CHAPITRE IV
fermeté de M9' Briand dans ses rapports avec l'autorité
civile. — Murray. — Carleton. — Haldimand. — Loi de l'habeas corpus.
« Mer Briand disait familièrement qu'il ne voulait être que le charretier de l’épiscopat en ce pays!. » Il n'en fut pas moins l’un des évêques les plus remarquables de l’église de Québec, et ce langage fait connaître sa sage prévoyance, et, disons-le, son génie. Ce fut en effet un acte de génie de pouvoir assurer la permanence de l'épiscopat, au milieu de difficultés sans nombre, et de songer à réaliser ce plan, avant même d'avoir été reconnu lui-même comme évêque. Car, pendant qu'il était encore à Londres, et qu'il conjurait les ministres du roi de donner un évêque à l’église de Québec, il n'était pas sans se demander ce qu'il adviendrait du siège épiscopal à la mort de cet évêque ; et il imagina d'obtenir deux évêques pour le Canada, l’un titulaire, l’autre coadjuteur cum futura successione, afin qu’à la mort de l’un, l’autre en pût consacrer un second, et qu'ainsi il n’y eût pas de vacance qui pût mettre de nouveau en question l'existence même de l'épiscopat. Le Saint-Père fut touché de cette prévoyance admirable, et, par un bref du 9 avril 1766, il donna à Mer Briand la permission de se choisir un coadjuteur, « pourvu que les Anglais n'y missent aucun empêchement ?, » et aussi celle de le consacrer sans qu'il y eût deux évêques assistants, outre le consécrateur.
1 Oraison funèbre par M. Plessis.
2 Lettre du cardinal Castelli, 16 mars 1768.
Affaire de la coadjutorerie. — Mr d'Esglis. — Prudence et
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Après bien des lenteurs, la cour de Londres permit à Mer Briand de mettre son dessein à exécution, et, aussitôt que le nouveau gouverneur, le général Carleton, fut arrivé à Québec, le prélet lui fit part du grand désir qu'il avait d’avoir un coadjuteur et de la permission qu'il avait obtenue de la cour à cet effet. M. Carleton, dont les instructions ne cadraient pas beaucoup avec cette permission donnée seulement de vive voix, craignit d'encourir le blâme des ministres qui l'avaient envoyé, et, malgré les excellentes dispositions dont il était animé, il fit attendre l'évêque quatre longues années avant de se rendre à ses supplications. Enfin, sur le point de retourner en Angleterre, il proposa de lui-même M. Mariauchau d’Esglis pour le futur coadjuteur, et voulut que Ms Briand procédât sans plus tarder à sa consécration. Un grand nombre de prêtres étaient du même avis et disaient que l’on n'avait pas besoin d'attendre pour cela que les bulles fussent arrivées de Rome; on le voit par la correspondance échangée entre l’évêque et le cardinal Castelli, préfet de la Propagande :
« J'avais demandé, écrit Msr Briand, qu’en cas de maladie je pusse consacrer avant de recevrir les bulles, c'était la seule raison que je donnais alors ; notre gouverneur prétendait que je pouvais consacrer aussitôt qu'il a eu donné son consentement ; presque tous les catholiques le pensaient. J'ai eu une petite tempête à essuyer; mais j'ai tenu ferme et donné des preuves si évidentes de la justice de mon refus, que tout est calme à présent. Je suis sûr au moins d'avoir persuadé le gouverneur, qui ne me pressait d’ailleurs de çonsacrer que par la crainte qu'un autre gouverneur n'eût pas la même bonté pour nous. »
La difficulté des communications était alors si grande, que la réponse à cette lettre mit deux ans à arriver de Rome. Le cardinal Castelli approuvait en tout la çonduite de l'évêque et il lui disait, en lui adressant les bulles
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de Mer d'Esglis : « Quels remerciements n'ai-je pas à vous faire, de ce que vous avez empêché qu'on empiétât sur les droits et l'autorité du siège apostolique ! »
