‹ Les Evêques et archevêques de Paris depuis Saint Denys jusqu'à nos jours avec des documents inéditsChapitre 4 sur 52 · ANTOINE LECLERC DE JUIGNÉ · texte numérisé non relu

ANTOINE LECLERC DE JUIGNÉ

Les archevêques et les rois. — Le calme avant l'orage. — Le carrosse du prélat. — Juigné aux Etats-Généraux. — L'archevêque lapidé. — L'exil.

Dans la liste des « Gens de ma connaissance ^ écrite par Marie-Thérèse et remise par elle à sa fille Marie- Antoinette, figuraient les deux frères de Montazet, dont l'un, archevêque de Lyon, savant homme et janséniste, avait été le scandaleux adversaire de M. de Beaumont. Mais la protection de la reine de France ne s'étendit pas sur ceux des amis de sa mère dont les principes religieux n'auraient pas convenu au roi, et M. de Juigné, déjà pair de France comme évêque de Châlons, fut appelé dans la capitale.

« Mon cousin, je vous ai nommé à l'archevêché de Paris et j'ai nommé M. de Clermont- Tonnerre à l'évêché de Châlons.

Quand cette lettre de Louis XVI parvint à Châlons et que M. de Juigné prit congé de ses diocésains, ce ne fut qu'un cri :

— Ah ! le bon évêque que M. de Juigné, il ne sera jamais remplacé !

Depuis que les rois nomment les évêques, on peut dire qu'ils ont été successivement dirigés dans leurs nominations par toutes sortes de motifs, et même par des motifs tirés de l'intérêt de la religion ; mais comme il n'était point de siège plus important que celui de Paris, le prince donnait un soin tout spécial au choix du sujet qui le devait occuper et l'on peut remarquer que les archevêques ont tour à tour été doués des mêmes défauts et des mêmes qualités que le monarque régnant, peut-être parce que celui-ci ne croyait pas possible de trouver personne de mieux, que quelqu'un qui lui ressemblât à lui-même.

Depuis du Bellay, joyeux compagnon et disert entre tous, jusqu'à Juigné, charitable et minutieux personnage, il y a entre le souverain et son archevêque une frappante analogie. Gondi, le premier archevêque, était sombre comme Louis XIII et jaloux de son neveu le coadjuteur, ainsi que le roi, de son ministre. Retz était pour l'astuce et l'intrigue à deux de jeu avec la régente. Quand Louis XIV ne rêvait qu'élégance et pouvoir absolu, il prit pour pasteur Harlay qui avait l'une et flattait l'autre ; quand le grand roi se sentit en vieillissant du goût pour la vertu et les bonnes mœurs.

il éleva à Paris Noailles, que sa rigidité n'empêcha pas d'échouer aux jansénistes. Louis XV, ami de l'autorité, fit venir Beaumont, dont la voix sévère le fatigua vite comme celle d'un ennuyeux prophète. Le pacifique Juigné qui n'avait de son prédécesseur ni l'énergie ni le génie évangélique, mais qui en avait la douceur et surtout la charité, plut au débonnaire Louis XVI.

Juigné, dont Beaumont avait dit quand on le pressait de prendre un coadjuteur :

- Je le veux bien, mais à la condition que ce sera M. l'évêque de Châlons. r^

Quand Louis XVI, imitant cet empereur carlovingien, Louis premier du nom, à qui l'on ôtait solennellement son sceptre et son manteau, viendra se dépouiller volontairement de ses droits royaux, croyant faire ainsi le bonheur de la France, Juigné, sur l'exemple de son prince, montera à la tribune pour déclarer que le clergé renonce à la dîme et à ses droits, croyant agir ainsi pour le bien de l'Eglise, et ce sera là le plus beau jour de sa vie.

Le roi de France a laissé des livres de compte où de sa main il écrivait sa dépense jusqu'au dernier liard ; l'archevêque de Paris mettait lui-même à part, et conservait tous les cachets en cire des centaines de lettres qu'il recevait à chaque courrier, disant à ceux qu'il voyait rire :

"Je puis nourrir avec cela un de mes pauvres pendant une année, r

Tous deux, l'évêque et le prince, trouvèrent en montant sur leurs trônes, un de ces abîmes dans lesquels il ne reste plus qu'à tomber ; et ni l'un ni l'autre n'en eurent conscience.

