LES
Comme Mgr Briand se sentait affaiblir par la malaüie qui le minait depuis longtemps, (a) il songea bientôt à donner sa démission, afin que Mgr D’Esglis pût à son tour se choisir un coadjuteur, et que l’église canadienne ne fût pas exposée à n'avoir plus d'évêque pour la diriger. « Parvenu, dit l'abbé Plessis, à l’âge de soixante-et-dix ans, sentant croître ses infirmités, ayaut pour coadjuteur un homme encore plus âgé que lui, et craignant que la mort de l’un et de l’autre ne privât encore une fois le aincèse de la succession épiscopale, il renonce à son titre, s'éloigne des affaires publiques, et se retire dens l’intérieur du séminaire pour ne plus songer qu'à Dieu et à son salut, »
Mais écculons plutôt Mgr Briand lui-même nous dire ses sages intentions et nous donner la mesure de sa vertu, dans une lettre qu'il écrivit au lieutenant- gouverneur, Lord Hamilon, pour lui annoncer son dessein et le prier d'en favoriser l’exécution :
«Je me ferais un reproche, si je ne vous donnais avis d'une détermination fixe que ;’ai prise et que je ne puis plus tarder d'exécuter. Une maladie de deux ans à laquelle les médecins ne voient aucun remède, m'oblige de me démettre sans délai de mon titre de l'évêché de Québec entre les
(a) Les annales des Ursulines disent que Mgr Briand souffrait de la goutte et que, lorsqu'il en subissait les accès, il en était saisi dans la poitrine et les bras, sans pouvoir agir.
Dans une lettre de 1783, on lit ce qui suit : ‘* Mgr notre très cher et vénéré prélat « été attaqué d’une violente maladie que les médecins nomment spasmes, Les accès qui sont fréquents et douloureux donnent de graudes inquiétudes. ”? (Histoire des Ursulines de Québec.) Le 2 janvier 1785 Mgr D'Esglis écrit au nonce du Pape à Paris que “le prélat souffre depuis deux ans de violentes douleurs spasmodiques. [1 a de plus un catharre opiniâtre avec tous les symptômes de la tympanite, ?”
mains du digne coadjuteur que Sa très gracieuse Majesté à bien voulu me donner et que j'ai consacré moi-même, il y a douze ans, avec la permission de M. Cramahé, iors lieutenant-gouverneur, J'ai conservé depuis vingt-cinq ans les peuples de mon diocèse dans la fidélité au roi, en des temps bien critiques ; et de ce côté-là, j'ose ne rien craindre des jugements de mon Dieu entre les mains duquel je sais qu'il est terrible de tomber, J'ai insinué partout, et par écrit et de parole, qu’on ne peut être chrétien ei, à plus forte raison, vrai catholique, sans être fidèle à ses serments, et sans ètre soumis aux Puissances que la Providence de Dieu détermine par ses décrets. Mais il est un autre compte que je dois rendre à Dieu : ce sont les fonctions épiscopales que je n'exerce pas depuis deux ans ; c'est Le torrent du vice dans mes diocésains auquel je ne m'oppose pas; c’est, en un mot, le bien que je ne fais pas. Jusqu'ici je me suis rassuré sin l'espérance de ma guérison, mais enfin je sens que je n'ai plus droit de m’appuyer de ce prétexte. Il ne me reste donc plus qu'à me décharger de mon fardeau sur mon coadiuteur. Autre motil non moins urgent qui doit intéresser la botli attentive du gouvernement : c’est de tranquilliser l’esprit de cent mille catholiques de cette province, Car ils voient d’un côté leur évêque dont ils savent qu'ils sort tendrement aimés, réduit à sa dernière maladie ; et de l’autre un cod juteur qui doit lui succéder et qu'ils estiment, parvenu à s4 soixante-quinzième année. Ce double péril de la perte simul tanée de l’un et de l’autre les effraie. Le seul moyen d’apaiser leur crainte, c’est de me démettre entre les mains de mon coadjuteur, qui aura le droit que ju n'ai pas, de se pourvorr
lui-même prompleient d'un successeur. J’ose vous recsni-
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..mander cette affaire comme la dernière et la plus importante
dont le succès puisse m’intéresser.» (24 nov. 1784.)
