‹ Les événements de 1837-38 [microforme]Chapitre 2 sur 15 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Si parva magnis componere licet.

En considérant les causes des deux révolutions qui ont eu lieu dans les temps moderres en Angleterre et en France, alors les deux plus grandes nations du monde, on peut constater quelque similitude dans ces causes, malgré l'esprit bien différent des deux nations. Ces points de ressemblance sont l'abus de l'autorité royale, et par suite les griefs sans nombre dont ces deux peuples avaient à demander le :edressement à cette même autorité, le mauvais état des finances, et l'aspiration du peuple anglais.et du peuple français vers -une plus grande somme de liberté.

: Quaïd Charles I monta sur le trône de l’Angleterre, en 1625, tout faisait déjà présager les terribles <ommotions qui devaient le précipiter de son trône, et le conduire à l’échafaud. Déjà, les esprits fermentaient par les discussions théologiques, et à cause de la situation déplorable du trésor public. La position continua à s’aggraver pendant les premières années de son règne; le faible Charles I, se reposant sur

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Buckingham, son ministre et son favori, du soin de gouverner l'Etat, laissa ce dernier satisfaire sa folle ambition et assouvir ses haines personnelles contre Olivarès, ministre de Philippe IV, roi d’Espagne, et contre le Cardinal de Richelieu, ministre de Louis XIIL, roi de France. L'orgueilleux favori, qui voulait humilier ces deux puissants ministres dont la gloire lui portait ombrage, commença par attaquer l’Fspagne, mais il n’eut pas de succès. Pour payer les dépenses que cette guerre avait occasionnées, le roi d'Angleterre demanda au parlement des subsides qui lui furent refusés, plutôt par haine contre Buckingham que par espris C’opposition au souve- rain. En conséquence de ce refus, le roi dût contracter, sans le consentement du parlement qui, bien avant cette époque, avait de droit, sinon toujours de fait, le contrôle sur les deniers publics, des emprunts forcés qui irritèrent les esprits contre lui.

Peu après, Buckingham passa à la cour de France, où il étala un faste sans exemple, et d’où il revint en emportant dans son cœur une haine profonde contre le grand ministre de France. Pour assouvir cette haïne, il fit embrasser à Charles I le parti des protestants de LaRochelle, assiég'és par Richelieu avec toutes les forces de la France ; mais les anglais, envoyés au secours des huguenots, furent successivement chassés de l’île de Rhé et de LaRochelle, et Buckingham périt par la main d’un assassin.

: Cependant, les hostilités ouvertes du peuple anglais contre son souverain étaient commencées, et - plusieurs années se passèrent en discussion ardente

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entre le parlement et la royauté, au sujet de leur autorité respective. Enfin, le parlement cassé par Charles I, se soutint par ses propres forces avec la faction qu’il représentait, et se vit bientôt en guerre ouverte avec le souverain qu’il attaqua les armes à la main.

On connaît les conséquences fatales de cette guerre civile pour la royauté. Les irlandais: en profitèrent pour se soulever, et ils firent un horrible massacre des anglais. Les covenanters ou ligueurs du peuple se joignirent aux troupes du parlement, et firent perdre successivement plusieurs batailles à Charles I qui se retira à Newcastle, où les écossais le vendirent aux anglais pour la somme de quatre cent mille louis. Deux ans après, un tribunal composé de 70 juges, à la tête desquels se trouvait Cromwell, le condamna à mort, et il fut décapité en février

Une autre cause, non moins puissante que la rivalité entre le parlement et la royauté, était le développement de la richesse industrielle entre les mains de la bourgeoisie, ce qui lui donnait une importance dont elle se prévalait, pour revendiquer sa part dans les conseils de la nation.

Si, à ces causes, nous ajoutons un mouvement nouveau des esprits, un désir, un besoin de plus grandes franchises et de plus de liberté, nous aurons donné les principales causes de la révolution qui précipite les Stuarts du trône, et fit passer momen-

tanément l'Angleterre à l’état républicain. Les factions politico-religieuses ne purent alors en venir à

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une : ‘‘nte et, au bout de trois ans, Cromwell profit Aiement de ces dissentions pour se faire nomme: protecteur ; c’est-à-dire qu’il devint souverain presque absolu, sans pourtant avoir l’audace de défier le sentiment populaire, en posant sur sa tête la couronne royale.

Examinons maintenant d’une manière succinte les causes de la révolution française qui a eu une importance bien autrement grande que celle de l'Angleterre, puisque, après plus de trois quarts de siècle, les effets s’en font plus que jamais sentir, non seulement en France, mais encore dans toute l’Europe. C’est qu’en effet cette révolution ne s’est pas attaquée seulement à la royauté, mais encore aux idées religieuses et à l’ordre social, et a engendré cette doctrine pernicieuse de la souveraineté absolue du peuple, du socialisme, et changé complètement les rapports de l'Eglise avec l'Etat,

Les causes de cette révolution sont nombreuses. D'abord, c’est la trop grande extention de l'autorité royale, qui devint autocratique après la dissolution des Etats-Généraux ordonné par Richelieu. Le dernier vote de ces Etats fut cependant un appel à la. liberté ; en voici la teneur: “ le roi est supplié d’ordonner que tous les seigneurs soient tenus d’affranchir tous leurs serfs dans leurs fiefs.”

