‹ Les Evêques et archevêques de Paris depuis Saint Denys jusqu'à nos jours avec des documents inéditsChapitre 29 sur 52 · DENIS-AUGUSTE AFFRE · texte numérisé non relu

DENIS-AUGUSTE AFFRE

Le discours d'Amiens. — Les Compétitions. — Mgr Affre et M. Thiers. — La mémoire de Quélen. — Les rapports de l'Eglise et de l'Etat d'après l'archevêque. — Grandeur et danger de son système. — La liberté de l'enseignement. — Le roi et l'archevêque. — Deposuit patentes de sede. — Les ouvrages de M. Affre. — Sa mort aux barricades.

A peine M. de Quélen avait-il rendu le dernier soupir, que déjà les compétitions se faisaient jour pour le poste d'archevêque de Paris. On songea à l'archevêque de Bordeaux, recommandé par le duc Decazes, un ministre proposa M. Blanquart de Bailleul, un autre, l'archevêque de Cambrai et ensuite l'archevêque de Reims. Le cardinal de la Tour d'Auvergne avait décliné les offres qu'on lui avait faites.

M. Dupanloup proposait Mgr Mathieu et M. Combalot proposait M. Affre. Le faubourg Saint-Germain, en prenant parti pour larchevêque de Besançon, fit réussir le coadjuteur nommé de Strasbourg.

On avait beaucoup hésité aux Tuileries et la chose d'ailleurs était de conséquence. La cour tenait pardessus tout, en effet, à ne pas avoir un pasteur qui, selon l'exemple de M. de Quélen, ne communiquât avec le gouvernement que pour affaires de service. M. Affre en venant complimenter le roi à l'occasion du V janvier

— on sait que l'archevêque était mort le 31 décembre

— fit faire un pas décisif à sa candidature.

Ceux qui avaient été au courant des négociations poursuivies depuis neuf ans pour faire nommer coadjuteur de Strasbourg, le vicaire-général de Paris, ne furent pas les moins étonnés; rien ne pouvait faire présager un si brusque revirement du cabinet, et nul ne s'attendait à voir M. Affre, dont la nomination à Strasbourg avait été arrachée si péniblement, pourvu d'emblée du premier archevêché du royaume.

Il est vrai que Affre, chargé en 1831 de haranguer le roi Louis-Philippe à La tête du clergé d'Amiens, n'avait ,pas été tendre pour le gouvernement.

- Le clergé du diocèse, disait dans ce discours le futur archevêque, n'exprimait qu'un seul désir, celui de remplir avec une sainte liberté un ministère qui n'était pas sans influence sur lo bonheur du peuple. Faire respecter les mœurs, inspirei' la modérafion.

calmer les haines privées, c'était semer sur le sol de la patrie des germes de prospérité. Telle était la mission du clergé et le seul dévouement que la haute équité du prince réclamait de lui. «

Ce langage, que n'avait point oublié le prince, était la cause de la rigueur qu'on avait tenue à l'abbé Affre. Il avait fallu les instances réitérées de ses amis pour lui faire, au bout de neuf ans, obtenir la mitre; la démarche spontanée du prélat au jour de l'an de 1840, le réconcilia tout à fait avec la cour.

Il était au surplus vivement recommandé par le comte de Montalembert , qui alla jusqu'à parler des opinions gallicanes de son protégé, comme d'un titre qui devait frapper le ministre.

— Le gallicanisme, dit M. Thiers, c'est un protestantisme bâtard.

Et sur les instances de son interlocuteur :

— Je ne puis nommer un homme que je n'ai jamais vu; amenez-le-moi demain, à onze heures.

M. Thiers fit au prélat un petit discours qui ne lui plut point. Quand celui-ci fut archevêque de Paris, il se brouilla tout à fait avec le ministre, à l'occasion de la translation des restes des victimes de juillet. Quelque temps après, Mgr Aflfre étant toujours archevêque, et M. Thiers n'étant plus ministre, ils furent placés l'un à côté de l'autre à un dîner chez le préfet de la Seine.

Pas un mot ne fut échangé jusqu'au dessert.

— Mais, M. Thiers , vous me boudez? dit brusquement Affre.

— Comment donc? Monseigneur...

— Vous ne me parlez pas.

— Monseigneur, il y aurait trop à dire.

— Cela pourrait être en effet.... Mais, M. Thiers, c'est vous qui m'avez nommé archevêque.

— Oui, Monseigneur.

— Eh bien! parlez-moi franchement, si c'était à recommencer, me nommeriez- vous ?

— Puisqu'il faut vous parler franchement, je vous dirai que non.

— Je vous comprends parfaitement et j'aime votre aveu.

Tout le monde fut surpris de la nomination, et Atfre le fut plus que tout le monde.

— On fait parfois bien des rêves, disait-il plus tard, et de beaux rêves. Jamais je n'aurais pu rêver que je deviendrais archevêque de Paris. Un simple prêtre n'est pas ordinairement nommé à un archevêché, comment supposer qu'il pût arriver à celui de Paris ? Ajoutez que pendant dix ans, on disait ma petite crosse brisée. Le roi ne me pardonnait pas le discours que je lui avais adressé à Amiens, ni l'ouvrage sur la propriété des biens ecclésiastiques que j'écrivis contre le ministère, et pour la défense de M. de Quélen.

