CHRISTOPHE DE BEAUMONT
Le Conclaviste — L'archevêque et les jansénistes — Les philosophes. — Lettre de Jean-Jacques Rousseau. — Beaumont et les jésuites. — Les Convulsionnaires de Saint-Médard. — La charité de Beaumont.
- Au Conclave, pour la nomination du souverainpontife, en 1721, à la mort de Clément XI, le cardinal de Gèvres avait pour conclaviste un joli jeune homme, d'une vingtaine d'années, qui était modeste comme un ange, et qui mangeait comme un diable; curieux d'antiquités, il courait perpétuellement dans la ville et la campagne de Rome.
•^ Il se nommait l'abbé de Beaumont -
Quand Beaumont, archevêque de Vienne, fut, à quarante-trois ans, nommé archevêque de Paris, un journal janséniste imprima que cette élévation était contre tonte attente. C'était certainement contre l'attente
de Beaumont, et peut-être contre celle du gazetier; car la réputation de larchevêque était connue.
On compterait les lois qui ont été faites en France depuis 1789, plutôt qu'on ne supputerait le nombre des ennemis de Christophe de Beaumont; c'était au point que si les adversaires de l'archevêque de Paris, s'étaient, au xviii^ siècle, réunis aux portes de la capitale, on eût pu croire qu'un investissement commençait ; mais après avoir compté les ennemis de M. l'archevêque de Beaumont, on les recompterait, plutôt qu'on n'additionnerait, les pamphlets et les libelles qui, contre lui, furent publiés pendant trente ans.
L'hérésie janséniste qui se mourait, la philosophie qui florissait, l'esprit révolutionnaire qui couvait encore, se réunirent pour combattre ce prélat de pure doctrine, cet éloquent catholique, cet homme d'autorité et de devoir. Beaumont accepta franchement la lutte, batailla sans relâche, pied à pied résista. Il y avait longtemps que la devise de sa famille était ce vers d'Horace : Impavidum ferient rumœ ; mais il était réservé à Beaumont l'archevêque, de lui donner application entière et d'en faire la règle de sa vie.
Il avait en lui le sang de cet Amblard de Beaumont, l'un des plus fameux légistes de son temps, et celui du baron des Adrets, le plus terrible capitaine du sien. L'archevêque tenait de l'un et de l'autre ! Dans la ville du monde la plus passionnée, et qui pour les choses de l'esprit donnait des lois h l'univers, en hco du xvin^ siè-
(de, de ses haines, de ses folies, de ses doctrines, il se posa seul, comme l'Apôtre, et lui tint tête.
Jamais plus grand prélat n'est monté sur le trône épiscopal de saint Denis, de Gozlin, de Sully.
Loin de lui, les ambitions mesquines de Retz qui pensait se couvrir de gloire en se couvrant de dettes, ou les flatteries gagées de Harlay ; les pompes extérieures, les droits temporels recherchés de ces magnifiques évêques du moyen âge n'avaient pas de quoi l'attirer ; et tandis que les biens de la terre et les choses d'ici-bas ne le pouvaient point tenter, les attaques, les injures, les tristesses dont on l'abreuvait, ne le savaient point abattre.
Il avait ce ferme vouloir, qui décide toujours ce qui est, ou force ce qui est à devenir ce qu'il a décidé ; une grande volonté, énergique, et, si l'on ose ainsi parler, une énergie acre, était d'ailleurs le principal caractère de sa physionomie; pour le reste, il avait l'œil trèsperçant et même méchant, la figure carrée du bas, les lèvres pincées, plutôt laid que beau, et peu de noblesse dans le visage, mais un reflet de génie.
En saisissant d'une main ferme les rênes du gouvernement du diocèse, Beaumont se proposa de ramener à l'unité ceux que la faiblesse ou la prévention avait jetés dans les rangs du parti janséniste; il usa de l'autorité pour remédier aux abus, mais en même temps donna lui-même l'exemple de l'attachement aux règles pt dp rintrépidité. Dans Ips moments de danger, son
clergé le vit toujours à sa tête, s'exposant lui-même aux coups, pour protéger ses coopérateurs.
Il y avait longtemps que l'hérésie ne hantait plus seulement les cerveaux de quelques théologiens, et était descendu des solitudes de Port-Royal dans les quartiers de Paris les plus populeux. Le diacre Paris mort en odeur de jansénisme , enterré au cimetière Saint - Médard, avait donné lieu aux scènes dont le cimetière porte le nom, et dont deux plaisants vers : De par le roi, etc., sont demeurés l'épitaphe.