Le mauvais état des finances fut aussi une des causes qui jrécipita la ruine de la royauté.

Ce fut sous Louis XIV que fut adopté en France, le système des emprunts publics, malgré l'opposition

de Colbert, qui y voyait de grands inconvénients, ©

Le système de Law, qui avait voulu remplacer l'or par le papier-monnaie, avait complètement échoué après une année d’engouement, pendant laquelle s'élevèrent des fortunes colossales, et par contre-coup - des ruines désastreuses.

Depuis cette époque qui remontait à la régence (A. D. 1719), la situation du trésor public devint de plus en plus mauvaise, tellement qu’au temps de la révolution, la France n'était plus en état de faire face à ses obligations. Aussi en 1789, lors de l’assemblée des Etats-Généraux, constitués plus tard en assemblée nationale, le célèbre Mirabeau s’écriait-il : “ la banqueroute, la hideuse banqueroute est à nos “ portes et nous n’y pensons pas.”

En Angleterre, quelqu’illusoire que fut sous certains règnes le contrôle du parlement sur les finances, ce contrôle de droit était néanmoins un frein à la dilapidaticr des deniers publics ; mais ce frein n'existait pas en France, où la plus grande partie des revénus publics ne suffisait pas à soutenir Le faste d’une cour somptueuse, à payer les débauches des courtisans, des princes et des rois ; toute la fortune publique étant à la disposition de la royauté.

L'imimoralité de la cour et des classes élevées, principalement sous la régence et sous Louis XV, enleva à la royauté, à la noblesse et au clergé, 16 prestige, l'influence et le respect que le peuple leur portait auparavant, en même temps que Montesquieu, Voltaire, Rouseeau, D’Alembert, Diderot et les autres philosophes du XVIIIème siècle sapaient les fondements de la religion et de la société par

leurs écrits impies et révolutionnaires. Enfin, en France plus qu’en Angleterre, il y avait chez le peuple un désir, un besoin de liberté qui avait toujours été opprimée, et la volonté d’avoir sa part dans l’administration des affaires publiques. Il voulait être représenté dans les conseils de la nation, comme il l'était avant Richelieu, sous la dénomination de tiers-états, les deux autres étaient la noblesse et le clergé.

Malheureusement, le peuple français, ardent et extrême dans les affaires publiques comme il l’est en toute chose, une fois en possession du pouvoir, ne sut pas se cotenir dans les bornes de la modération ; les réformes qu’on lui avait obstinément refusées, il se les accorda et les changea bien vite en abus, la liberté dégénéra en license la plus effrénée ; enivré par le succès, il assouvit sa haine contre la noblesse et le clergé. Les victimes tombèrent par milliers, sans discerner entre l’innocent et le coupable, entre l'enfant au berceau et le vieillard, entre la jeune fille pure et sans tache et la courtisane effrontée, entre le prêtre et le noble, bienfaiteurs de leurs subordonnés, et l'abbé de cour et le grand seigneur débauché et tyran de ses vassaux. Enfin, pour couronner ce monceau d'iniquités, il se fit régicide, et le 21 janvier 1793, Louis XVI portait sa tête sur l’échafaud, et mourait en expiant, non ses crimes personnels, mais ceux de ses ancêtres immédiats.

Nous avons esquissé à grands traits les causes principales des deux grandes révolutions qui eurent

lieu en Angleterre ei en France, pour en arriver à les comparer avec celles de la révolution du Bas- Canada en 1837-38, si toutefois, comme il est dit dans note épigraphe, ] est permis de comparer de petites choses aux grandes.

Disons Ge suite qu’il est une de ces causes qui fut commune à l'Angleterre, à la France et au Bas- Canada, nous voulons parler de la question des finances.

Si en France l’état obéré du trésor public alarma le peuple, et le porta à s’insurger contre l'autorité royale, vû la responsabilité des obligations qui pesait sur la nation ; si en Angleterre, le souverain, méconnaissant le privilége du parlement, contracta sans son consentement des emprunts ruineux qui irritèrent les esprits contre la royauté ; dans le Bas- Canada, le gouvernement prit sur Jui de disposer de la plus grande partie des revenus publics, c’est-à-dire de ceux qui provenaient des impôts de douane fixés par le gouvernement anglais, sans l’assentiment et l'approbation de l'assemblée législative, ce qui irrita aussi les esprits contre le pouvoir qui nous régissait alors. .

La partialité révoltante du gouvernement dans la distribution des charges publiques contribua encore à augmenter cette irritation. En effet, sur une population d'environ 600,000 habitants, dont 525,000 étaient d'origine française, quarante-sept officiers seulement, et les moins rétribués, appartenaient à cette dernière origine, tandis que cent cinquante-sept . étaient d’origine britannique. Il va sans dire que

l'argent dont le gouvernement s’arrogéait ainsi à disposition, contre le gré du parlement, servait à payer les salaires de ses officiers, dont plusieurs jouissaient de grasses sinécures ; quelques-uns de ces titulaires d’offices ne résidaient pas même en Canada.