M. Atfre eut d'autant plus de mal à se faire accepter dans la société parisienne, qu'il succédait à un

prélat plus aimé, plus populaire dans l'aristocratie. Le portrait de Quélen était partout, et on lisait au bas ces vers :

Oui, du Dieu des chrétiens la grâce t'environne, Et te promet, Quélen, l'éternelle couronne. Que pour ton front déjà les milices des cieux, Tressent aux doux accords de leurs hymnes pieux.

On sentait vibrer dans toutes les oreilles, le récit de la mort du dernier archevêque, fait à Notre-Dame, par le premier orateur chrétien :

« Le moment de la mort était donc arrivé, avait dit le P. de Ravignan ; doux envers tout le monde, le pontife le fut envers la mort elle-même ; il l'a vue s'avancer pas à pas, il l'a contemplée d'un œil serein, d'un cœur tranquille, il a conversé familièrement avec elle.

w II dit à ses prêtres et à ses amis : J'ai parcouru une mer orageuse; si je puis, comme je l'espère par la grâce de Notre-Seigneur, arriver au port, je serai toujours sur le rivage de l'éternité où vous viendrez tous aborder, pour vous attendre, vous recevoir et vous donner le baiser de paix fraternel et éternel. ^

La mémoire de Quélen était universellement vénérée; la mort avait fait taire les ennemis, et l'on ne se souvenait plus que des qualités éminentes de ce saint et noble prélat.

Affre n'était pourtant pas le premier venu ; parent

de M. Clausel de Coussergues et de M. l'évêque d'Hermopolis , il avait refusé en 1826 la place de maître des requêtes au conseil d'Etat, que ce dernier lui avait offerte, il avait dû être également sous la Restauration, chef de cabinet de M. de Montbel ministre de l'instruction publique, et secrétaire général du ministère des cultes ; ces deux places avaient été dédaignées par lui. Il n'en était pas moins cordialement légitimiste, à la chute de Charles X, mais la révolution de juillet produisit sur ses opinions un effet tout autre que sur M. de Quélen. Au lieu de se montrer ouvertement hostile, et de se fortifier dans ses sentiments pour la branche aînée, Affre adopta, vis-à-vis de la politique, un système de scepticisme absolu. Comme on le voit par son discours d'Amiens, cité plus haut, il prit le parti de ne demander au gouvernement que la liberté ; il revendiqua pour l'Eglise, non la protection, mais le droit commun ; non le régime d'exception, mais le régime légal.

Quand il monte sur le siège de Paris, le nouvel archevêque a déjà publié son Traité de V administration temporelle des }mroisses, où il développe ces principes, il écrira plus tard son Rapport de la religion avec Vordre politique et civil, où il précisera la ligne de conduite que le spirituel doit tenir, selon lai, à l'égard du temporel. La même pensée l'animera quand, dans un discours officiel, il appellera l'Eglise une illustre ètrayigère aux choses de ce monde; quelque opinion

que l'on professe à cet endroit, on ne peut nier que Mgr AfFre n'ait inauguré ainsi pour l'Eglise française une attitude nouvelle, un rôle encore inconnu. Il sentit tout le parti que la religion pouvait tirer de Tordre de choses et du droit moderne ; il se plaça sur le terrain même du code, et retourna contre le siècle les armes forgées contre le clergé. Il y a eu là une véritable intuition de l'Eglise future dans ses rapports avec les gouvernements , sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir, et qui donne à son auteur une place singulièrement distinguée.

Ce germe, déposé dans l'œuvre de M. AlFre, et qu'il appartient à ses successeurs de féconder, nous pouvons à une distance de trente ans, l'apercevoir et l'apprécier, comme il le mérite ; mais ses contemporains ne le virent pas. Son scepticisme politique passa, aux yeux des légitimistes, pour de l'infidélité, et pour du républicanisme aux yeux des amis de Louis -Philippe. L'archevêque gâtait d'ailleurs sa clairvoyance pratique et sa science profonde des canons ecclésiastiques et du droit civil, par une affectation de principes gallicans. Ce novateur si intelligent ne s'apercevait pas qu'en recueillant ainsi les miettes d'une erreur vieille de deux siècles, il se privait du bénéfice de cette liberté qu'il invoquait ; il ne comprit pas que l'autorité absolue du pape sur l'Eglise, c'est pour l'Eglise l'indépendance absolue de l'Etat.

Ne se souciant ni de l'Eglise de Saint-Denis, ni do

celle de Guillaume d'Auvergne, ni de celle de Harlav, Affre laissait à l'histoire le passé, et les morts à leur tombe ; le rôle prépondérant des évêques, les biens lentement acquis, les droits légitimement reconnus, il abandonnait tout cela, il se plaçait en face du monde moderne, et semblait dire aux puissances du siècle : Vous avez décrété la liberté, donnez-la-nous ; vous avez inscrit l'égalité dans vos lois, nous la réclamons et nous ne réclamons rien de plus.

En agissant ainsi, il gênait bien plus le gouvernement, qu'en lui demandant quoi que ce fût , le pouvoir ayant toujours intérêt à paraître accorder à l'Eglise un régime protectionnel et spécial, qu'il veut lui faire payer un prix exorbitant.