Les désordres excités selon l'usage, par une répression insuffisante, avaient pour théâtre les alentours du cimetière.
Une convulsionnaire récite le De profundis en français, avec une piété affectueuse, mais avant que de le réciter, elle veut qu'on lui mette la tête en has, les pieds en haut, et le corps en l'air, ce qui représente, déclare- t-elle gravement, que tout est renversé dans l'Eglise.
Une autre fait ses prières en tirant la langue comme une possédée, quelques-unes parlent comme si les lèvres, la langue, tous les organes de la prononciation avaient été remués par une force étrangère. Quelques-uns entendent sortir de leurs poumons, une voix autre que la leur. Ils se comparent à une personne (pli ne dicte que ce qu'elle entend dicter.
Tout ceci n'est que le prélude des Grands secours, ce sunnuuiu des inventions démoniaques. Plusieurs se
font attacher sur des croix de bois par des cordes, et quelques-uns par d'immenses clous de fer.
On voyait une nommée Sonnet, dite la Salamandre, se coucher et rester étendue au travers d'un brasier ardent.
La même se mettait en arc renversé, les pieds et la tête posant à terre, et les reins soutenus en l'air par un pieu des plus aigus. Puis, au moyen d'une poulie, on laissait tomber à plusieurs reprises sur son estomac, et du plafond de l'appartement, une pierre pesant cinquante livres, ses reins portant toujours sur la pointe. La peau ni la chair n'ont jamais reçu la moindre atteinte.
Une jeune fille de vingt-deux ans, étant appuyée contre la muraille, un homme des plus robustes prenait un chenet pesant, dit-on, de vingt-cinq à trente livres, et lui en déchargeait de toute sa force plusieurs coups toujours dans le ventre; on en a compté quelquefois jusqu'à cent et plus. Un frère lui en ayant donné un jour soixante, essaya contre un mur et on assure qu'au vingt-cinquième coup, il y fit une ouverture. « Ce fut en vain, dit Carré de Montgeron, que j'employais tout
ce que je pouvais rassembler de forces La convul-
sionnaire se plaignit que mes coups ne lui procuraient aucun soulagement, et m'obligea de remettre le chenet entre les mains d'un grand homme, fort vigoureux, qui se trouvait parmi les spectateurs. Celui-ci ne ménagea rien. Instruit par l'épreuve que je venais de faire.
il lui en déchargea de si terribles, toujours dans le creux de l'estomac, qu'ils ébranlaient le mur contre lequel elle était appuyée. Lorsque le chenet s'enfonçait si avant dans l'estomac de la convulsionnaire quil paraissait pénétrer jusqu'au dos, elle s'écriait avec un air de contentement peint sur son visage :
» — Ah! que cela est bon! Ah! que cela me fait du bien! courage, mon frère, redoublez encore de forces, si vous pouvez, j^
Une veuve Thévenet espérant se débarrasser d'une surdité complète, se décide à boire, et boit de l'eau tenant en suspension quelques molécules terreuses, provenant de la fosse de Paris; puis, elle commence une neuvaine, en l'honneur du feu diacre. Les nuits suivantes, elle se sent agitée, en proie à une frayeur extraordinaire, la malade annonce qu'il se passe en elle des choses étranges. Une dizaine de jours après, en assistant à la messe, elle perçoit dans toute son organisation une perturbation indéfinissable, qui l'oblige à sortir dans un jardin, où sa tête commence à être secouée sans la participation de sa volonté. Un frère de cette femme, chanoine à Corbeil, s'épuise en efforts superflus pour l'empêcher de se frapper. Dans certains moments, elle fait des sauts violents comme pour s'élever jusqu'au plafond ; le désordre de ses vêtements prouve qu'elle méconnaît tous les sentiments de la pudeur. Les mots qu'elle prononce n'appartiennent à aucune langue connue. Un jour, pendant qu'on récite
SECOJNDE PAKTIK. lU
devant elle une oraison à Paris, la dame Thévenet devenue encore plus furieuse, sort du lit et se met à sauter, s'élevant peu à peu jusqu'à la hauteur du plancher.
Ceci se passait un P'" octobre ; le 3, on crut que cette femme allait expirer... elle supplie son frère le chanoine de la confesser. A peine eut-elle commencé à accuser ses péchés, que les convulsions deviennent plus intenses. Mais le 5, le prêtre ayant dit à dessein que c'étaient là des mystères de Satan, la veuve Thévenet tombe dans les attaques les plus terribles. Le même jour, son frère lui ayant fait des représentations sur son affreux état, elle se rend complètement. En présence de son confesseur janséniste, elle remet à son frère le portrait du diacre Paris, deux paquets de terre de son tombeau, un morceau de bois de son lit qu'on jette au feu, puis elle fait profession de foi à l'Eglise catholique, et elle n'éprouve plus ni agitation ni mouvement convulsif, ne conservant qu'un esprit sain.
