dont moitié était hôtel et l’autre moitié façon de caserne. J'avais, plus d’une fois, eu occasion de remarquer que la sentinelle n’était relevée que toutes les deux heures ; que dans les temps pluvieux elle restait dans la maison et se tenait à une fenêtre en arrière. La lumière donnait sur son visage, ses yeux étaient fermés, un air de contentement et de satisfaction était répandu sur ses traits, et un sourire errait sur ses lèvres. Dors en paix, brave soldat, ce n’est pas nous qui troublerons, volontairement du moins, ton sommeil si doux ! Je disposai mes homr-”s alors à cent pieds les uns des auttes, gardant pour moi-même la tête de la ligne
Je leur enjoignis de passer sur l'herbe et de longer
autant que possible les bords de la rivière, d'avancer bien, bien doucement, afin que le bruit des pas se perdit avec le murmure du vent. Dans le cas de surprise, nous devions faire volte-face, nous servir de nos armes, et arracher coûte que coûte, d’entre les mains des sbires, celui d’entre nous qui y serait tombé ; notre mot d'ordre était: passer ou mourir: Nous effectuâmes très-heureusement ce court, mais périlleux trajet. Je crus toutefois prudent de laisser prendre les devants à mes gens, et m'assurer que l'alarme n’avait pas été donnée.
Après qu’ils se furent éloignés, je descendis de cheval et appliquant l'oreille contre terre, à la manière des sauvages, je restai là écoutant une dizaine de minutes, mais tout dans la maison resta dans le plus grand calme. Rassuré pleinement, je rejoignis la petite troupe et nous continuâmes rotre route en toute sûreté. A quatre milles plus loin,.se trouvait le second piquet que nous passâmes en nous frayant, non sans peine, un chemin d.'‘ourné, à travers d’épais fourrés. Quoiqu'à-peu-près certain de n'avoir pas donné l'éveil, je crus toutefois prudent de prendre les mêmes mesures que la première fois.
Il nous restait un dernier poste, et certes c'était là que nous devions rencontrer le plus d'obstacles et de difficultés. Ceux qui ont voyagé par le chemin de Kennébec savent qu'il faut traverser la rivière Chaudière, sur un pont, auquel la maison de M. Oliva est attenante. Ce monsieur était magistrat et qui plus est bureaucrate renforcé. A quelques pas
de là je fis faire halte à mes gens et j'allai reconnaître la position. Je trouvai, à ma grande surprise et à mon grand désappointement, le pont obstrué par de gros corps d'arbres et des voitures renversés qu'on y avait mis à dessein; de plus un énorme chien; véritable cerbère, poussait des kurlements à réveiller les morts.
Pour comble de malheur, la rivière grossie par les pluies torrentielles que nous avions eues depuis quelques jours, ne présentaient pas un seul endroit guéable. Il n’y avait pourtant pas moyen de reculer ni de balancer ; je saute de cheval, que j'attache à quelques pas plus loin, puis je m’avance jusque sur le pont, au risque de recevoir une balle ou d’être dévoré par le terrible animal qui semblait prêt à s'élancer sur moi, je parvins, après des efforts surhumains, à me frayer une voie. J'aurais pu loger une balle dans la tête de cet infernal chien, mais le bruit de la détonation nous aurait été fatal. J’allai prévenir ausitôt mes compagnons qui m’attendaient avec la plus grande anxiété, et nous traversâmes le pont dans le même ordre tenu devant le premier piquet, je pris les mêmes précautions que la première fois, mais rien, hors les hurlements épouvantables du chien, ne se fit entendre, personne dans la maison ne bougea, elle conserva son aspect austère et taciturne. Grâce à Dieu, nous étions ‘sauvés ; je remontai en selle et nous continuâmes notre route. Plus nous approchions du terme de notre voyage, ‘Dodge et Theller devenaient inquiets et agités, plus malgré l’assurance que je leur donnais que désormais
le danger était passé. Pour toute réponse, ils secouaient tristement la tête.
Enfin, au point du jour, nous aperçumes, à peu de distance devant nous, la borne qui indique la limite sud du Canada, et quelques arpents plus loin nous vîimes flotter le drapeau étoilé. D'un bond nous eûmes franchi l’espace qui nous en séparait. Je renonce à décrire les transports de joie, le délire frénétique qu’éprouvèrent Dodge et Theller en voyant l'Aigle Américain planer au-dessus de leur tête. Oh oui! vivrai-je cent ans et cent ans encore que jamais je n’oublierai un tel spectacle. Aujourd’hui que plus de seize années ont passé sur ces palpitants souvenirs, je ne puis en parler encore sans être profondément ému. Enfin, à trois milles des lignes, se trouvait un hôtel ; ce fut là que nous allâmes camper. Hors de toutes appréhensions, du moins pour le présent, M. Bacond et moi, nous pouvions prendre quelques repos. Nous avions fait plus de quarante-huit milles dans cette nuit, par une pluie battante et des chemins impraticables.
