CHAPITRE II
M. Hubert nommé coadjuteur par Mgr D’Esglis.—Témoignages des citoyens, du Conseil Législatit et de Mgr Briand.—M. de Montgolfier refuse la coadjutorerie que lui offre le gouvernement anglais.—Sacre de Mgr Hubert par Mgr Briand.—Mort de Mgr D’Esglis.—Mgr Hubert prend possession.—Visites épiscopales.—Portrait de l’évêque : son éloquence, son humilité, son aversion
pour le monde.
Quoique M. Hubert fût absent de Québec depuis plusieurs années, et dans une mission située à l’extrémité du Haut- Canada, ses concitoyens ne l'avaient pas oublié, ses supérieurs ecclésiastiques encore moins. Aussi, quand il fut question de donner un coadjuteur à Mgr D’Esglis, il n’y eut qu’une voix pour demander le grand vicaire Hubert. Mgr D’Esglis signa l’acte de sa nomination le 30 novembre 1784 ; « à condition toutefois (et non autrement) que le dit sieur Hubert agréé du gouvernement, ne recevra de sa part aucune opposition, ce qui sera attesté à la cour de Rome par notre grand vicaire à Londres»
Le lendemain, à une assemblée composée des prêtres et des laïques les plus marquants de la ville, on passa une résolution pour recommander le choix de M. Hubert.
« Cette élection, disent les signataires, nous a causé la plus sensible joie, connaissant comme nous faisons et comme nous l’attestons par ces présentes, les qualités du dit sieur Jean-François Hubert; sa foi parfaitement conforme à celle
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de l'Église Rowaine nous est connue pour l'avoir souvent entendu développer en chaire de la manière la plus touchante. Élevé dès sa jeunesse dans le Séminaire de cette ville.....il n’a pu qu'y puiser les principes des bonnes mœurs qui ont toujours depuis brillé en lui sans aucun nuage. La science de la philosophie et de 1& théologie qu’il a enseignée et les bons sujets qn’il a formés prouvent sa capacité. Peu de personnes ont autant d'expérience que lui dans les affaires du diocèse, ayant été secrétaire de Mgr l’ancien évêque pendant maintes années et l'ayant presque toujours accompagné dans ses visites pastorales. Son zèle pour la propagation de la foi a paru avec éclat, il y a trois ans, en s’éloignant de son lieu natal de plus de deux cents lieues, pour travailler en apôtre à la conversion et sanctification des Sauvages, chez qui il demeure encore à présent,
«Enfin nous connaissons assez le peuple de ce diocèse, pour pouvoir assurer que la joie publique sera complète, lorsqu'il aura plu au gouvernement britannique d’agréer la dite nomination et à notre Saint-Père le Pape d’expédier ses bulles pour la consommation de cette heureuse affaire.» Ce document est signé par huit prêtres et vingt-trois laïques.
A ce magni®-rue témoignage, qui fait si bien connaître en quelle estime était tenu l'abbé Hubert, vint se joindre celui du Conseil Législatif: «nous avons, disent les membres de cet auguste corps, la plus ferme confiance en son attachement et son zèle pour le service de Sa Majesté, dont il a donné plusieurs marques dans les années 1775 et 1776. Nous rendons pareillement témoignage à son caractère et à sa conduite morale.—» Signé : Hugues Finlay, Thomas Dunn, Édouard Harrison, Jean Collins, Adam Mabane, Thom
Caldwell, Franc. l’Évesque, J.G. C. Delery, Samuel Holland, Franc. Baby.
Mgr Briand ne pouvait manquer de joindre sa voix à ce concert unanime, et il écrivit une recommandation très énergique en faveur de son ancien secrétaire,
Un choix si judicieux et si populaire aurait dû, il semble, être ratifié de suite par le gouvernement anglais, mais chose assez singulière, lord Sydney, secrétaire d'État pour les colonies, voulut faire nominer M. le grand vicaire de Montgolfier, le même que l’on avait formellement repoussé en 1763. Le vénérable supérieur de Saint-Sulpice, âgé de soixante-treize ans, ne se prêta en aucune sorte aux désirs de la politique anglaise et refusa péremptoirement la dignité épiscopale. (a)
Cette opposition inattendue du bureau colonial apporta de longs retards à la conclusion de cette affaire, et donna de mortelles inquiétudes à tous ceux qui s’intéressaient à l’église de Québec, particulièrement aux deux évêques septuagénaires, qui craignaient de mourir avant le sacre de leur successeur. Enfin les négociations entre Québec, Londres et Rome eurent une issue favorable, et les bulles nommant M. Hubert évêque d’Almire et datées du 14 juin 1785 arrivèrent à Québec, le 31 mai 1786. En l'absence du gouverneur, son remplaçant M. Hope, ne crut pas pouvoir permettre de procéder à la cérémonie du sacre, et il fallut attendre jusqu’au 29 novembre, à l’arrivée de Sir (Guy Carleton.
(a) Voir le détail de l'offre du gouvernement anglais, et du refus de M, de Montgolfier, page 367.
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M. Hubert, qui n’avait accepté l’épiscopat que pour ne pas s'opposer à la volonté de Dieu, eut l’indicible consolation de recevoir l’onction épiscopale des mains vénérables de Mgr Briand. L’auguste vieillard était assisté de MM. Gravé et Bailly.