Dans l'intervalle, des murmures contre l’évêque avalieat continué de se faire entendre, sa santé laissait à désirer et l’on craignait que sa mort ne laissât encore une fois sans pasteur vne église déjà assez éprouvée. La réponse du cardinal Castelli fit voir de quel côté étaient la sagesse et la science ecclésiastique. Ms" Briand écrivit de suite au préfet de la Propagande : « L’approbation que Votre Eminence a donnée à ma conduite, dans l'affaire du coadjuteur qu'on voulait me faire consacrer sans les bulles du souverain pontife, a produit des effets excellents et a fermé la bouche à un nombre d'ignorants qui, huit jours auparavant la réception de votre gracieuse ettre, continuaient encore de me blämer et de publier que j'étais cause qu'on n'aurait pas un second évêque en Canada. Votre Eminence doit être étonnée d’une pareille accusation, vu qu'ils n’ignoraient pas que c'est moi seul qui en ai fait les poursuites auprès du Saint-Siège et de la cour de Londres. Comment pouvaient-ils penser que je m'y opposasse actuellement? Mais ils méritent le pardon. Ni prêtres ni laïques n'étaient instruits ici de ces sortes d'affaires ecclésiastiques, parce que jamais elles n'y avaient été traitées. On saura dans la suite comment s'y prendre, et je ne suis pas fâché de les avoir instruits, quoiqu'un peu à mes frais. »
Le coadjuteur, M. Louis-Philippe Mariauchau d'Esglis, était un prêtre âgé de soixante-deux ans, et curé depuis trente-sept ans, à Saint-Pierre de l’île d'Orléans, Comme il était allié aux premières familles du pays et que plusieurs de ses parents avaient une grande influence auprès du gouverneur, on né manqua pas de songer à lui quand il fut questicn de choisir un coadjuteur. Ms" Briand se garda bien de proposer un autre sujet, et accepta de suite celui qui semblait
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avoir le plus de chance d'être accepté par le gouverneur anglais, d'autant plus qu’un des proches parents du candidat partait pour Londres, en même temps que le général Carleton‘. L'abbé d'Esglis était d'ailleurs un très digne prêtre, et M£' Briand faisait de lui cet éloge en écrivant au cardinal Castelli : « Je puis répondre et je réponds en effet de l'intégrité de sa foi, d'une bonne réputation parmi le peuple, qu'il est considéré du clergé et en estime auprès des Anglais, à cause de sa modération, de sa sincérité et de sa franchise. »
Mer d’Esglis fut consacré dans la chapelle du séminaire, le 12 juillet 1772; mais il ne fut proclamé solennellement que le 16 mars 1774, le même jour que M£6' Briand fit son entrée dans sa cathédrale. L'évêque de Québec fit lire à cette occasion un mandement remarquable, dans lequel il raconte tout ce qu'il a fait pour assurer la permanence de l’épiscopat en Canada. Et après avoir parlé des difficultés qu'il avait éprouvées pour se faire accepter lui-même comme évêque par la cour de Londres, il en vient à parler de la grande affaire de la coadjutorerie :
« Je conçus alors que je n'en avais pas assez fait pour perpétuer l’épiscopat en Canada, qu'il tomberait infailliblement , si, à chaque vacance, il fallait que le nouvel élu fit le voyage d'Europe, voyage extrêmement dispendieux, et qu'il essuyât toutes les difficultés et lenteurs que j'avais éprouvées. Je savais que l'évêché n'était plus doté et n'aurait plus aucun fonds, je connaissais la pauvreté de cette colonie et ne prévoyais pas qu’elle dût s’en relever aussi promptement qu'elle l’a fait par les avantages aue lui a procurés notre sage et heureux gouvernement, que ces vacances et ces voyages en Europe pourraient arriver fréquemment, et, par conséquent, devenir fort onéreux pour
1 M. d'Esglis avait quatre ans de plus que Ms' Briand, et on pouvait croire qu'il mourait avant lui, ce qui arriva en effet.
