HYACINTHE-LOUIS DE QUÉLEN
Quélin et Beaumont. — L'abbé de Quélin sous l'Empire. — Aumônier de Napoléon â Sainte-Hélène. — Le vieil épiscopat et le jeune clergé. — La Mission des Petits Pères. — Quélen à l'Académie. — Le ministère Martignac. — Le sac de l'Archevêché. — Quélen sous la monarchie de juillet. — Conversion du prince de Tallej-rand.
Le roi fit remarquer à M. de Quélen qu'il montait sur le siège de Paris au même âge que M. de Beaumont. Le nouveau prélat possédait aussi l'ardeur active et comme fiévreuse qui avait animé le prélat du xviif siècle. Comme le célèbre défenseur des jésuites et adversaire de Rousseau, Quélen était taillé pour les grandes places; plus il s'élevait, plus il semblait en quelque sorte prendre possession de lui-même ; comme lui, son penchant le portait toujours vers les vaincus.
Tonsuré à douze ans, et sur sa demande, au moment de la constitution civile du clergé, séminariste pendant la persécution religieuse, vicaire-général du grandaumônier de l'empire, quand ce personnage tombait en disgrâce, il avait été l'élève, l'ami, le soutien de cet énergique abbé Emery, le seul alors dans toute l'Europe qui résista de front à l'empereur.
Au milieu des conflits ecclésiastiques de 1813, une personne qui n'y prenait aucune part attirait à un haut degré l'intérêt; c'était un jeune homme silencieux, à l'air étrange et un peu sauvage, dont on était forcé de deviner les pensées; on se demandait avec anxiété ce qui se passait dans cette âme de M. de Quélen. Napoléon lui proposait de le placer à la tête d'une Eglise nationale et il refusait ; il est vrai que plus tard, quand le conquérant sera à Sainte-Hélène, l'évêque de Samosate, déjà coadjuteur de Paris, demandera instamment à être envoyé en qualité d'aumônier, près de celui qu'il a refusé jadis de servir dans toute sa splendeur.
Drapé dans sa soutane noire, l'abbé, grand, blond avec des yeux profonds un peu à l'ombre sous l'arc proéminent de ses sourcils presque noirs, paraissait, quand il se mettait en marche, descendre d'un piédestal. Ses narines délicates et mobiles semblaient fouillées par un ciseau exquis dans un ivoire transparent. La masse de ses cheveux encadrait un front triste et superbe.
Il exhalait comme un parfum moral de délicate
SECONDE PARTIE. tt^
simplicité, qui faisait son charme. L'âme était douce, l'esprit, fin. La vérité lui apparaissait clans sa splendeur tranquille, il se plongeait dans son ombre et dans sa paix. C'était une vraie rose blanche avec un peu d'incarnat doux; il était supérieur par l'absence des vices et des violences comme la colombe blanche par l'absence des couleurs.
L'Ecriture peint l'homme, dit-on; tandis que les griffonnis de Retz ou de Maury sont tourmentés et tortueux, la longue anglaise de Quélen est régulière et comme unie.
A sa vie, il ne manqua rien, dans chaque saison l'arbre eut les sucs nourriciers de la terre. La tempête elle-même, lorsqu'il avait jeté toutes ses racines, vint à son heure l'affermir au lieu de l'ébranler. Il avait accepté l'Empire avec plus de résignation que d'enthousiasme, la Restauration lui ouvrit une carrière nouvelle, celle des affaires et des honneurs. On sait le rôle qu'il joua dans les négociations du concordat. Il porta dans les fonctions de vicaire du cardinal de Périgord, de coadjuteur de l'archevêché de Paris, le même calme dans les actes et dans les pensées.
Homme de cour par la grâce de l'esprit et la distinction des manières, il avait trop de fierté bretonne, d'indépendance désintéressée, de susceptibilité d'humeur pour être courtisan. Cette position enviée n'avait pas de quoi l'attacher.
Le ministre de l'intérieur se rendit un jour auprès
arch. iî. 15
de lui, vers 1820, et le pria de lui désigner un prêtre qu'il pût envoyer auprès de Napoléon, en qualité d'aumônier.
— ii Je connais quelqu'un qui acceptera cette mission de grand cœur, lui dit le coadjuteur, et qui, je l'espère, sera favorablement accueilli à Sainte-Hélène. Ecrivez pour le proposer, j'obtiendrai l'agrément du roi, car c'est de moi que je vous parle. -
La mort de M. de Talleyrand ne lui permit pas de donner suite à ce projet.
Au moment où monseigneur de Quélen prit le gouvernement du diocèse, les circonstances étaient trèsparticulièrement difficiles. Parmi les évêques, plusieurs appartenaient au vieux monde aristocratique ; personnages de grand ton, mais dont les regards étaient tournés vers le passé qu'ils regrettaient, non vers le présent qu'ils ne comprenaient guère. Il en résultait entre eux et les gens de la société nouvelle une sorte de confusion des langues qui les laissait toujours étrangers les uns aux autres. D'autres, produits de la période révolutionnaire, avaient prêté le serment de 1790 et s'étaient ensuite rétractés, mais ils n'en demeuraient pas moins suspects.
Quelques-uns tendaient à ressusciter une sorte de gallicanisme mitigé qui avait de plus que l'autre le
défaut d'être un anachronisme ; beaucoup d'ecclésiastiques de la nouvelle école, s'engageaient à la suite de Lamennais dans les voies d'un système violent qui aboutissait à la pure théocratie. La cour romaine se tenait sagement au-dessus de ces exagérations.
Il y avait de sourdes difficultés entre le vieil épiscopat, le jeune clergé et la papauté.
Né en 1778, le nouvel archevêque de Paris appartenait par son âge au monde et au clergé nouveau, par sa famille, il avait place dans les rangs de la noblesse ancienne. Il n'avait pas contre lui vingt-cinq ans d'émigration; placé au centre des événements, il avait pu les apprécier sainement ; pourtant il ne s'était compromis ni avec la Révolution ni avec l'Empire, il avait donc, en arrivant à ce poste éminent , l'immense avantage d'être dépourvu de passé ; ce qui avait transpiré de sa conduite discrète et judicieuse dans les nominations des évêques, faisait bien augurer de son avenir.
