‹ Les Evêques et archevêques de Paris depuis Saint Denys jusqu'à nos jours avec des documents inéditsChapitre 26 sur 52 · LE CARDINAL MAURY · texte numérisé non relu

LE CARDINAL MAURY

Les dernières années de Maury. — La mort du cardinal à Rome. — Le fils du cordonnier de Valréas. — Prédicateur du roi. — Maury à la Constituante. — L'abbé Maury en Europe. — Archevêque de Paris. — Maury et Napoléon. — Le cardinal exilé.

La vie des hommes, comme celle des nations, est faite d'ombre et de lumière. Le cardinal Maury, habitué au soleil le plus éclatant, à un mouvement perpétuel, aux bruits les plus terribles, fut aveuglé par le demi-jour, paralysé par l'inaction, assourdi par le silence. Il expia par le martyre de ses dernières années, la double trahison religieuse et politique dont il s'était rendu coupable.

Chassé de France, démissionnaire forcé du siège de Paris qu'il avait injustement occupé, rayé de TAca-

demie française, il se retira à Rome. Le vicaire de Jésus-Christ, envers lequel il s'était montré bien autrement coupable qu'envers le roi, ne tarda pas à le recevoir à merci. Mais par une permission spéciale du Ciel, il lui fut donné d'expier ses fautes de la manière qui lui devait être la plus cruelle et qu'aucun souverain ne lui aurait pu infliger : l'isolement. Il se sentit seul, dans cette Ville-Eternelle où vingt ans auparavant il avait paru en triomphateur. Maury , qui avait vu réunies en sa personne toutes les dignités humaines ; Maury, que le pape et les rois s'étaient disputé l'honneur d'avoir à leur cour, qui avait tenu frémissants sous sa parole des auditoires si divers et si remarquables, recevait à peine quelques rares et timides visites, et n'avait pour public que le jeune secrétaire auquel, pendant des nuits entières, il dictait de souvenir ses plus beaux discours.

Le cardinal allait, à deux heures du matin, frapper à la porte de celui qui tenait sa plume.

— Allons, enfant, levez-vous, il nous faut travailler.

Et le jeune homme se levait, et la besogne commençait bien vite. Maury, coiffé d'un serre-tête, vêtu d'une épaisse houppelande et d'un gros gilet de molleton, se promenait de long en large dans son cabinet, parlant comme s'il eût été à la tribune, et sa dictée était si rapide, que la plume de son secrétaire ne le pouvait jamais suivre.

Do même qu'un voyageur , tant qu'il est sur le

chemin, court nuit et jour, par la pluie et par le soleil, sans s'apercevoir de ses veilles ni des dangers ; mais dès qu'il est arrivé au terme et qu'il s'asseoit devant son foyer, il éprouve une lassitude sans bornes et peut à peine se traîner ; ainsi Maury , après une existence si agitée, se retrouvant en face de lui-même, sentit tout à coup sa blessure.

— Notre vie, disait-il, en se promenant au Colysée quelques mois avant sa mort, n'est presque qu'une enfance prolongée, et dès que notre éducation se termine, quand nous pourrions être quelque chose, la mort arrive tout à coup.

Elle était bien faite pour apaiser son âme, cette ville où l'on est oppressé par les souvenirs sortant du sol où coula le sang des martyrs, et que les palais des Césars jonchèrent de leurs colonnes abattues, tandis que le vent dispersait la poussière des idoles brisées.

Mais le temps était loin où Maury quittait la France révolutionnaire pour chercher asile près du souverainpontife; il était en 92 exilé volontaire et, en 1814, il était contraint de quitter son pays. Dans le premier cas, le cardinal souffrait pour ses convictions, dans le second, il souffrait pour les convictions des autres.

Quand il apprit qu'après avoir été deux fois reçu à l'Académie , il ne devait pas y avoir de successeur , et que personne ne prononcerait son éloge, le grand orateur se prit à dire :

— Je ne connais plus d'autre bonheur que mes sou-

venirs, et je me regrette souvent moi-même clans mon exil solitaire.

Il revenait volontiers d'ailleurs à la première moitié de sa vie. Son visiteur le trouvait un livre à la main.

— Vous me voyez là, disait-il, en compagnie de Chamfort, esprit charmant et fin, que j'ai beaucoup connu; je retrouve ainsi les années de ma jeunesse.

La lecture, la promenade et le rosaire qu'il ne manquait jamais de dire chaque soir, partageaient son temps.

Si souvent exposé à tout perdre, il avait fini par ne plus tenir à rien; sentant la mort imminente, il ne songeait point à prendre des attitudes comme les grandeurs de carton; il se recueillait.... Il mourut en déférant sa cause loin du temps présent, à cette époque où Ton juge les hommes par les faits et non pas les faits par les hommes.

Nous sommes quelque chose bien plus par ce que nous désirons et voulons, que par ce que nous accomplissons. Dans ce monde il n'y a de fort que le désir. L'aspiration, c'est la respiration de l'âme.

En arrivant à Paris en 1765, à peine âgé de 19 ans, ce fils d'un cordonnier de Valréas, que Ton nommait Jean SifFrein Maury, avait le bien précieux par excellence, la volonté.

Son oncle, qui le conduisait à la diligence, rembrass(^ et lui donne dix-huit livres.

— Je t'en rendrai un jour 18,000, lui crie le jeune homme en agitant son mouchoir.

Sur le haut de ce véhicule, avec Maury, étaient aussi juchés Portai et Treilhard.

— Je veux, dit Portai, être membre de l'Académie des sciences et médecin du roi.

— Et moi, dit Treilhard, je deviendrai avocat général.

— Moi, reprit Maury, je serai prédicateur du roi et l'un des quarante de l'Académie française.