Les voyageurs qui ont visité le Niagara racontent qu'arrivé à une certaine distance de la chute , le bruit formidable, qui se faisait entendre à plusieurs lieues, cesse tout à coup, de bouillonnante et furieuse l'eau devient unie comme une glace et si rapide qu'elle paraît ne plus couler ; ainsi de l'épiscopat de Juigné et des années qui précèdent immédiatement la Révolution.

Avec M. de Beaumont, les encyclopédies monstres du philosophisme, les œuvres de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, d'Helvétius, qui éclatent avec grand fracas, et les petits libelles anonymes qui s'insinuent doucement, les querelles épiques du Parlement et de l'archevêque, de l'archevêque et du roi, les batailles rangées, à coups d'ordonnances, de pamphlets, de lettres d'exil ; puis, le silence se fait en quelques années, Louis XV, Beaumont, Voltaire sont morts, les Parlements ont succombé; il semble que tout est fini, quand Louis XVI est roi à Versailles, Juigné, archevêque à Xotre-Dame.

Le pasteur de la capitale mène une existence en partie double : à Paris les travaux sérieux, le conseil diocésain, les devoirs de l'épiscopat, les distributions d'aumônes; à Versailles la comédie, les fêtes cham-

pêtres, les brillantes cérémonies, où l'archevêque avait sa place, au milieu de cette hiérarchie tellement fixée que chaque nom, chaque mérite, chaque tradition était une étude, même pour la famille royale.

Jamais la cour n'avait été plus gaie, au milieu de ces mille fonctions dont chacune avait sa prérogative disputée comme un procès d'Etat, quand toutes ces jeunes femmes si rieuses, si folles, descendaient le grand escalier pour suivre une reine si brillante et si noble elle-même. Jamais le luxe n'avait été porté si loin sous la monarchie depuis les manchettes en point d'Angleterre et les boutons de diamants jusqu'aux éventails d'ivoire, aux riches miniatures; chaises à porteurs, énormes carrosses, phaétons nouveaux, coureurs emplumachés, calèches de porcelaine à roues de cristal traînées par des chevaux ornés de roses pompons, conques tloquetées de roses attelées à quatre chevaux, nœuds d'émeraudes, sachets d'orient, chapelles dans les boudoirs, salons peints par Watteau oi Paroccel, trumeaux, glaces de Venise, tout ces mille riens charmants, servent à caractériser une époque, qui manque principalement de caractère.

Le prélat vivait à son aise dans ce milieu, ne songeant ni à le censurer ni à l'imiter ; c'était un usage immémorial de n'avoir à l'archevêché de Paris, ni glaces ni meubles somptueux. Un mobilier appartenant au département de la Seine y fut mis par Napoléon P'' pour y recevoir le souverain-pontile ; mais en 1781,

les grandes pièces du palais étaient meublées avec une simplicité antique :

— Je ne veux pas mieux que mes prédécesseurs, disait Juigné, et d'ailleurs j'aime beaucoup tout cela.

Il avait dans son salon des fauteuils couverts de toile.

— Vous croyez peut-être, disait quelqu'un, que ces toiles sont employées pour garantir les fauteuils de la poussière ; c'est principalement afin qu'on ne voie point leur désastre.

Dans les grandes cérémonies, pour aller au Parlement siéger comme duc et pair, ou dans ses voyages à Versailles, l'archevêque se servait de l'ancienne voiture du temps de M. de Noailles. On l'appelait la voiture de gala, et elle avait plus d'un siècle ; elle contenait avec le prélat ses deux aumôniers, son portecroix, deux écuyers, et au dehors trois pages; deux domestiques et le cocher. Deux chevaux seuls la traînaient au pas d'ambassadeurs.

Un jour qu'il devait dîner à la cour, son valet de chambre apporte à Juigné une soutane neuve en velours violet, ciselé de soie.

— Combien coûte-t-elle? demande-t-il.

— Huit cents francs, monseigneur.

— Combien de malheureux, dit-il tout pensif, je couvrirais avec cette soutane de 800 francs.