Malheureusement les ennemis de l'Eglise étaient forts de toute la faiblesse de l'ordre politique et de l'ordre social. La protection d'un gouvernement discuté était moins un appui qu'un péril. La guerre à la religion était déclarée, elle était générale, et sans foi et cruelle. L'impiété révolutionnaire se mêlait au gallicanisme d'ancien régime. Déranger, dont Renan a dit qu'on serait tenté de se faire dévot pour n'être pas complice de sa platitude, rimait son Dieu des Bonnes
'Sà2 LES ÉVÊQUES ET ARCHEVÊQUES DE PARIS.
gens, le mythe du béotisme d'esprit. Il faisait ainsi passer le peuple du Dieu du catéchisme à un Dieu de grisettes et de buveurs. C'était une première étape, après laquelle toutes les autres devenaient faciles.
Les journaux publiaient de petits articles où les soi-disant méfaits du clergé étaient relevés , commentés, envenimés; l'écrivain chargé de cette partie était appelé dans l'intimité le « rédacteur des articles hêtes. r Selon les libéraux, dit l'auteur du Pa7^ti libéral sous la Restauration, un curé est un fonctionnaire tenu de délivrer à ses ouailles, sur le mandat de M. le Maire, tous les sacrements qu'ils requerront, les missionnaires sont des vagabonds dangereux qui entreprennent sur le monopole de la prédication, exercé légalement par les curés, sous la surveillance du commissaire de police, et les Frères de la doctrine chrétienne, des professeurs marrons qui usurpent sur le domaine de l'Université. »
L'opposition en politique se confond avec l'impiété en religion ; on voit les restes des jésuites poursuivis encore après soixante ans par les restes des jansénistes, aux cris de joie des restes des soi-disant philosophes. « L'époque actuelle, écrivait une feuille de la gauche, r sera difficile à expliquer pour nos arrière-neveux ; - il n'est plus question que d'évêques, de curés, de y^ moines, de couvents, de séminaires. On n'entend r> plus retentir que les mots de bulles, de mandements, r^ de confession, d'indulgence et d'excommunication.
•^ La controverse théologique est à l'ordre du jour, r Aux Chambres, M. Casimir Périer ou M. Portalis dénoncent les empiéteme7its du clergé ou les menaces de théocratie. Au palais de justice, M. Dupin cite Pithou sur les libertés gallicanes, et les juges visent dans leurs sentences la déclaration du clergé de 1682. Dans la rue, s'il y a un rassemblement tumultueux, quelque agitation populaire, c'est qu'il s'agit de faire tapage à une mission ou d'introduire de force dans une église, le cadavre d'un acteur mort sans confession.
Le premier objet de la sollicitude de M. de Quélen fut en effet pour lui la cause de ses premières tristesses. Ces missions confiées à des prédicateurs de choix, où les peuples se portaient en foule, étaient une véritable croisade organisée en plein Paris contre l'indifférence. Le christianisme revêtait sa vieille armure et partait en guerre pour combattre le bon combat de la foi, comme aux anciens jours. Il y avait dans cette entreprise un côté apostolique qui séduisait le jeune archevêque, et un côté chevaleresque qui plaisait à ses sentiments bretons.
Commencée dans le plus grand calme, la mission des petits Pères faillit s'achever dans le sang. Tandis qu'on procède à l'office divin, des cris aigus se mêlent aux chants des cantiques, des chansons grossières couvrent la voix des prédicateurs, des pièces de feux d'artifice partent avec grand fracas ; la police s'en mêle et veut expulser les perturbateurs, mais elle demeure
impuissante ; les coups succèdent aux cris et les prêtres sont traités par l'émeute avec une telle violence, que l'un d'eux, l'abbé du Mesnildot, pense y perdre la vie.
Les explosions de poudre fulminante dans l'intérieur des églises étaient devenues l'un des procédés habituels des agitateurs. L'abbé Bossu, curé de Saint-Eustache, prêtre fort vénérable, avait pris le parti de se faire tirer des pétards dans son appartement, afin de s'accoutumer à ce bruit, et de ne pas tressaillir quand il serait surpris au banc d'œuvre ou à l'autel par quelque détonation de ce genre.
L'archevêque voulut payer de sa personne ; non content d'assister aux exercices de la mission, il monta en chaire à Notre-Dame des Victoires. Il se plaignit, sans amertume , des contradictions et des insultes qu'avaient eu à souffrir les missionnaires et déclara qu'il saurait ainsi qu'eux, se souvenir de l'exemple du Sauveur.
La force armée permit aux missionnaires de se faire entendre, mais Quélen savait désormais à quoi s'en tenir sur le rôle qui lui était réservé, sur les moyens employés par ses adversaires.
Dans tout le cours de la Restauration, le prélat prit peu ou plutôt point de part aux luttes stériles des partis. Pour la politique, il n'avait aucun goût, et traitait, dans le fond de son âme, ces questions humaines de toute la hauteur de son caractère sacré. Membre de la chambre des pairs, il up prit la parole qu'une
seule fois, dans la discussion sur le projet de conversion des rentes.
Il parla contre la loi, et ne combattit la conversion ni du côté politique, ni sous le rapport financier, ni avec le faux-fuyant de l'inopportunité, il le fit du point de vue qui lui appartenait, celui de la pitié pour les faibles qu'il voyait menacés. Il défendit les petits rentiers comme il eût défendu les pauvres :
- En réclamant pour la classe qui souffre, ajoutat-il ensuite, je suis loin de rester indifférent aux intérêts des autres qui sont plus aisées; d'autant moins, que s'il y a des malheureux qui sont frappés par la diminution de ce qu'ils possèdent, il en est d'autres qui sont atteints par le retranchement, au moins momentané, que vont subir les riches, d'un superflu qui tournerait au profit de la charité. On nous a dit avec esprit que la réduction des rentes ne ferait fermer ni un théâtre, ni une guinguette : cela est possible; et il est possible aussi qu'un grand nombre de ceux dont je plaide la cause ne connaissent ni l'un ni l'autre. Ne pourrait-on pas demander, peut-être avec plus d'assurance, si la loi ne ferait pas fermer plus d'une bourse encore ouverte aux pauvres, et si le cinquième des aumônes ne diminuera pas en proportion du cinquième des rentes. ^
Ce discours, et celui que l'archevêque de Paris prononça devant l'Académie, quand ce corps l'appela dans son sein, sont les deux excursions les plus connues que
se permit Quélen, hors du domaine purement religieux. Encore ce dernier morceau a-t-il pour sujet X alliance de la religion avec les lettres, les sciences et les arts.