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un pauvre peuple dont j'étais devenu le père, peut-être ralentir son zèle et enfin le détacher de sa religion.
« Pour parer à ces inconvénients, dont vous devez ressentir tout le poids, j’imaginai le projet dont vous voyez l'exécution sous vos yeux : c'est-à-dire qu'il y eût toujours en Canada deux évêques, dont l’un serait titulaire et l’autre coadjuteur avec droit de succéder. De cette façon, si l’un des deux vient à mourir, l’autre aussitôt, avec le consentement du gouvernement, se choisira un coadjuteur, postulera et obtiendra ses bulles de Rome, et le consacrera, et ainsi successivement sans aucuns frais et sans aucune obligation au voyage d'Europe.
« Mon projet fut agréé des cours de Londres et de Rome. Il doit vous tranquilliser, Nos Très Chers Frères, sur la perpétuité de l'épiscopat dans votre église ; il n'est point onéreux au peuple et ne peut être que très conforme à l'esprit du gouvernement. Il ne reste à craindre que k cas où les deux évêques mourraient dans la même année, malheur qui, je l'espère de la divine Providence sur l’église du Canada, n’arrivera jamais ou presque jamais.
« Si vous aimez sincèrement votre religion, vous
devez être extrêmement attentifs et vous intéresser vivement à ce qu'on ne s'écarte jamais de ce plan, que tous voient si heureusement exécuté dans la personne de Mer d'Esglis, évêque de Dorylée, que vous voyez ici présent, revêtu de toutes les marques de l'épiscopat. Il est né parmi vous et d’une famille distinguée. C'est le digne coadjuteur que nous nous sommes donné. Vous n'avez pas ignoré sa consécration, quoique pour des raisons, dont quelques-unes ne vous sont pas inconnues, nous ne vous l’ayons pas jusqu’à ce moment canoniquement annoncé".
1 L'évèque de Dorylée comptait des proches parents parmi les marguilliers obstinés qui refusaient à Mgr Briand ses droits sur la cathédrale. Ce fut aussi l’une des raisons qui retardèrent la proclamation du coadiuteur.
5 — Les Évêques de Québec. — II,
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« Ce récit simple et fidèle, dont je rougirais si mon cœur vous aimait moins, doit vous faire concevoir que, dans tout ce que j'ai fait, je n'ai eu d'autre but que votre bien et celui de vos enfants, que je n'ai jamais considéré mes intérêts personnels, que la conservation de notre religion et l'établissement solide de votre église a été l’unique objet de toutes mes démarches, et même dans l'affaire qui vient de se terminer si heureusement et qui nous rassemble aujourd’hui.
« Peut-être quelques-uns d’entre vous ont-ils été surpris et m'ont-ils blâmé de ce que je différais, depuis près de deux ans, à associer aux pénibles fonctions de l’épiscopat un aussi digne coadjuteur que celui que la divine Providence m'avait préparé dans l'illustre personne de M£' de Dorylée? — Certainement, Mes Très Chers Frères, mon attachement, mon estime, ma parfaite confiance et mon profond respect pour Sa Grandeur sont aussi anciens que notre connaissance, et durent depuis plus de trente-deux ans, sans la plus légère altération ; mais de concert avec ce
sage prélat, j'ai cru devoir vous instruire par cet.
exemple des règles de l'Église trop peu connues, partout en général, touchant les coadjuteurs, à cause de la rareté du cas.