Il appliquait dans ses rapports avec l'Etat le système de non-intervention, et lui demandait la réciprocité; c'était presque le mot de Cavour dans une bouche catholique : Chiesa libéra nel libero stato; il repoussait, en un mot, les avances, pour rester libre de refuser les concessions. Cette politique avait son danger, elle isolait l'Eglise, mais elle avait sa grandeur, elle la faisait libre. Affre faisait remonter jusqu'au ciel la notion des principes en honneur, et nouait ainsi les rapports de la religion qui procède de l'éternité, avec les temps dont s'inspire la politique.

11 disait dans son premier mandement : « Dieu seul est la source féconde de la véritable liberté, de la véritable fraternité, lui seul concilie les intérêts en appa-

rence les plus opposés, fonde d'une manière stable l'union des cœurs et fait d'une grande nation, une famille de frères. »

Le salon de l'archevêque de Paris était l'image de ses opinions, les gloires de l'Empire, les célébrités de la Restauration, les ministres en exercice et quelques soutiens de la république future s'y donnaient rendezvous. Affre allait et venait à travers les groupes; il n'avait ni prestige, ni grandeur, mais il avait une simplicité si vraie, qu'on l'eût pu croire aifectée, et qui le faisait passer pour vulgaire et même un peu grosssier.

A la cour, on ne l'appelait que VAicvergnat, et lui-même se vantait de son origine, en regardant les portraits des archevêques de Paris et leurs titres sans nombre :

— Que diraient mes illustres prédécesseurs, s'ils revenaient en ce monde, et qu'ils vissent leur trône occupé par un bourgeois de Rouergue?

Dans un mandement publié en chaire , il écrivait encore :

- Notre nom est sans éclat, et nous pouvons dire comme le premier roi des Hébreux, que notre tribu est une des plus petites en Israël, et que notre père n'est point un des grands de sa tribu. -^

Si l'on veut de lui un crayon : son chef était de médiocre grosseur, plein de vigueur et de modestie, sa face largette et le nez à proportion, lequel tenait un peu

214 LES ÉVÊQUES Eï ARCHEVÊQUES DE PARIS.

de l'aquiliii, la bouche bienséante et d'une belle façon, le menton un peu proéminent mais de bonne grâce, les yeux aucunement ordinaires, très-perçants, bien que peu expressifs. La principale préoccupation du nouveau pasteur, fut d'obtenir pour le clergé la liberté de l'enseignement dont l'Université avait le monopole ; il eut la gloire d'entrer ainsi le premier en campagne.

Affre écrivait à AI. de Montalembert : - Je suis pour r la liberté donnée au clergé comme aux autres V citoyens, parce qu'on ne peut lui donner rien d'aussi » précieux. Des avantages pécuniaires exciteraient des ^ clameurs, les privilèges, des jalousies, la liberté r> n'excitera que la reconnaissance. ^

Le prélat en voulut parler au roi, mais chaque fois qu'il mettait la conversation sur ce sujet, S. M. en changeait immédiatement :

— Monsieur l'archevêque, vous allez prononcer entre ma femme et moi : combien faut-il de cierges à un mariage? Je soutiens que six cierges suffisent, ma femme prétend qu'on en doit mettre douze.

— Sire, il importe peu que l'on allume six cierges ou douze cierges à un mariage, mais veuillez m'entendre sur la question la plus grave

Le roi finissait par s'emporter :

— Tenez, je ne veux pas de votre liberté d'enseignement, je n'aime pas les collèges ecclésiastiques ; on y enseigne trop aux enfants le verset du Magnificat : Deposuit patentes de sede.

SECONDE PARTIE. 21b

C'étaient les premiers dissentiments....

Au V janvier de l'année suivante, on lit sentir à M. Atfre que le roi verrait avec plaisir l'archevêque de Paris lui adresser un discours. M. de Quélen, depuis 1830, n'avait jamais paru aux Tuileries; le nouveau prélat, sur l'avis qui lui en vint de Rome, alla faire son compliment de bonne année.

En 1842, il termina ainsi son adresse :

— Travailler plus librement à former le cœur et l'esprit de la jeunesse est un autre vœu que j'exprimai au roi, lorsque j'eus l'honneur de lui adresser la parole pour la première fois ; qu'il me soit permis de le déposer de nouveau à ses pieds, avec tous ceux que je forme pour le bonheur de Votre Majesté. -^

Le lendemain , le ministre des cultes insinua à l'archevêque que ses réclamations avaient paru inopportunes au milieu d'une fête.

— Lorsque je les ai présentées dans l'intimité, elles n'ont produit aucun etFet. Je ne puis consentir non plus à me rendre à la cour pour y dire des banalités.

Le fait est que le prélat était, de sa nature, peu obséquieux et Louis-Philippe ne laissa pas d'en être irrité.

— Qu'ai-je fait^ disait-il, où ai-je été prendre ce M. AflPre. C'est une pierre brute des montagnes; je la briserais, si je n'en craignais les éclats.

Quand on rapporta le mot à l'archevêque :

— Une pierre, j'y consens; mais une pierre brute, ce n'est pas exact.

La mort de Mgr le duc d'Orléans rapprocha de nouveau le roi et l'archevêque, mais de nouvelles circonstances ne tardèrent pas à exciter le mécontentement de la cour. Il y eut entre le prince et le prélat des scènes extraordinaires.

Le père Lacordaire revenait de Rome :

— Est-il vrai, Monsieur l'archevêque, que vous voulez faire prêcher le père Lacordaire, un dominicain? c'est contraire aux lois.