« L'Académie française, dit le successeur du prélat, le comte Mole, voulut asseoir dans ses rangs un des derniers dépositaires de ce sentiment des convenances, qui se traduit dans le langage par une simplicité et un naturel dont on s'écarte davantage tous les jours. Son style élégant, animé, le respect de la langue, la constante modération de l'expression, sa pureté, sa franchise , rappelaient une autre époque que la nôtre. »
La haine de toute exagération dans la forme comme dans le fond, était à la vérité un trait distinctif de l'archevêque. C'est ainsi qu'il donnait dans son discours de réception, des éloges mérités à Chateaubriand, bien que l'illustre écrivain ne siégeât pas sur les bancs des amis de la cour.
L'entourage du roi lui en voulut beaucoup de cette petite manifestation ; mais il en recueillit dans la capitale une sorte de popularité. Elle ne dura pas longtemps. L'affaire des Jésuites le rendit odieux aux ennemis de l'Eglise , et le laissa en froid avec le ministère.
Dès les premiers jours de 1828, le cabinet Martignac avait formé une commission chargée de faire un rapport sur les écoles secondaires ecclésiastiques. Deux questions lui étaient soumises : l'une relative
aux maisons des Jésuites, dont on poursuivait la fermeture; l'autre, aux petits séminaires, auxquels on voulait imposer des conditions restrictives de la liberté d'enseignement. M. de Quélen fut nommé président de cette commission et eut dès le premier jour, l'influence la plus positive et la plus directe sur une partie de ses membres. Elle se réunit deux fois par semaine, tantôt au Louvre, tantôt à l'archevêché, se mit en relation directe avec les évêques; et la majorité s'étant enfin déclarée pour une opinion conservatrice, grâce à l'habileté avec laquelle M. de Quélen avait dirigé les délibérations, un rapport favorable en tous points à l'existence des Jésuites, dans les diocèses où ils étaient établis, et à la liberté d'enseignement dans les petits séminaires, fut adopté par cinq voix contre quatre et remis au ministre. Malheureusement le ministère n'adopta pas les conclusions de cette commission, et les transactions qu'elle proposait. On fit paraître les ordonnances qui expulsaient les membres de la Compagnie de Jésus, et limitaient le nombre des élèves de petits séminaires.
La veille du jour où parurent ces ordonnances, M. de Quélen s'était rendu auprès de Charles X, pour le supplier de n'y pas donner son adhésion. Quand elles furent publiées, l'archevêque ne se tint pas pour battu : il réunit tous les prélats français, fit rédiger et signer une protestation générale, et si la résistance de l'épiscopat tout entier ne suffit pas à faire rapporter
les ordonnances, on les exécuta du moins de manière à en rendre les dispositions moins funestes.
Au mois d'août 1829, Quélen refusa le portefeuille des affaires ecclésiastiques qui lui avait été offert dans le ministère Polignac; nous lavons dit, il était opposé par nature à toute réaction, à toute mesure violente.
Quelques jours avant la chute de la monarchie, un Te Deu7n solennel fut chanté à Notre-Dame, en présence du roi et des corps constitués, à l'occasion de la prise d'Alger. Le prélat, selon le cérémonial accoutumé, présentant au monarque l'eau bénite et l'encens, termina ainsi son discours :
•^ Ainsi le Dieu tout-puissant aide au Roi très-chrétien qui réclame son assistance. Sa main est avec vous, Sire, que votre grande âme s'affermisse de plus en plus. Puisse V. M. en recevoir bientôt encore une nouvelle récompense ! Puisse-t-elle bientôt venir encore remercier le Seigneur d'autres merveilles non moins douces et non moins éclatantes ! -
On a voulu voir dans ces paroles qui ne s'appliquaient qu'aux affaires d'Afrique, la cause 'du sac de l'archevêché ; il paraît difficile, avec la meilleure perfidie du monde, de croire un seul instant qu'elles y puissent être pour quelque chose.
En voyant publier les ordonnances de juillet, l'archevêque ne put s'empêcher de dire :
— Tout cela est bon sur le papier, mais tenons bien nos têtes.
Le lendemain, la révolution était faite, Quélen était à Conflans, tandis qu'une foule avinée se portait sur l'archevêché.
« Monseigneur n'y est pas, « dit l'un des concierges aux factieux ; et comme ils hésitaient, - je vous assure qu'il n'y est pas, ^ ajouta-t-il.
— N'importe, nous voulons entrer; il y a des calotins de sa suite, ils payeront pour lui.
— Il n'y a pas un seul ecclésiastique à l'archevêché.
Ils se consultèrent et s'en allèrent, annonçant qu'ils reviendraient le lendemain.
Le lendemain , une troupe nombreuse vint pour chercher dans les caves, les quatre mille fusils et les jésuites qu'on y avait cachés. Le suisse affirme que le palais ne renferme pas plus de fusils que de jésuites.
Ils sont là aux environs de deux mille, qui se précipitent dans les caves, défoncent les tonneaux de vins et se grisent abominablement sous prétexte de chercher des armes et des prêtres. Ce préalable terminé, ils montent au rez-de-chaussée et au premier, vident les caisses dans leurs poches, et les bibliothèques dans la rivière.
Le palais archiépiscopal était, depuis la révolution, richement meublé aux frais de la ville de Paris, par ordre de Napoléon, qui l'avait destiné au Souverain- Pontife, durant son séjour à Paris. Boiseries anciennes, meubles précieux, peintures et dorures, tentures
des murailles, marbres des cheminées, lustres, glaces, tableaux, tout fut déchiré, brisé, brûlé et jeté dans la Seine.
L'argenterie , propriété de la ville de Paris , fut volée, l'autel de la chapelle, démoli, et de la cave au grenier, tout fut mis en pièces, jusqu'à la loge du concierge, qui eut à peine la ressource de bivouaquer sur les ruines de son lit.
En quelques heures, on dévasta tout, tout jusqu'au poêle, jusqu'à la presse à sceller, jusqu'aux fenêtres. Mais le malheur irréparable de ce sac de l'archevêché, fut la destruction de tous les titres du diocèse, des anciennes archives qui avaient échappé au désastre de la première révolution. En vain des gardes nationaux sont envoyés, ils ne peuvent se rendre maîtres de la situation.
Qu'on se figure une fourmilière d'hommes de tout âge, de toute condition, d'enfants même, de femmes, circulant dans les cours, les appartements, les jardins; pas de coin si retiré, pas de réduit si obscur, qui ne fût fouillé avec soin et dépouillé. A coups de fusil on ouvrait les portes, à coups de hache on enfonçait les armoires.
Une communication existait entre l'archevêché et la salle du trésor de la métropole, on n'y arrivait qu'en traversant l'église. On pénétra ainsi dans la sacristie du chapitre, et on parvint jusqu'au trésor, qui renfermait les objets les plus précieux.