Et puis, comme s’exprimaic énergiquement l’auteur des 92 résolutions, l’origine et la langue des Canadiens étaient devenues le prétexte d’injures, d’exclusivisme, d’infériorité politique, et de séparation de droits et d’intérêts. En conséquence le parlement croyait devoir en appeler à la justice du gouvernement de Sa Majesté, de son parlement et à l'honneur du peuple anglais.

. La composition du conseil législatif, dont les

membres nommés à vie par la couronne, étaient

presque tous d’origine anglaise, et dont plusieurs

étaient fonctionnaires publics, soit dans la magistra-

ture, soit dans l’administration, était une cause

d’hostilité permanente ; cette hostilité était soigneu-

sement entretenue par ce même conseil, en consé-

que.ce de son opposition aux mesures de réforme passées par l'assemblée, et au rejet des bills de sub-

sides, quand ces bills n’étaient pas du goût du pou-

voir, auquel la majorité était attachée par les liens puissants de l'argent et des honneurs.

On s'étonnera peut-être aujourd’hui de voir que le conseil législatif eût quelque chose à faire avec les subsides, quand cette question est et doit être exclusivement du ressort de la chambre représentant

l'élément populaire. Cette immixtion inconstitutionnrlle remontait formellement à l’année 1817.

A cette époque le gouvernement s’occupait de la question financière, autour de laquelle rayonnaienf, toutes les autres. \

L’œil clairvoyant de Sherbrooke, l’un des gouverneurs les plus habiles que nous ayons eus, dit Garneau, avait prévu les difficultés sans nombre que cette question était de nature à faire naître. Les agitations que les subsides avaient déjà causées étaient un signe que le peuple, dès que le temps serait venu, prétendrait exercer son droit dans toute sa plénitude.

Le gouverneur transmit donc à Lord Bathurst un état des revenus et des dépenses de la Province. Il y avait alors une grande confusion dans les comptes, entre le parlement et l'exécutif ; ce dernier se reconnaissait débiteur à la Province de la somme de 60,000 louis. Lord Bathurst répondit en donnant une solution plus ou moins régulière aux difficultés exposées par le gouverneur. Dans la cohclusion de sa dépêche, le ministre des colonies ‘tecommandait au gouverneur de veiller attentivement à ce que la chambre n'assumêt point le pouvoir de disposer des deniers publics, sans le concours du conseil, privilège qu'elle avait déjà réclamé, mais qu'on lui avait jusque là refusé avec | succès : eb,. comme ajoutait le ministre, “la nécessité. du: con- “ cours de toute l législature pour valider un octroi “ d'argent, est presque le seul. frein solide qu'on

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‘“ puisse mettre aux actes de la chambre, vous par- ‘“ tagerez, j'en suis sûr, mon opinion, qu'il est plus ‘“ que jamais nécessaire de ne rien abandonner ni ‘“ céder sur ce point.”

Comiae on le voit, le droit de voter les subsides qui, dans l'esprit et l’essence de la constitution donnée au Bas-Canada par le célèbre Pitt, constitution modelée sur celle de l’Angleterre, qui, disons-nous, appartient aux seuls représentants du peuple, était, par ces instructions, partagé avec le conseil législatif, nommé par la couronne et par conséquent sa créature.

C’est sur cette autorité que le conseil s'appuya par la suite, pour adopter ou rejeter, selon les caprices du pouvoir, le bill des subsides nrésenté par assemblée.

Nous pouvons donc résumer comme suit les causes qui amenèrent la révolution de 1837-38 :

lo. La question des finances.

20. L’hostilité du conseil envers l'assemblée, et celle de la haute classe mercantile, alors zomposée presque exclusivement d’Angiais, aux actes de la chambre.

30. La partialité injuste du pouvoir dans la distribution des emplois publics.

40. L’aspiration du peuple canadien à une plus grande liberté et à une plus grande participation dans l’administration de la chose publique, tout en voulant une plus grande somme de responsabilité, en demandant un ministère responsable.

6o. Le refus obstiné des réformes demandées au

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gouvernement anglais, au point de vue de la constitution et de la justice.

Nous ne prétendons pas dire que l'assemblée fut toujours juste et sage dans ses actes, non. Trop jalouse de ses priviléges, elle en poussa l'exercice au delà des limites que ses droits lui permettaient, Nous n’en voulons pour preuve que ses actes arbitraires, attentoires à la liberté de la presse et à la liberié individuelle.

C’est donc avec la plus grande circonspection, et dégagé de tout sentiment d'un patriotisme exagéré, ainsi que de l’idée arrêtée de considérer avec faveur les actes du gouvernement, qu’il faut étudier cette partie de notre histoire ; c'est ce que nous evons essayé de faire dans le cours de cet ouvrage.

Nous avons cru devoir faire ici ces considérations générales, parce que plus tard, dans le récit des événements, nous n’aurions pu les dégager et les faire ressortir avec l'importance qu’elles méritent.

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