M. Affre veut défendre ses droits....

— Mais vous n'y songez pas, vous aurez une émeute, je ne pourrai pas vous défendre, la garde nationale ne donnera pas. Vous avez donc oublié le sac de l'archevêché? une fois le peuple déchaîné, qu'arrivera-t-il ?

— Sire , s'il existe un danger réel , le ministre m'adressera une ordonnance et défendra la réunion de Notre-Dame.

Le père Lacordaire prêcha et il n'arriva rien.

Au P^ mai 1846, l'archevêque disait dans son compliment officiel que l'Eglise, illustre étrangère en ce monde, ne 'réclamait pas la protection des souverains elle ne demandait que la liberté qui est accot^^dée à tous. .

La cour jugea le discours insolent, et M. Affre qui passait la soirée aux Carmes, dit à un de ses prêtres

— Mon cher ami, je suis en guerre avec quatre grandes puissances.

— Comment, Monseigneur, seriez- vous en guerre avec les quatre grandes puissances de l'Europe?

— Oui, mon cher ami, et d'abord avec la Russie et avec la Prusse pour avoir fait une visite au prince Czartoriski, avec l'Angleterre parce que j'ai fait prier pour la conversion des Anglais : lord Drougham s'en est plaint à la Chambre des lords. Enfin, je suis en guerre avec Louis-Philippe. Mais je ne m'inquiète pas de ces quatre puissances, je n'ai pas besoin d'elles, je n'ai besoin que de bons prêtres pour accomplir ma mission.

Et après un moment de réflexion :

— Ces gens ne voient dans la religion qu'une machine gouvernementale. . .

Au baptême du comte de Paris, Mgr Affre, recevant le roi sur le parvis Notre-Dame, prononça le discours suivant :

^ Sire,

y^ Jésus-Christ, par le premier de ses sacrements, impose le même caractère au descendant des rois et au fils du citoyen le plus obscur, après leur avoir révélé par sa doctrine, les droits et les devoirs qui leur sont communs ; il prépare par sa grâce celui qui est né dans la condition le plus humble, à la chérir comme la plus heureuse ; il prépare le prince à remplir avec bonté et justice, ses hautes mais difficiles destinées. Cette double disposition est le lien le plus durable entre les peuples et les rois, elle est le gage le plus sûr de leur mutuelle sécurité. ^

L'année suivante , le jubilé , accordé par Gré-

goire XVI à l'Eglise d'Espagne, au sujet duquel Alfre publia une lettre pastorale, ranima les querelles. Le gouvernement crut voir dans cette lettre, une contravention au premier des articles organiques du Concordat. AfFre, fort de son droit, le soutint et adressa au ministre des cultes la lettre suiv^ante :

« 22 mars 1842.

*• Monsieur le Ministre,

T Lorsque, ne prenant conseil que des inspirations de ma conscience, j'ai publié une lettre pastorale sur V Unité de V Eglise, je ne me suis point dissimulé les exigences de la loi du 18 germinal an X, dont je crois inutile d'examiner ici les applications et les conséquences diverses. Il me suffit de vous faire remarquer que ma lettre pastorale n'en contredit aucune.

» Il est évident que je n'ai ni publié, ni imprimé aucun acte émané du Saint-Siège. Ce que l'on pourrait m' opposer de plus spécieux, c'est que ces mots : En vertu des pouvoirs que Sa Sainteté le "pape Grégoire XVI a daigné vous transmettre, supposent l'exécution d'un rescrit quelconque.

V Cette supposition, quoique assez naturelle, manque de vérité. Je n'ai reçu aucune espèce de rescrit émané du Saint-Siège. Seulement j'ai su d'une manière certaine que les pouvoirs accordés par l'allocution de Grégoire XVI aux évêques des Etats pontificaux, l'étaient aussi aux autres évêques de la chrétienté.

Celte simple réponse, dans laquelle je ne mets pas la plus légère réticence, résout toutes les objections que l'on pourrait me faire sur la lettre de la loi. J'ai encore moins contredit l'esprit de cette même loi. Le législateur a voulu empêcher la publication des bulles ou brefs qui seraient contraires à la charte constitutionnelle, aux lois du royaume, aux libertés et franchises de l'Eglise gallicane et aux droits de la couronne. La doctrine contenue dans ma lettre pastorale n'est qu'une condamnation de l'Eglise nationale et constitutionnelle. Or, ce que je condamne est clairement condamné par le Concordat, parles articles organiques, par la charte constitutionnelle et par tous les actes législatifs qui ont développé ou appliqué les dispositions de ces trois lois.

y^ Après une explication aussi claire, je n'ai pas besoin d'ajouter que les termes très-absolus du premier article de la loi de l'an X, sont notablement modifiés par le décret du 28 février 1810, qui n'exige pas l'autorisation du gouvernement pour plusieurs espèces de rescrits d'un intérêt purement spirituel.

» Convaincu que je ne contredisais aucune loi, je n'ai pu résister au désir de professer une doctrine aussi utile aux gouvernements et à la société en général, qu'essentielle dans l'Eglise.

T Agréez, Monsieur le Ministre, etc.