Avant de se lancer sur les traces de Bossuet, Maury jeta les bases de cet Essai si précieux, qui est devenu, depuis, le véritable rudiment de la langue apostolique. Sept ans plus tard, en 1772, l'abbé prononçait son Eloge de saint Louis, le premier jalon de sa fortune. « L'Académie française, écrivait Diderot, célèbre tous les ans la fête du roi, dans la chapelle du Louvre, par une messe en musique pendant laquelle le panégyrique de saint Louis est prononcé. Le lendemain, le prédicateur et son sermon sont oubliés. Cette année, le panégyrique de saint Louis a eu un succès marqué. Il a été prononcé par M. l'abbé Maury et reçu avec applaudissement ; c'est-à-dire qu'on a claqué des mains dans la chapelle, et ce succès ne s'est pas démenti à l'impression, r

Maury fut recommandé par l'Académie au cardinal

de la Roche-Aymon qui avait la feuille des bénéfices, et reçut pour récompense l'abbaye de la Fresnade. Le cardinal le fit, quelques années après, prêcher les carêmes à la cour. M. de Beaumont le chargeait parfois de rédiger ses mandements. Dès lors il était lancé. Il s'écriait du haut de la chaire de Versailles :

— La justice est la bienfaisance des rois.

Ses discours ne péchaient point par trop de simplicité, la morale, l'économie politique, la philosophie, le gouvernement et l'administration trouvaient place dans ses homélies.

— C'est dommage, disait le roi, si l'abbé Maury nous avait parlé un peu de religion, il nous aurait parlé de tout.

Prédicateur de la cour, vicaire-général de Lombez, chanoine, abbé-commendataire, Maury était lié avec Buffon , Chamfort , Boismont , Marmontel , partout recherché, partout fêté.

La société du xviif siècle, ennemie des brusqueries anguleuses ou des véhémences trop accentuées, se plaisait à ses discours voilés, à ses traits d'esprit timides, à ses douceurs mondaines qui paraissaient à peine viriles, et que faisaient passer son aptitude à tout faire comprendre et sa malice enveloppée de soie et de coton.

Il y avait en lui une timidité bizarre, et comme un sentiment personnel de mortification , peu d'accord avec les éclairs vifs, les lueurs oratoires et les observations

hardies, jaillissant de ce mélange de modestie doucereuse et de mélancolie. On ne pouvait mieux conter, ni mieux dire sans lourdeur et sans pétulance.

Sa situation était unique, les calomnies inspirées par

la liberté de ses allures pieu valent sur lui sans l'attein-

•* dre, son Eloge de Saint- Vincent de Paul faisait une

impression telle, que Lefranc de Pompignan, chargé

de lui répondre le jour de sa réception à l'Académie,

i hii pouvait dire sérieusement :

— Vous ayez fait pour Saint- Vincent de Paul plus , que sa canonisation même.

Il lui suffisait enfin, pour faire passer ses remontrances hardies aux courtisans, d'ajouter : Aiiisi parlait Saint Jean Chrysostôme.

Si l'on songe que la difficulté qu'on éprouve à se

' faire accepter, est pour un homme en raison directe

de son talent, on peut- se faire idée de l'habileté

déployée à Paris et à Versailles, par le petit abbé de

la Fresnade, devenu prieur de Lihons.

Aussi, nul ne fut étonné que les électeurs ecclésias-

• tiques du bailliage de Péronne choisissent l'abbé Maury

pour leur représentant, en 1789, aux Etats-Généraux. C'était le théâtre qui lui convenait. La tribune se trouva naturellement à sa mesure, et il fut prêt sans effort pour la lutte.

• — J'ai observé les deux partis, dit l'abbé, ma resolution est prise de périr sur la brèche, mais je n'en ai

iS2 LES ÉVÊQUES ET ARCHEVÊQUES DE PARIS.

pas moins la triste certitude qu'ils prendront la place d'assaut et qu'elle sera mise au pillage.

Cette tribune de l'Assemblée nationale fut pour lui un trône et un piédestal. De là, il nous apparaît superbe, plus grand que nature, enfermé dans sa dialectique comme dans une place forte, soulevant par son geste des orages qu'il apaisait à son gré, tantôt attaquant, tantôt attaqué, mêlant le trivial au sublime, le pathétique à la discussion, l'ironie à la magnificence du discours, et poursuivant son but à travers les méandres, sans se laisser égarer ni distraire, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à faire naître dans l'esprit de ses auditeurs, la conviction dont il est lui-même pénétré.

Aussi bien les harangues, les interruptions, les saillies de l'abbé sont connues; comme tous les hommes doués du don naturel de la parole, les entraves qu'on lui voulait mettre le faisaient bondir. Le veut-on rappeler à l'ordre quand il exprime son opinion sur la constitution civile du clergé :

— Vous demandez qu'on me rappelle à l'ordre ! Eh ! à quel ordre me rappellerez-vous i Je ne m'écarte ni de la question, ni de la justice, ni de la décence, ni de la vérité. Les orateurs qui m'ont précédé à cette tribune n'ont pas été rappelés à l'ordre , et comment y serais-je rappelé, quand je viens décerner au corps épiscopal une juste et solennelle réparation.

Sa voix magnifique, servie par une poitrine d'acier, dominait les orages parlementaires, son audace, sa

sKcoNDi'. rAK'ni-;. 188

présence d'esprit, sa constitution athlétique semblaient défier les clameurs de la salle et les interruptions des tribunes.

Calme, le front encadré par la petite perruque Louis XV, les yeux très -grands et profondément enfoncés sous Torbite, l'expression froide et un peu dure, avec de grands plis partant des ailes du nez et deux ou trois larges rides : tel était Maury à quarante ans.

Dans la repartie, il avait un ton sérieux qui lui donnait une saveur toute particulière. S'agissait-il d'emprisonner quelques suspects :

— J'y consens, répliquait-il, mais à la condition expresse que, s'ils ne sont pas coupables, les membres du comité des recherches prendront tous leurs places dans les prisons.