Portraits des évoques et des archevêques, magnifiques ornements sacerdotaux sur lesquels des vies entières d'ouvriers s étaient consumées , croix processionnelles datant de l'époque romaine, de la période gothique et de la renaissance, lampes d'or et d'argent, candélabres en fer forgé et ciselé, reliques lentement amassées pendant des siècles : tout fut dispersé et de ce qui resta, rien ne fut laissé non-seulement intact, mais même en état de servir. On brisa pour voler, on mit dans ses poches des morceaux de ciboire, les femmes décousaient les franges, les galons des chapes et les broderies des aubes. Ces ornements du culte que l'impiété brutale avait, en 93, traînés dans les rues de Paris, et déposés sur la tribune de la convention, le vol honteux les dérobait quarante ans plus tard, dans le silence.
A l'archevêché, la dévastation continuait : une chaîne avait été établie pour porter jusqu'à la rivière tout ce qui tombait par les fenêtres, et quand les objets arrivaient brisés sur le bord du fleuve, on les y précipitait, ou on les jetait dans un grand feu, autour duquel veillaient des hommes armés, chargés, on ne sait par qui, d'empêcher qu'on retirât des flammes quoi que ce fût, et pour quelque motif que ce fût.
On parvint dans la nuit à leur faire évacuer le palais, désormais inhabitable. Sans compter les vols commis en nature et une somme de 300,000 francs, propriété personnelle de M. de Quélen, qui avait été enlevée à
rarchevêché, le produit de la quête pour k paiement de la châsse de saint Vincent de Paul, les fonds de la caisse des prêtres âgés et infirmes, les fonds du grand et du petit séminaire, les fonds du secrétariat et divers dépôts pour des destinations pieuses, furent également dérobés.
On sait que plus tard l'archevêché, dont la reconstruction était commencée, fut définitivement démoli par le peuple, et cela en cinq heures, malgré la bonne volonté de la garde nationale, à qui M. Thiers avait dit de ne pas se commettre avec le peuple.
Parmi les objets de valeur que renfermait le palais, se trouvait un christ en ivoire, chef-d'œuvre de sculpture anatomique, donné par Louis XIV à Af"^ de la Vallière, lors de sa profession, trouvé en 1791 au couvent des Carmélites, lors de la suppression des monastères, et que Napoléon, en 1809, avait retiré du Garde-Meuble, pour le placer dans la chambre à coucher du pape. Ce christ, frappé de deux coups d'un instrument tranchant fut porté à l'Hôtel-Dieu par deux hommes du peuple, qui venaient de contribuer aux dévastations, et qui, après l'avoir déposé, se mirent à genoux et l'embrassèrent en disant :
— Mon Dieu! je vous aime,
La statue de la sainte Vierge, en argent, donnée par Charles X à Notre-Dame, fut jetée par la fenêtre sur le pavé, le piédestal fut brisé, les trente-trois marcs d'argent qui composaient les ornements, furent volés
SECONDE PARTIE. ;î^43
ainsi que les pieds et le socle bruni de la statue. Les porteurs qui déposèrent à l'Hôtel-Dieu cette Vierge ainsi mutilée, dirent en entrant :
— Tenez, voilà notre bonne Mère que nous vous apportons.
Durant ces scènes, M. de Quélen attendait à Conilans les nouvelles des événements. Après avoir anéanti sa maison, les factieux songèrent au pasteur, et il eût été massacré sans doute, si la Providence ne lui avait offert, en la personne d'un homme courageux et charitable, un miraculeux secours.
Le 28 juillet, M. Gaillard, médecin de l'archevêque, arrive à Conflans. Il trouve Monseigneur déjeunant avec ses grands- vicaires.
— Un couvert pour M. Gaillard, dit le prélat.
— Monseigneur, il ne s'agit pas de déjeuner, mais de vous sauver et sur-le-champ. Voici ce que j'ai entendu à l'Hôtel-Dieu : ^ On veut vous tuer, on vous cherche, et comme on sait le chemin de Conflans, on y sera peut-être bientôt. »
M. de Quélen ne peut ni croire au danger, ni consentir à se sauver.
— Monseigneur, je vous le répète, .déguisez-vous bien vite, et sauvez- vous.
— Et où voulez-vous que j'aille '? Dans les circonstances périlleuses, le pasteur doit rester au milieu de son troupeau.
— Monseigneur, je n'osais vous le dire, mais c'est le
parti le plus digne de vous et le plus sûr. Venez à THôtel-Dieu, je vous cacherai, moi.
Mais M. de Quélen ne voulait pas quitter son grandvicaire, l'abbé Desjardins. On insista vainement, en lui représentant que celui-ci ne courait aucun danger.
— Tenez, dit M. Gaillard au maire de Conflans, c'est inutile, je connais M. l'archevêque, c'est un Breton, nous n'y gagnerons rien ; il faut les mettre tous deux dans une voiture, et les faire partir.
M. l'archevêque et M. l'abbé Desjardins quittèrent ' leurs soutanes pour revêtir des redingotes noires, de forme ecclésiastique ; on les fit monter dans une calèche de voyage, sans armoiries, et ils prirent le chemin de Paris par le nouveau pont sur la Seine, et la barrière de la Gare.
Arrivés à la Verrerie, ils furent entourés par une troupe d'hommes armés, qui ouvrirent la portière, et croisèrent la baïonnette sur la poitrine de M. l'archevêque en disant :
— Ce sont des curés, c'est vous qui êtes cause de tout ceci....
— Gause de quoi? On n'est pas cause de ce qu'on ignore. Qu'est-ce qu'il y a? Vous voyez bien que nous arrivons à Paris.
— Vive la charte! criaient-ils tous.
— Eh bien! vive la charte, répéta l'archevêque.
— Il ne crie pas de bon cœur, dit l'un d'eux, il faut le fusiller.
— Vous voyez bien que nous n'avons aucune raison de nous sauver, puisque nous rentrons à Paris. Nous allons à l'Hôtel-Dieu, il y a des blessés à qui nous pourrons être utiles.
— Cela n'est pas vrai.
— Je vous assure que nous allons à l'Hôtel-Dieu.
— Eh bien! allez au diable, si vous voulez, répliqua le môme individu en refermant brusquement la portière, brusquerie apparente, qui parut au prélat cacher une intention bienveillante.
La voiture passa.
Il y avait à Paris un jeune homme qui disait :
— J'ai deux pistolets; je veux savoir si un disciple de Jésus meurt avec le même sang-froid qu'un disciple de Saint-Simon. Je lui tirerai un coup de pistolet et je me tuerai avec l'autre.