Dans le cours de la journée, l’hôtelier me tira à l'écart et me demanda si, parmi les personnes qui m’accompagnaient, ne se trouvaient pas Dodge et Theller. A cette question inattendue je haussai les épaules et partis d’un éclat de rire. Cette pantomime déconcerta l’amérieain et, bien qu’il eût leur signalement, il se retirait convaincu lorsque Theller s’appro” chant: ‘“ A quoi sert, dit-il, de nier, ne sommes-nous “ pas en lieu sûr,” se tournant vers l’hôtelier : “ oui,
monsieur, C’est moi qui suis Theller, et j'ai l'honneur de vous présenter mon ami Dodge.”
La foudre tombée à mes pieds n’eut pas produit plus d'effet. Je reprochai vivement à Theller son inqualifiable conduite, lui faisant observer que si Dodge et lui étaient en lieu sûr,comme il le disait, M. Bacond et moi avions encore de grands périls à affronter, que grâce à cette déclaration intempestive, ces dangers allaient se trouver décuplés. Je suppliai l'américain de garder le secret, le priant de remarquer que nous avions «æxposé notre vie, l'honneur et le bonheur de nos familles, pour sauver deux de ses compatriotes. Il m'assura que je pouvais me reposer sur lui, et dans
crainte d’une trahison, il me dit qu’il allait envoyer son fils pour rencontzer la malle du Canada. Le lendemain matin, Dodge et Theller prirent la diligence qui devait les conduire à Boston ; je n’en ai jamais entendu parler depuis. Quant à nous, nous nous acheminâmes vers le Canada.
Nous nous trouvions très-embarrassés des deux €hevaux qui nous restaient, ce qui faisait que nous allions bien moins vite que nous aurions voulu. Fort heureusement un jeune canadien, qui revenait à pied de travailler dans les Etats-Unis, me proposa de monter un de ces chevaux ; ce que je lui permis bien volontiers, à condition qu’il se chargerait de Yautre. À peine eûmes-noùs fait une lieue que nous æéncontrâmes quatre hornmes, que nous primes pour “des mätelots déserteurs. L'un d'eux, s'adressaut à moi, me demanda si je n'étais pas un nommé Jean-Baptiste Carrier. Surpris, j'hésitai à lui répondre, lors-
qu'il me dit que si tel était mon nom, j'eusse à me tenir sur mes gardes, en passant au piquet des lignes, que là on se disposait à m'’arrêter, sous accusation d'avoir conduit deux prisonniers politiques au-delà des lignes. Je le remerciai bien cordialement de son avertissement, et je compris que dès lors il ne nous restait plus d’autres ressources que de payer d'audace. En conséquence, je pris des précautions pour n'être pas reconnu ; je me mis un châle devant le yisage et je ramenai le capuchon de mon capot sur. Ja tête.
Une petite maison habitée par une famille irlandaise se trouvait sur le chemin, à peu de distance en decà des lignes. En passant devant la porte, j'entendis la femme dire à son mari: ‘“ Oui, c’est bien lui, je le reconnais à sa corpulance.” Je n’accélerai pourtant pas ma marche, mais je communiquai à mon compagnon de route mes appréhensions. Quelques temps après, J'aperçus un cavalier dont le cheval lancé à fond de train venait à notre poursuite. Arrivé auprès de moi, je reconnus l’Irlandais qui me dit: “Ah! ah! c’est vous, vous avez fait un joli coup, mais nous allons voir,” puis il continua ventre à terre. Peu de milles nous séparaient alors de la maison de M. Oliva dont j'ai parlée plus haut. Nous comprîimes du coup que tout était perdu ei nous »’arrivions là avant lui. Heureusement nous avions toujours ménagé nos chevaux au cas de surprise. Sans être tout à fait maquignon, je connaissais tous les chevaux qui se trouvait sur le chemin Kennébec, et je comptais sur la supériorité des
nôtres. Aussi partîmes-nous à bride abattue, et en peu d’instants l’eûmes-nous rattrappé et dépassé. Nous passâmes tranquillement devant la maison de M. Oliva aui fumait la pipe à sa porte; à peine éloignés de quelques pas, nous remîmes nos chevaux à la course. Je suppose que le pont avait été laissé libre, parce que dans le cas contraire nous eussions rebroussé chemin et gagné les Etats-Unis, ce qui n’entrait pas dans le calcul de M. Oliva. A deux lieues plus bas, nous laissâmes nos chevaux respirer un peu, je réfléchis alors que l'éveil une fois donné à M. Oliva, il lui serait facile de trouver des relais de lieue en lieue, et que bientôt, malgré leur supériorité, nos chevaux ne pourraient plus soutenir la lutte. Il fallait donc à tout prix retarder ceux qui nous poursuivaient. Je m'approchai du Canadien qui était on ne peut plus intrigué, et je lui dis: ‘“ Jai autrefois passé du thé en contrebande, ces “ braves gens s’imaginent que j'ai encore de cet ‘ article et ils veulent m'arrêter; si vous voulez “ m'aider, nous allons leur jouer une pièce : vous “ resterez en arrière avec le cheval libre et vous “ vous laisserez prendre, sans beaucoup de pro- ‘ testations ; ils n'auront pas fait quatre milles “ qu'ils s’apercevront de leur méprise et, de crainte “ d’avoir fait un sottise, ou que vous ne les pour- ‘“ suiviez, ils vous donneront de l'argent pour payer “ les frais du voyagé. Si par hasard ils étaient plu- “ sieurs à notre poursuite, avertissez-nous en jetant ‘“ un cri perçant.”
