‹ Les Evêques et archevêques de Paris depuis Saint Denys jusqu'à nos jours avec des documents inéditsChapitre 30 sur 52 · MARIE-DOMINIQUE-AUGUSTE SIBOUR · texte numérisé non relu

MARIE-DOMINIQUE-AUGUSTE SIBOUR

- J'aurais préféré mes paisibles montagnies à la ville de la joie et du plaisir, dit Mgr Sibour quand il fut nommé archevêque de Paris, mais la Providence veut que je les quitte pour la ville de la souffrance et de la dévastation. -

Ce Paris où l'intelligence est si rayonnante et Timbécillité si profonde, où la richesse a des enchantements toujours nouveaux et l'indigence, des angoisses éternellement inconnues, où la vertu et le crime se cou-

(1; Nous nous sommes attachés dans cet épilogue au seul récit des faits, pensant que les personnages dont il s'agit sont trop rapprochés de nous pour èire apprécier sagement et avec impartialité.

doient plus qu'en tout autre lieu clc la terre : voilà une étrange cité épiscopale. Mais au lendemain de l'insurrection de juin, la situation du pasteur de la capitale apparaissait sous un jour plus sombre encore et dans des conditions plus inquiétantes que jamais. (3n n'ignorait pas qu'il fallait un certain courage pour s'asseoir sur ce trône de Notre-Dame, et le Père de Ravignan exprima les secrets sentiments de tous, quand au début de ses conférences de l'année, il harangua le prélat en ces termes :

- A'ous êtes le troisième archevêque devant qui j'annonce la parole de Dieu du haut de cette chaire. Vos deux derniers prédécesseurs ont été tous deux frappés de la foudre. L'un avait vu son palais renversé de fond en comble par les mains de la multitude et, après avoir répondu à cet acte de fureur par dix années (le bienfaits, il est mort sans avoir obtenu de la justice des hommes la réparation qui lui était due. L'autre s'est offert lui-même en holocauste, il est tombé en

désarmant la guerre civile Dieu vous a choisi.

Monseigneur, pour succéder à ces deux hommes, et pour continuer l'iiistoire du siège de Saint-Denis, il vous a jugé digne de tenir une place où ne pouvaient plus s'asseoir que la charité qui fait le martyr et que la grandeur d'âme qui fait le citoyen. Je vous souhaite des jours plus lieureux que n'onj été les leurs, une gloire moins agitée, une tin moins précoce. Non pas que je doutasse de votre cœur, si Dieu vous appelait

à les égaler dans le péril et clans l'honneur des tribulations, mais parce qu'il n'appartient qu'à Dieu, de souhaiter aux hommes et de leur envoyer des malheurs aussi grands que leurs vertus. ^

Il fallait, en l'état des choses, un prélat réformateur et pénétré de l'esprit des temps nouveaux, capable d'élan au milieu du peuple. Sous ce rapport, M. Sibour répondait au programme que le gouvernement s'était tracé.

Dans sa jeunesse, il avait activement collaboré à Y Avenir. Il avait été l'ami de cet homme, dont M. Poujoulat a dit, que toutes les ilammes sorties de LSoO brûlaient dans cette ame singulièrement préparée aux embrasements, au fond de laquelle les moindres mèches devaient allumer des incendies ; de ce journaliste qui se donnait une mission prodigieuse, croyait entendre les gémissements des peuples, l'appelant à leur secours, pensait être le libérateur des nations, et envoyait ses articles comme des boulets à tous ceux qui tentaienl d'arrêter les progrès de la révolution, qui mettait en pièces tous les sceptres, creusait des fosses pour tous les rois, et ressuscitait de chaque côté en Europe les nationalités.

Mais l'abbé Sibour, de concert avec Gerbet et Montalembert, s'était séparé de Lamennais avant sa chute ; il ne se laissa pas séduire par l'influence théocratique de ce brillant génie, pas plus qu'il ne subit l'ascendant de l'évêque de Nîmes, dont il avait été le vicaire, et auquel souvent il entendait dire :

— J'ai deux maîtresses : l'Eglise gallicane et la famille des Bourbons, je compte les garder jusqu'au tombeau.

En politique, M. Sibour était de l'école de M. Affre, imbu d'une profonde indifférence. Ceci lui méritait en 1849 l'aversion des familiers du prince président, qui l'accusaient hautement de ^ versatilité d'esprit , d'inconstance de caractère et d'ambition dévorante 1 . w

A Nîmes, le salon de l'abbé Sibour était le rendezvous des hommes jeunes de tous les partis, de toutes les carrières. On voyait à la rue Madeleine, des députés, des professeurs, des financiers, des avocats, des journalistes : Germer-Durand, Curnier, du Lac, Roux-Ferrant et l'abbé d'Alzon. On v écoutait les vers de Reboul, dont l'amitié pour le prélat ne s'est pas démentie jusqu'à sa mort.

