‹ Les Évêques au XVIIIe siècle en LanguedocChapitre 14 sur 20 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

lo Les Etats du Languedoc : Grande activité des Evêques dans toutes les aftaires de l'Administration ; 20 Les assemblées des diocèses ou assiettes, sorte de petits Etats dominés encore par l’'Evêque.

$ 1. — Les Etats du Languedoc : Grande activité des Evêques dans toutes les affaires de l’Administration.

Nous consacrons un chapitre à une étude des Etats du Languedoc, parce que dans nulle autre province, les Evêques n’ont paru aussi nettement marqués de ce double caractère d'hommes d’Eglise et de fonctionnaires civils. On sait que quelques unes des grandes provinces, la Bourgogne, la Bretagne, le Languedoc, et quelques autres petits pays, comme la vicomtéde Turenne, étaientencore, au Xvri' siècle des pays d'Etats ; qu'en Ces temps de pouvoir absolu, elles avaient une large part dans :eur administration intérieure. Les autres pays ne jouissaient pas de ce privilège : les Evêques s’y mêlaient moins des affaires civiles, quoiqu’en cela encore leur rôle fût important.

Le Languedoc, parmi les régions qui possédaient des Etats, présentait une particularité intéressante. Selon le mot de d’'Argenson, C'était la seule province où les Evêques fussent restés maitres des assemblées des trois ordres,

(1) Mémoires de d'Argenson, v. 3173.

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dirigeant eux-mêmes toutes les affaires temporelles et civiles (1). Tandis que, dans la Vicomté de Turenne, par exemple, le clergé, dès le xvr° siècle (1), perdit de son influence dans les Etats, en Languedoc, au contraire l’épis- Copat ne laissa rien ruiner de son autorité.

Il était uni avec la noblesse qui avait besoin de lui pour conserver ses privilèges et les hommes du Tiers-Etat étaient encore trop humiliés pour partager réellement la puissance avec les deux premiers ordres du royaume. Il faut avouer que si le Languedoc possédait encore, avant la Révolution, un régime administratif doué de quelque caractère d'autonomie, il le devait aux lumières de ses prélats. Grâce à leur énergie, cette province avait mérité de garder ses privilèges fort anciens. Elle sembla les perdre, un moment, quand elle encourut la disgràce de Richelieu.

Ils étaient diminués, quand elle plia, comme les autres provinces, sous l'autorité du grand roi. Mais au milieu de bien des vicissitudes, elle sut en garder au moins les apparences. L'administration du Languedoc, sans être irréprochable, était considérée, au xvire siècle, comme une des meilleures de l'Europe. Elle se faisait remarquer par une parfaite ordonnance. Sans doute la Sénéchaussée (2) et le diocèse (3) s'occupaient respectivement de ce qui les intéressait. Mais les délibérations de leurs assemblées particulières étaient soumises au contrôle des Etats. L’Archevêque de Narbonne disait dans une séance, en 1756, que le gouvernement des diocèses était nécessairement lié avec celui de la province dont il faisait partie. L'assemblée du Languedoc se composait des députés des trois

(1) Annales du Midi, 189%.

(2).Il y avait huit sénéchaussées en Languedoc * Toulouse, Castelnaudary, Carcassonne, Limoux, Béziers, Nimes, Montpellier et Le Puy.

(3) I y avait vingt-trois diocèses.

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TE ordres : 20 Evêques et 3 Archevêques, 23 barons, 69 représentants du Tiers-Etat ; mais les prélats y jouaient un rôle prépondérant. On ne s'étonnera pas, dit un auteur du xvie siècle (1) de la part que le clergé possède dans les Etats, si l’on considère que c'est le premier ordre du royaume, que dès le commencement de la monarchie, les Evêquesavaient autant et plus de part dans les affaires publiques que les princes et les plus notables de la Couronne. Durant les sessions qui élaient annuelles, ces assemblées nommaient des commissions chargées de préparer el d'étudier les questions qui devaient être soumises à leurs délibérations. Sans doute ces bureaux se composaient de membres pris des trois ordres. Mais les prélats v faisaient la besogne, élaborant et préparant toutes les affaires. Il n'est pas exagéré de dire que presque tous les rapports dont la lecture était toujours faite par l'Evéque en séance solennelle se terminaient invariablement, dans le procès-verbal par cette formule : « Ce qui a été délibéré conformément à l'avis des commissions. » On ne saurait S'imaginer l'activité que déployaient les prélats du Languedoc, dans ces bureaux. Rien ne leur était étranger. Il suffit pour s’en convaincre de lire leurs nombreux rapports composés avec une intelligence et un soin remarquables. IIS entraient dans les plus menus détails de l'administration, s'enquérant des nécessités de la province, des militaires, de l’étape, des impôts, des travaux publics, des villes el villages, entrant dans des considérations d'ordre purement technique, portant leurs observations curieuses sur des objets tout à fait étrangers à leurs fonctions spirituelles, montrant quelquefois autant de compétence pour les aflaires de la guerre,

(1) Cérémonial des Etats du Languedoc, par DEscupier : 1786. Bibl. ville de Montpellier.