A Robespierre , Maury disait d'aller prêcher ses maximes dans la forêt de Bondy, et il ajoutait :

— Prenez garde. Messieurs, prenez garde d'encourager le crime en ayant l'air d'encourager le pillage, attaquer les propriétés est toujours d'un brigand.

Dans une séance orageuse, Maury, Cazalés et Mirabeau, cherchent vainement tous les trois à se faire entendre.

— Ecoutez, Messieurs, s'écrie l'abbé, voilà les trois ordres à la tribune.

Les luttes de Maury et de Mirabeau demeureront célèbres dans les fastes oratoires.

lS-1 LES KVKQrKS KT ARCHEVÊQUKS DE PAIUS.

— Je vais enfermer l'abbé Maury clans un cercle vicieux, s'écrie Mirabeau.

— Vous viendrez clone m'embrasser, dit Maury cj[ui a entendu le propos.

Les comparer l'un à l'autre était la plus grande injure cju'on pût faire à l'abbé. Dans un accès de mécontentement politic[ue contre lui, le chevalier de Coigny tit circuler l'épigramme suivante cpi'il avait composée, et où il jouait sur les deux noms :

Deux insignes chefs de parti, D'intrigue ici tiennent bureau, Chacun à l'autre est assorti.

Même audace et voix de taureau ; L'on pourrait faire Je pari Qu'ils sont nés dans la même peau, Car retournez Abémaiiri Vous y trouverez Mirabeau.

Quoi cju'il en soit de ces boutades, ce n'en est pas moins à Maury que revient l'honneur d'avoir exprimé le premier les idées c|ui ont prévalu depuis sur le droit des gens, l'inamovibilité de la magistrature, la souveraineté du peuple ; c'est lui c|ui annonça avec une prévoyance prophétique (|ue les novateurs tourneraient plus tard contre la propriété en général tous les arguments employés contre la propriété ecclésiastique. Ce fut l'abbé cjui prononça pour la première fois ce mot de sans-culottes, dont se glorifièrent ensuite les plus exaltés de ses adversaires.

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jNIaury était un jour interrompu par deux iemmes (|ui témoignaient leur mécontentement en criant et gesticulant dans leur loge.

Maury s'arrête, et se retournant vers le bureau :

— Faites taire ces sans-culottes , Monsieur le président.

Le président d'ailleurs ne trouvait, pas plus qu'un autre, grâce devant sa plaisanterie. La sonnette présidentielle l'interrompait-elle trop fréquemment :

— Monsieur le président , mettez-vous-la au cou, lui criait-il, et ces mots suffisaient à rétablir le silence.

Ces saillies qui faisaient fureur, ne se bornaient pas à l'enceinte de l'Assemblée.

— L'abbé Maurv à la lanterne! liurlait-on sur son passage.

— Y verrez-vous plus clair ?

Il était en promenade aux Tuileries.

— Où est cet abbé Maury l dit un homme qui brandissait un couperet, je vais l'envoyer dire la messe aux enfers.

— Tiens, si tu as du cœur, dit Maurv en tirant ses ])istolets, voilà des burettes pour la servir.

On avait reconnu, dans la foule qui ramenait le roi à Paris, le duc d'Aiguillon sous le costume d'une poissarde. — Il avait tourné à la révolution ; — quelques jours après, ce gentilhomme rencontre l'abbé Maurj'"" aux Tuileries, et va lui faire un beau salut ; à quoi raljbe lui dit avec lui reaard iérnie et froid :

— Passe ton chemin, salope.

N'empêche que rilhistre orateur ait pUisieurs lois manqué d'être lapidé, qu'on voulût le faire tomber à la renverse quand il montait le grand escalier de Versailles, et que des centaines de libelles le diffamaient publiquement. La plupart sont trop ignobles pour être même partiellement reproduits : tantôt c'était le Cantique de Saint- Giiignolin qui se terminait ainsi :

Il n'est honneur où ne puisse prétendre Un phénomène égal à celui-là ; Et m'est avis que pour avoir sa cendre , Un beau matin on vous .'e brûlera.

Le pape à Rome

De ce grand homme

S'ébahira.

Le canonisera.

En implorant son heureuse assistance, Les possédés du malfaisant esprit, Les enragés et les gens en démence En obtiendront un remède subit.

Dans la misère,

La France entière

N'aura qu'un cri :

Ce sera : Saint Maunj !

Tantôt c'était son Moyen de parvenir, tantôt le Tahteau des travauoo de M. Valihé Manrj/ et de teur Itrodiiil . ( )u y lisait :

Pour sermons, oraisons funèbres prononcés par levêque de G..., un brevet de prédicateur du roi et 3,000 fr. d'appointements. . 3,000

Pour des ouvrages attribués à plusieurs grands seigneurs, et les éloges de plusieurs philosophes, une prébende de 2,000 fr. . . . 2-, 000

Rédaction des mémoires de M. de Galonné et

de ses discours, une abbave de ... . 36,000

Comme limier et mouche d'un autre ministre,

une autre abbaye de 15,000

Pour tous les discours de délits de justice, et des séances royales, une pension sur les économats de 12,000

Une autre fois, on prétendait que Chérin lui avait composé ainsi un écusson : de gueule, aux lampas d'or, écartelé de trois frelons, au fond de sable, et pour supports : un renard et un singe. On disait qu'il avait une généalogie le faisant descendre de Morery, en faisant descendre Morery lui-même de Thomas Morus.