« La nomination de M. d’Esglis pour coadjuteur, les bulizs du souverain pontife, sa consécration ellemême, ne lui donnaient aucune autorité dans le diocèse, pas plus qu'il n’en avait étant simple curé ; il ne pouvait y exercer aucune fonction épiscopale, et voilà ce que j'ai cru important que vous apprissiez. D'ailleurs, n'étant pas moi-même universellement reconnu selon tous mes droits et en possession de mon siège, j'attendais avec confiance, de la part de notre Dieu, des jours plus calmes et plus sereins. Ils sont enfin arrivés ces jours heureux, je suis entré en Sion, j'ai chanté les louanges du Seigneur dans l'église qu'il m'avait destinée, j'y ai offert à sa gloire le sacrifice de
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MONSZIGNEUR BRIAND
son Fils pour mes chères ouailles. J'en ai une joie si grande, que je n'ai plus rien à désirer sur la terre. Oui, c'est en toute vérité, Seigneur, que je puis vous dire avec le saint vieillard Siméon : Munc dimitlis servum tuum in pace, Mes Chers Frères, dont le salut m'a été confié par le Tout-Puissant, Nos Très Chers Enfants, que j'aime en Jésus-Christ plus que moimême, plus que tout ce que j'ai au monde, voilà un nouveau pasteur que je vous donne, un autre moimême. Je vois votre religion assurée, rien ne me retient ici; plein de confiance en la miséricorde de mon Jésus, sans être arrêté par la muititude de mes péchés, je me présenterai devant son redoutable tribunal, en lui disant que je ne vous ai pas laissés orphelins, que je vous ai donné un zélé pasteur, un prudent et vigilant évêque, qui réparera mes fautes et vous conduira plus sûrement au port du salut. »
Dans cette affaire de la coadjutorerie, M£' Briand sut, avec un tact et une fermeté admirables, remplir ses devoirs envers l’Église et l'État, et faire respecter les droits du souverain pontife, sans mécontenter le représentant du roi. C’est par cette courtoisie et cette franchise dans ses rapports avec les gouverneurs, que le digne évêque réussit à obtenir pour notre pays une liberté religieuse qui s'est accrue sans doute, mais dont il avait posé les bases inébranlables.
On sait à quels dangers notre sainte religion était exposée et quels étaient les sinistres projets des fanatiques protestants de Londres et de Québec. Une université d'Angleterre proposa le système suivant : « Ne parler jamais contre le papisme en public, mais le miner sourdement ; engeger les personnes du sexe à épouser des protestants; ne point disputer avec les gens d'Église et se défier des Jésuites et des Sulpiciens ; ne pas presser le serment d'allégeance ; réduire l'évêque à l’indigence ; fomenter ies divisions entre lui et les prêtres; exclure les Européens de l'épiscopat, ainsi
que les habitants du pays qui ont du mérite et peuvent maintenir les anciennes idées ; si l'on conserve un collège, en exclure les Jésuites et les Sulpiciens, les Européens et ceux qui ont étudié sous eux, afin que, sans secours étranger, le papisme s’ensevelisse sous ses propres ruines; rendre ridicules les cérémonies religieusés qui frappent ce peuple ; empêcher les catéchismes ; faire grand cas de ceux qui ne feront aucune instruction au peuple, les entraîner au plaisir et les dégoûter d'entendre les confessions ; louer les curés luxueux, leur table, leurs équipages, leurs divertissements ; excuser leur intempérance, les porter à violer le célibat qui en impose au peuple; tourner les prédicatious en ridicule. »
Ce plan de l’enfer fut déjoué. Le général Murray, en dépit des fanatiques qui l’entouraient, aima mieux suivre les lois de la justice et de la conscience que les instructions infâmes que lui envoyuient le bureau colonial. Son successeur, M. Carleton, fut encore plus favorable aux catholiques, et aemeura toute sa vie l'ami et le protecteur des Canadiens. Voici comment M£' Briand rend compte au cardinal Castelli de l’état de son diocèse en 1772 :
« La religion s'exerce librement, la piété tient le dessus, l'iniquité est blâämée : si elle se montre, elle est en horreur au plus grand nombre. Les Anglais m'aiment, m'estiment, me considèrent et me respectent plus que les catholiques eux-mêmes ne le font, et, depuis six ans, je n'ai reçu d'eux que des marques de confiance. Le gouverneur m'a présenté un serment différent de celui du Test; je l’ai rejeté, parce qu'il s'y trouvait quelques mots équivoques ; il a eu la complaisance de le réformer et je l'ai accepté. »
L'é‘’êque envoya plus tard au Saint-Siège la formule de ce serment d’allégeance qui fut approuvée.