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de l’agriculture, etc., que pour les questions religieuses. En 1708, l'Evêque d'Agde fait un rapport très précis et très scientifique sur les travaux exécutés au port de Cette, au grau d'Agde sur les routes de la province. La même année, celui de Lodève s'occupe de Fintendance militaire, examine les moyens de liquider la dépense des multiples fournitures de guerre ; ceux de Montpellier et de Rieux présentent leurs rapports, l’un sur la situation des manufactures existant dans le Languedoc, l'autre sur les malheurs des habitants de Cazères, ses diocésains, éprouvés par le déborderaent de la Garonne. En 1725, l’Evêque d’Alais rappelle la délibération du 11 mars 1723, par laquelle l'Archevêque de Narbonne fut prié de donner les ordres qu'il jugerait à propos pour réparer les dégâts commis par l'Hérault à Montagnac. Le président de l’Assemblée, ajoute le prélat dans son rapport, « ayant pris la peine d'aller sur les lieux avec quelques-uns de MM. les Commissaires avait estimé qu'il fallait travailler iucessamment à cet ouvrage et qu'à cet effet, Monseigneur lPEvêque d'Agde en avait passé le bail à MM. les Commissaires de son diocèse. » Ainsi le haut clergé remplissait à l'occasion l'office d’inspecteur des travaux publics, de l'intendance militaire, etc., etc.. C'était l'Evêque encore qui prenait la parole devant Sa Majesté, comme membre de « l'Ambassade» quiétait chargé d'offrir, au nom de la province, le don gratuit et le cahier des doléances. Les évêques ambitieux y trouvaient une belle occasion de se distinguer par léloquence et lPadresse de leurs compliments, aussi bien que par l'exposé des désirs de lAssemblée. Il faut ajouter que leurs demandes ne produisaient guère d'impression sur l'esprit de sa majesté : Voici ce qui arrivait fréquemment : « Monseigneur l'Evèque de Montpellier député à la Cour l’année dernière, a dit que l’objet de la députation fut d'abord le soulagement des

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peuples... » il a représenté avec énergie devant le roi « le poids accablant de la capitation et la nécessité de la diminuer.… Les motifs ont été écoutés avec attention ; ils auraient vraisemblablement produit l'effet que l'Assemblée avait lieu d’en attendre ; mais des obstacles insurmontables se sont opposés à l’entier succès de ces demandes.»

N 2. — Les assemblées des diocèses ou assiettes, sorte de petits Etats domirés encore par l’'Evêque.

Malgré l'absolutisme royal, Pinitiative ne manquait pas aux évêques dans l’administration du Languedoc, ni leur activite ne faisait défaut. Ils en ont montré, peut-être davantage, dans les assemblées de leurs diocèses que l'on désignait sous le nom « d'assiettes », parce que le contrôle de l’autorité supérieure s’y exerçait moins directement qu'aux Etats. Précisément l'importance de celte administration particulière était devenue si grande, au XvVHI* siècle, qu'elle irritait les partisans des réformes démocratiques à l'aurore de la Révolution. En 1789, un écrivain (1) se plaignait que les assiettes dont l’évêque étaitleprésidentavaient envahi toutes les parties de l'administration générale, accaparant la principale influence. Cette réflexion était plus juste que celle de Tocqueville qui à écrit : « Le Languedoc a été «€ administré par des bourgeois que contrôlaient les nobles « et qu'aidaient les évêques » (2). Il faut plutôt dire : Le Languedoc a été administré par les évêques qu’aidaient les nobles et que les bourgeois approuvaient où laissaient faire. Les assiettes étaient les assemblées diocésaines com-

(1) « De l'Admin. » dioc. du Lang. pour servir d'instruction aux Etats 1789.— Bibl. ville Montpellier.

(2) L’'Ancien Rég. et la Rév., p. 362.

TT ee posées de gens des trois ordres qui avaient pour mission d’'asseoir les deniers des impositions et des autres dépenses permises parles Etats et de les départir sur les communautés. Le jour de l'ouverture de l'assiette, les consuls de la ville capitale vont chercher le commissaire principal (1) qu'ils conduisent au palais de l'évêque où tous ceux qui ont droit d'entrée à l'assemblée doivent se rendre. On part de là pour se rendre à la messe et au lieu de la réunion dans l'ordre suivant : L’Evêque marche au milieu en rochet el en Camail, avant à sa droite le commissaire principal, à sa gauche, les barons, au deuxième rang, les commissaires ordinaires, puis les députés des villes. Dans la salle des séances l’évêque occupe la place du milieu et les députés se placent dans le parterre. Au début de la séance, le président, l’évêque, invite l'assemblée à procéder à l'élection ou confirmation du syndic diocésain et à celle du greffier. C’est entre ses mains que les deux élus jurent « de bien et fidèlement faire les fonctions de leurs charges». Le prélat exhorte ensuite les commissaires à procéder au département des impositions prévues par les Etats (2)... etc. C'était l'évêque qui nommait l'inspecteur chargé de visiter le diocèse. Lui-même faisait dresser les « devis et estimations » des travaux publics, se transportait souvent sur les lieux, les examinait avec attention, rendant compte à l’assiette de ses observations et proposait des projets en conséquence. Devenu par la force des circonstances une sorte d’agentvoyer ou de surintendant des ponts et chaussées, l’évêque a rempli cette fonction avec sollicitude. C'est à lui que les inspecteurs rendaient le compte en recettes et dépenses des sommes employées aux constructions ou réparations; il

(1) Élu par le représentant du roi aux Etats. (2) Arch. dép., Assiettes d'Agde, 1745-1759.

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