Brocards, pamphlets, caricatures ne savaient l'impressionner ; il souriait aux menaces du peuple , il répondait par un mot plaisant ou énergique aux invectives des tribunes, et revenait à ses adversaires avec un sang-froid imperturbable. « L'ordre de ses discours, dit Marmontel, faits presque tous à l'improviste et qui duraient des heures entières, l'enchaînement de ses idées, hi clarté do ses raisonnements, sui'tout son

expression juste , correcte , harmonieuse et toujours assurée, sans la moindre hésitation, rendaient comme impossible de se persuader que son éloquence ne fût pas préméditée ; et cependant , la promptitude avec laquelle il s'élançait à la tribune et saisissait l'occasion de parler, forçait de croire qu'il parlait d'abondance. -

Sa renommée était universelle ; le pape, dans une lettre qu'il lui adressait , le proclamait : egregium virum ; le roi lui écrivait : ^ Henri IV est le père des Bourbons, et vous en êtes le plus éloquent, le plus intrépide défenseur. Je vous envoie son portrait , portez-le par vénération pour sa mémoire et par amitié pour moi. -

Enfin M. Burke, le célèbre leader de l'opposition anglaise, écrivait à M. Woodford (11 février 1791) :

<^ Dites de ma part à M, Maury que, k)rsqu'il pourra se soustraire aux dangers dont son inviolabilité l'environne, je le prie de venir jouir de sa renommée dans ce pays d'esclavage, où il n'aura rien à redouter d'un comité des recherches, ni de l'excellente loi contre les crimes de lèse-nation

- A la vérité, j'ai reçu autrefois M. le comte

de Mirabeau dans ma maison, et ]\I. l'abbé Maury daignera-t-il entrer sous le même toit qu'il a habité ? Avant de l'y recevoir , j'aurai soin qu'elle expie la présence de M. de Mirabeau ; je la ferai donc purifier, et j'y emploierai toutes les cérémonies expiatoires , connues depuis Homère jusqu'à nos jours. Je \w veux

en négliger aucune, et je n'excepterai que l'iiomniage de cet Espagnol, qui brûla sa maison parce que le traître connétable de Bourbon y avait logé. A ce sacriiîce près, je me soumettrai à tout pour purifier mon habitation, car je suis extrêmement superstitieux, et je pense qu'en entrant dans ma maison, M. de Mirabeau y apportait avec lui un funeste augure, puisque le séjour de M. de Mirabeau dans plusieurs maisons de force, a entraîné la ruine de toutes celles qui existaient en France.... ^

L'Europe entière répétait ce mot d'un ami de l'abbé : - La grandeur de certains hommes ferait presque croire que la fortune a des yeux. ^

En 1790, Maury dut assister, par ordre de Louis XVI, à la Fédération, et la reine voulut qu'il portât ce jour-là une cocarde de rubans tricolores, qu'elle eut même l'attention de lui envoyer la veille de la cérémonie.

Mais l'année suivante, les événements avaient marché, et le roi recommandait la modération à Maury, dans sa lettre du 3 février 1791 :

- M. l'abbé, vous avez le courage dos xVmbroise, l'éloquence des Chrysostôme ; la haine de bien des gens vous environne. Comme un autre Bossuet, il vous est impossible de transiger avec l'erreur, et vous êtes, comme le savant évêque de Meaux, en butte à la calomnie. Rien ne m'étonne de votre part. Vous avez le zèle d'un véritable ministre des autels, et le cœur d'un Fi'anrais de la vieille monarchie. Vous excitez

mon admiration, mais je redoute pour vous la haine de nos ennemis communs ; ils attaquent à la fois le trône et l'autel, et vous les défendez l'un et l'autre. Il y a quelques jours, sans votre imperturbable sangfroid, sans vos ingénieuses réparties, je perdais un Français totalement dévoué à la cause de son roi, et

l'Eglise, un de ses défenseurs les plus éloquents

Sachez temporiser, la prudence est ici bien nécessaire; votre roi vous en conjure, trop heureux s'il peut un jour s'acquitter envers vous et vous prouver sa reconnaissance, son estime et son amitié.

" Louis. -

Dès lors, il n'y avait plus rien à faire à Paris pourl'abbé ; il se rendit à Coblentz , où six cents gentilshommes battirent des mains à son arrivée et firent la haie sur son passage; et de là, à Rome, où le comte de Provence le nomma, après l'assassinat de Louis XVI, son plénipotentiaire secret.

- Le roi mon frère, lui disait-il, est mort sans avoir |)u reconnaître le courage héroïque avec lequel vous avez défendu ses droits. Je n'ai pas plus de puissance qu'il n'en avait, mais du moins je suis maître de ma confiance et je vous la donne. r>

II jouissait dans la capitale du monde chrétien d'une {)Osition exceptionnelle ; le pape lui-même lui rendait A'isite et, mettant la main sur le cœur de Maury :

— Xous cherchons ce qui est à nous, hii disait-il.

Son ami Marmontel lui écrivait le 6 décembre 1791 :

- Je prévois les honneurs qu'on va vous rendre à Rome, et tout le monde ici croit vous en voir rougir^. C'est à nous de nous enivrer de votre gloire, c'est à vous de la recevoir comme vous faites, avec une

modeste sensibilité Je vous connais une âme cubique

qui, dans tous les mouvements de la fortune, se tiendra ferme sur sa base

» Votre graveur m'a fait présent d'un exemplaire de votre portrait , tiré avant la lettre ; l'envie m'est venue d'y ajouter quelques vers de ma façon. Mais j'attends pour cela votre approbation. Les voici :

" Pontifes, souverains, il défendit vos droits, V Et l'Europe nous dit que la pourpre romaine, » Malgré tout son éclat, pourrait payer à peine, " Ce qu'il fit pour l'autel et la pourpre des rois. »•

Al. l'abbé Maury fut d'abord nommé archevêque in partihiis de Nicéo et nonce du pape à Francfort :

— M. le Nonce, lui dit le roi de Prusse, vous êtes un homme, un lirave homme que je vois avec grand plaisir. Personne n'a aussi bien défendu son terrain que vous.