En religion, l'abbé était plutôt pasteur qu'administrateur. On le vit bien quand il fut nommé à Digne, (]ui depuis cent cinquante ans n'avait point vu d'évéque; on le vit encore à Paris, quand il voulut aller visiter l'endroit où Mgr Affre était mort.

On lui faisait observer, en cette occasion, que sa voiture n'était pas arrivée :

— Nous irons à pied, reprend-il, c'est ainsi que mon prédécesseur est allé à la mort.

(l] Voir aux Pièces jtistiticatives.

C'était une nouveauté dans Paris que cet archevé([ue, cheminant dans les rues avec le manteau long, la ceinture flottante, le chapeau à glands d'or.

— Où va-t-il? se demande- t-on.

Le prélat annonce lui-même où il va, le peuple lui fait cortège, tous demandent sa bénédiction et font bénir des objets de piété. L'effet de cette visite fut considérable et les journaux furent unanimes à constater l'enthousiasme qui l'avait accueilli, dans ce faubourg Saint-Antoine dont le nom seul rappelle toutes les agitations de notre passé politique.

Il renouvelait souvent ces visites en grand costume, chez ceux qu'on appelait jadis )ios seigneurs les pauvres, sur les échelles du faubourg Saint-Marceau, et recueillit les hommages et les vénérations du peuple.

Mgr Sibour aimait ces manifestations religieuses, mais on aurait tort de croire qu'elles lui tissent négliger ses autres devoirs.

A Digne, il avait publié, dans un moment difficile, ses Tnstitutioits dioeésaines, et comme on le louait de son énergie :

— Je proteste, répondait-il, qu'il n'y a aucun mérite à avoir ce courage-là, quand on est évéque, et qu'on s'appuie sur le droit et sur la parole du pape.

A Paris, il travailla sans relâche dans les dernières années de son épiscopat, au rétablissement de la liturgie romaine justement désiré par le pape, et qu'il

devait être donné à l'un de ses successeurs de mener à bonne fin^.

Mais, nous l'avons dit, l'archevêque était avant tout pasteur ; s'il se montrait un moment sévère, il en demandait aussitôt pardon. Aussi humble que doux, jamais il n'a connu l'orgueil, ~ cette volupté de l'intelligence t. qui avait perdu le confident de ses jeunes années.

« Nous l'avons vu depuis qu'il était archevêque de Paris, écrivait Mgr Guibert, évêque de Viviers 2, entrer dans l'étroite cellule qu'il avait habitée au séminaire, et là, se recueillir pieusement, comme pour se renouveler dans la ferveur de son noviciat ecclésiastique.

- Quand il fut nommé à Paris, il nous dit : En des temps ordinaires, j'aurais décliné une dignité si élevée, mais dans le moment présent, qu'est-ce que le siège de Paris, sinon un calvaire? Je regarderais comme une faiblesse de refuser d'y monter en portant ma croix. r>

Charitable, par goût et selon les traditions de son siège, M. Sibour, deux jours avant sa mort, remettait i\ son vicaire un billet de 1000 francs en lui disant :

— Voici les étrennes de nos pauvres.

Long et ditfus dans ses sermons, où il avait peine à sortir de l'ornière académique , le prélat trouvait

i\) Voir pour la liturgie, le chapitre spécialement consacré à cette question. Pièces justificatives.

(2) Actuellement archevêque de Paris.

toujours la note vraie, quand il touchait la corde de la charité.

Il s'écriait dans un de ses derniers mandements :

« Lorsque les possesseurs de la fortune sauront que Dieu n'a donné le succès à leur industrie, ou ne les a fait hériter de la richesse de leurs pères, que pour les établir la providence des pauvres, que les richesses ne sont ainsi déposées transitoirement dans leurs mains, qu'aiîn qu'ils se procurent le bonheur et la gloire de les verser dans le sein de l'indigent, ils regarderont leurs trésors comme le patrimoine de tous ceux qui souffrent, et les distribueront, non selon les calculs impitoyables et les insatiables caractères de la cupidité, mais selon les règles de la charité généreuse et fraternelle. ^

Depuis sa nomination à Paris, M. Sibour avait acheté Belle-Eau à Saint-Paul-Trois-Chateaux ; il y vivait dans un repos occupé. Les automnes de Belle- Eau ne s'écoulaient pas sans profit pour le diocèse de Paris. C'est là que l'archevêque rédigea ces ordonnances par lesquelles il rétablissait l'ofïicialité dans son ancienne forme, restaurait les chapitres et leur rendait leur autorité.