^ DENIS, archevêque de Paris. «

La tranquille liberté de son langage, excitait aux Tuileries le mécontentement le plus caractérisé. On alla jusqu'à supprimer au Moniteur un de ses discours du P'' janvier. De ce moment, l'archevêque résolut de ne plus prononcer aucune harangue :

— Le roi nous laissera la liberté du silence.

La cour avait le projet de solliciter l'exemption de Saint-Denis, qui serait gouverné par un primicier. Ce primicier, évêque, cardinal, grand-aumônier et peutêtre ministre de l'instruction publique, aurait exercé une influence immense.

On aurait donné cette charge à Atfre, mais on voulait qu'il l'exerçât au profit de l'Etat.

— Vous serez à la tête de l'épiscopat, vous conduirez ce grand corps.

— Monsieur, répondait l'archevêque au négociateur, je ne serai pas à la tête de l'épiscopat, et pour bien des raisons. D'abord, le pape ne pourrait le permettre, ensuite les évêques de France ne le permettraient pas non plus, et ils auraient raison, puis le roi comprendrait bientôt qu'il y perdrait plus qu'il n'y gagnerait, enfin l'archevêque de Paris ne le veut pas, et ne peut pas le vouloir.

Cette affaire, à laquelle le roi attachait beaucoup d'importance, parut s'arranger un moment, mais pour surgir de nouveau plus épineuse et embarrassante.

Louis-Philippe mettait la main sur l'épaule de l'archevêque de Paris :

— Nous arrangerons tout cela avec un chapeau de cardinal.

— Sire, sans chapeau et avec chapeau, il sera toujours impossible de régler cette affaire.

S. M. ne cessait d'ailleurs de montrer les plus grands égards à Mgr Aifre.

Un jour qu'il était allé au château de Neuilly, il passa d'abord à la chapelle; la concierge, fidèle à la consigne qu'elle avait reçue, ne crut pas devoir lui ouvrir la porte. Le prélat monta au salon. Au milieu de l'entretien, le roi s'interrompt tout à coup :

— Mais, monsieur l'archevêque, vous avez visité ma chapelle?

— Sire, la consigne a été trop bien gardée, on a refusé d'ouvrir.

— Comment, comment! monsieur l'archevêque.

Et, en un instant, il court à une sonnette, tire et brise le cordon, il s'enflamme, court à l'autre sonnette, tire et brise encore le cordon, il court à la porte, appelle et crie : des huissiers arrivent.

— Faites venir monsieur de F

Celui-ci vient à la hâte

— Monsieur, lui cria le roi, allez à la porte de la chapelle, allez attendre monsieur l'archevêque.

Pourtant, l'exemption du chapitre de Saint-Denis, compliquée des insistances du prélat, au sujet de la liberté de l'enseignement, aigrit tout à fait les rapports de Louis-Philippe avec M. Affre.

Le roi s'irrita de cette longue opposition, et supposa que le prélat soufflait la discorde dans l'épiscopat. Il manda le pontife, et ses paroles furent graves et sévères.

— Avec vos mémoires et vos journaux, vous portez le trouble partout, dit le roi ; je sais aussi qu'il y a peu de temps vous avez tenu un concile à Saint-Germain.

— Sire, nous n'avons point tenu de concile, mes suffragants sont venus me voir, et nous avons traité de différents points de discipline ecclésiastique.

— Vous avez tenu un concile, je le savais bien; vous n'en aviez pas le droit, monsieur l'archevêque.

— Sire, nous en avions le droit; toujours l'Eglise a eu le droit d'assembler ses évoques pour régler ce qui pouvait être utile à leurs diocèses.

— Ce sont là vos prétentions!... mais je m'y opposerai.... L'on m'a dit aussi que vous aviez envoyé un ambassadeur au pape ; je sais que vous lui demandiez la permission de faire gras le samedi, et en cela je vous approuve.

— Sire, nous avons envoyé en effet un ecclésiastique présenter quelques demandes au souverain-pontife, cela même est dans le droit de tous les fidèles et à plus forte raison des évêques.

— Et que lui avez-vous demandé encore^ je veux le savoir.

— Si c'était mon secret, je pourrais le confier au roi, mais c'est aussi le secret de mes suffragants, et Votre ^Lajesté trouvera bon que je le garde.

Ceci irrita le roi, qui prenant le bras de Mgr AfFre :

— Monsieur l'archevêque, prenez garde, on brisera votre mitre sur votre tête.

Affre salua et sortit. Ce fut la dernière entrevue intime du roi et du prélat; Affre s'abstenait depuis quelques années de prononcer des discours au jour de l'an; le roi lui en fit demander un.

— Sire, je paraîtrai, mais je ne ferai point de compliments, ceux que j'ai adressés à Votre Majesté lui ont déplu.

— Eh bien! venez, monsieur l'archevêque, venez, mais je vous blâmerai devant tout le clergé.

— Sire, comme il n'est pas convenable que le roi blâme un archevêque devant son clergé, je m'abstiendrai de venir.

Le soir, le garde-des-sceaux fut envoyé à l'archevêché pour négocier la paix. L'archevêque se contenterait de souhaiter la bonne année et le roi serait satisfait. Le conseil fut suivi, mais un sténographe introduit dans la salle du trône, recueillit les paroles du pontife et le lendemain elles parurent dans le Moniteu7^ sous le titre de : Discours de Varchevêqiie de Paris au roi.

— Quand je fais des discours, dit Affre, ils ne les impriment pas ; quand je n'en fais pas, ils les impriment.