A Francfort, Maury dînait à la table particulière de l'empereur; à Rome il recevait le roi de Sardaigne, et quelque temps après le souverain-pontife lui conféra

(l) Allusion ;'i la jxjurpre rardiiialicc.

la pourpre cardinalice. La confiance de Maury eu lui-même était encore augmentée par les honneurs qui lui étaient décernés, par la considération dont il était l'objet.

— Oh! l'abbé, lui avait dit Mgr le comte d'Artois, comme vous êtes grossi!

— Et moi, Monseigneur, je vous trouve bien grandi, ripostait Maury.

Le nouveau cardinal avait, dans ses voyages, sa voiture remplie de livres; Mgr Caraffa lui dit à ce propos :

— Vous vouliez jeter de la poudre aux yeux, mais nous n'avons pas été dupes.

— Vous m'avez cru trop modeste ; si j'avais eu une semblable idée, ce n'est pas avec les livres des autres, c'est avec les miens que je serais arrivé.

C'est toujours l'homme qui, parlant de son ouvrage sur l'Eglise gallicane, disait avec une pittoresque fierté :

— Bossuet avait effleuré le sujet, moi, je Tai éventré. Les princes français et plusieurs souverains de

l'Europe félicitèrent le pape du choix qu'il avait fait, el Maury, de la dignité à laquelle il était promu.

" L'empressement d'une chose si désirée, écrivait Monsieur, comte de Provence, m'avait fait penser à adresser cette lettre à mon cousin, M. le cm^dinal Maury, et à l'écrire en conséquence, mais la date m'en a empêché.... -

SECONDI': l'AUTIK. 19.'>

Le comte d^irtois mandait à Maury :

« Mon cousin, je ne veux pas perdre un instant pour vous faire tous mes compliments, et pour vous témoigner ma vive satisfaction sur la grâce que S. S. vient de vous accorder r^

Cette lettre était accompagnée d'une autre, où le prince disait :

- Je viens de vous écrire en cérémonie, mon cher cardinal, pour vous faire mon compliment sur la dignité que vous avez si bien acquise, mais comme je me flatte bien que nous aurons par la suite quelques atfaires à traiter ensemble, je veux reprendre tout de suite avec vous la manière que je ne quitterai pas v

Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, répondait à Maury, au sujet de l'annonce qu'il lui avait faite de sa dignité nouvelle :

~ En vous otFrant comme récompense le chapeau de cardinal, le Saint-Père s'est procuré une jouissance digne de son cœur. Quant à moi, je ne puis au moins me refuser celle d'en témoigner à ce respectable chet de l'Eglise romaine toute ma satisfaction, et je me flatte qu'il voudra bien recevoir ma lettre, avec les sentiments auxquels les miens me donnent droit. ^

Le pape écrivait au cardinal, peu de jours avant son départ pour Montéfiascone, le 4 mai 1794 :

~ Mon cher Maurv, •• En outre de la lettre autographe que vous avez

194 LES ÉVÈgUES ET AKCHEVÊgUES \)E PARIS.

reçue du roi de Prusse, il nous en a écrit une de la main d'un secrétaire pour le même objet. Elles nous ont fait toutes deux beaucoup de plaisir et nous avons déjà ordonné à Mgr Stay, de faire en réponse un bref épistolaire, dont nous lui avons nous-même suggéré les idées. En attendant, nous nous empressons de vous renvoyer votre susdite lettre ci-incluse et nous vous en faisons notre compliment.

^ Puisque vous voulez venir jeudi prochain dans la matinée à Saint-Pierre, nous vous y reverrons trèsvolontiers, et en attendant, par anticipation, nous vous embrassons en esprit et nous vous donnons notre paternelle et apostolique bénédiction. ??

Certes, il y a loin de ces expressins si douces, si amicales, à l'étiquette austère du protocole des souverains-pontifes, dans leurs correspondances, même avec les cardinaux.

Tout Rome alla le complimenter chez le cardinal Zelada, où il était descendu. Mesdames de France le voulurent avoir à leur cercle, il était obligé d'aller une fois par semaine à Frescati, chez Son Altesse Royale le cardinal d'York, et les cardinaux, les princesses romaines, s'adressaient à Mgr Consalvi, qui n'était encore qu'auditeur de Rote, pour avoir dans leurs salons le célèbre cardinal. Son portrait se trouvait dans tous les palais et dans le cabinet même du souverainpontife.

IIÎ

Cependant le temps marchait, le calme se rétablissait en France, la religion, par le Concordat, avait repris sa place au grand jour. Napoléon ét-ait le plénipotentiaire au moyen duquel la révolution avait fait sa paix avec l'Eglise.

Une ère nouvelle, et qui semblait définitive, était ouverte ; le nouvel empereur, couronné par le pape, donnait des lois au continent. La cause monarchique paraissait à jamais perdue, et le cardinal Maury, ambassadeur contesté d'un monarque in partibus, supportait péniblement le poids de cette confiance dont il était investi.

Il y avait pour l'orateur de l'Assemblée nationale un rôle grandiose à jouer, c'était celui du dévouement à outrance : il ne s'en soucia pas. Il n'avait de sensibilité que celle du discours ; il faisait tout avec de l'esprit et il en avait infiniment, mais ce qu'on appelle de l'âme, il n'en avait point.

S'enfermer dans son évêché de Montéfiascone, s'envelopper dans sa pourpre écarlate comme dans un linceul, braver les vicissitudes humaines par une impassibilité superbe, lui parut lugubre. Il ne voulut pas ^'esclaver à son triomphe.