M. Gaillard, auquel le mot fut rapporté, alla trouver l'archevêque, arrivé depuis quelques heures à la Salpétrière.
— Monseigneur, vous n'êtes pas bien ici, vous serez découvert ; venez chez M. Serres, il est très-connu pour ses opinions libérales, on n'ira pas vous chercher chez lui.
M. Serres qui avait eu précédemment quelques rapports avec le prélat, acceptait généreusement cette confiance périlleuse. Les deux amis allèrent donc à la Salpétrière, entre neuf et dix heures du soir, pour emmener M. l'archevêque et son grand-vicaire. Les
ARCU. II.
prêtres de la maison insistaient beaucoup pour les garder ; quoiqu'il fût nuit, les pauvres remplissaient les cours, et les vieilles femmes étaient rangées en haie sur le passage de Monseigneur, pour recevoir encore une fois sa bénédiction. M. Gaillard les renvoyait en vain, elles se cachaient derrière les charmilles, et reparaissaient dès qu'il s'était éloigné.
Le prélat sortit enfin, au bras de M. Serres, dont il avait pris l'habit, et ils se dirigèrent vers la Pitié, où habitait son nouveau protecteur.
Au coin de la rue du Jardin des Plantes, ils rencontrèrent deux hommes qui les regardèrent avec curiosité.
— C'est M. Serres, dit l'un, et ils passèrent leur chemin.
M. l'archevêque resta chez M. Serres trois jours, traité par lui avec tous les égards dus à son caractère, à sa dignité, à sa cruelle position.
Mais on apprit bientôt que son séjour était connu, et l'on résolut de le faire passer chez les religieuses de l'hospice, en perçant une cloison qui sépare leur demeure de celle de M. Serres. Cette opération fut faite la nuit très-secrètement, le trou, rebouché et masqué par une armoire.
Ces bonnes religieuses cachèrent le prélat et son vicaire, dans un souterrain étroit, humide et froid, avec une cruche d'eau et une bouteille de vin; ils y passèrent une très-mauvaise nuit, mais ce nouvel asile
était trop rapproché du premier, et MM. Serres et Gaillard cherchaient le moyen de faire évader l'archevêque, quand ils virent arriver M. Geoffroy Saint- Hilaire, parlant tout seul et gesticulant :
— Qu'avez-vous donc , monsieur Geoffroy ? vous paraissez furieux.
— Oui, je suis furieux ; croiriez-vous que je viens d'entendre des gens qui disaient tranquillement : On dit que l'archevêque est caché dans Paris, mais on a tort de le recevoir chez soi ; c'est une tête qu'il faut rouler au peuple, pour empêcher qu'il n'en demande d'autres. Peut-on entendre cela de sang-froid ? Eh bien! moi, je ne suis pas dévot, je ne connais pas l'archevêque, mais je le cacherais chez moi, s'il se présentait; oui, je le cacherais.
— J'ai votre affaire ; l'archevêque a passé deux jours chez M. Serres, mais il n'y est plus en sûreté ; voyez, réfléchissez, voulez-vous le prendre chez vous?
— Je ne m'en dédis pas.
Le soir, au clair de la lune, M. de Quélen traversa le Jardin des Plantes, et se rendit chez M. Geoffroy Saint-Hilaire.
— Tâchez de tenir la chose secrète un jour ou deux, lui dit M. Gaillard, pendant ce temps-là, je chercherai un autre asile pour Monseigneur. Dites que c'est un ami malade qui vient à Paris pour se faire soigner, et qu'il est forcé de garder la chambre.
— Mais, ma femme ne sait rien, il faut que je la pré-
vienne; je crois qu'elle ne connaît pas M. l'archevêque.
A peine madame Geoffroy fut-elle entrée, qu'elle s'écria, immobile, et joignant les mains :
— Ah ! mon Dieu ! Monseigneur l'archevêque de Paris !
Le 2 août, tandis que madame la duchesse d'Orléans visitait à l'Hôtel-Dieu les blessés de juillet, M. Gaillard lui glissa un petit billet ainsi conçu :
^ Madame la duchesse d'Orléans est suppliée d'accorder une sauvegarde à M. l'archevêque de Paris, dont les jours sont en danger, v
Dès le lendemain des ordres furent donnés pour changer les postes qui avoisinaient le Jardin des Plantes et prendre toutes les mesures propres à répondre de la vie du premier pasteur du diocèse.
La fureur révolutionnaire ne s'apaisa point cependant. Par une coincidence ironique, la commission des récompenses aux « Héros de juillet » avait établi ses bureaux à l'archevêché. On affichait dans les rues des placards tels que celui-ci :
« Peuple , la commission chargée de réparer les désastres causés dans les journées de juillet accorde une indemnité de 200,000 francs à M. l'archevêque de Paris. Le pauvre homme ! c'est sans doute pour le dédommager de la perte des poignards et des barils de poudre trouvés dans son palais. ??
Or, si les barils de poudre étaient une grotesque invention, l'indemnité, de son côté, était une pure chi-
mère. Quelques mois plus tard, au moment où le calme semblait rétabli, un service célébré à Saint-Germain l'Auxerrois, à l'anniversaire de l'assassinat du duc de Berry, fournit un nouveau prétexte à l'émeute. Un mandat d'arrêt fut même lancé contre M. de Quélen par le préfet de police. On fit une visite domiciliaire au couvent des dames Saint-Michel, rue Saint- Jacques, où s'était retiré l'archevêque, et pendant qu'on y procédait, le comte de Bastard, pair de France, se présenta, disant qu'il venait prévenir l'archevêque du mandat d'amener décerné contre lui, et lui dire de se sauver. On n'osa pas l'arrêter.
On a beaucoup reproché à Mgr de Quélen l'attitude qu'il adopta vis-à-vis du gouvernement de Louis-Philippe; on a été jusqu'à dire que la religion a souffert de l'abstention qu'il a pratiquée envers la nouvelle cour. On oublie trop qu'une monarchie dont l'origine était liée au sac de son palais, au nom de laquelle des factieux avaient menacé ses jours, ne pouvait pas sembler bien séduisante à l'archevêque. Les mandats d'amener, les confiscations du terrain de l'archevêché, n'étaient pas faits pour le rallier. De plus, sans parler des opinions personnelles du prélat, de celles de ses amis et de sa famille, M. de Quélen devait tout h la royauté
légitime. C'est elle, qui d'un vicaire du cardinal Fesch avait fait un archevêque de Paris, académicien, pair de France ; non-seulement il était naturel de ne la pas abandonner dans sa chute, mais il eût été ingrat à Quélen d'oublier ce qu'il en avait reçu. Il avait combattu la Restauration en maintes circonstances, mais il savait bien qu'au fond, ce gouvernement était profondément religieux ; l'ordre de choses nouveau apparaissait au contraire soutenu, prôné par les libéraux en politique, les mêmes qui étaient voltairiens en religion.