On trouva • dans les papiers du prélat ces mots : « Notes pour servir à mes mémoires que je rédigerai plus tard si Dieu m'accorde quelques loisirs, comme je l'espère. -^

Ces notes aussi avaient été rédigées à Belle-Eau.

Grâce aux instances réitérées du prélat, un décret du 22 janvier 1856 augmenta le nombre des paroisses de la capitale , et établit une circonscription nouvelle plus en harmone avec les besoins religieux des populations.

Sur la rive droite, le décret impérial érigea en paroisse l'église de l'Assomption, et créa deux nouvelles succursales ; l'une, sous le vocable de Saint- Eloi, à l'extrémité du faubourg Saint- Antoine ; l'autre, sous le vocable de Saint-Martin, dans le quartier du Château-d'Eau. Sur la rive gauche, une paroisse nouvelle fut érigée sous le vocable de Saint-Marcel, dans le quartier de la Salpétrière, et rappelle une ancienne paroisse du même nom, qui existait autrefois dans cette partie de Paris. En outre, Sainte-Clotilde, dont la construction devait être bientôt terminée, remplaçait Sainte-Valère ; et aux chapelles des Missions-Etrangères et de Notre -Dame -de -l'Abbaye -aux -Bois, on substitua deux églises nouvelles, mieux situées; l'une, sous le vocable de Saint -François -Xavier, pour le quartier avoisinant la rue de Babylone ; et l'autre, sous l'invocation de Notre-Dame-des-Champs, pour le quartier de Montparnasse. Par une ordonnance du 5 février de cette année , il donna une attribution départementale aux trois archidiaconés de Notre- Dame , de Saint-Denis et de Sainte - Geneviève , en joignant A chacun d'eux un iiers d(^s cantons de la banlieue, afin (lue !<' clergé des paroisses rurales ne parut

plus faire un corps séparé de celui de la ville dans les réceptions officielles. Il rétabli! aussi l'usage fort ancien des visites archidiaconales.

Au sujet de la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, le 8 décembre 1855, il convient de rappeler que Mgr Sibour étant évéque de Digne, avait demandé l'autorisation d'ajouter aux litanies de la sainte Vierge l'invocation : Virgo sine labe concepla, or a pro nobis.

A son retour de la ville Eternelle , l'archevêque de Paris dans un mandement solennel, s'adressa aux fidèles de son diocèse et leur dit :

- Nous répétons, nos très-chers frères, en vous l'apportant, la voix des lemps anciens : Rome a parlé, la cause est finie. «

Lui-même s'était uni de cœur au souverain-pontife.

— N'oubliez pas, disait-il à son domestique, que lorsque je mourrai, je désire porter cette mitre que j'avais au jour du triomphe de Marie.

Enfin, à ceux qui reprocheraient à Mgr Sibour de ne s'être pas montré favorable à la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, on peut répondre que le prélat a été précisément assassiné par un misérable qui se posait en adversaire de ce dogme.

La bienveillance universelle de M. Sibour, sa mansuétude extrême aurait dû le défendre contre le poignard de Verger. Sous une physionomie un peu vulgaire, relevée seulement par l'œil plein de vie sous

l'orbite, le prélat cachait le meilleur cœur qu'on puisse voir. Son assassin l'avait éprouvé lui-même plus d'une lois, et avait été recommandé par Mgr Sibour à l'évêque de Meaux, dont il tenait la cure de Séris.

Dans ce village, qui fut l'avant-dernière étape de son existence mauvaise. Verger prit fait et cause pour un empoisonneur et prêcha contre le dogme de l'Immaculée Conception. Interdit, et chargé du poids de son obscurité devenu insupportable , le prêtre indigne se demande si, pour en sortir, il tuera le pape ou l'archevêque. Dans son orgueil, il donnait à son meurtre sacrilège le prétexte de venger la religion des excès de dévotion à la sainte Vierge.

— Pas de déesse! s'écria-t-il en frappant Sibour.

En disant : Pas de déesse! cet homme avait répété après quatorze siècles le mot de Nestorius, mais il n'était pas même un hérétique, et ses notes n'ont laissé voir aucun vestige de croyance. Sous des dehors qui paraissaient doux, il cachait une nature audacieuse et plate, violente et basse, une froide et sauvage puissance de dissimulation et de cruauté.

Le jour oii il commit son crime, Verger avait passé de longues heures dans l'église de Saint-Etienne du Mont; sa première pensée avait été de frapper l'arclu^vêque sur son trône pontifical. N'ayant pu obtenir de pénétrer dans le chœur, il songea au banc d'œuvre, se posta à l'une des portes, et eut le sang-froid de se trouver face à face avec sa victime, pendant toute la

durée du sermon. En entrant, rarclieveque avait passé de manière à toucher Verger, celui-ci l'attendait à la sortie ; ses calculs furent déjoués. Mgr Sibour sortit du banc d'oeuvre par la porte opposée ; ce fut alors que l'assassin alla l'attendre au bas de la nef.