Maury se rallia au régime nouveau... il salua le

196 LES KYKQT'KS ET ARCHEVEQUES DE PAIUS.

nouvel empereur. Il faisait pressentir cet acte dans une lettre de 1797 :

4^ Je me serais sacrifié sans espérance, sans nécessité, comme sans fruit, en me séparant du chef suprême de l'Eglise par un refus isolé, inutile et très-désastreuœ pour moi dans ma solitude, où je me trouvais à la merci de la France alors toute-puissante en Italie. D'ailleurs, j'étais né sujet du Saint-Siège, j'étais régnicole sans être français d'origine. Cette considération particulière imposait à mon obéissance le devoir absolu d'adhérer à la volonté et à l'exemple de mon souverain, dont j'habitais les Etats, où j'exerçais un ministère public.

- Dominé par des observations d'un si grand poids, j'écrivis la lettre de félicitations qui m'était prescrite, mais je pris la précaution d'énoncer formellement dans la première phrase de ma lettre, que je me réunissais à tous les membres du Sacré-Collége, xjour rue conformer aux ordres du j)(^pe en adressant à Sa Majesté le tribut de mes félicitations sur son avènement au trône r>

Cette considération particulière d'être né sujet du Saint-Siège, n'empêchera pas Maury, quelques années plus tard, de se mettre en révolte ouverte contre le pape, et de braver, pour l'amour de Napoléon, le souverain-pontife prisonnier.

Les amis du cardinal firent parade pour justifier sa conduite politique d'une lettre (chiffrée) de Louis XVIII

SKCONDK l'AKTIE. 197

à Maury du 22 octobre 1803 ; ce prince faisait connaître son sentiment sur la lettre de félicitation que les membres du Sacré-CoUége devaient écrire à l'empereur :

^ Il faudrait être sur les lieux, écrivait-il, pour bien juger des sacrifices que la position du cardinal Maury, et l'unanimité des démarches du Sacré-Collége peuvent lui imposer. Ce qu'il y a de sûr, c'est que le roi n'en sera pas plus scandalisé, qu'il ne le fut jadis de lui voir porter un ruban tricolore. ^

Ce document ne saurait justifier le cardinal. Il est bien clair que l'envoi d'une lettre collective, considérée comme simple formalité, n'engageait point Maury, tandis que l'acceptation du traitement de cardinal français, d'une place au Sénat, et du poste de premier aumônier de Jérôme Napoléon, constituaient un véritable reniement politique.

Maury avait soixante ans, il se sentait vieillir, l'oubli l'elfrayait; il voulut goûter aux douceurs du pouvoir, il jugea qu'il avait assez pratiqué le dévouement, et demanda un passe-port en s'écriant : Fidélité, tu n'es qu'un nom. Vainement il chercha à colorer sa défection sous des motifs d'intérêt public.

Napoléon accueillit à bras ouverts * ce fameux abbé Maury. ?^

— J'ai, lui dit-il, personnellement plaisir à me retrouver avec l'un des membres distingués d'une assemblée où la difierence d'opinion n'a pas empêché qu'on s'aimât et qu'on s'estimât.

198 LKS ÉVKQUEîS KT ARCHEVÊQUES DE PARIS.

- Après cinq minutes de conversation, raconte notre héros, je fus ébloui et je me sentis tout à lui. r Le fait est que les expropriations de consciences se traitent toujours de gré à gré, et il est bien rare qu'on ne finisse pas par s'entendre avec le propriétaire.

Quelques années après sa rentrée en France, Maurv prit place à l'Institut, nouvellement créé ; il y fut traité d'Eminence selon sa formelle volonté, mais là se borna son énergie, car il eut presque l'air de s'excuser, dans son discours de réception, de sa fermeté durant la période révolutionnaire.

Il s'exprima ainsi au sujet de sa promotion au cardinalat :

« Je n'avais plus de poste à remplir, Rome, sous la domination de laquelle j'étais né, m'offrait une seconde patrie. Déjà l'orage grondait sur la tête de son souverain qui m'appelait, me réclamait, et dont il était de mon devoir d'aller partager les périls. L'immortel Pie VI m'y prodigua aussitôt toutes les dignités de mon état, objets d'ambition d'autant moins désirables, qu'elles n'attiraient sur nous que la prévention et la haine, mais qu'il eût été lâche de refuser à une époque où elles ne pouvaient tenter que la fidélité, le zèle et le courage. ^

Le cardinal conservait pourtant ses coudées franches avec Napoléon et ses ministres.

— C'est assez de victoires, disait-il, assez de triomphes, assez de prodiges, la France soupire après la paix.

L'empereur lui demande brusquement à Saint-Cloud où il en est avec la maison de Bourbon :

— J'ai perdu la foi et l'espérance, répond-il, mais je conserve encore la charité.

En 1812, il disait à Fouché, l'ancien conventionnel, alors ministre de l'empire et duc d'Otrante :

— Les notables étaient des extravagants, à l'Assemblée nationale nous étions des écervelés, les membres de la Législative étaient des coquins, mais ceux de la Convention étaient des gredins, vous n'en disconviendrez pas, Monsieur le duc.

Choyé, recherché des salons de l'empire comme il l'avait été de l'aristocratie, son vif sentiment du beau faisait loi dans les choses d'imagination ; ses saillies, son érudition, sa singulière liberté de langage, étaient pour une réunion un régal de haut goût, et pouvoir causer avec lui, équivalait pour un homme du monde à un brevet d'homme d'esprit.

Six mois après la mort du cai'dinal de Belloy, l'empereur nomma à l'archevêché de Paris, le cardinal Fesch son oncle, archevêque de Lyon, après avoir été successivement chanoine à Ajaccio et commissaire des guerres. Celui-ci refusa sous le prétexte qu'il ne pouvait changer sans déchoir, eu égard à la primatie ancienne

^00 T.KS KVKQTKS I:T AKCHEVÈQUKS Dl-, l'AlUS.

de son siège ; il ne voulait pas en réalité prendre sa part des embarras dans lesquels la persécution du Saint-Siège par Napoléon plongeait l'Eglise.