Dans ses rapports avec les hommes d'Etat, le prélat eut l'insigne honneur de ne satisfaire jamais pleinement

les partis, tant il resta dans la vérité. Il en fut de même de ses ouvrages.

Les loisirs de sa vie pontificale étaient en etfet activement employés ; l'étude approfondie de la législation civile dans ses rapports avec les droits et les intérêts ecclésiastiques occupait tout son temps; il chercha, en fait et en droit, la source de la propriété des biens ecclésiastiques, et suivit leur histoire depuis rétablissement du christianisme jusqu'à la révolution de 1789.

Atfre n'ignorait rien de ce qu'on peut appeler le contentieux en matière religieuse, les appels comme d'abus n'avaient aucun secret pour lui. Dans sa jeunesse, il avait disserté sur la question dans de nombreux articles publiés par la France chrétienne y TAmi de la religion, les Tablettes du clergé. Archevêque, il s'en occupa encore dans le Traité de V appel comme d'abus. A propos du manuel de M. Dupin, il écrivait :

« Vous voulez protéger les canons, ce sont sans doute les canons de l'Eglise. Mais la constitution de cette p]glise, qui est bien autre chose qu'un canon, vous dit clairement qu'à l'Eglise seule appartient de les interprêter, et de vous Les enseigner.

^ Le souverain a pu être protecteur, quand l'Etat

était exclusivement catholique, et que les canons étaient des lois de l'Etat, mais aujourd'hui, à qui ferezvous observer les canons? aux citoyens catholiques? ils peuvent vous répondre que, libres de renoncer au catholicisme tout entier, ils ne peuvent être contraints de pratiquer quelques règles de discipline. Est-ce aux prêtres, aux évêques que vous prétendez imposer les canons? Vous voulez donc vous rendre juge des juges ecclésiastiques, sur les matières mêmes qui les concernent? Vous voulez protéger les canons? mais les connaissez-vous? Où sont parmi vous les clercs qui siégeaient dans les parlements? y^

Quand on le complimentait dans sa maison de campagne de Saint-Germain, sur le succès de ses écrits, il disait avec une certaine fierté :

— Je n'ai pourtant pas fait de rhétorique.

Ses lettres pastorales sont encore supérieures par le style à ses autres oeuvres.

La collection des mandements de M. AfFre est un des plus beaux monuments de son épiscopat. On y remarque les caractères de ces grands ouvrages qui illustrèrent le xvii^ siècle ; l'exactitude et l'étendue de la science, une dialectique forte et pressante, l'élévation des pensées et cette éloquence d'une beauté sévère, que notre époque avait répudiée.

On n'admire point la même précision et fermeté dans ses autres écrits où sa facilité a laissé du vague dans l'expression.

Ce fut au milieu des travaux littéraires de toute sorte, que M. AfFre voit tomber la monarchie de juillet et s'établir la république de 1848. L'archevêque, issu de la bourgeoisie, avait eu trop de démêlés avec le roi qui en était le chef, pour le regretter beaucoup ; il était d'ailleurs, nous l'avons dit, d'une parfaite indifférence sur la matière politique; il avait vu assez d'hommes d'Etat pour se dégoûter à jamais des théories gouvernementales.

On lui demanda de bénir l'arbre de la liberté, qu'on plantait sur la place du parvis Notre-Dame, il ne s'en défendit point, mais en présidant cette petite cérémonie, il adressa aux assistants ces paroles, où son caractère est tout entier :

« Mes amis, c'est par les fruits qu'on juge de la bonté d'un arbre; si cet arbre que nous allons bénir donne d'excellents fruits, nous dirons que c'est un excellent arbre, s'il en donne de mauvais, nous le condamnerons comme mauvais. Les bons fruits sont l'ordre, le respect de la propriété, la soumission aux lois. Les mauvais fruits sont les désordres, l'oisiveté, l'insurrection et l'anarchie. Promettez-moi donc, mes amis, que cet arbre ne portera que de bons fruits. -

Quelque temps après, c'était le tour de la fête do la

Liberté : lautorité civile aurait désiré que le clergé la sanctionnât de sa présence. Elle fit pressentir M. Àffre sur ce sujet ; l'archevêque, de Saint-Germain qu'il ne quittait guère, vint à Paris, et s'en fut trouver le maire, M. Marrast, à l'hôtel de ville.

— Je n'ai connu qu'aujourd'hui, Monsieur, lui dit-il, le programme de votre fête, je vous préviens que le clergé n'y paraîtra pas ; je vous avertis aussi que toute ordonnance que vous porterez relativement au clergé et qui n'aura pas été consentie par moi, sera nulle, qu'elle soit bonne, qu'elle soit mauvaise; je maintiendrai toujours les droits de l'autorité ecclésiastique. J'ajoute que le clergé ne participera pas à votre fête, parce qu'il est contraire aux convenances que le clergé soit mêlé dans une même cérémonie avec de jeunes tilles de l'Opéra. Je pourrais dire en outre, qu'on trouvera très-ridicule cette promenade de bœufs aux cornes dorées ; je n'examine pas si l'on aura tort ou raison, j'affirme un fait, et je ne veux pas donner un ridicule à mon clergé ; enfin, nous ferons pour la république plus que nous n'avons fait pour la monarchie. Nous avons déjà commencé en prenant part aux élections, et même si cela peut vous faire plaisir, je vous dirai que je vous ai donné ma voix, mais nous ne ferons pas pour la république, tout ce que nous pourrions faire, parce qu'il ne convient pas d'aller jusqu'aux limites de ce qui est possible; nous pourrions être poussés au delà. Nous resterons bien en deçà des

bornes, afin de n'être jamais exposés à manquer à nos devoirs.