D'ailleurs Quélen aimait les Bourbons avec une passion infinie, en eux était toute l'espérance de son bonheur humain ; placé, en 1830, entre les impressions navrantes du passé, les sombres préoccupations du futur, il entrevit un avenir de solitude et de renoncement, et l'accepta.
Il usa d'une modération excessive dans le gouvernement du diocèse, et ne permit pas que ses convictions fussent exploitées par aucun parti, même par le sien. Nous n'en voulons pour preuve que la lettre circulaire adressée aux curés de son diocèse à l'occasion de la mort du roi Charles X.
Confidentielle. « On est venu me demander, écrivait-il, on viendra sans doute demander à MM. les curés de permettre dans leurs paroisses des services solennels pour le repos de l'âme du roi défunt. Au moment où j'écrivais cette lettre, j'ai appris qu'ils
avaient été appelés chez le ministre des cultes, chacun en particulier, pour être prévenus par lui de la réserve avec laquelle ils devraient accueillir, pendant quelque temps, toute demande de service, même en faveur de leurs paroissiens, afin d'éviter toute surprise.
^ Vous comprendrez sans peine. Monsieur le curé, combien la position présente exige de ménagements, de convenance et de délicatesse. La politique, à laquelle le clergé doit demeurer complètement étranger, pourrait aussi s'alarmer, et prendre ombrage d'hommages publics rendus sans le concours du gouvernement.
- Ces considérations pourront vous servir à persuader aux personnes qui demanderaient des services solennels pour le roi Charles X, de ne pas persévérer dans leurs instances. J'aime à croire qu'il n'en est pas une seule, qui ne se rende à votre voix, quand vous ferez d'ailleurs connaître que vous n'êtes que l'organe du premier pasteur qui supplie que l'on épargne à son diocèse de nouvelles catastrophes, ou seulement de nouvelles alarmes. -
Si les vicissitudes humaines purent briser le cœur de ce pasteur, elles ne purent l'abaisser. Il n'était pas remis de ses émotions, qu'il écrivait aux religieuses de sa capitale (17 septembre 1830) :
« Ma très-chère sœur, voilà l'hiver; nos pauvres doivent se sentir plus que d'autres de la révolution et cependant la charité ne doit pas ressentir les influences du temps, parce qu'elle vient de Féternité. Vous
ferez le partage comme autrefois, je n'exclus personne, au contraire, je vous recommande de rechercher ceux qui m'ont fait ou voulu du mal, afin de les assister les premiers, s'ils sont dans un besoin plus extrême que les autres , et si vous découvrez quelques grandes misères auxquelles je puisse remédier, faites-le moi connaître, je chercherai le moyen de me venger en faisant du bien. »
Tandis que, rappelant les siècles où le Mal des ardents et la Peste noû^e tordaient les entrailles aux habitants de la cité, le choléra de 1832 sévit à Paris, le prélat réclama ses droits de premier argentier des malheureux , de premier hospitalier des malades. L'avenir, dit Alolé, n'oubliera pas cet archevêque de Paris, sortant de la retraite où la violence et la persécution l'avaient forcé de se renfermer, pour solliciter la charité des fidèles.
Les asiles manquaient aux malades et aux mourants ; il ofire d'abord son château de Conflans que fort heureusement l'émeute n'a pas détruit en entier comme l'archevêché, et les cholériques y reçoivent les soins les plus affectueux. Il offre ensuite le séminaire de Saint-Sulpice, celui du Saint-Esprit, toutes les maisons religieuses, transformées à sa demande en vastes infirmeries.
Lui-même, au mépris de sa vie, s'installe à l'Hôtel- Dieu au milieu des malades et des mourants entassés par la contagion. On le voit transporter des cholériques
dans ses bras et si l'un d'eux, qu'il bénissait, lui crie :
— Retirez-vous de moi, je suis un des pillards de l'archevêché !
— Mon frère, répond Quélen, c'est une raison de plus pour moi de me réconcilier avec vous et de vous réconcilier avec Dieu.
Le peuple put alors deviner les trésors que recelait le cœur du saint archevêque et qu'il répandait avec profusion sur ceux-là mêmes qui s'étaient faits depuis deux ans ses bourreaux.
Ceci n'empêchait pas la calomnie de s'attaquer à lui; des publications innommées contestaient sa légitimité et sa descendance. Paganel, Ortéga, Grégoire, Châtel, tous les mauvais prêtres, tous les scandaleux, lui déclarèrent la guerre. Nous passons le plus illustre, dont la chute fit d'autant plus de bruit, qu'elle était plus lourde et qu'il tombait de plus haut.
M. de la Mennais fit paraître ses Lettres à V archevêque de Paris, et voulut engager une controverse dans laquelle il avait mis par avance tous les torts de son côté. Ironie amère, conseils pleins de fierté, et presque de dédain, persévérance à soutenir des opinions condamnées par l'épiscopat tout entier, voilà à quoi se réduisait un factum dans lequel la mauvaise foi la plus évidente le disputait à une formelle insubordination.
M. de Quélen ne répondit que tard, au moment où les égarements du prêtre le précipitèrent dans l'abîme.
Ortéga, dans un mémoire injurieux qui avait pour
titre : ~ Infaillibilité de l'archevêque de Paris, inhumanité, despotisme, hypocrisie et injustice de ce prélat, « traitait Quélen d'archevêque furibond et im^ntoyahle.
^ Français et généreux Parisiens, disait-il, voyez au milieu de vous un malheureux Espagnol, un pauvre prêtre proscrit par d'autres prêtres, et réduit aux dernières extrémités de la misère par cet orgueilleux archevêque.
^ Il faut rendre justice à un petit nombre de prêtres tolérants qui méritent un grand respect, parmi lesquels des Lacombe et des Grégoire, et pourtant on a vu l'archevêque de Paris, s'acharner contre ce respectable
vieillard Cependant je m honore d'avoir communiqué
avec cet excommunié qui me favorisait de sa compagnie avant sa maladie, etc. ^^
Grégoire, en effet, était gravement malade, et sa mort dans l'excommunication allait passionner l'opinion. Cet évêque constitutionnel de Loir-et-Cher qui s'était si vivement opposé au concordat de I80I, allait rendre compte à Dieu. La conduite de l'autorité ecclésiastique ne pouvait être douteuse : schismatique par le fait de son serment à la constitution civile du clergé, et par son attachement à des principes réprouvés par l'Eglise, M. Grégoire ne pouvait être admis aux sacrements. Comme il était facile de prévoir cependant que ce refus soulèverait une violente opposition, l'archevêque, par une circulaire à son clergé, le fit juge des faits.