Ces faits et des centaines d'autres sont attestés, signés par des hommes comme RoUin, Folard, la Condamine, Toussaint, Hume lui-même.
Aussi, quelle que soit l'opinion que l'on professe sur les soi-disant miracles du diacre Paris, demcure-t-on obligé d'admettre qu'il y a eu parmi des jongleries nombreuses, une véritable intervention du démon, comme on en vit fréquemment au moyen âge et dans les premiers siècles de l'Eglise.
L'archevêque de Paris défendit à nouveau ces scènes impies, et les fit proscrire par tous les moyens en son pouvoir, sans sortir de son rôle de pasteur. Il n'en fallut pas plus pour devenir le point de mire, des injures, des calomnies, des artifices de toute nature.
Le principal organe du parti janséniste outré, les Nouvelles ecclésiastiques , était plus que jamais en faveur. Ç'avaient été d'abord de simples extraits faits à la main, et contenant les événements les plus intéressants pour le parti, avec des réflexions analogues. On se les arrachait et le mj'stère leur donnait un nouveau prix. En 1729, un prêtre nommé Fontaine de la Roche, se chargea de l'entreprise et mit cette gazette sur le pied où elle parut pendant soixante ans. Il s'était condamné lui-même à la plus grande retraite, et avait, dit-on, établi ses presses dans un bateau, sur la Seine. C'est de là qu'il lançait ses traits sur tout ce qui n'était pas favorable à la cause. On aurait peine à croire jusqu'à quel point allait sa hardiesse.
Parle-t-il de la faculté de théologie de Paris, c'est toujours la Faculté Carcassienne, faisant allusion au mot d'un conseiller au Parlement qui, en pleine grande chambre , avait appelé la faculté : Une miséymhle carcasse. Il traite l'archevêque de Paris ^avocat du diable.
La gazette cependant s'imprimait, se publiait. On la distribuait régulièrement toutes les semaines. Bien des gens y étaient abonnés, on en envoyait une grande
quantité dans les provinces, et la distribution s'en faisait même avec tant de hardiesse, qu'on ne manquait pas, lorsqu'un constitutionnaire était maltraité dans une feuille , de la lui faire parvenir. Comment ne découvrit-on pas la source d'où partait le venin? Comment, dans une ville où la police était si bien organisée, ne pouvait-on pas prendre sur le fait ceux qui colportaient ce libelle? C'est ce qui s'explique difficilement. Un colporteur d'ouvrages prohibés ayant été arrêté en flagrant délit fut mis au carcan, mais tel était le mépris des lois, qu'on voulut transformer cette flétrissure en une espèce de triomphe pour le coupable. On l'escorta avec honneur, on le combla publiquement d'éloges, et le rédacteur des Nouvelles ecclésiastiques, le journal du parti, n'eut pas honte de l'appeler un captif de Jésus- Chi^ist .
Mais où la guerre fut déclarée plus ouvertement encore, entre l'archevêque et les sectaires, représentés par le Parlement, ce fut dans l'affaire de l'administration des sacrements. La puissance religieuse et la séculière se trouvèrent face à face, et seules en présence.
Le curé de Saint-Etienne du Mont avait refusé d'administrer les derniers sacrements à un conseiller qui ne voulait point abjurer ses erreurs. Ce curé fut, par le Parlement, décrété de prise de corps, et mis en prison. En même temps, le greffier du Parlement fit commandement à l'archevêque d'administrer les
'Z*Z J.1^S ÉVÉQUES KT ARCHEVEQUES DE l'AKIS.
sacrements au Hit conseiller. Comme on pouvait s'v attendre, le prélat s'opposa à cet envahissement, et le Parlement adressa au roi une lettre de remontrances.
Plus tard, ce fut la sœur Perpétue, du couvent de Sainte-Agathe dans la paroisse de Samt-Médard, pour laquelle on requit l'Eucharistie avec les formes judiciaires. Arrêt de la cour portant, que faute par M. de Beaumont d'avoir fait administrer les sacrements à cette dernière religieuse, le temporel de son archevêché demeurera saisi, à la requête du procureur-général.