L'empereur, furieux de ne pouvoir vaincre la résistance de son oncle, fait appeler Maury.

« Il lui demanda son serment d'archevêque de Paris, dit Poujoulat, avant même de lui annoncer sa nomination ; le prélat prêta le serment en habit et manteau courts. Lui, qui pourtant avait connu les tempêtes, fut si ému de cette scène soudaine, du son de voix et de l'air terrible de Napoléon en ce moment-là, qu'il faillit s'évanouir. Le chapitre de la métropole de Paris, placé sous le coup d'une invitation formelle, qui équivalait à un ordre, conféra à l'archevêque nommé le titre et les pouvoirs di administrateur capitulaire dit diocèse. Ce ne fut pas à l'unanimité mais à la majorité, et l'abbé d'Astros, le jeune vicaire-général, président de l'Assemblée capitulaire, vota avec la minorité, r

Le cardinal fit part au souverain-pontife de cet événement par la lettre ci-dessous (16 octobre 1810. — Original en italien) :

« Très-Saint-Père,

^ Il y a deux jours que Sa Majesté Impériale et Royale daigna me faire appeler à l'improviste dans son cabinet pour m'annoncer qu'elle me nommait à l'archevêché de Paris, en accompagnant cette grâce des plus flatteuses expressions pour le peu que j'ai fait,

l)our la délense de la religion, au temps funeste de nos calamités passées. Je ne manquai pas de représenter à Sa Majesté qu'étant évêque de Montefiascone et de Corneto, je ne pouvais abandonner mes églises sans l'autorisation de Votre Sainteté. L'empereur m'ajant répondu que je devais les conserver jusqu'au moment où j'obtiendrai l'institution canonique de l'archevêché, je n'avais d'autre parti à prendre que d'obéir aux ordres de Sa Majesté. -

Le cardinal demande ensuite au pape l'institution canonique et explique qu'il n'est encore qu'administrateur capitulaire du diocèse.

Maury commit la faute impardonnable de se faire installer le F'' novembre à Notre-Dame, et de so mettre audacieusement en relief, décidant que les actes ne seraient signés que de lui seul.

Il fut reçu officiellement par une députation du chapitre :

- Monseigneur, dit l'abbé d'Astros, nous venons au nom du chapitre métropolitain de Paris, vous féliciter de votre nomination à ce siège, et prier Votre Eminence de prendre en main l'administration du diocèse. Il n'est personne qui ne se rappelle en ce moment. Monseigneur, avec quelle éloquence et avec quel courage vous avez défendu, dans le temps, la cause de la religion ei du clergé. -^

Le cardinal pâlit et comprit qu'il aurait à compter avec celui qui venait de hii adresser la parole.

Il n'en prit pas moins raclministration du diocèse avant d'avoir reçu les bulles pour le siège de Paris, bulles que Pie VII, dépouillé de ses Etats par Napoléon, refusait d'accorder aux évêques nommés à cette époque par ce prince. Par un bref daté de Savone, le pape lui défendit de faire acte de puissance et de juridiction dans la capitale, le menaçant des censures de l'Egiise s'il résistait à ses ordres, à ses remontrances.

Le cardinal passa outre, et nia l'authenticité de ce bref, que l'abbé d'Astros^ avait fait circuler secrètement. Un second bref suivit le premier et fut intercepté par la police. Mais ces protestations du pape empêchaient Savary de dormir, et l'administration impériale déployait vainement tout son génie pour saisir cette poste secrète entre Paris et Savone.

<^ On était à la iîn de décembre, raconte l'abbé d'Astros dans ses Mémoires, et le chapitre de la métropole de Paris devait paraître aux Tuileries à la réception du 1"'" janvier 1811. L'empereur avait voulu cette année que le chapitre se présentât en habit de chœur. Nous arrivons donc aux Tuileries, et nous attendons dans une salle que Bonaparte, après avoir passé devant les généraux, les corps d'officiers, le Sénat, vienne jusqu'à nous. -

Quand M. le cardinal présenta le chapitre à l'empei-eur, celui-ci, d'un ton solennel et d'un air irrité, dit à l'abbé d'Astros :

(l) Plus tard cardinal et archevêque de Toulouse.

— Vous êtes l'homme de mon empire qui m'êtes le plus suspect. Il faut être Français avant tout» il faut soutenir les libertés de l'Eglise gallicane. Il y a autant de distance de la religion de Bossuet à celle de Grégoire VII, que du ciel à l'enfer.

Le lendemain, Maury reçut ordre de se rendre chez Savary avec ses grands-vicaires, et de s'expliquer avec le ministre de la police.

— Nous entrons chez le ministre, dit l'abbé d'Astros.

— N'avez-vous pas, me dit Savary, des correspondances avec le pape à Savone i

— Chargé comme grand-vicaire de ce qui regarde les dispenses de mariage, je corresponds pour cet objet avec Sa Sainteté.

— Ce n'est pas cela, ne correspondez-vous pas sur les affaires du jour?

Je n'avais écrit au souverain-pontife qu'une seule fois, et n'avais pas reçu de réponse. Je crus pouvoir répondre négativement.

— Mais vous avez un bref du pape au cardinal Maury !?

— Oui, je l'ai vu.

— Qui vous l'a montré l

— Je ne peux pas le dire.

— Oh! pour terminer, voilà Monsieur l'archevêque, donnez entre ses mains votre démission et tout est fini.

— Je ne le puis pas.

— Votre refus prouve que aous xonlez être chef

de parti ; donnez votre démission ou vous êtes mon prisonnier.

— Je serai votre prisonnier.

— Vous voudriez être martyr , vous ne le serez point. ^ Le 4 janvier, un agent de police conduisait, dans un

fiacre, l'abbé d'Astros à Vincennes.

