CHAPITRE
Rem arques préliminaires.—Naissance de Mgr Baillargeon.—$es études à Saint- Pierre du Sud et à Nicolet —Professeur au Collège de Saint-Roch et au Séminaire de Québec.-—Desservant de l’église de Saint-Roch.—Curé à Saint- François, Ile d’Orléans,et au Château-Richer.—Curé de Québec.—$Ses œuvres. — Agent des évêques à Rome. — Nommé coadjuteur de l'archevêque de
Québec.—Lettre à son frère.
En commençant une notice biographique sur Mgr Baïllargeon, nous déclarons de suite que, d’après nous, le temps n’est pas encore venu de juger son administration épiscopale. Bien des événements se sont passés qui ne sont pas assez loin, et dont plusieurs de nos lecteurs ont été comme nous, et plus que nous, les témoins ; bien des questions brûlantes ont été soulevées sur lesquelles il serait imprudent de jeter des regards trop scrutateurs. Nous nous exposerions à donner le blâme ou à prodigner l'éloge à des personnages encore vivants ; ce qui serait de nature à blesser la susceptibilité des uns et l'humilité des autres, et à provoquer des écrits dont le besoin ne se fait pas sentir. L'histoire jugera un jour les hommes et les événements de notre époque ; ce sera son droit et son devoir. Elle dira quel a été le rôle de Mgr Baillargeon et de son illustre et éminent successeur,
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dans la fameuse question des classiques, dans celles de l'Université Laval, des élections politiques, des écoles normäies, du gallicanisme, du libéralisme, de la franc-maçon-
nerie, et de toutes les autres erreurs dont les noms sont
venus tour à tour alarmer, à tort ou à raison, la population
si religieuse de notre pays. Quant à nous. nous résistons
facilement à la tentation de traiter ces sujets, et nous racon-
terons en peu de mots la vie d’un évêque dont la mémoire
sera toujours chère à ceux qui l'ont connu, et la vie d’un
cardinal dont le nom fera l'éternel honneur de l’église de Québec. (a)
Mgr Charles-François Baillargeon naquit à l’[le-aux-Grues, le 26 avril 1798, de François Baillargeon et de Marie-Louise Langlois. A l’âge de six ans, pris en affection par une de
ses tantes, qui demeurait à Saint-Laurent de l'Ile d'Orléans,
il alla passer queiques mois chez elle, et c’est cette excellente
femme qui lui montra à lire. Revenu dans sa paroisse
natale, le jeune enfant eut pour premier emploi, comme un
grand nombre de saints personnages avant lui, celui de
garder les troupeaux. Il avait onze ans quand il s’approcha
pour la première fois de la sainte table; c’était dans l’église
du Gap Saint-Ignace, car lIle-aux-Grues n'avait pas encore,
à cette époque, un curé résident, M. Viau, qui desservait les deux paroisses, ne fut pas longtemps sans remarquer la
(a) M. l'abbé Cyrille Legaré (aujourd’hui vicaire général et prot. apost.) an publié, dans l’annuaire de l’Université Laval pour l’année 1871-72, une notice
biographique sur Mgr Baillargeon, qui est aussi remarquable par le fond que
par la forme et qui fait parfaitement connaître le caractère, les qualités et les
vertus du vénérable prélat. Nous regrettons de ne pouvoir exploiter davantag
cette mine précieuse, mais nous sommes forcé de nous limiter à cause du granq
nombre de pages que renferme déjà ce volume.
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MGR BAILLARGEON 619 précoce intelligence du jeune Baillargeon ; il l’am na dans son presbytère et le plaça, en 1813, à l’école latine qui venait de s'ouvrir à Saint-Pierre de la Rivière-du-Sud. Un an plus tard, il envoya au Collège de Nicolet. L'élève sut admirablement profiter de ses talents et des leçons de ses dévoués professeurs, et, au bout de quatre ans, il avait terminé ses études classiques, pendant lesquelles il avait remporté des succès brillants, et appris à pratiquer les aimables vertus qui le distinguèrent pendant toute sa vie.