Cette espièglerie sourit à mon homme, il m'as-
sura, avec des clignements d’yeux pleins de malice, que j'eusse à le laisser faire et qu'il saurait bien se tirer d'affaire ; sur ce, il ralentit l'allure de sa monture, pendant que mon compagnon et moi nous mettions nos chevaux au galop.
Il n’y avait pas quatre minutes que j'avais quitté mon homme lorsque le signal convenu se fit entendre ; effectivement en nous détournant, nous aperçumes huit ou dix cavaliers, à une distance d’à peu près une demi lieue, qui venaient sur nous de toute la force de leurs chevaux. Nous partîmes alors à bride abattue, et en peu de temps nous les eûmes perdus de vue ; nous continuâmes ainsi jusqu’à St. Georges ; là je connaissais un habitant dont la maison très-peu éloignée du chemin, ne pouvait toutefois en être aperçue, à cause d’une côte au pied de laquelle elle était située ; ce fut là que nous allâmes chercher asile.
Peu de temps après notre arrivée dans cette maison, nous les vimes s'arrêter à une demi lieue plus loin, dans une auberge que je connaissais.
L’habitant ne comprenait rien à nos allées et venues mystérieuses, et à l'air d'inquiétude qui nous trahissait, je ne crus mieux faire que de lui avouer que c'était pour avoir passé du thé.en contrebande que nous étions ainsi poursuivis; cet homme eut d'autant moins de difficultés à me croire, qu’il avait autrefois exercé le métier de contrebandier. Il nous assura que nous pourrions rester cachés chez lui aussi longtemps que nous le désirerions. Cependant d’une minute à l’autre, notre position devenait de plus en plus critique. M. Oliva devait apprendre que
nous n’étions pas passés, par l’aubergiste, et vraisemblablement, il allait revenir sur ses pas. N'y pouvant tenir, je priai l'habitant d'aller à l'hôtel offrir du bœuf à vendre et de tâcher d’avoir quelques renseignements. [Il s’y prêta de bonne grâce. Euviron après trois quarts d'heure d'attente notre homme revint, la figure toute bouleversée. Il avait appris tout ce qui nous concernait, je m'aperçus en outre, par les questions qu'Oliva lui avait faites, qu’il avait conçu cle forts soupçons que cet habitant nous donnait asile.
Demeurer une minute de plus dans cette maison, e’était nous perdre infailliblement ; je fis aussitôt marché avec lui pour qu’il conduisit nos chevaux à la Pointe-Lévis, et M. Bacond et moi nous gagnâmes le bois. Quelques jours après nous apprimes que l'habitant, accompagné du jeune Canadien dont j'ai parlé plus haut, avaient été amenés prisonniers à Québec. M. Oliva était venu faire des perquisitions dans la maison, peu de temps après que nous l’eûmes quittée. Ils n’eurent tous deux aucune difficulté à se faire admettre à caution.
Puissent ces braves gens me pardonner, comme j'espère qu’ils l'ont fait aujourd’hui, le trouble et le désagrément que je leur ai causés ! mais pour eux il ne s'agissait que d’un petit voyage, aux frais du gouvernement, pour nous il y allait de notre tête.
Après avoir marché pendant quelque temps, nous mous tapîimes dans un épais taillis, où nous atten- ‘dîmes la nuit. Aussitôt qu'elle fut venue, nous sortimes de notre cachette et nous commençâmes à lon-
ger l lisière du bois. Un fort vent de Nord-Est s'était élevé, et bientôt la pluie tomba par torrents. L'obscurité était telle, que nous ne voyions pas à deux pas devant nous ; aussi allions-nous à tout momen nous heurter contre des troncs d’arbre, ou nous enfoncer dans de profonds fossés remplis d’eau. C'était le neuf de novembre, et l’on sait qu’à cette saison de l’année l’eau n’est pas précisément chaude. Notre imagination surexcitée par les fatigues du voyage, les dangers que nous avions à braver, l’insomnie et le manque de nourriture, nous faisaient voir dans chaque souche que nous rencoutrions un espion, une bête fauve, ou un ennemi.