On juge si pareil homme devait être ennemi du cérémonial. La seule chose qu'il se soit jamais avisé de

SECONDE PARTIE. 4o

régler, c'est qu'on ne jouât pas plus de deux sous la partie de trictrac au secrétariat de l'archevêché ; pour le reste, il ne s'en souciait guère.

Il était d'usage que Messieurs les chanoines ne devaient jamais manger vêtus de leur soutane violette à la table des archevêques de Paris ; chacun, suivi de son domestique, faisait dans l'antichambre une nouvelle toilette avant et après le dîner. Le prélat les supplia de s'en dispenser, mais le chapitre tenait autant à ses devoirs qu'à ses droits, et les chanoines continuèrent.

M. de Juigné porta dans son nouveau diocèse le même esprit, les mêmes principes d'après lesquels il avait gouverné celui de Châlons; même prudence, même modération, même douceur, même attention à maintenir la paix, à tâcher de l'entretenir entre le sacerdoce et la magistrature.

Plein de vénération pour la mémoire de M. de Beaumont, il eut le même respect pour ses institutions, ses choix, ses nominations, ne déplaça personne et forma un conseil épiscopal demeuré célèbre par les personnalités qui y parurent. Il y avait là Emery qui supportera les colères titaniques de Napoléon, Chevreuil, Delaunay, Desplasses, tout ce que la Sorbonne renfermait de lumières, MM. de Beauvais, Asseline et de Dampierre, morts tous trois évêques au xix^ siècle.

Dans ses charités, le prélat n'avait point le laisseraller de grand seigneur de Harlay où les prodigalités

apostoliques de Beaumont pour qui l'argent n'avait pas de valeur et qui ne s'attardait point à le compter ; il mesurait ses aumônes, tout en les multipliant, comme s'il pressentait que le jour était proche où il serait dépouillé , et qu'il voulût faire profiter les pauvres des dernières années de richesse de l'Eglise.

Mince, grand, bien fait, ce prélat au regard céleste et timide comme un séminariste, craignait toujours de se tromper, de se compromettre, de manquer à quelques procédés.

C'était un bon homme, sincère jusqu'à la naïveté, doux jusqu'à la faiblesse et prudent jusqu'à la crainte.

— Je ne sais pas, disait-il, comment on peut promettre ce qu'on ne peut et ce que Ion n'a pas envie de tenir. Je suis toujours surpris de voir un honnête homme se permettre de tromper l'espoir des malheureux solliciteurs.

A sa première ordination où assistaient plusieurs grands personnages, l'un des prêtres était outrageusement distrait.

— Nous sommes vous et moi, Monsieur l'abbé, en présence de Dieu, vous allez recevoir le sacerdoce; ce fut tout ce qu'il lui put dire.

— Mon cher Monsieur, disait-il à un ministre, qui l'accusait d'une trop grande longanimité, s'il y avait quelque chose de meilleur que la douceur. Dieu nous l'aurait appris, mais il ne nous recommande que deux choses, d'être doux et humbles de cœur.

Il défendait sa prudence, en rappelant que saint Bernard la tenait pour Fabbesse de toutes les vertus ; et il ajoutait, affectionnant les citations de la Bible qu'il savait par cœur dun bout à l'autre, que cette vertu était tellement nécessaire, pour gouverner les hommes, que Salomon ne demande pas autre chose à Dieu.

C'était une curieuse rencontre qu'un archevêque si craintif, et défiant de toute nouveauté en un pareil temps ; prélat dont la vie était si occupée et si régulière, qu'elle ne pouvait être dérangée par les fréquentes migraines dont il souffrait, et qui vit tout s'écrouler autour de soi, vécut quinze ans d'une vie errante et persécutée, sans interrompre une seule fois les heures de ses exercices de religion.

Dans le rigoureux hiver de 88 à 89, M. de Juigné distribua dans le diocèse plus de 300,000 francs recueillis par ses soins, et ses moyens ordinaires ne pouvant suffire aux besoins de tant de gens, il vendit sa vaisselle, engagea son patrimoine et fit de gros emprunts pour lesquels le marquis de Juigné, son frère, s'obligea jusqu'à cent mille écus.