Mgr Plessis, qui l’affectionnuait beaucoup, le tonsura dans l'automne de 1818, et le nomma professeur au collège qu’il venait d'établir dans la paroisse de Saint-Roch de Québec. Après avoir exercé ces humbles fonctions pendant trois ans, tout en suivant son cours de théologie, l'abbé Baillargeon fut appelé à enseigner sur un théâtre plus élevé, et le Séminaire de Québec lui confia la classe de Rhétorique, charge dont il s’acquitta avec un remarquable succès.
Ordonné prêtre par Mgr Plessis, le 1er de juin 1822, il fut nommé aussitôt chapelain de l’église de Saint-Roch, qui, à cette époque, n'était qu'une succursale de la paroisse de Notre-Dame. Il était en même temps directeur du collège. « Sa vie y fut tellement humble, écrit un vieillard qui le connut à cette époque, sa vie fut tellement retirée, qu’on eût dit qu'il voulait réaliser cette belle sentence de l’Imitation : ama nesciri et pro nihilo reputari. » Ge qui n’empêcha pas le jeune desservant de remplir ses devoirs avec zèle et fermeté, et de mettre fin à des mascarades et à des charivaris scandaleux, dont Île territoire de cutte desserte était trop souvent le théâtre, Pour lui Gonner un repos dont sa santé affaiblie
avait grandement besoin, Mgr Panet le nomma, le 26
septembre 1826, curé de Saint-François de l’Ile d'Orléans, et l’année suivante, il le chargeaïit des deux paroisses du Château-Richer et de l’'Ange-Gardien, Il établit dans la première la dévotion des Quarante-Heures et décida les paroiïssiens à construire une école, bienfait inestimable à cette époque qui comptait encore peu de personnes instruites dans nos campagnes.
M. Baillargeon avait une aversion naturelle pour les hauts emplois ; il se serait plu toute sa vie dans la plus humble des cures du diocèse ; aussi «on ne se fera Jamais idée, écrivait un de ses amis, de la désolation que lui causa sa nomination à la cure de Québec. Ilne Paccepta que par un acte héroïque d’obéissance. Après même qu'il fut devenu curé de Québec, il ne se rappelait cette nomination que les larmes aux yeux. » C’est le ler octobre 1831, que l’abbé Baïllargeon prit possession de son bénéfice, pour succéder à Mgr Signay, qui en élait resté pourvu jusque-là, bien qu’il fût évêque depuis quatre ans. Le nouveau curé sut bientôt gagner la confiance et le respect de ses paroissiens, "par son zèle, par
son infatigable dévouement, et, disons-le, par son grand bon
sens. «Le bon sens, écrivait-il lui-même, un jour, n’est pas seulement une bien belle chose, c’est encore une grande et puissante chose qui finit toujours par l'emporter dans le monde,» Ce fut cette puissante chose qui donna à M. Baillargeon une si grande autorité dans la paroisse de Québec, et qui assura le succès de sa prédication généralement simple et apostolique. Son ministère fut pénible, laborieux et fécond. De 1831 à 1850 le choléra vint trois fois décimer son troupeau ; puis en 1847 le typhus ravagea les émigrants, et le clergé de la ville et des campagnes. Dans ces malheurs
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publics, on vit le curé de Québec se dévouer, pour secourir les malades, soit à domicile, soit d&ns les hôpitaux, et consacrer ses jours et souveni ses nuits entières à l'exercice de la charité et du ministère pastoral. Il écrivait à un ami le 5 juillet 1847 : « Tu m'’invites à aller me reposer avec toi. J'aurais du bonheur à le faire ! Mais dans quelle désolation nous sommes ici à Québec ! Nous avons neuf prêtres atteints du typhus ; et trois autres qui vont arriver après demain avec la même maladie. Ils reviennent de la Grosse-Ile. Aucun de ceux qui y ont été, jusqu'à ce jour, n’y a échappé. Deux de mes vicaires sont de ce nombre. Le premier entre à peine en convalescence et le second est tombé gravement malade hier soir... [l ne faut pas songer un instant à s'éloigner de son poste dans ce temps de crise et d’alarme. Adieu, faisons le bien pendant que Dieu nous en donne le temps et les moyens. »
Quand deux ans auparavant, deux incendies étaient venues amonceler dans la ville des ruines qui paraissaient irréparables, M. Baïllargeon fut l'âme du comité chargé de distribuer les secours. Malgré une santé délabrée, il ne se donna aucun repos, et sut communiquer à tous sa résignation et son courage. Ses idées pratiques produisirent de merveilleux résultats.
