CHAPITRE IV
1o Les Intendants et les Evêques. Leur entente cordiale; % Leurs conflits. Levée de boucliers des évêques languedociens.
Ÿ |. — Les Intendants et les Evêques.
Leur entente cordiale.
Les Intendants, au Xvini® siècle, élaient les véritables souverains des provinces qu'ils administraient, jouissant de pouvoirs illimités comme le roi lui-même. Ils sintitulaient depuis Richelieu « intendants de justice, police et finances », et même de « Religion », auraient-ils pu ajouter, car nulle affaire ne leur échappait de quelque nature qu'elle füt. Leur action Ss'élendait jusqu'aux matières religieuses qu'ils réglementaient, selon les volontés royales. Si, par cette redoutable institution, le célèbre cardinal « blessait, selon la pittcresque expression de Retz, «la noblesse dans la prunelle de l'œil », il n'atteignait pas moins le corps du clergé lui-même. Néanmoins, il faut ajouter que les relations de ces fonctionnaires avec les évêques furent généralement empreintes de cordialité. Sans doute, leurs points de contact étant nombreux, puisque, dans l’ancien régime, les affaires politiques et les affaires religieuses se confondaient, ils trouvaient beaucoup d'occasions de se froisser mutuellement. Mais les uns et les autres, quoique très jaloux de leur autorité, évitaient le plus possible les occasions de rupture. L’évêque d’Alais à assemblée de l'assiette
RG du 3 avril 1755, faisait observer que le diocèse désirait « n'avoir aucune discussion avec M. l’Intendant qui lui mar- « quait avoir beaucoup d'envie de se concilier avec lui » (1). A l’assemblée des Etats du Languedoc de 1705, l’évêque de Saint-Pons, Quesnel, s'était permis d'insiñnuer que les demandes faites par l’Intendant, au nom du roi, ne devraient être acceptées que sous conditions. Et à ce propos, il exprima devant les députés qui n'avaient pas l'habitude d'entendre une interpellation aussi franche et juste le désir de connaitre les détails de l'administration, et, en particulier la véritable situation financière de la province. «Ce n'est pas, lui répartit Dillon, archevêque, de Narbonne, comme au Parlement, la forme de nos assemblées n'admet aucune discussion. » Ainsi dans la généralité des cas, le clergé s’efforçait d'entretenir la paix avec le puissant fonctionnaire pour le bien des administrés. Les relations qu'ils entretinrent portaient sur toutes sortes d'objets : l’armée, la marine, la politique, les travaux publics, les écoles, les arts, Ja religion. Les lettres qu'ils ont échangées entre eux sont pleines d'intérêt à cet égard et traduisent bien le rôle qu'exerçaient alors les Evèques. Nul fonctionnaire n’était mieux placé qu'eux pour connaitre la situation et les besoins divers des diocèses ; et comme, d’ailleurs, leur culture intellectuelle était généralement très supérieure, leurs renseignements prenaient aux veux de lintendant une valeur précieuse. Nous lisons, dans les Annales du Midi de l'année 1804
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plusieurs lettres de quelques prélats du Languedoc à l'Intendant, le fameux Bàville, célèbre par la rudesse avec laquelle il administra la province. Elles sont écrites dans cette langue du Xvirie siècle naissant encore classique, mais donnant déjà des indices de cette liberté d’allure vive et légèrement
(4) Arch. dép. C. 3344-3361.
C1 —= moqueuse qui distingue la littérature de ce siècle décadant.
Le 4 août 1707, l’archevêque d'Albi, Henri de Nesmond adresse à Bâville une lettre curieuse qui témoigne de son patriotisme. Avant appris la descente probable des ennemis sur les côtes du Languedoc il lui propose des secours. « Nous pouvons vous offrir un détachement de quatre ou cinq cents hommes de nos milices bien armés ».. Nous «avons la permission de M. de Chamillon ». Le vaillant archevèque expose à l'Intendant le désir qu'il éprouve de se rendre auprès de Iui pour étudier ensemble les moyens de battre les ennemis.