Louis XV défendit verbalement au Parlement la convocation des pairs au sujet de cette alTaire. Des lettres de cachet et des lettres patentes du roi lui ordonnèrent en outre, sous peine de désobéissance, de surseoir à toutes poursuites et procédures, concernant la matière du refus des sacrements. La persistance opiniâtre de cette assemblée amena, le 11 mai suivant, le transfert à Pontoise des présidents et conseillers de la grande chambre et l'exil, en divers lieux du royaume, de tous les conseillers aux enquêtes et aux requêtes.
L'arrêt du conseil d'Etat du roi, contresigné par M. de Voyer d'Argenson, était conçu en ces termes :
^ Sur la requeste présentée au roi, étant en son conseil, par les agents généraux du clergé de France, tendante à ce qu'il plaise à Sa Majesté, casser et annuler l'arrêt du Parlement de Paris du 18 avril dernier, ensemble tous les arrêts et décrets rendus, et toutes
SKCOXDK PAKTIK. 'Z'^
/i\s procédures faites contre plusieurs curés et ecclésiastiques, à roccasio7i de V administration des autres sac7^ements, supprimer tous les arrêtés du Parlement relatifs audit arrêt, et notamment celui du 5 mai dernier , comme injurieux au corps des premiers pasteurs en la pe^'^somie de Varchevêque de Paris, ordonner l'exécution des édits, déclarations et ordonnances du royaume, sur ce qui concerne les matières spirituelles, faire défense aux cours de Parlement, et à tous autres juges, de prendre connaissance des matières concernant la doctrine, l'administration des sacrements et autres, purement spirituelles, avec injonction aux dites cours et juges d'en délaisser, même d'en renvoyer la connaissance aux juges d'Eglise, ordonner que l'arrêt qui interviendra sera lu, publié et afficlié partout où besoin sera.
- Le roi étant en son conseil, ayant aucune^nent égard à la requeste des agents généraux du clergé, a cassé et annulé, casse et annule l'arrêt du Parlement de Paris du 18 avril dernier, comme rendu par entreprise sur le pouvoir qui appartient à Sa Majesté seule, de donner des lois ou des règles générales à ses sujets, et notamment comme tendant à établir qu'il n'y a aucun cas, où le refus public des sacrements puisse être autorisé sur le fondement du refus de soumission à la bulle Unigenitus ; ordonne. Sa Majesté, que la connaissance des causes concernant l'administration et le refus de sacrements appartiendra aux
juges d'Eglise, exclusivement à tous autres juges et tribunaux séculiers -
Malheureusement, cet arrêt ne fut pas le dernier, et la cour de Versailles faiblit bien souvent , dans cette lutte d'un demi-siècle avec le Parlement, qui aura pour conséquence la ruine du Parlement et de la cour. Celle-ci ne fut pas longue à abandonner le prélat. Envoyé d'abord à Conflans, relégué ensuite à Lagny, exilé enfin au Château de la Roque, dans le fond du Périgord, les distances diverses de l'éloignement de Beaumont marquèrent les phases de la lutte , et plus la résistance de l'archevêque était grande, plus la punition devenait rigoureuse, et l'exil, lointain. Un moment vint, où, pour éviter à l'archevêque de Paris d'être jugé par les princes et les pairs convoqués en cour de Parlement, Louis XV fut obligé de dire qu'il venait d'exiler le prélat à la Trappe, et qu'il comptait que le Parlement n'irait pas plus loin.
Ceci n'empêcha pas les conseillers, dans leur adresse à Sa Majesté, de prodiguer à Beaumont les épithètes de factieux, de fanatique, cTagitateur, de tyran de ses subalternes, d'homme qui ne s'était signalé que par des vexations et des scandales. On le traitait de sujet révolté, et visant à l'indépendance, de chef et d'organe d'un parti redoutable à l'Etat, de coupable qui, par ses égarements et une révolte ouverte et soutenue, méditait l'animadversion de la plus sévère justice.
(.0 qui valait ainsi à l'archevêque les foudres de
l'autorité séculière, c'était un mandement par lequel il établissait les droits des premiers pasteurs et prouvait leur indépendance, tant pour l'enseignement de la foi que pour l'administration des sacrements, en fondant ces principes sur l'Ecriture même, sur le langage uniforme de la tradition, et sur les ordonnances des souverains. Répondant aux objections des novateurs, il disait avec Bossuet à ceux qui* vantaient la piété des appelants : - Ils ne parlent que de bien vivre, comme si bien croire n'en était pas le fondement, r II confondait cette vaine distinction, récemment imaginée par les tribunaux, entre l'administration intérieure et extérieure des sacrements, pour déguiser le vice de leurs usurpations, comme si l'administration d'un signe sensible pouvait être autre qu'extérieure.