Enfin, après une marche de plusieurs heures, nous arrivâmes sur les bords de la rivière la Famine ; certes, vu notre position, jamais rivière ne fut mieux nommée, Quoique peu profonde dans les sécheresses d'été, ses eaux se trouvaient considérablement accrues par les pluies d'automne. Par bonheur, un arbre déraciné par la force du courant, se trouvait jeté de manière que son sommet appuyait sur l’autre rive, formant ainsi un pont. Nous n’hésitâmes pas à nous embarquer sur ce pont que le hasard nous offrait, et grâce à Dieu nous pûmes atteindre l’autre bord. Mais là, nouveau contretemps : nous trouvâmes devant nous un autre bras de rivière, beaucoup plus large et plus profond que celui que nous venions de traverser avec tant de peines.
Nous ‘étions sur une île. Que ‘faire dans une telle position ? Demeurer de ce côté de la rivière? Je ne connaissais personne à qui nous adresser dans notre détresse ; il nous faudrait passer la nuit par une
pluie froide et pénétrante, trempés jusqu'aux os, mourant de faim, transis de froid, car le feu nous était devenu presqu'aussi nécessaire que le pain. D'un autre côté, je savais qu'il y avait un pont un peu plus bas, mais ce pont devait être gardé par les soldats d'Oliva, qui n’ignorait pes que c'était le seul chemin à suivre, et nous courrions risque d’être arrêtés en essayant à le traverser. Ce fut pourtant pour ce dernier parti que nous optâmes. Malheureusement, l'obscurité était telle que ce ne fut qu’après avoir fait huit ou dix fois le tour de l’île, nous être déchirés la figure sur des branches sèches, avoir mis nos vêtements en lambeaux, que nous parvinmes à retrouver notre arbre. Une fois de l’autre côté, nous gagnâmes la grande route.
A trois arpents du pont, je priai mon compagnon de m'attendre et me glissai sur l'herbe en rampant ; j'appliquai mon oreille contre terre, je demeurai près d’une demi-heure dans cette position, mais rien ne se fit entendre, rien si ce n’est le clapotement de l’eau sur les arches du pont, et les hurlements du vent à travers les branches des arbres voisins. Nous passâmes sans être inquiétés. À peine de l’autre côté, nous entendîmes comme un murmure de voix et un bruit de pas, se dirigeant à notre rencontre. Sauter la clôture, et nous blottir dans un fossé, fut l'affaire d’un moment. Cependant les voix devenaient de plus en plus distinctes : C’étaient de jeunes garçons qui revenaient de voir leurs belles, et qui se racontaient leurs exploits amoureux. Après qu'ils se furent éloignés, nous. reprîmes notre marche, suivant
tantôt le grand chemin, tantôt passant en travers les champs.
Enfin à quatre heures du matin, nous allâmes frapper à la porte d’une maison, vis-à-vis l’église de St. François. C’étaient des gens que je connaissais, Malheureusement la famille n'avait pas de quoi se nourrir elle-même, à plus forte raison, de donner de quoi satisfaire à la faim dévorante qui uous torturait, Une tranche de pain noir et dur et un morceau de lard rance, nous furent offerts de bon cœur ; mais qu'il y avait loin de là de quoi satisfaire le besoin de nos estomacs ! Toutefois, après nous être un peu séchés, nous nous étendîmes sut un lit et nous dormîmes quatre heures, c'était bien peu pour réparer nos forces ; mais ne trouvant pas cette retraite suffisamment sûre, nous reprîmes le bois, déterminés à gagner Frampton, distant de 7 lieues.
A peine eûmes-nous fait deux milles que je tombai d’épuisement, et pour surcroit de malheur, une fièvre violente me saisit. Incapables d’aller plus loin, nous passâmes la journée dans le bois; vers le soir, me trouvant un peu mieux, nous revinmes à la maison que nous avions laissée le matin. Là, nous apprîmes que dans la journée notre affaire avait fait, dans toute la paroisse, une véritable explosion. Le sieur Oliva était passé, emmenant triomphalement avec lui ses deux prisonniers et nos quatre chevaux. Nous apprîmes, de plus, qu’il se faisait suivre par une nombreuse escorte, qu’il avait échelonné tout le long du chemin, baillis, sergents, gendarmes, en un mot tout ce qu’il avait pu recruter d'offieiers de
police et de milice ; que des barrières et des échelles avaient été jetées en travers la route, à diverses places, pour en intercepter la communication.