L'archevêque fut profondément affligé de l'insurrection de juin, et conçut de suite ce projet héroïque qui devait l'immortaliser dans le siècle. Il se souvint de cette phrase providentielle par laquelle débutait son premier mandement dans le diocèse, en 1840 : Nous ne veno7is ni gouveryier, ni troithler la cité, mais offrir une victime.

Le Moniteur publiait le 26 la note suivante : « Monseigneur l'archevêque de Paris, accompagné de ses grands-vicaires, s'est spontanément rendu auprès de M. le général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, à l'hôtel de la présidence. Il a offert d'aller porter luimême des paroles de paix aux insurgés, et de mettre au service de la république, son dévoûment et celui de son clergé. Le général l'a accueilli avec toute la considération que méritait une offre aussi généreuse, et aussi vraiment chrétienne. ^

— Comment ferez-vous , Monseigneur ? lui dit à table un de ses vicaires, vous serez donc obligé d'aller à toutes les barricades ?

— Nous irons d'abord à la Bastille qui est le point le plus important et ensuite, si Dieu le veut, nous irons ailleurs.

Le lendemain, pendant le repas, il paraissait inquiet. . .

— Nous avons beaucoup à faire, hâtons-nous...

A la porte de son hôtel, l'nrrhevêque rencontra son

valet de chambre, Pierre Sellier, qui se disposait à l'accompagner.

— Vous resterez, nous n'avons pas besoin de vous.

— Monseigneur, je vous ai suivi partout, vous me permettrez de vous suivre encore aujourd'hui.

Le prélat traversa le pont, le quai, prit la rue Saint- Paul, et arriva devant l'Arsenal. Le général Bertrand y était, qui commandait le 24^ léger ; il lui expose son projet, et le prie de faire suspendre le feu en lui montrant la proclamation du général Cavaignac, et du président Sénard dont il était porteur.

On le conjure de s'en retourner.

— Ma vie est peu de chose, je n'en dois pas tenir compte dans ces circonstances.

Le général part pour faire cesser le combat avec deux gardes nationaux, revêtus de blouses, qui devaient avancer jusqu'à la grande barricade, et préparer les voies à l'archevêque.

On entendit les tambours battre, les clairons sonner ; le feu cesse, les parlementaires traversent la place en courant.

Mgr Affre s'était dirigé vers la colonne de juillet, M. Théodore Albert, un garde national déguisé en ouvrier, marchait devant lui, portant une branche d'arbre, symbole de paix.

Au pied de la colonne, on s'arrête, il fallait attendre le retour des parlementaires, mais le prélat avait le vertige du dévouement...

— Marchons, crie-t-il...

— Monseigneur, attendez quelques instants. Son valet de chambre le retenait par sa soutane.

— Allons ! en avant ! . . . reprend le pontife, et il court à travers la place.

L'entrée de la grande rue Saint- Antoine était fermée par une énorme barricade appuyée à droite sur une boutique de marchand de vin qui a deux issues, l'ime sur la rue, l'autre sur la place.

La vue de l'archevêque frappe de stupeur ces hommes noirs de poudre, les yeux enflammés, le front ruisselant de sueur.

C'étaient dans l'air des cris confus, attendris ou terribles.

Béni par les uns, insulté par les autres, Monseigneur veut se faire entendre.

— Mes amis, mes amis... Un coup de fusil part.

— Aux armes ! aux armes ! derrière les barricades ! nous sommes trahis...

Une affreuse décharge tombe sur la garde mobile, qui

se retire en répondant L'archevêque, frappé d'une

balle, fléchit sur ses jambes, et s'affaisse sur le trottoir.

— Mon ami, je suis blessé, dit-il à Albert...

Sa figure était restée d'un calme parfait, mais un cri d'horreur s'était élevé parmi les insurgés, ils jettent leurs fusils, s'élancent de leur barricade et relèvent le pontife en poussant des cris.

SECONDE PARTIE. 2^i

^'ingt bras le portent dans la première maison restée ouverte. La demeure était vide de meubles et d'habitants... il était huit heures du soir, le jour tombait... et les balles sifflaient à l'entour.

Une d'elles vint frapper le valet de l'archevêque.

— Je suis blessé, dit-il....

Pâle et immobile, Monseigneur relève la tête.

— Comment, Pierre, vous êtes blessé?...

— Oui, Monseigneur,

— Pierre! laissez-moi, ne me portez pas...

Un insurgé saisit Albert par le milieu du corps, et montrant l'archevêque :

— Le brigand qui l'a tué, voyez-vous, je l'aurais fusillé si on m'avait laissé faire.

On se procure un matelas, un drap, un oreiller, un brancard de fusils est improvisé, et, par des issues secrètes, le prélat est conduit de maison en maison, à l'hospice des Quinze- Vingts.

— Ce n'est pas nous, disaient les gens du peuple, ce sont les mobiles, nous vous vengerons.