Le Parlement était en vacances lorsque l'archevêque de Paris lut en personne son Instruction Pastorale, mais la chambre des vacations fit défense de la publier et de l'imprimer, et le Châtelet brûla, quelques jours après, par la main du bourreau, dans le lieu destiné au supplice des malfaiteurs, l'instruction d'un archevêque avertissant son peuple de ce qu'il devail croire.
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Bientôt d'ailleurs jansénistes, philosophes, parlementaires, tous vont se liguer contre Beaumont. Appelants de Saint-Médard , beaux-esprits de Versailles et de Ferney, conseillers porteurs àe 2:ier7niqites à V interrogatoire, Montgeron, Choiseul, Voltaire, ces ennemis d'hier s'uniront, ces trois puissances rivales se coaliseront contre lui; ils crieront haro à l'unisson, ils l'écraseront, qui de petits vers, qui de gros arrêts, qui de lettres de cachet; l'archevêque sera hué, honni, bafoué. Fi! le mauvais sujet, qui censure les ordondances royales, diront les gens de Parlement, lesquels ne font point autre chose depuis trente années. Oh ! le plaisant prélat! qui soutient Nonotte et Patouillet, ricanera Voltaire! Sus à cet affreux moliniste! crieront les adversaires de la bulle , qui cesseront un moment de convulsionner , de se tordre et de se frapper, et tous en chœur répéteront : Jésuite ! c'est un Jésuite !
Comment, tandis que M. le duc de Choiseul et madame la marquise de Pompadour, d'incontestables autorités en la matière, comme tout un chacun sait, vont chasser les religieux de la Compagnie de Jésus, il est en France un homme qui, non content de ne les jx^int accuser, aura Faudacc de les détendi-e ; ou Aorra
un archevêque de Paris, protester en leur faveur, et entraîner dans sa protestation tous les évêques de France ^ !
Il est à remarquer en passant, que les Jésuites ont rendu célèbres deux de nos archevêques : Noailles, l'homme aux indécisions, qui les attaqua au moment où ils étaient le plus puissants ; Beaumont, qui les défendit au moment où ils furent le plus attaqués.
Il est non moins curieux d'observer, combien les persécutions successives des Jésuites ont coïncidé avec les plus mauvais moments de notre histoire : sous Henri III, à l'époque des guerres civiles, sous Louis XV, au moment de la révolution, sous Charles X, quelque temps avant sa chute. Ils partent, et leurs ennemis sont frappés; on dirait que pareils aux sénateurs romains, qui dans leur toge tenaient la paix et la guerre, ils portent dans les plis de leur robe noire la prospérité des empires.
L'autorité se mourait en France, et seuls les Jésuites en portaient les couleurs. Beaumont, qui les a soutenus de toutes ses forces, et a enduré pour eux exil et persécutions, a conquis, de cette sorte, un spécial titre de gloire aux yeux de la postérité religieuse.
Mais la lutte n'était pas terminée ; le prélat, après avoir combattu les jansénistes, les possédés de la rue et les subtils de la chaire, ne se borna pas ;'i résister
(1) Voir aux l'ioces justiticutivea.
au Parlement, en faveur des Jésuites, par des écrits qui étaient des chefs-d'œuvre, par des actes, qui, au milieu de l'aifaissement général, étaient d'une rare valeur; il entama ouvertement le combat avec les philosophes.
Les théories voltairiennes alors nouvelles, ne demandaient pas instamment comme aujourd'hui à être rentoilées; ils étaient là quelques sophistes de génie, semblables au pirate qui allume un phare sur un écueil, qui posaient toutes les questions sans intention de les résoudre, et devaient susciter tous les désordres, sans en profiter.
On en comptait une dizaine peut-être qui tantôt se vantaient de n'être que cinq, parce qu'il leur paraissait impossible qu'il y eût au monde dix têtes d'une telle force , et tantôt prétendaient être quinze, mais c'est quand ils ^•oulaient effrayer leurs ennemis par leur nombre.
Parmi eux : Jean -Jacques Rousseau dénué du scepticisme railleur, impertinent et sensuel des fils de Voltaire, mais faisant école et bande k part ; Jean- Jacques, le moraliste; la vie privée de celui-ci a été attachée à ses doctrines, comme un écriteau.
Rousseau venait de faire comiaître ses principes sur TEdiicaiion dans YEmilCy l'enfant de la nature, grimpant sur les arbres comme un singe, morveux philosophe, type des petits voleurs et des mauvais sujets.