M. de Quélen écrivit en même temps à Grégoire une
lettre pleine d'une affectueuse onction; elle débutait ainsi :
« Au sein de la retraite d'où je voudrais sortir pour aller vous tendre la main, sur le penchant de l'éternel abîme, au pied des autels où je viens d'offrir pour vous le saint Sacrifice, je me sens pressé d'ouvrir mon cœur à un frère, d'autant plus malheureux et plus à plaindre, qu'il ne paraît pas comprendre le danger où il se trouve, et je demande à Dieu de lui laisser voir le désir ardent qui me possède pour son salut.
~ Les âmes les plus ferventes de mon diocèse, sont en ce moment en prières, et ne cesseront de fatiguer le Ciel jusqu'à votre dernier soupir, afin d'obtenir pour vous cette grande miséricorde. . . . Priez donc avec nous, en toute humilité, mon cher frère, et vous verrez se dissiper les nuages, qui jusqu'à cette dernière heure, vous dérobent la vérité. ^
Voici maintenant le ton de la réponse de Grégoire :
- M. l'archevêque, me tendre la main quand vous me croyez sur le penchant de l'éternel abîme, est un acte de charité qui mérite toute ma reconnaissance. Depuis la mort de messieurs de Delloy, Maury et Emery, je n'étais plus habitué à recevoir de communications directes de l'archevêché de Paris — ^
Il y avait deux pages sur ce mode narquois. Grégoire mourait quelques jours après.
Ce n'était pas la seule peine au cœur de M. de Quélen; en face de la secte saint-simonienne qui
s'étalait tout à son aise, l'abbé Châtel, se faisait le chef de Y Eglise catholique française, réunion aussi impie qu'immorale, et dont les sacrilèges ne purent être arrêtés malgré les démarches de l'archevêque, malgré ses supplications au prêtre apostat.
Le temps n'était plus où la voix du prélat était écoutée ; on passa outre, quand il protesta contre la cession des terrains de l'archevêché à la ville de Paris.
« Nous demandons, disait-il, qu'il nous soit donné de rentrer en possession paisible du sol sur lequel nos prédécesseurs avaient élevé, à côté de la demeure de Dieu et de celle des malades, l'habitation de levêque, du père et du consolateur des pauvres, et qu'il nous soit libre, avec les modifications, les alignements que l'utilité publique, que les convenances même exigent, et que nous ne repoussons pas, de réédifier, au moyen des secours de la charité, s'il n'est pas possible autrement, la nouvelle maison commune du clergé et des fidèles de Paris. Battu par la tempête, nous implorons la faculté de construire, sur le rivage témoin de nos infortunes, un toit de refuge auprès des saints autels de notre métropole. Pasteur, puissions-nous y dresser une tente qui couvre du moins les traces d'un ravage dont nous voudrions effacer jusqu'au souvenir! v
Une grande consolation au milieu de tant d'amertumes, était réservée au cœur de l'archevêque de Paris. Son vénérable prédécesseur lui avait tout particulièrement recommandé en mourant la conversion de son
neveu le prince de Talleyrand. Les touchantes inventions de la charité de Quélen, ses exhortations et sa correspondance, déterminèrent le célèbre diplomate à réparer par un acte authentique un scandale de plus de quarante années.
Des lettres nombreuses parvenaient à l'hôtel de la rue Saint-Florentin, où des inconnus suppliaient l'ancien ministre de rentrer dans le sein de l'Eglise.
— J'ai des amis parmi les bonnes âmes, disait en souriant M. de Talleyrand. — Cette conversion tenait tellement à cœur à Monseigneur de Paris, qu'il s'écria un jour :
— Je donnerais ma vie pour lui.
— Il a un bien plus bel usage à en faire, répondit le héros du congrès de Vienne, à qui ce mot fut rapporté.
Le pressentiment de sa fin ne laissait pas de préoccuper Talleyrand. Il terminait ainsi un discours à la séance générale de l'Institut :
^ Quel spectacle, messieurs, plus capable de porter ^ dans l'âme le sentiment du bonheur que celui que » nous présentent la religion, les lettres, les sciences r> et les arts se prêtant un mutuel appui et se fortifiant r> de toute leur puissance ? La religion enflammant le » génie par ses inspirations célestes et en réglant r^ l'emploi par ses invariables préceptes, donnant les » pensées sublimes et modérant l'enthousiasme; éle- ^ vant l'âme jusqu'aux plus hautes conceptions et la
V guidant pour l'empêcher de s'égarer dans l'usage des » plus nobles facultés de son intelligence. ^
Mais, selon son habitude, la pensée qui préoccupait le plus le prince de Bénévent, était toujours celle dont il parlait le moins. Quelques mois avant sa mort, l'archevêque de Paris lui adressa un modèle de rétractation solennelle de son serment de 1790. C'était toute l'œuvre révolutionnaire condamnée par son plus illustre adhérent.
Le 17 mai 1838, MM. Mole, de Barante, Royer- CoUard et le prince de Poix attendaient dans le salon contigu à la chambre du prince.
— Il a toujours été l'homme de la pacification : il ne refusera pas de faire sa paix avec Dieu avant de mourir, disait Royer-Collard.
— Je ne le refuse pas, cria Talleyrand de son lit, je ne le refuse pas ! et il apposa au bas d'une lettre contenant le formel désaveu de sa conduite, sa longue signature : Charles-Maurice prmce de Talleyrand.
Ce grand retour dont tout l'honneur revenait à M. de Quélen, le combla de joie ; c'était comme le couronnement de son œuvre, et il ne devait pas tarder à suivre hors de ce monde, cette ouaille illustre ramenée par ses soins.
Homme tel que le présent n'en prépare plus pour l'avenir, dit en parlant de Quélen, son successeur a l'académie, ce fut un des anneaux de cette chaîne apostolique, qui commence aux disciples du Christ, un de ces évoques, qui, se donnant la main à travers les âges, continuent la tradition chrétienne. Né à une époque où la mître des évêques devient à Paris une couronne d'épines, et leur crosse, le roseau du prétoire, aucune douleur ne lui a manqué. Il a reçu dans sa personne et dans son saint office, autant d'outrages qu'il en a été fait à tous les martyrs. Il a vu sa demeure détruite, son église souillée, les monuments de son siège épiscopal jetés aux Ilots de la Seine, et puis il s'est vu lui-même insulté, diffamé, calomnié, son nom a été crié dans les places publiques avec des récits infâmes. Il a su, il a vu, il a entendu tout ce qui a été inventé contre sa bonne renommée de saint et de digne prêtre, c'est un supplice nouveau qui convient aux temps comme le nôtre, où l'on tue autant par le libelle que par le fer.