Nous nous trouvions ainsi traqués comme des bêtes fauves. La rivière Chaudière était désormais la seule route que nous pussions suivre. Aussi engageâmes-nous notre hôte avec un de ses frères pour nous descendre de nuit, en canot, jusqu’à Ste, Marie, où nous arrivâmes fort heureusement, mais non sans avoir tremblé plus d’une fois. Cette rivière est traversée, en plusieurs endroits, par des bacs retenus par des câbles qui vont d’une rive à l’autre. Nous craignions, en allant frapper sur ses câbles, que le canot chavirât.
Nous gagnâmes ensuite à pied chez un habitant que je connaissais. (Cet homme savait toute notre histoire, et mêm: beaucoup plus qu’il n’y avait réellement. Nous nous gardâmes bien de lui faire des aveux, de crainte que plus tard, dans le cas où nous serions arrêtés, ces aveux ne tournassent contre nous. Bien que nous n’eussions pas le cœur en joie, ce fut avec des éclats de rire que nous écoutâmes la narration qu'il nous fit de notre histoire et des commentaires. Pour lui faire prendre le change nous lui racontâmes, à notre tour, l’éternelle affaire du thé à laquelle il ajouta foi pleine et entière. Vers le soir, nous l’engageñmes pour nous mener dans les concessions de Ste. Marie, et là nous prîmes congé de lui, en lui disant que nous allions nous rendre à pied à St. Henri. Au lieu de descendre nous remontâmes, à peu près une demi lieue, et nous allâmes
jusqu’à la porte d’un ami, respectable citoyen de l'endroit.
Bien que nous n’eussions parcouru qu'une faible distance, l'heure était déjà avancée; la marche noùs était devenue excessivement pénible, par suite des fatigues et du manque de nourriture que nous avions éprouvés. Ma voix était tellement changée que ces braves gens refusèrent longtemps d'ouvrir, ne me reconnaissant pas, tant il y a de méfiance chez le peuple dans ces temps d’agitation et de trouble. Enfin, après beaucoup de pourparlers l'hospitalité nous fut donnée. Lorsqu'ils meurent reconnu, ces excellentes gens se confondirent en excuses pour nous avoir fait attendre. En sûreté chez eux, je leur racontai notre histoire et leur exposai tout ce que notre position avait de critique. Au récit que nous leur fîimes de ce que nous avions souffert, nous les vîmes plusieurs fois se détourner pour essuyer des larmes.
Nous passâmes la journée à nous remettre, et à huit heures du soir notre hôte en personne vint nous mener, dans un voyage de paille, par des chemins détournés, dans le voisinage de chez moi. Je fis aussitôt prévenir ma femme de mox arrivée. Elle vint immédiatement me voir. Je la trouvai excessivement changée. Elle m'informa que M. Oliva s'était arrêté chez moi en descendant, et qu'il me faisait dire que je ferais mieux de me constituer prisonnier, attendu que tôt ou tard je finirais par être pris; que dans le premier cas, j'avais tout à attendre de la clémence de la cour, tandis qu’autre-
ment elle sévirait contre moi, avec la plus grande rigueur.
Je chargeai ma femme de dire à M. Oliva que je me passerais fort bien de ses conseils et de sa protection, et j'envoyai mon frère à Québec pour consulter M. Drolet qui était mon avocat, et lui exposer, en même temps, dans quel embarras nous nous trouvions. La journée se passa sans accident, seulement, dans l'après-midi, trois voitures passèrent devant la porte de la maison où j'étais caché : elles étaient chargées d'hommes de police qui allaient m'arrêter sur le chemin Kennébec, ou dans la Beauce, où l’on nous supposait être encore.
Vers le soir, mon frère revint nous apporter des nouvelles désolantes. M. Drolet avait pris la fuite, devant l’orage qui s’amoncelait sur sa tête. Québec était dans un état de fermentation de plus en plus grands.
Que faire dans cette perplexité ? Nous décidâmes d’y descendre pour consulter un homme de loi. A neùf heures du soir, nous rembarquâmes dans un voyage de paille, et celui chez lequel nous logions nous transporta en un lieu dit Etchemin, qui se trouve à l’embouchure de la rivière Chaudière. Comme j'y étais connu, je m'étais déguisé au point d’être méconnais-sable ; de plus, je ne parlais qu’anglais, mon compagnon me servant d'interprête. Nous engageâmes un canot qui nous traversa au chantier de Gilmour. De là, nous nous rendîmes au faubourg St. Jean, en la demieure de M. Bacond, il était quatre heures du matin.