On ne le peut mieux voir sous son vrai jour que par sa réponse à qui lui proposa d'acheter la magnifique bibliothèque de l'abbé de Bourbon, l'enfant d'amour de Louis XV :

— Comment me proposez-vous d'avoir des livres couverts d'or, tandis que mes pauvres sont couverts de haillons ^

Un prêtre du dernier ordre, de la partie en quelque sorte roturière de TEglise, rattachée par la dîme, cet impôt jtout patriarcal, au bonheur et au malheur du paysan, dit qu'il mourrait content, s'il était une fois admis à la table de Monseigneur.

L'archevêque l'apprend et l'invite aussitôt.

— J'ai eu, dit-il le soir, plus de plaisir à recevoir ce brave homme que des personnages à cordons rouges et à cordons bleus.

Insulté pour la première fois aux assemblées primaires qui se tenaient à l'archevêché sous sa présidence, Juigné supporta ces insultes avec sa mansuétude ordinaire. Quelques années avant, Rivarol écrivait : « Les nations que les rois consultent commencent par des vœux et finissent par des volontés. » La révolution éclate; Louis XVI, guidé par des ministres faibles ou par des politiques entretenus, qui auraient dû attacher un bouchon de paille à leur conscience, pour indiquer qu'elle était toujours à vendre, Louis XVI ne sait à qui se fier ; il songe à son doux archevêque, sa seule créature à lui, celui que, huit ans auparavant, il a placé de son propre mouvement dans la chaire parisienne ; Juigné compose et porte lui-même au roi un Mémoire secret où il développe un plan de conduite qui puisse diriger l'Eglise de France, au milieu des écueils qui la menacent.

Le soir, l'archevêque de Paris et le cardinal de la Rochefoucauld so rendaient auprès do Sa Majesté, et

enfermés dans le cabinet du roi, loin du bruit de la cour et des clubs, ils causaient de la situation politique et se communiquaient leurs tristes pressentiments.

M. de Juigné était président de Tordre du clergé ; aux Etats-Généraux, la confiance dont il était l'objet donna de l'ombrage à ses ennemis, et ils répandirent le bruit que l'archevêque était allé, un crucifix à la main, se jeter aux pieds du roi, pour le supplier de prendre des mesures sévères.

Le bruit se répéta, se colporta, trouva place dans les pamphlets. Il n'en fallait pas davantage pour représenter celui qui en était l'objet comme l'ennemi juré du peuple et du bien public.

Le 24 juin, en sortant des Etats-Généraux, sa voiture fut assaillie et poursuivie à coups de pierres ; il eût été lapidé, sans les gardes du corps, qui le délivrèrent à temps. A peine rentrait-il à l'archevêché, que toutes les croisées en furent brisées.

— Vous osez participer à cette abomination, demande-t-on à une vieille femme? à la tête d'un groupe.

— Tenez, voilà la pierre et les six francs qu'on m'a donnés.

Les pierres lancées à l'archevêque étaient ainsi tarifées, depuis vingt sous jusqu'à six livres, selon l'âge et l'importance du sujet, ce qui prouve que si les révolutions sont quelquefois inspirées par des gens d'esprit, elles sont toujours exécutées par des bêtes féroces.

Les jours suivants, à son entrée au palais, Juigné

était accueilli par des huées et l'on disait très-haut dans le public qu'on ne voulait plus d'archevêque de Paris, et qu'il fallait nommer un patriarche (?)

En ce temps de merveilleuse anarchie, où l'argent était aimé pour lui-même et la vertu, pour les autres, où comme toujours les troubles engendraient la misère, Juigné ne cessa pas ses aumônes.

Le lendemain de la scène dont nous parlons, ceux qui avaient lancé les pierres venaient demander du pain.

— Comment, malheureux, dit le suisse à un pauvre qu'il reconnaît, tu as hier lapidé Mgr l'archevêque et tu viens mendier des bienfaits aujourd'hui?

— Je me suis trouvé dans la foule, on m'avait mis dans la main une pièce d'argent et dans l'autre une pierre ; j'ai mis l'argent dans ma poche et j'ai jeté la pierre en l'air ; j'voulions pas faire de mal à ce bon évoque, j'voulions tant seulement l'y faire peur.