— Non, non, mes amis, ne me vengez pas, il y a assez de sang répandu, je désire que le mien soit le dernier versé.

On criait dans l'hôpital :

— Monseigneur est blessé...

Le curé de Saint-Antoine accourt :

— Mes amis, ce n'est pas à l'ambulance, c'est chez moi que l'archevêque de Paris doit être déposé.

— Monsieur le curé, dit AfFre en arrivant au presbytère, je suis gravement blessé.

Et aux insurgés qui se retiraient :

— Mes amis, on vous trompe, déposez les armes... dites-le de ma part à vos camarades.

Puis apercevant ses grands-vicaires :

— Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis, leur dit-il; puis il ajouta : Vous avez un devoir d'ami fidèle à remplir, vous devez m' avertir de ma position ; ma blessure est-elle grave?

— Oui, Monseigneur, très-grave, mais nous ne sommes pas sans espoir et nous prierons tant pour vous !

— Il est plus probable que j'en mourrai, n'est-ce pas?

— Oui, Monseigneur, humainement, il est plus probable que vous en mourrez.

Il leva les yeux au ciel :

— Mon Dieu, je vous offre ma vie, acceptez-la en expiation de mes péchés et pour arrêter l'elFusion du sang qui coule. Ma vie est bien peu de chose, mais prenez-la. Je mourrais content, si je pouvais espérer la fin de cette horrible guerre civile, si mon sacrifice terminait tant de malheurs.

11 invoquait les saints et surtout saint Denis, le patron de son église, qui avait le premier versé son sang pour elle.

La nuit qui suivit fut accompagnée de souffrances

cruelles :

— Parce, Domine, pay^ce populo tuo, disait-il.

L'examen de la blessure et de la balle apprit qu'elle venait des rangs des insurgés.

Les plus illustres médecins et chirurgiens de la capitale avaient inutilement été appelés ; tout espoir était perdu. L'agonie commença le lendemain vers midi ; depuis ce moment jusqu'à l'heure de sa mort, les prières de la recommandation de l'âme furent récitées à travers les sanglots d'une nombreuse assistance de prêtres, de gardes nationaux, d'hommes de toutes les conditions.

Le lendemain de la mort du prélat, l'assemblée nationale adopta à l'unanimité le décret suivant :

^ L'Assemblée nationale regarde comme un devoir de proclamer les sentiments de religieuse reconnaissance et de profonde douleur que tous les cœurs ont éprouvés pour le dévouement et la mort saintement héroïque de Mgr l'archevêque de Paris, t

Cette mort de martyr volontaire, couronnait une vie de moine du moyen âge.

La liste des ouvrages de M. Affre est immense. Sans parler de Y Histoire de la tolérance religieuse, qui demeurait manuscrite, l'archevêque laissait plus de vingt volumes : Traité sur les établissements ecclésiastiques et religieux, Essai historique sur lancien clergé de France, Mémoire en faveur de la liberté religieuse et

de T enseignement , Introduction philosophique à Vétiide du christianisme, etc., etc.

Il continua la grande œuvre des conférences de Notre- Dame, qui fit revivre avec Lacordaire et Ravignan les beaux jours de l'éloquence chrétienne. Il fonda une l'acuité de théologie, où présidait le savant abbé Glaire, et dont les cours étaient confiés à M. Dupanloup, et à M. Maret. Il dressa, dans une lettre demeurée célèbre, un plan complet d'études ecclésiastiques ; il institua pour l'examen des livres une commission de censure, à qui il confiait le dépôt de la doctrine chrétienne, et le soin de veiller sur son enseignement.

Cet épiscopat, qu'illustraient Ravignan par la parole et Dupanloup par la plume, la sœur Rosalie le sanctifiait par la charité, les frères de Saint- Vincent par le dévouement :

— Bons frères de la doctrine chrétienne, élargissez encore vos bras, s'il est possible, leur criait Affre.

La parole de l'archevêque était simple , franche , dénuée de détours et d'artifices ; il y régnait un naturel, un abandon, une confiance qui séduisaient. Plus d'une personne a subi cette influence, c'était un mélange de naïveté gauloise, et de rudesse chevaleresque, plus de bonté que d'élégance, plus de douceur que de grâce ; il fut vrai jusqu'à s'en repentir.

— On me coupera plutôt dix fois la tête, que de me faire rétrograder d'une ligne dans l'accomplissement de mes devoirs, disait-il à Marrast.

11 répondait au ministre de Louis-Philippe qui se plaignait de ce que les religieuses du Sacré-Cœur ne chantaient pas le Domine salmun :

— Je suis convaincu que Napoléon, au milieu des illusions de sa puissance, n'a jamais songé à faire chanter des religieuses malgré elles.

Il était de l'ancienne marque, de l'ancienne simplicité; la simplicité, en effet, était le caractère souverain de son existence, il la poussa jusqu'à l'héroïsme ; il faisait naïvement les plus sublimes choses du monde.

Il disait de lui-même : Le métal est bon, mais s'il est peu ductile, il est aussi très-sûr.

Cet homme, qui parlait avec confiance et tranquillité des destinées de la patrie, a su donner sa vie pour elle ; cette magnanimité n'est au-dessous d'aucune des grandeurs de l'histoire, sa vie humble, ses travaux modestes, se trouvèrent entourés ainsi de ]a plus brillante auréole.

["O^Oo—

Page 1