Il le comprenait bien quand il disait : L'épiscopat c'est l'œuvre, non l'honneur ; le travail, non les délices ; mais il ajoutait : Une marque de grand courage est la douceur, la douceur généreuse, virile et grandement
sublime. Il ne l'oublia pas plus dans la première partie de son gouvernement, de 1821 à 1830, que dans la seconde, de 1830 à 1839. Le Quélen de 1820, doué de l'aimable autorité des grandes manières, d'une grâce légèrement féminine, et de cette physionomie doucement animée par l'inspiration, qui se montrait volontiers souriante avant d'être attristée par les déboires de la vie, est le même que le Quélen de 1835, sur qui la violence des temps, non moins que leur malheur, s'est appesantie, et qui ne se peut défendre d'une sorte de mélancolie produite par tant de douloureux souvenirs.
Dans le palais archiépiscopal, comme dans le couvent des dames Saint-AIichel, cette voix mélodieuse dont aucun contemporain n'a oublié le timbre enchanteur, demeura la même. En montant le petit escalier de ce couvent, il disait :
— C'est la voie étroite, mais j'espère qu'elle sera pour moi l'échelle de Jacob.
Son caractère tenait plus de la tendresse que de la passion militante, et pourtant il fut plus énergique que résigné, et sut mettre au premier rang de ses devoirs ceux qui demandaient toute son activité, tout son courage. Sa conduite politique, exempte de tout reproche, et où de grands sacrifices forcent à l'admiration, lui fit cependant plus d'ennemis que d'amis. Il souffrit des conséquences de ses qualités mêmes.
Ce fut le dernier prélat d'ancien régime, mais élevé
dans des temps d'orage, il en avait conservé l'émotion. Au contraire, dans le cardinal de Périgord respiraient un calme et une dignité, qui imposaient et attiraient à la fois, et où semblaient se confondre cette haute et pleine confiance qui avait accompagné les débuts de sa vie, et la résignation avec laquelle il avait supporté de longs malheurs.
Pour l'un et l'autre, il est vrai que les dignités de l'Eglise ne seront plus portées de la même manière ; on ne verra plus ce mélange imposant d'aménité et de grandeur, de sainteté et de haut savoir-vivre, de simplicité et de charité évangélique avec les habitudes natives d'une illustre origine.
Il fallait la mort admirable de Quélen pour faire taire les haines, mais jamais aussi la mort ne fut si prompte à faire luire la justice, jamais on ne la vit produire un si soudain apaisement.
Cet archevêque de Paris, après dix-huit ans d'épiscopat, après avoir été privé de la maison que Maurice de Sully, son devancier, avait adossée pour ses successeurs à la vieille cathédrale, ne laissa pas de quoi se faire enterrer comme il convient à un prince de l'Eglise de France. Les gens de la commune de Paris qui a hérité des grands biens dont la piété des barons et des rois de France avait doté leur égUse, n'en acceptèrent point les charges. M. de Quélen, volé, ruiné par l'émeute, n'avait pas demandé l'indemnité dont la loi révolutionnaire, même dans les plus mauvais jours,
2i3'2 LES ÉVÉQUES ET ARCHEVÊQUES DE PARIS.
imposait l'obligation aux communes, qui laissaient porter atteinte à la propriété, et malgré cet abandon, le conseil municipal refusa de faire les frais de ses funérailles.
Quand Mgr de Quélen sentit la mort imminente, sa pensée se recueillit, son âme se retrouva.
— Je vais paraître, dit-il, devant un juge que j'ai toujours aimé et que j'aime encore.
Puis, se tournant vers la sœur qui le soignait :
— Je vous donne beaucoup de peine, ma bonne sœur, mais si j'ai le bonheur de voir saint Vincent de Paul, vous êtes la première personne dont je lui parlerai.
Quelqu'un revenait de Rome, où il avait parlé au pape de l'archevêque de Paris.
— Il est cardinal, avait dit le Saint-Père, mais m petto et je ne crois pas pouvoir le déclarer, car ce serait ajouter à ses peines et à ses embarras.
Dans la journée qui précéda sa mort, l'archevêque donna quelques signatures, et demanda des nouvelles de ses pauvres. — Il avait toujours pour donner , parce qu'il donnait toujours. — Il ordonna enfin de transporter son corps à la métropole, dans une chapelle ardente, afin d'être présent à toutes les messes qui seraient dites pour le repos de son âme.
Puis on introduisit ses parents et quelques intimes. Le prélat avait le front non-seulement serein, mais rayonnant; seulement une teinte bistrée, presque argi-
SECONDE PARTIE. 26'<;j
leuse, couvrait ses joues amaigries et s'étendait jusque sur l'émail de ses yeux. Ses mains étaient glacées.
Sa belle-sœur, la vicomtesse de Quélen, lui offrit son manchon, et sa gaîté lui revint en considérant un archevêque en manchon.
— Il faut nous quitter, mon bon René, dit-il à son valet de chambre qui le servait depuis 27 ans.
M. Gaillard était là qui fondait en larmes.
— Ne vous désolez pas, mon bon ami, nous nous reverrons.
M. Auge, son grand-vicaire, présenta le crucifix à Monseigneur avec les paroles du rituel :
— Voici l'image du fils de Dieu, mort pour notre salut, le croyez-vous ?
— Oui, et avec un sourire de bonheur, de tout mon cœur
Il se tourna ensuite vers son frère :
— Surtout, fais bien en sorte que l'on sache qu'en mourant, je n'emporte aucune amertume contre qui que ce soit, et que je pardonne de tout mon cœur à ceux qui m'ont fait quelque mal.
La mort était là... épuisée par la douleur, cette existence si pleine, si fière, si puissante, allait finir. La tête de Quélen, renversée sur les oreillers, semblait avoir déjà une immobilité funèbre. Ses beaux traits accentués par la soufirance, prenaient le relief rigide de la sculpture. Son œil vivait encore, et priait. Ses amis, ses serviteurs étaient à genoux. La tête du prélat
se souleva faiblement, ses yeux jetèrent un dernier éclair, puis se fermèrent brusquement.
Ainsi mourut ce grand archevêque