Durant les quatre années de sa puissance épiscopale dans le diocèse, Maury n'usa de sa juridiction que pour emboucher la trompette dans ses mandements, à seule fin de célébrer les victoires de la grande armée. Resserré entre un peuple qui ne le reconnaissait guère et un monarque auquel il devait obéir, il disait avec amertume :

— Napoléon veut avoir un clergé comme il a des chambellans.

Ce n'était pas la peine d'avoir dominé de sa mâle éloquence la première de nos assemblées parlementaires, d'avoir entrepris cette tâche gigantesque de contenir les envahissements révolutionnaires, pour arriver à trembler devant l'empereur.

Plusieurs fois, le cardinal monta dans la chaire de Notre-Dame, mais ne retrouva pas ses anciens succès. Maury, grand lutteur de tribune, puisant son énergie et ses soudaines inspirations dans les violentes résistances, les injures des partis et les ardeurs de la bataille, ne pouvait pas se retrouver dans Maury prédicateur, lisant un sermon au milieu du silence d'un auditoire recueilli.

L'archevêque ne fit partie d'aucune des députations envoyées officiellement à Savone avant, pendant et après le concile national de Paris tenu en 1811, mais plus d'une fois il les inspira. Ce fut lui qui se chargea de porter à Fontainebleau, où Pie VII avait été amené, les reproches, les promesses et les menaces de Napoléon, et dans cette circonstance, le cardinal perdit toute mesure : la douceur patiente du souverain-pontife n'y tint plus ; se levant, non sans effort, de son siège, il prit Maury par la main, et le poussa hors de son appartement.

Un an plus tard, l'empereur était à l'île d'Elbe, les alliés à Paris, le pape au Vatican.

Maury se promenait en robe rouge dans le jardin de l'archevêché, aux grilles duquel se pressaient des soldats russes ou allemands.

— Je n'ai pas eu peur des lanternes et des poignards de la révolution, dit-il, je ne tremblerai pas devant les Cosaques.

Et après un instant de réflexion douloureuse, il ajoutait tristement :

— Que ne suis-je resté dans l'humble chemin que mon père a suivi, et puisque je devais être quelque chose en ce triste monde, que n'a-t-il vécu plus longtemps et que n'ai-je pu mettre ma calotte de cardinal dans son tablier !

Le chapitre révoqua les pouvoirs accordés précédemment au cardinal Maury, dans le diocèse de Paris,

et le pape le suspendit en même temps de toute fonction dans le diocèse de Montefiascone et Corneto. p]xilé de France et emprisonné à Rome où il s'était réfugié, le prélat vit s'appesantir à la fois sur lui la colère de ceux qu'il avait trahis tour à tour. Le gouvernement français fit demander à Rome qu'on instruisît son affaire, et on ne sait jusqu'où les choses auraient été poussées, si le cardinal Consalvi, ami dévoué de Maury, n'avait obtenu sa liberté et sa rentrée en grâce.

Le pape, n'ayant point oublié les anciens et illustres services de l'orateur, accorda une audience particulière à l'archevêque qui s'était à son égard si indignement conduit. Celui-ci confessa ses torts, il y eut de touchants entretiens et de tristes épanchements. Le souverain-pontife pratiqua envers le prélat repentant l'infinie miséricorde de l'Evangile et il n'est peut-être pas, dans les temps modernes, de plus grand exemple d'oubli des injures et de pardon, que celui qui fut donné en cette circonstance à toute la chrétienté par son chef.

Maury reçut 4,000 écus romains de revenus sur le trésor, il put s'établir à Monte-Cavallo au Noviciat des Lazaristes, et retrouva sa place dans toutes les cérémonies, dans toutes les assemblées.

Louis XVIII n'usa pas envers son ancien ambassadeur d'autant de longanimité. Quelque sympathique que soit le gouvernement de la Restauration, on ne peut affirmer qu'envers le cardinal Maury, il ait poussé la générosité au delà des limites connues.

Il ne cessa de le poursuivre, il le lit rayer de l'Académie ; enfin quand le prélat eut succombé à la maladie qui le minait, il s'opposa énergiquement à ce que ses restes mortels fussent inhumés dans l'église de la Trinité au Mont-Pincius, qui était celle de son titre, et son cercueil attendit plus d'un mois la sépulture dans une antichambre, jusqu'à ce que l'amitié fidèle du cardinal Consalvi le fit déposer à côté des cendres des cardinaux Baronius et Tarugi i .

L'ingratitude est une faculté négative qui a certainement son côté utile, mais il ne faut pas en abuser. Il paraît étrange de voir Maury qui défendit presque seul la monarchie française à une époque où tous l'attaquaient, chassé de France par la royauté légitime quand Talleyrand, un renégat légalisé, et Fouché, un des assassins de Louis XVI, tous deux conseillers de Napoléon, étaient les ministres de Louis XVIII. En bonne justice , mieux valait un homme qui n'avait trahi qu'une fois que ceux qui avaient trahi cinq ou six. Maury a été bien autrement coupable envers le pape et l'Eglise, qu'envers le roi. Le premier pourtant lui pardonna, le second fut inflexible.

Les historiens manquent au cardinal ; son neveu a écrit une apologie, d'autres, comme M. Poujoulat, n'ont peut-être pas assez distingué entre la foi religieuse et la foi politique.

(1) Voir aux Pièces justificatives.

Maury donna au xviii^ siècle le spectacle de la plus noble résistance et au xix^ le spectacle de la plus déplorable trahison. Ce grand homme, une des gloires de la France moderne, ne fut pas même enterré sur un sol français.

Figure intéressante, d'une galerie où elles ne sont pas rares, on peut étudier en lui les grandeurs du désir humain et aussi ses faiblesses et aussi ses lâchetés. La Providence, dans ses impénétrables desseins, punit ainsi la mémoire de ces ambitieux à outrance, par ce qu'on peut justement appeler la dégradation historique.

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