Le prélat n'en persista pas moins quelque temps encore à demeurer à son poste ; s'il quitta l'Assemblée Nationale avant de pouvoir signer les protestations du côté droit, c'est qu'il avait été prévenu qu'on voulait le faire assassiner pour intimider les autres, et il parvint à échanger la lanterne contre le voisinage de Lausanne.

Il fallait à cette époque de si fortes raisons pour vivre, qu'il n'en fallait pas pour mourir ; aussi, quelques mois après, à ceux qui reprochaient à Juigné d'avoir déserté son diocèse, Maury n'eut pas de peine à répondre en s'écriant :

- M. rarclieveque de Paris, ce prélat si régulier, si doux, si exact à tous ses devoirs et dont les ennemis du bien public n'ont que trop bien calculé le caractère pacifique, et la trop facile résignation ; ce bienfaiteur du peuple que ses pieuses largesses ont encore plus appauvri que vos décrets ; ce représentant de la nation, qui, dès le mois de juin 1789 a été lapidé impunément en plein jour au milieu de Versailles à l'issue de l'une de nos séances, entre l'assemblée nationale et le trône, sans qu'il se soit permis de rendre aucune plainte contre ses bourreaux, sans qu'aucun procès-verbal ait constaté un attentat si mémorable, sans qu'il vous ait dénoncé cette proscription effrayante qui a donné à l'Europe entière de si terribles doutes sur la liberté de nos opinions, ce prélat qui, durant trois mois entiers, a pris part à nos délibérations après une pareille catastrophe et qui, ne trouvant plus de protection suffisante dans les tribunaux, s'est vu obligé, malgré son inviolabilité, de demander à cette assemblée, un congé qu'il a obtenu, et d'aller chercher sa sûreté sur une terre étrangère, c'est ce même homme que vous osez accuser de s'être éloigné de son diocèse! C'est cette retraite, c'est cet exil involontaire qui lui a fait verser tant de pleurs, que vous lui reprochez, et sans respect pour ses vertus, pour ses malheurs, pour son silence, du moins, qui devrait vous être si précieux, vous le traduisez devant nous comme le prévaricateur des lois de la résidence. ^ Dans l'exil, l'archevêque de Paris connut la plus

profonde détresse; il formait en Suisse, avec plusieurs membres de sa famille, et beaucoup de ses frères dans l'épiscopat, une association où Ton mettait en commun tout ce que l'on n'avait pas, et où Ton ne manquait guère que de tout.

Calice, crosse, ornements, croix, anneaux, chapelle épiscopale, le quittèrent tour à tour ; il trouvait encore moyen de faire charité à ceux qui l'en requéraient.

Sur une fortune de six à sept millions, sa famille put emprunter un millier de louis.

— Sans cette ressource, nous serions morts de faim à la lettre, moi et les miens.

En 1801, M. de Juigné sacrifia à l'obéissance ce qu'il avait de plus cher au monde, et donna sa démission de l'archevêché de Paris. Elle fut portée au légat par AI. Meynaud de Pancemont qui était venu à Augsbourg pour la solliciter.

L'archevêché de Paris avait été proposé au cardinal du Belloy, mais celui-ci avait immédiatement écrit à M. de Juigné qu'il n'accepterait qu'à son refus.

Par décret de 1806, Napoléon nomma Juigné à une place de chanoine du chapitre impérial de Saint-Denys. Il voulut se récuser sur son âge et ses infirmités, mais l'empereur l'interrompit en disant :

— Je vous dispense de tout; si je vous donne ces quinze mille livres de rente, c'est pour honorer le chapitre et reconnaître vos vertus.

Prince détrôné, M. de Juigné, vivant à Paris dans

la retraite, eut, sur les autres princes, l'avantage d'être visité encore par ses anciens courtisans, les pauvres. Ceux-là d'ailleurs se montraient plus désintéressés qu'aucuns, ils refusaient les aumônes de leur pasteur.

— Monseigneur, lui disaient-ils, nous savons bien que vous n'êtes plus en état de nous donner, mais c'était pour vous revoir, et recevoir votre sainte bénédiction.

— Le temps de ma mort approche, dit-il en s'éteignant dans sa quatre-vingt-troisième année ; j'ai livré un glorieux combat, j'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi....

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ARCn. M.

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