M. de Beaumont, quand parut Y Emile, domia un mandement pour proscrire cet oiivrnge ; In pensée en csl triste et gi'av(% (M h^ style, .-((hnirable.
~ Du sein de l'erreur, il s'est élevé un homme plein du langage de la philosophie, sans être véritablement philosophe, esprit doué d'une multitude de connaissances qui ne l'ont pas éclairé, et qui ont répandu des ténèbres dans les autres esprits, caractère livré aux paradoxes d'opinion et de conduite, alliant la simplicité des mœurs avec le faste des pensées, le zèle des maximes antiques avec la fureur d'établir des nouveautés, l'obscurité de la retraite avec le désir d'être connu de tout le monde ; on l'a vu invectiver contre les sciences qu'il cultivait, préconiser l'excellence de l'Evangile dont il détruisait les dogmes, peindre la beauté des vertus, qu'il éteignait dans l'âme de ses lecteurs. Il s'est fait le précepteur du genre humain pour le tromper, le moniteur public pour égarer tout le monde, l'oracle du siècle pour achever de le perdre. ^
Dénonçant ensuite les maximes impies, les opinions fausses qui émaillent l'ouvrage de Jean- Jacques, M. de Beaumont citait de lui ces passages : - Posons pour maxime incontestable, dit Rousseau, que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits ; il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain ou encore « connaître le bien et le mal, sentir la raison des devoirs de l'homme n'est pas l'affaire d'un enfant. ^ « Tout enfant qui croit en Dieu, dit plus loin l'auteur d'Emile, est idolâtre ou anthropomorphite. -^
Après avoir longuement mis au jour les paradoxes de l'écrivain, après avoii' opposé aux maximes de
Rousseau, les Ecritures et les Pères de l'Eglise, après avoir montré la doctrine de VEmile en contradiction non point seulement avec les véritées révélées par la religion, mais encore avec les idées fournies par la raison, M. de Beaumont terminait ainsi son mandement : - A ces causes, vu le livre qui a pour titre : Emile oit de V Education, par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, après avoir pris l'avis de plusieurs personnes distinguées par leur piété et par leur savoir, le saint nom de Dieu invoqué, nous condamnons ledit livre comme contenant une doctrine abominable, propre à renverser la loi naturelle et à détruire les fondements de la religion chrétienne, établissant des maximes contraires à la morale évangélique, tendant à troubler la paix des Etats, à révolter les sujets contre l'autorité de leur souverain, comme contenant un très -grand nombre de propositions respectivement fausses, pleines
de haine contre l'Eglise et ses ministres -
Jean- Jacques répondit au prélat par une lettre qui est une brochure, ou plutôt un volume, car elle a cent pages au moins, et qui malgré cela, ou peut-être à cause de cela, fut célèbre. Rousseau se dit attaqué dans sa personne, et non dans ses oeuvres, il cherche à prouver qu'il n'a pas été atteint, et c'est là tant mieux, puisque l'archevêque ne visait que l'ouvrage, et point l'auteur ; mais le citoyen de Genève a la manie de se croire persécuté et il reproche à M. de Beaumont de se mettre dans Ips rangs de ses persécuteurs; il va plus
SECONDE l'ARTIE. ^^ 1
loin, il en veut à - Viiiirépide Mgr de Beaumont - de ne se mettre au nombre de ses persécuteurs que pour complaire aux jansénistes, et il lui en fait honte. Ah! Rousseau, combien vous êtes malin !
-; Monseigneur, dit Jean-Jacques, vous n'avez été pour moi ni humain, ni généreux, et non-seulement vous pouviez l'être sans m'épargner aucune des choses que vous avez dites contre mon ouvrage, mais elles n'en auraient fait que mieux leur effet. J'avoue aussi que je n'avais pas le droit d'exiger de vous ces vertus, ni lieu de les attendre d'un homme d'Eglise. Voyons si vous avez été du moins équitable et juste, car c'est un devoir étroit imposé à tous les hommes et les saints mêmes n'en sont pas dispensés.
w Je croirai vous avoir bien répondu, si je prouve que partout où vous m'avez réfuté, vous avez mal raisonné et que partout où vous m'avez insulté, vous m'avez calomnié. «
Après avoir ainsi divisé son discours en plusieurs points et exposé le but qu'il se propose, Jean- Jacques s'enfonce dans un dédale de théories et de sophismes où il se délecte et dont il ne sort que vers sa cinquantième page : après avoir pris l'homme à sa naissance, le monde à sa création, il les abandonne un moment pour reprendre à partie M. de Beaumont et lui dire :
« Monseigneur, c'est souvent un petit mal de ne pas entendre un auteur qu'on lit, mais c'en est un grand (juand on lo réfuie et un très-grand quand (»n le
diffame... le seul endroit de votre mandement où vous ayez raison est celui où vous réfutez une extravagance que je n'ai pas dite, w
En vérité, quand on lit avec soin cette lettre de Rousseau on se demande pourquoi elle est célèbre. Le galimatias philosophique alterne avec la trompette épique, et le mode larmoyant qu'affectionne l'auteur, mais ce qui relève le tout, c'est un certain ragoût d'insolence, non point celle d'un page, mais plutôt celle d'un laquais.