Le coadjuteur m'avait que quarante-cinq ans ; mais les quatre ans qu’il avait passés dans les missions avaient affaibli ses forces, et il y avait contracté ies fièvres tremblantes, maladie dont les accès intermittents le firent souffrir le reste de sa vie ; c'était toute la richesse qu’il avait rapportée de ses deux missions de Sainte-Anne et de l’Assomption du Détroit, Il y était allé n'ayant pour tout bien que son bréviaire, il s’en revint aussi pauvre qu'à son départ de Québec.
Chargé par Mgr D’Esglis de faire la visite pastorale, Mgr Hubert se mit de suite à l’œuvre, et, après avoir fait la visite canonique des communautés religieuses de Québec, il partit, le 7 mai 1787, pour donner la confirmation dans les paroisses du district de Montréal. L'année suivante, il était près de Saint-Hyacinthe, quand il apprit la mort de Mgr D'Esglis. Revenu à Québec, il prit possession de son siège, le 12 juin 1788, et en informa de suite le Saint-Père, par une lettre adressée au cardinal Antonelli, préfet de la Propagande,
« La joie, dit-il, les transports et le concours prodigieux du peuple à cette cérémonie ont répandu l’allégresse dans mon âme et m'ont consolé d'avance des travaux pénibles auxquels les évêques de ce pays sont assujettis... Le diocèse de Québec est d’une si vaste étendue... que quatre étés ne suffisent qu’à peine pour le visiter. Depuis deux ans que j'ai reçu la consécration épiscopale, j'en ai commencé la visite, qui n'avait pas été faite depuis quatorze ans, à raison de
la guerre et des infirmités de mes prédécesseurs, et quoique je n’aie pas encore visité la moitié des paroisses du diocèse, néanmoins plus de quatorze mille personnes ont déjà reçu de mes mains le sacrement de confirmation. »
Sans prendre le temps de faire un mandement d’entrée, le zélé prélat se contenta de se recommander aux prières des prêtres et des fidèles, et il repartit de suite, le 15 juin, pour continuer la visite qu'il avait été forcé d'interrompre. Chaque année, il remplissait ce devoir aussi pénible qu’important, et y consacrait quelquefois trois mois entiers : C'était véritablement des jours de retraite et de salut, des jours de bénédictions pour ces pauvres habitants des campagnes, qui avaient été si longtemps sans voir un évêque etsans entendre ses exhortations paternelles.
Mgr Hubert devait laisser dans les âmes de pieux et profonds souvenirs ; car, à part sa qualité d'évêque missionnaire (on l’appelait ainsi), il parlait avec une force et un talent extraordinaires. «Sans parler, dit M. l'abbé Desjardinè (a), de sa prédilection et de son vrai talent pour les catéchismes, il fut dans son temps l’un des plus infatigables comme l’un des plus excellents prédicateurs qu’on ait entendus dans ce pays. Lui qui portait dans sa personne la simplicité jusqu’à la négligence, dès qu’il paraissait en chaire, ce n’était plus un homme ordinaire, c'était un o1ateur plein d’éloquence et de grâce, de sentiment et d’onction.»
Mgr Hubert avait une aversion marquée pour les hom. mages et les cérémonies ; à la visite épiscopale même, il
n'en voulait que dans l’église et avait peine à cacher son
(a) Oraison funèbre de Mgr Hubert.
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mécontentement quand on lui rendait des honneurs auxquels il ne s’attendait pas. C'était un homme humble, se communiquant fort peu au dehors et dédaignant tout ce qui aurait pu le faire valoir avec avantage. «Son extérieur était sans apprêt, ses civilités sans démonstrations. Il fallait comme user de violence pour le tirer de sa retraite, il ne paraissait en société que comme en pays étranger......il portait dans ses visites chez les laïques, une retenue, tranchons le mot, une timidité, une sorte d’embarras, ou l’on pouvait lire qu’il se trouvait déplacé dans le séjour: des politesses factices.
« Et cependant, malgré cet extérieur peu soigné, malgré ces manières, ce semble un peu farouches, la présence de l’évêque imprimait partout le respect et recommandait l'estime. Son air apostolique forçait de le traiterraapôtre. Son équipage était pauvre, mais on savait qu’il économisait pour les pauvres. Il fréquentait peu les grands, mais on savait qu’il recommandait aux petits la déférence aux conditions supérieures. La droiture était regardée comme le fond du caractère de Mgr Hubert, et pas un, que je sache, n’a mis en problème l'intégrité, la rectitude, la délicatesse de sa conscience. » (a)
Ajoutons, pour finir ce portrait, que cet évêque était fervent et recueilli, jaloux observateur des cérémonies de l'Église, modéré dans ses jugements etsoumis entièrement et de cœur à toutes les volontés et à tous les désirs du Souverain Pontife. On comprend qu'avec ces qualités et ce caractère apostolique, Mgr Hubert fut aimé et vénéré de ses prêtres; il se regardait comme leur frère aîné, il aimait à se confondre avec eux, il.était leur ami.
(a) Oraison funèbre par M. Desjardins.