Après avoir pris un copieux repas, nous nous mîmes au lit; toutefois, avant de m’endormir, je demandai à M. Bacond quel serait le moyen de nous évader dans un cas de surprise. Il me dit: ‘“ vous ouvrirez la fenêtre, sauterez sur le bas-côté, ‘ et de là dans la cour.” Puis nous tirâmes les verroux de la porte, et ne tardâmes pas à nous endormir profondément. Vers dix heures, deux coups violents et un vigoureux open the door, me firent tressaillir. Le premier je fus sur pied, d’une main je secoue mon compagnon et saisis mon pantalon de l’autre, j'ouvre la fenêtre et nous nous élançâmes dans la cour ; là je passai mon pantalon.
‘ Sortez, me dit M. Bacond, par le porchs, entrez ‘“ dans la première porte à gauche, ce sont deux ‘“ demoiselles ; dites à l’une d'elles, qu'elle vienne ‘“ immédiatement me parler.” Effectivement, j'entre dans la maison, en deux mots je m'acquitte de ma commission et leur fais connaître notre position.
“Gi M. Bacond à affaire à nous, qu'il vienne “ nous trouver,” me répond l’une d’elle; ‘“ quant “à vous, vous connaissez le proverbe : qui a fait “ des sottises les boit,” puis elles me fermèrent la porte au nez.
A vrai dire, ma toilette, quoique plus complète que celle de M. Bacond n’était pas toujours bien propre à inspirer une haute coufiance. Un bonnet rouge sur la tête, une chemise, ur pantalon et des bas dans les pieds, tel était mon accoutrement. Je n’eus pas le temps, comme vous pouvez penser, d'aller porter la réponse à mon compagnon, je con-
tinuai quelques portes plus loin. J’entrai dans une maison de modeste apparence ; un homme et une femme se trouvaient dans la chambre d'entrée.
“ De grâce,” leur dis-je, “la police est à mes “ trousses pour affaires politiques, sauvez-moi.”
# Vite,” dit la femme à son mari, ‘“ ouvre la cave “ et va le cacher dans le fenil.” |
Aussitôt dit, aussitôt fait. Un instant après il revint m'apporter des couvertes et de quoi manger. À peine avait-il fermé la trappe de la cave, à son retour à la maison, que la pris entra ot bin
Un homme est-il entré ici.”
“ Oui,” réponds mon protecteur, en frappant le ‘ pied, ces gueux font des mauvais coups et veulent ‘“ qu’on les cache. Je l'ai 8... à la porte.”
Sur ce, la police le remercia et continua ses perquisitions dans les maisons voisines. Par bonheur, c'était un dimanche, et pendant la messe ; il n’y avait personne dans la rue ni aux fenêtres, personne non plus ne m'avait vu entrer.
Vers cinq heures du soir, la femme vint me dire qu’ure dame vêtue de noir était venue me demander, sur la réponse que nous lui fimes que nous n'avions pas voulu vous recevoir, elle s’est mise à pleurer et nous a reproché notre dûreté: Vous avoir donné asile était. nous dit-elle, un acte d’héroïsme et de patriotisme qu’elle n'eut pas craint de payer de sa vie.
Cette femme n’est plus, elle a été moissonnée à la fleur de son âge ! Si mes prières de tous les jours ont été exaucées, elle a dû retrouver là-haut, du
Dieu qui compte le verre d’eau donné au pauvre, la récompense des larmes de pitié qu’elle à versées sur le malheur d’un proscrit inconnu.
Cependant les heurés s’écoulaient, j'appris de l’homme généreux qui m'avait donné l’hospitalité que la maison de M. Bacond avait été bouleversée de la cave au grenier, qu’un nouveau renfort était arrivé à la police, que tout le quarré des maisons où nous nous trouvions était cerné, que le lendemain ox devait faire les perquisitions les plus minutieuses dans toutes les maisons, l'obscurité ne leur permettant pas de les continuer le même soir.
Déterminé à sortir coûte que coûte, je priai mon hôte de tâcher de se procurer des vêtements pareils aux siens, ce à quoi il se prêta de bon cœur. Alors je lui fis allumer sa pipe et l’envoyai se promener de long en large, sous le perche, dans la rue, lui recommandant de passer et de repasser devant les hommes de police, de lier conversation avec eux, puis de revenir me dire où en étaient les choses.
Lorsque la nuit fut entièrement venue, je revêtis les habits qu’il m'avait apportés, et qui étaient en tous points semblables aux siens, j'allumai à mon tour ma pipe, puis, j'allai à promener sous le porche. Je passaï et répassai devant les hommes de police, puis.à la fin je m'éloignai tranquillement. Un instant après, j'étais hots de tout danger.
Puisse le ciel rendre avec usure à ces braves gens ce qu'ils ont fait pour moi ! ma reconnaissanée pour éux ne s'éteindra qu'avec la vie.
Du faubourg Saint-Jean, je deseendis à St: Roch.