Sur le tout, l'affaire est assez simple ; un écrivain protestant, greffé de libre-penseur, fait un traité sur l'Education, où il raille le catholicisme, où il pose des principes à lui, c'est son droit ; un archevêque interdit l'ouvrage dans son diocèse et le censure, c'est son devoir ; mais ce qui demeure inexplicable, c'est que l'écrivain s'en soit fâché.
Jean-Jacques ne fut pas le seul avec qui l'archevêque entra en lice. Il eut encore à combattre Helvétius, Marmontel, Voltaire, il s'opposa de toutes ses forces à la publication des œuvres de ce dernier, son mandement contre le Bélisaire est demeuré l'un des modèles du genre, enfin il n'eut pas de peine, en condamnant l'ouvrage qu'Helvétius a intitulé YEsprit, parce qu'il n'y est question que de la matière, à en démontrer les erreurs.
P'iSprit autoritaire pour son compte, mais libéral pour le compte d'autrui, il ne laissait pas d'être en corres-
poiidaiice suivie avec l'impératrice Catlierine de Russie, et de recevoir fréquemment des lettres du roi de Prusse, Frédéric II. C'est ce roi qui, en apprenant l'exil de Beaumont, disait :
« Que n'est-il venu dans mes Etats ! j'aurais fait la moitié du chemin. ^
Beaumont put à peine disposer de quelques années pour se recueillir, et mettre un intervalle entre la vie et la tombe. Il s'abandonna à la passion de la charité qui toute sa vie l'avait dévoré.
Ce n'est qu'en accumulant les petits faits et les joignant ensemble, qu'on peut essayer de le dépeindre.
On entendit un jour parler dans le monde d'une demoiselle de Valois qu'on allait mettre à l'abbaye de Longchamps , et de son frère qui était un simple matelot. M. d'Hozier, le juge d'armes, examina les papiers de leur famille, et il fut prouvé qu'elle tirait son origine d'un Charles de Valois, baron de Saint- Remy, lequel était fils naturel de Charles IX. Il y avait eu successivement dans leur ascendance, une suite de prodigues et d'insensés qui s'étaient laissé réduire à l'aumône, mais comme la baronnie de Saint- Remy leur était substituée à perpétuité de filiation masculine, il y aurait eu de la ressource avec un autre homme que leur père qui était un joueur et un escroc.
L'archevêque de Paris avait répondu de 36,000 livres qu'il fallait de prime abord à ce M. de Saint- Remy pour opérer la libération de sa terre ; et ce ne
iU J.ES ÉVÊQUES ET ARCHEVÊQUES DE PARIS.
t'ui que quand AI. de Beaumont apprit qu'il ne s était servi de cette caution que pour emprunter justement la môme somme, qu'il ne voulut plus entendre parler de ce débauché.
M. l'archevêque avait un peu plus de cinq cent mille livres de rente, tant par les biens territoriaux et les droits féodaux de son siège, que par ceux des abbayes qu'il possédait en commande. Il en prélevait annuellement quatre cent trente mille livres, afin de les distribuer en bonnes œuvres. On calculait que depuis" son entrée dans l'épiscopat jusqu'à sa mort, il avait dû lui passer par les mains, sans qu'il en restât rien à ses doigts, environ 200 millions de livres tournois. Il aimait tendrement son neveu qui n'a pas eu 12,000 livres de rente, et voilà sa plus belle oraison funèbre.
Un jour M'"^ de Marsan étant allée lui rendre visite, vit sortir du cabinet du prélat un homme qu'elle reconnut pour être un de ses plus acharnés ennemis.
— Je parie, Monseigneur, dit-elle à l'archevêque, que cet homme est Aenu vous demander de l'argent.
* (En effet, le solliciteur en avait obtenu 15,000 livres.)
— Mais vous ne savez donc pas qu'il est l'auteur d'un libelle publié contre vous.