L’Evêque d'Agde, de Feuquières, qui avait écrit à Bâville le 4 mars 1706, sur l’'étrangeté d’une fête bouffonne qu'il ne parvenait pas à supprimer, dans Pomerols, localité de son diocèse, lui en adressa une autre plus importante, et peu respectueuse sur la dime. À cause du grand hiver de 1709, le roi avait publié une ordonnance qui visait la supression de la dime. l’Evêque d'Agde se plaignait de cette mesure à Bâville. « Ce ne peut être, écrit-il, qu'un hérétique, un schismatique, un Juif, un paien, un rustre qui ait imaginé cette déclaration (du roi). I n’y a rien de si contraire à la foi et à la religion que de ne pas payer la dime. » « Nous avons bien d’autres affaires, lui répondit le rude Intendant, que de penser à vous faire payer vos dimes. Voilà un grand malheur quand les Evêques du Languedoc ne dimeraient pas cette année ! » Bâville ne ménageait guère quiconque n'obéissait pas aux ordres qu'il avait la charge de faire exécuter. Il ne se troublait pas davantage quand il Jugeait nécessaire de rappeler les Evêques eux-mêmes aux devoirs de leurs charges. Il a écrit, dans ses « mémoires pour servir à l'histoire du Larguedoc, » que le plus solide et le plus efficace moyen pour améliorer l’état de la religion, C'était
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de former un bon clergé. Pour obtenir cette formation, de l'esprit clérical qu’il rêvait, il a encouragé les Evêques zélés et sévèrement ‘réprimandé, comme le ferait un Pape, ceux qui oubliaient leur caractère. Témoin la terrible lettre qu'il adressait, vers le même temps que sa réponse à Mgr de Feuquières, à l'Evêque de Viviers, Ch. Ant. de la Garde de Chambonas, qui cependant avait pour devise: « J'ai pour règle Dieu, le roi, l'Etat et mes amis ». Après lui avoir reproché ses négligences, ses rancuneés, Son avarice et son esprit mondain il ajoute cruellement... « Croyez-vous que Dieu vous tienne compte des charités modiques que vous faites quelquefois distribuer aux pauvres, moins par une louable compassion que pour ajouter à vos autres crimes celui de l'hypocrisie ?... tandis que vous amassez des trésors immenses pour soutenir l’orgueil et le faste de votre maison que vous devriez relenir par votre exemple dans les bornes d’une modestie chrétienne. »
Il est certain que dans le cours du xvrie siècle; s'il y avait beaucoup de prélats zélés, modestes et charitables, si beaucoup laissaient leurs biens aux pauvres en mourant (1) plusieurs vivaient dans un faste qui ne pouvait que scandaliser. Quelques-uns de ces derniers fréquentaient les sociétés qui se formaient au nom de la science contre la religion. Amis des arts, bibliophiles distingués, ils ramassaient dans leurs palais des chefs-d'œuvres de toutes sortes. Beaucoup savaient concilier l'amour de la religion avec le désir de s'instruire ; d’autres trop engagés dans les relations du monde oubliaient leurs diocèses. Nous venons de voir que l’Intendant se chargeait de les rappeler à leurs véritables missions, sans les ménager. Heureusement la
(1) Remarque d’un receveur général des domaines, Maréchal. dans Ja généralité de Metz. — Arch. hôp.gén. B. 178.
plupart des prélats au xXvrii siècle, s'occupaient sérieusement non seulement de l'administration religieuse, mais encore du bien-être matériel des populations. Nous ne dirons qu'un mot des nombreuses correspondances échangées entre eux et l’Intendant sur les troubles du protestantisme. Par la révocation de l'Edit de Nantes, Louis XIV avait maladroitemert jeté le désordre dans les diocèses. A tout moment, les Evèques avaient à s'occuper de questions insolubles qu'ils essayaient de régler, mais qui renaissaient toujours. La loi obligeait les protestants à envoyer leurs enfants à l'école catholique, à se marier à l'Eglise ; même chose singulière, parmi lant d’autres, à n’employer, au besoin, que des sages-femmes catholiques (1). Les arrêts et ordonnances parus sur ces matières ne péchaient pas par excès de clarté ni de bon sens.
L'Intendant paraissait aussi embarrassé que les prélats et ne trouvait d’autres movens de résoudre les difficultés que l'emploi de la force. Baville en fait l’'aveu dans ses « Mémoires ».
Mais nous avons vu plus haut que le clergé s’occupait heureusement de beaucoup d’autres choses qui lintéressaient plus que les « dragonnades ». Leurs relations avec l'Intendant étaient ininterrompues et variées.
Ils avaient sans cesse besoin d’éclaircissements détaillés, car leur désir de bien faire et aussi de plaire au roi les rendait incertains sur la conduite à tenir.
« Je croyais, écrit l’évêque de Montauban (2) à l’'Intendant, le 5 avril 1735, être parfaitement au fait de l'imposition pour la capitation de mon diocèse, après tout ce que je vous
(1) Le curé de Graissessac déclare «qu’il n’est jamais averti de la naissance des enfants, à cause qu'on ne veut pas se servir de la sagefemme approuvée par l’'Evêque. » — Arch. dép., G. 208.
(2) Arch. dép., C. 1720.
entendis dire dans votre cabinet un jour que je m'y trouvais avec M. l'Archevêque de Toulouse et M. de Mirepoix. Mais aujourd'hui que je suis à la veille de l’imposer, je vois partout des difficultés insurmontables.» Get évêque rappelle le fonctionnaire romain embarrassé et sans initiative qui soumettait la moindre affaire à l'empereur Trajan et lui demandait une ligne de conduite dont il ne devait pas s’écarter. Parlant donc de l'imposition qui fait l’objet de ses incertitudes, le prélat ajoute à l'Intendant. «1e On la augmentée pour ce diocèse à un point qui fait déjà crier tout le monde ; 2° Suivant le procès-verbal de M. le Commissaire, il faut refaire partout l'imposition; vous étiez de ce sentiment autant queje puis m'en souvenir ; 3° Si nous voulons imposer par Etat et non par personne... nous n’en viendrons jamais à bout; 4° Il est très dangereux de faire tout d’un coup un grand changement, de le faire même sur ce qu'il y a de plus riche, cela est capable d’exciter un grand trouble, les personnes considérables et riches étant ordinairement à la tête des affaires et des peuples ; 5° Si nous imposons les particuliers avant d'imposer les communautés, ce sera comme un miracle, si nous parvenons à la somme totale imposée; 6° Nous n'avons aucune règle pour faire cette imposition sur Chaque particulier ; car à quel denier devonsnous les imposer ? À raison de leurs revenus? Cornment connaitrons-nous nous-mêmes le revenu et les charges dont il est grevé”? Je vous prie humblement, Monsieur, de donner bientôt les éclaircissements nécessaires, et, si vous pouvez, modérer 40.000 francs qu'il nous en coûtera de capitation, de vouloir bien le faire, ou de m'indiquer les moyens pour y parvenir. Je vous en aurai une vraie obligation et serai toujours avec respect... Michel, Ev. de Montauban.»
L'Evêque d'Alais, en 1755, dispute à l’Intendant le droit