* J'allai frapper à plusieurs portes, chez des amis ; . mou affaire n’était plus un mystère pour personne. Partout on me répondait : Nous vous donnerions logement bien volontiers, mais l'un, son frère avait gagné la campagne, et la police, d’une minute à l’autre, pouvait venir faire des recherches ; l’autre, un warrant était levé contre son mari, et il avait pris la fuite ; celui-ci c'était l’oncle, celui-là le cousin. Bref, de porte en porte, je marchai jusque vers onze heures du soir, sans réussir à me faire ouvrir.
Enfin je songeai à un proche parent, et aussitôt je my rendis. En m'apercevant, le brave homme crut voir la tête de Méduse Ini apparaître, à en iuger du moins par ses contenances. Il m'offrit de l'argent, des vivres, mais il me supplia de m'’éloigner. Je n'avais besoin ni de l’un ni de l’autre ; ce qu’il me fallait c'était un logement. Le froid était intense, et je me trouvais glacé.
Il me vint alors à l'idée qu'un M. N...……. x avec lequel j'avais, pendant plusieurs années, voyagé dans les Etats-Unis, résidait dans les environs, c'était mon dernier refuge; aussitôt je m’acheminai vers sa demeure, là l'hospitalité me fut donnée de bon cœur. Seul peut-être dans Québec il n'était pas dans mon secret. Instruit par l’expérience, je remis au lendemain les confidences. Je passai chez lui une nuit comme je n’en avais pas eue depuis longtemps.
Le matin, je fis prier M. N....…. de vouloir bien monter à ma chambre, et alors je lui fis l'histoire de ce qui s'était passé. Il me blâma de
mon peu de confiance en lui, et m'assura que je pouvais demeurer chez lui, aussi longtemps qu’il me plairait, et que j’y étais en parfaite sûreté; puis il me laissa pour aller prier M. J. T. Taschereau, avocat, (maintenant l’un des Juges de la Cour Suprême du Canada), de vouloir bien venir chez lui, que je désirais lui parler. M. Taschereau arriva quelques instants après, il avait entendu parler de tout ce qui s'était passé. Ce que je désirais surtout, c’était d’être admis à caution. Ce monsieur me dit qu'il voyait peu de moyens d’y réussir, mais qu’il allait toutefois consulter quelques amis, et qu’il reviendrait me donner une reponse vers le soir.
En effet, au temps dit, il revint, m’apportant de fâcheuses nouvelles. Aucun moyen d’être admis à caution, tout le quarré des maisons d’où je m'étais échappé avait été infructueusement bouleversé, ce qui avait exaspéré les hauts fonctionnaires contre moi. M. Taschereau me conseilla fortement de m'éloigner et d’aller passer quelques temps dans les Etats-Unis ; il m'assura qu'aussitôt l’effervescence calmée, il travaillerait de toutes ses forces à me faire admettre à caution. Ce plan mettait ma tête en sûreté, mais d’un autre côté me ruinait entièrement. En prison, je pouvais du moins veiller à mon commerce, et mes enfants auraient du pain ; tandis qu’en m'éloignant ils deviendraient, pour ainsi dire, à la merci de la charité publique. M. Taschereau fut assez bon pour me donner des consolations et me dire d’espérer.
Je résolus toutefois de m’éloigner de St. Roch. Pendant la nuit, je m'embarquai dans une chaloupe
qui me conduisit à la Pointe-Lévis. Il était à peu près minuit lorsque nous arrivâmes de l’autre côté ; pourtant, à ma grande surprise, cinq hommes paraissaient attendre notre débarquement sur le rivage, Pour moi, chaque homme avait pris la transformation de policeman, je n’entretins aucun doute qu’ils étaient là pour m'’arrêter.
J’engendrai chicane aux hommes de la chaloupe, leur soutenant que je les avais payés pour me conduire à l’Ile d'Orléans, pour y recueillir les débris d’une prétendue cage égrainée. Surpris d’abord, les matelots ripostèrent chaleureusement ; de mon côté, je soutins ma prétention et la chicane allait s’échauffant, peut-être aurais-je gagné des coups en arrivant sur la plage, si les braves gens que je craignais être des hommes de police, ne fussent venus prendre ma part. C’étaient des journaliers qui attendaient, depuis quelques heures, une chaloupe pour retourner en ville. Quoi qu'il en soit, je laissai mes matelots en leur promettant qu’ils auräient de mes nouvelles ; certes je suis certain qu'au lieu de me prendre pour un déserteur politique, ils durent plutôt penser que j'étais déserteur de quelque maison de santé.