Lord Hamilton répondit à l’évêque qu’il transmettrait au plus tôt sa lettre au ministre d'État et qu’il l’appuierait de toute son influence. Il termine ainsi : «souhaitant que vous puissiez jouir dans la retraite de cette tranquillité à laquelle vous avez tant contribué, j'ai l'honneur d’être, Monseigneur, avec la vénération la plus sincère et le plus profond respect, etc. »
Monseigneur Briand signa son acte de démission, le 29 novembre suivant, et son successeur, Mgr D’Esglis, choisit, le lendemain, pour son coadjuteur, M. Jean-François Hubert, qui ne fut sacré que deux ans après, le 19 novembre 1786, à cause des lenteurs apportées par la cour de Londres pour reconnaître sa nomination et des difficultés des communications avec le Saint-Siège. Ce fut Mgr Briand qui eut le bonheur indicible de consacrer le nouvel élu. Sa joie était i grande qu'elle lui rendit assez de forces pour lui permettre de donner la plénitude du sacerdoce au premier lévite qu'il avait élevé à la prêtrise, vingt ans auparavant, le lendemain de sa prise de possession du siège épiscopal de Québec. C'était maintenant surtout qu'il pouvait chanter son Nunc dimittis, car son œuvre était de plus en plus assurée : il avait vu et consacré celui qui devait perpétuer l’épiscopat dans l'église de Québec ; il pouvait partir sans inquiétude, car il laisserait après lui un jeune évêque de quarante-cinq ans, aimé des fidèles, respecté par le clergé et rempli de talents et de vertus Et qui sait ? En jetant ses regards paternels sur un jeune secrétaire qui agissait comme maitre des céré-
monies et dont il connaissait si bien les talents et la sagesse
précoce, le vénérable évêque entrevit-il la gloire que le jeune Plessis devait un jour faire rejaillir sur cette église de Québec, que lauguste vieillard aimait tant et pour laquelle il avait tant souffert. Mais son humilité l’'empêcha certainement de prévoir que le nom de Briand grandirait à travers les âges ea même temps que le nom de Plessis, et que l’histoire béni. rait un jour ces deux noms, en les unissant, coinme ceux de deux grands évêques également chers à la patrie et à l’Église,
Mer Briand vécutencore dix ans,qu'il passa dans la retraite, dans la prière et dans la souffrance. Bien qu'il ne prit, pour l'ordinaire, aucune part à lPadministration, il ne refusait jamais de donner à Mgr d’Esglis et à Mgr Hubert, qui lui succéda bientôt, les secours précieux de sa sagesse et de sa longue expérience. «Du moment qu'il y était provoqué par une consultation, dit l'abbé Plessis (a), dès lors il développait, il étalait, il faisait toucher du doigt ses excellents principes, avec une présence d'esprit, une nettelé, une lermeté, qu’on n'aurait pas dû attendre d’un hon:me de son âge. Combh'en de fois, Monseigneur, (l'orateur s’adressait à Mer Hubert) dans les temps nébuleux, a-t-il essuyé vos larmes, raffermi votre cœur abattu sous le poids de Ïia tribulation, suggéré au zèle et à la piété de Votre Grandeur les moyens de se soutenir et de se satisfaire, J'aime, disait-il, l’église du Canada. Je me suis, depuis longtemps, sacrifié pour elle, Jusqu'à ma mort, elle aura droit à mes services, autant de fois qu’elle les exigera.»
Le vénérable malade, comme on l'avait prévu, survécut à son successeur, Mgr d'Esglis, qui mourut, le 4 juin 1788, à
(a) Oraison funèbre de Mgr Briand.
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vécut à 1788, à
l’âge avancé de soixante-dix-huit ans. Il vit aussi mourir, le 20 mai 1794, le coadjuteur de Mgr Hubert, Mgr Bailly de Messein, dont la conduite ambitieuse lui causa tant de
déboires. Il eut du moins la consolation d’être l’heureux
témoin de son repentir et de ses larmes, avant de le voir
partir pour rendre compte au souverain juge des difficultés qu'il avait suscitées à son supérieur ecclésiastique. Dans l'affaire de l’université mixte, que les protestants voulaient établir, aidés qu'ils étaient par le coadjuteur, on vit une fois de plus apparaître sur la scène celui qui était considéré comme l’âme de l’église de Québec. Mgr Briand retrouva
des forces pour aider son successeur à combattre les projets pro]
des ennemis de la foi catholique, et pour effacer par le
prestige de son nom toute l'influence que pouvait apporter
à cette cause malheureuse celui d’un prélat plus aveugle sans doute que coupable.