Elle était conçue en ces termes :
« Moi, N., promets et affirme par serment que je
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MUNSEIGNEUR BRIAND
serai fidèle et porterai vraie foi et fidélité à Sa Majesté
le roi George, que je le défendrai de tout mon pouvoir et en tout ce qui dépendra de moi contre toutes perfides conspirations et tous attentats quelconques qui seront entrepris contre sa personne, sa couronne et sa dignité, et que je ferai tous ms efforts pour découvrir, et donner connaissance à Sa Majesté, ses héritiers et successeurs, de toutes trahisons, perfides conspirations et tous attentats que je saurai être entrepris contre lui ou aucun d'eux, et je fais serment de toutes ces choses sans aucune équivoque, subterfuge mental et restriction secrète, renonçant pour m'en relever à tout pardon et dispense d'aucuns pouvoirs ou personnes quelconques. Dieu me soit en aide. »
« La prestation du serment d’allégeance par le coadjuteur et l’évêque, entre les mains du gouverneur en conseil, dit M. S. Pagnuelo, et l'agrément que celui-ci faisait de 1: personne présentée à la charge de coadjuteur cum futura successione, n'avait rien de directement attentatoire à l'indépendance de l’épiscopat ; le gouvernement n'exerçait par là aucun acte de suprématie, puisqu'il ne nommait pas, et surtout puisque l'évêque ne recevait pas ses pouvoirs de l'État, mais de Rome ; il fallait alors beaucoup de ménagement et de prudence de la part du clergé, pour ne pas donner prise à la persécution et pour parvenir à se faire reconnaître, sans faire de concession incompatible avec sa dignité; cette formalité que le gouvernement exigeait pour s'assurer de la loyauté de ce haut fonctionnaire de l'Église, eut pour résultat l'abandon de la plus redoutable prérogative que la couronne réclamait, celle de nommer l'évêque et de lui donner les pouvoirs de sa charge ; peu à peu l'usage établissait un droit public en faveur de l'indépendance de | Église
1 Études historiques et légales sur la liberté religieuse en Canada.
que les hommes d'État et les légistes anglais reconnurent plus tard comme l’un des plus grands obstacles à l'exercice des prétendus droits de la Couronne, »
Ms" Briand exerçait toutes ses fonctions épiscopales avec la plus entière liberté, et, dans son premier mandement, il prit de suite le titre d'évéque de Québec par la miséricorde de Dieu et la grâce du Saint-Siège apostolique. Il nommait aux cures, en dépit des prétentions des ennemis de l'Église, qui voulaient que toutes les nominations relevassent du gouvernement. L'évêque ne l’entendait pas ainsi, et, un jour, il sut dire au général Murray: « Ma tête tombera avant que je vous accorde la permission de nommer à une seule cure. »
Si l’Acte de Québec fut l'heureuse conséquence de la révolution américaine, le Canada le dut aussi en grande partie à l’ascendant extraordinaire que Mer Briand exerçait sur le gouverneur et à la sage direction qu'il donna aux membres influents de la colonie. Par cet acte, passé en 1774, l'Angleterre accordait aux catholiques le droit d'occuper les charges publiques et de faire partie du Conseil législatif; elle abolissait aussi le serment odieux de l'abjuration, qui cependant n'avait jamais été prêté, et confirmait le libre exercice de la religion catholique.