— Je le savais, répondit l'archevêque.
Cet homme qui avait tant combattu les philosophes, savait que parfois la raison humaine peut guérir les illusions, mais non pas guérir les souffrances.
Aussi doiuia-t-il ses mandements aux Encyclopédistes, et son or aux pauvres, et quand après sa mort le peuple fut admis dans la chambre où il était exposé sur un lit de parade, de pauvres femmes se mirent à dire :
- Ce pauvre Monseigneur, si on lui demandait un louis d'or, ça serait capable de le faire revenir, r
A ses obsèques, on faisait remarquer qu'il n'épargnait personne quand il s'agissait de la répression des scandales, et on contait à ce propos, une histoire de la maréchale de Noailles reproduite par les journaux du temps :
Il était arrivé un jour à Nanterre, un carrosse à six chevaux couvert de Y Impériale en velours cramoisi, insigne extérieur des honneurs du Louvre, et accompagné de laquais en habits jaunes avec des galons rouges; c'était l'équipage de M'"® de Noailles. Quelques jours après, le doyen de Nanterre s'aperçut qu'un morceau de la vraie croix, précieusement conservé dans le reliquaire, avait disparu.
Catherine de Cossé-Brissac, fille unique du duc de Brissac, mariée au duc de Noailles et d'Ayen, pair et maréchal de France, l'une des plus grandes dames de la cour, était connue pour ses excentricités. Elle entretenait une correspondance avec la sainte Vierge et était toujours en quête de toutes les idées superstitieuses et saugrenues dont elle pouvait faire la découverte.
Madame de Noailles fut soupçonnée de s'être approprié la relique; informé du fait, M. l'archevêque fit faire une enquête, et s'assura que la maréchale était bien réellement coupable ; il parait qu'elle avait voulu avoir en sa possession une relique dérobée pour satisfaire à l'on ne sait quelle imagination du moment.
M. de Paris n'hésita pas, à cette occasion, à lui interdire l'usage des sacrements, mais par une bienveillance toute pastorale, il ne voulut pas en faire connaître la cause et préféra s'exposer à la désapprobation de toute la société, et en particulier de la famille.
L'archevêque a d'ailleurs été mal jugé de ses contemporains, il n'en pouvait être autrement. Dans un temps comme le sien, la tâche des hommes modérés est ingrate, les soupçons de leurs amis s'unissent contre eux aux haines de leurs adversaires. Parce qu'ils demeurent fidèles à leur cause, ceux-ci leur en imputent les excès. Parce qu'ils répudient ces excès, ceux-là leur reprochent de déserter leur cause.
Cet homme, si souvent pris pour arbitre, et dont la manière d'arbitrer était presque toujours de payer pour le débiteur, ce prélat, qui fait tout pour obtenir la grâce d'un auteur, enfermé pour satire publiée contre lui, et qui pendant sa détention lui envoie des secours, et assiste sa femme et ses enfants, ce prélat avait la finesse de raisonnement d'un contemporain de Voltaire et la charité d'un chrétien des premiers âges. Gentilhomme, il était le commissionnaire de toute la pauvre
noblesse dont il remettait les placets et recommandait les demandes ; adversaire du philosophisme, il possédait le droit canonique à en remontrer aux avocats; archevêque de la capitale, il vivait comme un pauvre homme dans son particulier, ne se chauffant point, vêtu en hiver comme en été.
^ Grand par les honneurs qu'il reçut, il fut plus grand encore par ceux qu'il refusa. -
Au milieu de ce xviii*" siècle, si fécond en types de tout genre, c'est une consolante figure, que celle de Christophe de Beaumont. On le voit se dresser, hnpavidus, au milieu des compromis de la politique, des rêveries des uns, des erreurs des autres ; il tient, la main ferme et le cœur serein, le drapeau de l'Eglise, et de tout ce que l'Eglise représente, et de tout ce qu'elle protège.
Seul, il a vu clair dans ce chaos; Beaumont, qui baptisa Louis XVI, aperçut avec une lucidité étrange les fissures de son trône et la décadence des institutions anciennes. Voltaire, en multipliant ses attaques, ne savait trop ce qu'il en adviendrait, et ne croyait guère à leur succès ; Beaumont, en attaquant Voltaire, n'ignorait ni la profondeur de l'abîme qui se creusait, ni les énigmes de l'avenir. Et c'est parce qu'il savait que ce qu'on allait détruire ne serait pas remplacé, qu'il jetait le premier cri d'alarme, alors que gentilshommes, princes, conseillers, parlements et philosophes s'en allaient insouciants au précipice.