«Cependant le temps arrive, s’écrie l’éminent panégyriste,
où Dieu avait résolu d'appeler à lui son serviteur. Le mal
redouble et avec lui la patience, avec lui la ferveur, avec lui amour de Dieu, avec iui la piété la plus affectueuse. (a)
Je le vois étendu sur le lit qu’il ne doit plus quitter, atten-
dant comme Moïse sur la montagne, où comme Jacob au
milieu de ses enfants et de ses petits enfants, le coup salutaire
qui doit délivrer son âme de ja prison où elle était enfer-
MÉE. one Enfin, muni de tous les secours de la religion,
(a) Mg? Briand se confessait deux fois par semaine. IL fit preuve, pendant toute sa vie, d’une patience extraordinaire, et malgré bien des petites perséeutions de la jurt de quelques-uns de ses prêtres, il souffrit tout sans se plaindre. Il eut pendant longtemps pour confesseur, M. Jacrau, prêtre du séminaire, qui
encourageait les marguilliers à lutter contre lui.
354 NOTICES BIOGRAF QUES
comblé d'années, de travaux, de vertus et de mérites, après onze ans de maladie, vingt-huit ans d’épiscopat et cinquante cinq ans de prêtrise, après avoir vu mourir le coadjuteur du coadjuteur de son coadjuteur, ce vénérable patriarche, digne de vivre encore des siècles, rend doucement sa belle âme à Dieu, à l’âge de quatre-vingts ans, et s’en va dans l’autre monde recevoir la seule couronne qui soit réellement désirable, celle de l’immortalité.» L’orateur ajoute que l’Église a perdu un époux fidèle, l'État un citoyen zélé pour sa défense, le clergé un chef inestimable, les vierges consacrées à Dieu un père infiniment respectable, les pauvres un appui, les affligés un consolateur, l’évêque de Québec un modèle, un confrère, un ami constant, le peuple un intercesseur puissant, dont les mains souvent élevées au ciel calmaient sa colère prête à fondre sur lui et à punir ses désordres.
Mgr Briand mourut le 25 juin 1794; ses funérailles se firent avec une grande pompe, dans la cathédrale, où il fut enterré en avantet à droite de Mgr de Laval et de Mgr de Lauberivière.
M. J. O. Plessis, alors curé de Québec, prononça l’oraison funèbre du vénérable défunt.
Cette tâche lui appartenait à plus d’un titre. Pendant longtemps secrétaire de Mgr Briand, il était resté son confident et son meilleur ami. Il comprenait mieux que tou: autre peut-être, ia grandeur de l’œuvre accomplie par le prélat qui venait de mourir ; nul autre ne pouvait mieux que lui, rendre justice aux travaux immenses accomplis par Mgr Briand, et faire connaître les vertus aimables qu'il avait
pratiquées pendant ioute sa vie. Voici le jugement qu’il porte
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il porte
su] ce grand évêqne, jugement qu’il fait précéder d’une appréciation de chacun de ses prédécesseurs :
«“ Vous verrez dans M. de Pontbriand un prélat recommandable par une connaissance profonde de la théologie et des lois de l'Église, par une régularité de vie et de conduite qui le rendaient infinimeri cher à ses diocésains ; dans M. de Lauberivière une jeune et tendre fleur que le même jour vit presque naître et s'épanouir, et dont on eut à peine le temps de respirer la bonne odeur ; dans M. Dosquet, un évèque vigilant, singulièrement attaché à la conduite des monastères et à la visite du diocèse ; dans M. de Saint- Vallier, un homme ami de l’ordre, exact à tenir des synodes et à faire des reglements pour la conservation de la discipline. Mais comme dans le temps critique dont nous parlons, il ne s’agissait plusseulement d'entretenir, mais de régénérer, vous ne trouverez à vous arrêter qu'au fondateur de cette église, au premier de ses pontifes. Dans M. de Laval seul, vous rencontrerez ce courage infatigable, cette étendue de desseins, cette prévoyance habile, ce génie créateur que tout le monde à admiré dans M. Briand. »
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