De la Pointe-Lévis je gagnai à pied St. Henri : je me réfugiai chez un de mes voisins où je séjournai plusieurs jours. Une simple cloison de bois me séparait du reste de la famille. Tous les jours, il ÿ avait conciliabule ; chaque voisin venait fumer la pipe, et presque toujours j'étais le süjet de la conversation. ;
& S'ils le prennent,” disait l’un, “ils vont lui ôter ious ses biens et le chasser du pays.” ‘“ Non”, disait l’autre, “ils vont plutôt l’exiler ou le mettre en prison pour le reste de ses jours. ” “Je pense, moi,” reprenait un troisième, “ que s'ils le prennent, pas de rémission, ils vont le pendre. ” # Oui,” ajoutait un quatrième, “s'ils le prennent, mais je t'en foue, il a gagné l'Amérique. ”
Quelque peu rassurantes que fussent ces perspectives de mon avenir, du moins tel qu’on me le faisait, j'avoue qu’elles égayaient mes longues heures de solitude et d'isolement du jour. La nuit, je recevais des visites de ma femme et d'amis intimes, Bien qu’elles me fussent faites avec la plus grande précaution, elles ne laissèrent pas que d’éveiller quelques soupçons, je dus donc changer de place.
Pendant ce temps, la police vint faire des perquisitions chez moi ; elle s'y conduisit de la manière la plus brutale. Après que les hommes de police eurent fini leurs recherches, ils demandèrent à ma femme où j'étais, elle leur réponcit que je voyageais dans les Etats ; ils lui dirent qu'aussitôt que je serais de retour j'’eusse à descendre à Québec.
Je reçus dans le même temps plusieurs visites de Québec, j'allai même veiller dans les paroisses voisines. ÆEnfin on me conseilla de re- tourner à Québec, comme étant un lieu plus sûr. Je partis de nuit pour m'y rendre, un canot m'attendait à la Pointe-Lévis, pour me traverser, mais il était écrit que je devais avoir des désappoin: tements jusqu’à la fin. Rendu en ville, je ne trouvai .
au débarcadère aucune des personnes qui devaient m'y attendre. Je m’acheminai seul vers St. Roch, où je me rendis chez un ami; ceux qui devaient venir à ma rencontre arrivèrent presqu'en même temps que moi. Ce fut par un malentendu qu’ils ne s'étaient pas trouvés à leur poste,
Je passai cinq semaines dans St. Roch, changeant souvent de logement, partout j'étais le sujet d’une véritable ovation. Renfermé le jour, je sortais le soir, et plus d’une fois, je me suis trouvé face à face avec la police.
Un soir que je m'étais attardé en ville, lorsque je voulus redescendre chez moi les portes étaient fermées, je m'avançai vers la sentinelle et le priai de m'ouvrir, ce qu'elle fit volontiers.
Mon nom éfait changé, on ne m'appelait plus que M. Giroux. Ce changement de nom faillit être la cause
d’un fâcheux accident. Un soir que je veillais dans.
un hôtel, avec quelques-uns de mes amis, je rencontrai un compagnon d'enfance. Cet homme ignorait ce qui s'était passé. M’ayant toujours entendu appeler Giroux, dans le cours de la veillée, il s’impatienta à la fin et leur dit :
” # Si c'est pour me mystifier que vous appelez “ cet homme Giroux, vous perdez votre temps ; “ c’est Jean-Baptiste Carrier, de St. Henri, que “ je connais mieux que vous.” À ces mots nous
nous levâmes spontanément ; je lui expliquai, en.
particulier, pourquoi j'avais changé de nom. Jamais homme ne fut plus mortifié, il se confondit en excuses, mais le coup était porté et nous décam-
pâmes au plus vite. J'allai, ce soir là, loger chez d’autres personnes que celles qui m’accompagnaient,.
Enfin, grâce aux hommes généreux qui voulurent bien s'intéresser à moi, grâce surtout au dévouement de mon inappréciable avocat, M. J. T. Taschereau, je fus admis à caution dans les derniers jours de décembre. Le cautionnement était de £500, pour répondre à mon procès qui devait avoir lieu au premier terme de la cour criminelle. L’amnistie royale vint he .eusement étendre ses bienfaits sur nous.
Quant à M. Bacond, (*) j’appris qu'il s'était réfugié chez cs mêmes demoiselles, dont j'ai parlé plus haut, et lorsque la police vint faire des recherches dans cette maison, pris à l’improviste, il se cacha derrière une porte, fut assez heureux pour lui échapper, sous un travestissement de femme, et gagna ensuite la campagne et de là les Etats.
(*) Ce brave compagnon. de M, Carrier, devenu orphelin très-jeune, avait été élevé par un M. Bacond : voilà pourquoi on le désignait le plus souvent, dans le temps, de ce nom. Sorti de la maison de son père adoptif, il prit alors son véritable nom. Ce n’était autre que l’estimé et regretté John Heath, écr., N. P., Régistrateur du Comté de Témiscouata, mort il y a quelques années,