La procession s'avançait lentement, M. de Bories, curé do la paroisse, précédait le prélat, et invitait les lidèles à s'agenouiller. Un homme, vêtu d'une redingote noire, se tenait debout sous les grandes orgues ; sur un signe du curé, il s'agenouilla.

L'archevêque se retourne vers la gauche pour donner la bénédiction aux enfants, cet homme se lève subitement, saisit Mgr par la main droite, le force à se retourner vers lui, et lui plonge son couteau dans le cœur.

Le prélat fit quelques pas en arrière en s'écriant :

— Le malheureux m'a tué! et s'affaissa sur lui-même.

Le mouvement de l'assassin avait été si prompt, qu'il fut impossible de prévenir la perpétration du crime. Aussi M. le curé de Bories, n'ayant pas vu porter le coup et croyant qu'une indisposition subite de l'archevêque était la cause du tumulte qui venait de s'élever, s'empressait-il de calmer les assistants lorsqu'on se retournant vers le prélat, il le vit étendu sur les dalles.

L'archevêque fut immédiatement transporté à la sacristie, mais tous les soins furent inutiles, l'arme avait pénétré jusqu'au cœur, la mort avait été instantanée.

Le couteau était une lame large et mince, se recour-

bant vers le milieu, devenant tranchante des deux côtés, et se terminant par une pointe acérée, qui eût percé une cotte de mailles.

La victime restée avec son rocliet, ses gants et son anneau pastoral, fut portée dans sa voiture qui prit le chemin de la rue de Grenelle. Un des deux domestiques qui accompagnaient le corps, était Pierre Sellier, le même qui avait suivi Mgr Affre sur les barricades.

Le deuil fut universel à Paris.

L'empereur était attendu le soir au théâtre de la Gaîté. En apprenant cet événement, il fit annoncer qu'il ne se rendrait point au spectacle. La foule qui se pressait dans la salle, fut ainsi informée de l'assassinat.

Deux jours après, on vendait dans les rues le récit en vers de ce déplorable événement qui passionnait la capitale :

I! est venu le jour du crime, Verger, médilaiit son dessein, Marque la place où la victime Recevra le fer dans son sein.

Bientôt s'avimce le cortège, La foule est tombée à genoux.

C'est l'instant qu'un bras sacrilège A choisi pour porter ses coups.

Tous les journaux étaient remplis d'articles sur ce triste sujet; un des plus curieux était X Univers israélite, qui s'exprimait ainsi :

« Organe du judaïsme français, nous prenons notre

part de vif regret et de profonde douleur du malheur irréparable qui vient de frapper nos concitoyens catholiques et leur Eglise.... Le Dieu des Israélites et des chrétiens aura donc accueilli avec grâce l'âme de ce noble grand-prêtre , dont la fin cruelle fait verser autant de larmes que sa vie sainte et charitable en a séché dans l'humanité souffrante. -

- Nul n'a été plus pasteur que Mgr Sibour, disait (Mgr Dupanloup, nul n'a travaillé avec plus de persévérance et d'énergie à la fondation de ces nouvelles paroisses de Paris sans lesquelles les deux tiers de l'immense population de cette grande cité sont condamnés à vivre et à mourir sans temple et sans autel. J'aime à penser que la patronne de Paris, dont il était venu honorer le tombeau à l'heure où il devait lui-même tomber dans la mort, lui avait préparé la couronne réservée aux pasteurs apostoliques et aux martyrs. ^

Le lendemain , on lisait sur les murs de Saint-Etienne du Mont l'avis suivant :

- Mgr l'archevêque de Paris ayant été frappé de mort par une main criminelle, dans l'église de Saint- Etienne du Mont, hier à o heures du soir, l'église demeurera interdite jusqu'à la cérémonie de l'expiation qui sera ultérieurement annoncée. ^^

Dans toutes les églises et chapelles du diocèse, aucune grand'messe ne fut chantée, mais à la place, une messe basse, à l'issue de laquelle le clergé psalmodia les psaumes de la pénitence.

La cérémonie de la réconciliation de Saint-Etienne du Mont, fut célébrée selon le rite prescrit par le pontifical romain, et la sonnerie de Saint-Etienne ne se fit I entendre qu'au moment où, l'ofiîce terminé, on para les autels pour la célébration de la messe.

^ Paris, Paris, s'écriait un organe catholique, faut-il \ donc, dans cette longue et interminable suite de nos calamités, que l'antique siège de tes pontifes ne cesse point d'être inondé non pas seulement de leurs sueurs, ' mais de leurs larmes et de leur sang répandu ! ^

Après le martyr de la charité , le martyr de la justice !

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