Voici ce que Mgr Briand disait au sujet de cet acte, en écrivant à un de ses amis de France, le 10 mars 1775: « Dans le bill qui autorise la religion, on a pourtant mis le mot de suprématie‘, mais nous ne jurons pas par le bill. J'en ai parlé à Son Excellence, notre gouverneur, qui m'a répondu : « Qu’avez- vous à faire au « bill? Le roi n’usera point de ce pouvoir ; et il consent « bien et il prétend même que le pape soit votre supé-
1 Le bill disait : « Il est déclaré...que les sujetsde Sa Majesté professant la religion de l'Église de Rome, dans la province de Québec, peuvent avoir, conserver et jouir du libre exercice de la religion de l'Église de Rome, soumise à la suprématie du roi... »
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rieur dans la foi. Mais le bill n'aurait pas passé « sans le mot. On n’a point dessein de gêner votre « religion, et notre roi ne s’en mêlera pas autant que « fait le roi de France. On ne demande pas, comme « vous le voyez, par le serment, que vous reconnais- « siez cette suprématie. Laissez-le dire et croyez ce « que vous voudrez. »
Le général Haldimand, qui gouverna la colonie depuis 1778 à 1785, crut que le seul moyen de conserver le Canada à l'Angleterre était de régner par la terreur; il ne réussit qu'à se faire souverainement détester par tous les citoyens et par faire désirer son rappel. Cependant cet homme dur et tyrannique ne laissait pas d’avoir de grands égards pour M£r Briand, et de reconnaître son autorité pour tout ce qui regardait le gouvernement de l'Église. La lettre suivante, qui n’a pas besoin de commentaire, en est une preuve éclatante :
« Monsieur,
« Je vous renvoie la requête que les habitants de la Rivière-Ouelle vous ont adressée, et dont je désapprouve entièrement le style; mais comme elle regarde le spirituel, c'est à vous, Monseigneur, à décider sur la validité des plaintes que les habitants forment contre leur curét.
« J'ai ordonné au capitaine des milices de venir incessamment à Québec, pour me rendre compte d'une conduite aussi irrégulière et indécente que celle d'avoir signifié au curé, à la requête des habitanis, de sortir du presbytère.
« Je suis trop bien informé de la bonne conduite
1 Ce curé était M. J.-L.-L. Parent. L'évêque lui laisse sa cure, malgré la requête des habitants. Mais, l’année suivante, M. Parent toinba malade en se rendant à Québec, et mourut à Saint-Vallier, le 13 mars 1781,
que le clergé du Canada a tenue envers le Gouvernement, lors de l'invasion des rebelles, pour ne pas réprimer la moindre insolence qui pourrait leur être offerte de la part des habitants ; et j'ai trop de confiance dans votre zèle pour le service du roi et dans votre justice envers son peuple, pour permettre à qui que ce soit d’empiéter sur vos droits et désobéir à vos ordres.
« J'ai l'honneur d'être, « Avec considération et une parfaite estime,
« Monsieur,
« Votre très humble et très obéissant serviteur,
« FRE. Hazpimann.
Québec, 13 juin 1780.
« À Mer l’'Évêque de Québec. »
Cependant les Canadiens étaient loin d'être satisfaits de l’Acte de Québec, et surtout de l'interprétation que lui donnaient le gouverneur et ses fanatiques conseillers. Des pétitions furent portées à Londres par trois députés, pour demander l'introduction de l’acte d'habeas corpus; on voulait aussi que tous les habitants du Canada fussent admis, sans distinction de race ni de religion, à la participation des droits et des privilèges qui appartenaient aux Anglais dans toutes les parties du globe; mais cette députation n'eut pas le succès désiré, car les Canadiens eux-mêmes étaient divisés sur l'opportunité d’un changement de gouvernement, et plusieurs, entre autres M. de Saint-Luc, proposèrent une adresse au roi pour le prier de maintenir l'acte de 1774.
Msr Briand ne pouvait rester indifférent à l’état de gêne dans lequel se trouvaient ses diocésains. Il gémis sait sur le régime de terreur qu'avait inauguré général Ilaldimand, et il désirait ardemment en voir
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