La charité de ce bon pasteur s’étendait à tous les besoins : c’est ainsi qu'avec l’aide de la société d'éducation du district de Québec, il fit venir les Frères des Écoles Chrétiennes, et s’imposa pour leur établissement des sacrifices dont Dieu seul a connu la grandeur. C’est aussi pendant qu’il était curé de Québec, que fut fondée la première conférence de l’admirable Société de Saint-Vincent de Paul. En 1850, lors
de son voyage en Europe, il présida une assemblée générale des Conférences de Parisgà laquelle assistait le P. Lacordaire, et il raconta ainsi aux nombreux associés qui l’écoutaient, quels furent les commencements de la société au Canada : « Un jeune homme, un jeune canadien, (a) qui avait étudié à Paris, revint au Canada avec vos règlements ; il vint trouver l’un des curés de Québec. Ce curé. c’est moi qui vous parle en ce moment. Il l’entretint de son projet de fonder la société ; le curé le seconda. Il dit un mot, convoqua une assemblée ; et cela suffit, dans un pays si catholique, pour qu’il se formât aussitôt plusieurs conférences. Quelle providence ! C'était en 1846, à la suite de deux incendies qui venaient de détruire les deux tiers de la ville. Vous connaissez la rigueur de nos hivers. Les aumônes des conférences, qui, en un an, montèrent à cinq mille piastres (25,000 francs), suffirent à toutes les nécessités, et toutes les misères véritables trouvèrent des consolateurs.» M. Baillargeon demeura toute sa vie le protecteur efficace et généreux de la Société de Saint-Vincent de Paul, qui prit bientôt de si grands développements à Québec et dans tout le Canada.
Ajoutons à cela l'érection de la société de tempérance, la
construction de l’église du faubourg Saint Jean, et des réparations considérables faites à la cathédrale, et l’on se fera une idée des œuvres que produisit le zèle du curé de Québec, pour le bien-être religieux de ses paroissiens. Malgré ses occupations multiples et la faiblesse d’une santé presque toujours chancelante, monsieur Baillargeon trouvait le temps et la force de se livrer à des études très sérieuses, et
(a) C'était le docteur Joseph-Louis Painchaud.
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c’est à cette époque qu’il fit la traduction au Nouveau Testament, ouvrage qui lui coùta, comme il le dit lui-même, «un quart d'heure par verset... c'est-à-dire quatre heures et demie de travail par jour durant quatre cent quarante jours.»
Le 16 mai 1850, il abandonna le ministère pastoral pour se rendre à Rome en qualité d'agent, de procureur, et de vicaire général de l'archevêque et desévêques de la province ecclésiastique de Québec. On l'avait chargé de traiter auprès du Saint-Siège un grand nombre d’affaires importantes, parmi lesquelles figuraient : des pouvoirs et des indulgences à obtenir, l’annexion proposée des diocèses de Terre-Neuve, d’'Arichat, de Charlottetown et du Nouveau-Brunswick, la nomination d’un coadjuteur pour Mgr Provencher, les règlements de la société de la Croix, le rétablissement du chapitre de la cathédrale, etc. Le choix que les évêques avaient fait de l'abbé Baillargeon montrait assez en quelle estime on le tenait.
Il remplit sa mission à la parfaite satisfaction des prélats qui avaient envoyé ; mais il était d’avis que sa présence à Rome causait au clergé des dépenses inutiles, et que les évêques feraient mieux de se nommer un agent parmi les ecclésiastiques qui demeuraient dans la ville éternelle. II écrivait dans ce sens à M. l'abbé Cazeau, en même temps qu’il lui manifestait ie grand désir et le grand besoin qu’il éprouvait de vivre dans la solitude :
« Ce que j'ai écrit à Mgr de Sidyme, touchant la possibilité de trouver ici un excellent agent pour me remplacer, le mettra à même d’en conférer avec les autres évêques. S'ils jugent à propos d’agréer et de nommer à ma place celui que
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