FRANÇOIS III NICOLAS MORLOT
Fils d'un pâtissier et d'une ^^etite bourgeoise, Nicolas Morlot qui débuta dans le monde comme précepteur des enfants du marquis de Saint-Seine, et dans la carrière ecclésiastique comme vicaire de paroisse à Dijon, mourut archevêque de Paris, sénateur, membre du conseil privé, cardinal, primicier de Saint-Denis; il eut cette fortune singulière d'être revêtu des plus hautes dignités laïques et religieuses, en un siècle où le temporel semble destiné à vivre en guerre perpétuelle avec le spirituel; il eut la sagesse d'occuper toutes ces places de manière à les grandir encore; il eut la gloire de n'y parvenir que contre son gré, sans les avoir sollicitées jamais, et après s'être longtemps défendu de les accepter.
Chanoine de Dijon, évêque d'Orléans, archevêque de Tours et de Paris, Mgr Morlot porta partout un
esprit pratique, net, délicat, plein de mesure. Dans sa ville natale, on le choisissait pour arbitre de toutes les contestations qui s'élevaient ; plus de mille personnes s'adressaient à lui pour la direction de leur conscience, il était ce qu'il est demeuré pendant toute sa vie, une sorte de lien entre l'Eglise et la société.
C'était l'homme de paix et de conciliation par excellence.
On raconte que, peu de temps après son arrivée a Tours et dans sa première visite pastorale, le prélat se trouvant à Chambourg, voulut voir M. Lavau, ancien prêtre constitutionnel qui, cédant enfin aux inspirations de la grâce et aux instances de quelques ecclésiastiques , avait tout récemment rétracté son adhésion au schisme. En apercevant l'archevêque, ce vieillard s'écria avec une vive émotion :
— Daignez, Monseigneur, daignez recevoir la brebis égarée. Elle est rentrée au bercail. Accordez-lui votre bénédiction. Mgr Morlot ouvrit les bras au vieux prêtre repentant et une partie de la population de Chambourg, qui assistait à cette touchante entrevue, recueillit alors pieusement et la bénédiction du prélat, et ses paroles d'édification.
Durant l'inondation de 1850, qui affligea principalement son diocèse, dans la journée du 2 juin si fertile à Tours en tristes et douloureux souvenirs, au milieu de ce spectacle de désolation, que présentaient les campagnes qui bordent la Loire et le Cher, tous
deux débordés, à l'aspect de ces récoltes, de ces maisons submergées , de ces populations consternées fuyant devant les eaux, et obligées d'abandonner au fléau et leurs habitations et les champs que leur travail avait fécondés, Son Eminence, une pioche à la main, suivie du clergé et d'une masse considérable de peuple entraîné par le sublime exemple de son premier pasteur, vint aussitôt par sa présence, par ses paroles et par son exemple, encourager les travailleurs accourus pour essayer d'opposer une digue à la fureur des ondes. Vivement ému à la pensée des afflictions immenses que créent de pareilles catastrophes, le vénérable prélat s'empressa d'adresser une chaleureuse circulaire à ses diocésains; il vint à Paris, sollicita et obtint des secours abondants pour son troupeau.
Nommé à Paris contre son gré, il prit solemiellement possession de son nouveau siège, après avoir publié un mandement admirable d'onction, de simplicité, de charité et de tendresse pastorale. Le dimanche précédent, il avait prêté entre les mains de l'empereur le serment d'usage, et cette cérémonie s'était terminée par une circonstance qui avait vivement impressionné toutes les personnes présentes. Napoléon se mit à genoux devant le cardinal, lui demanda comme à son premier pasteur sa première bénédiction, et le fit conduire ensuite dans les appartements de l'impératrice et du prince impérial, pour qu'il les bénît également.
Dans son nouveau diocèse, les œuvres du patronage
des apprentis, de la doctrine chrétienne, fondée sous son pontificat dans la paroisse Saint-Sulpice, les sociétés de secours mutuels et de Saint-François-Xavier, les Saintes-Familles, ne réclamèrent jamais en vain l'appui et les exhortations du cardinal Morlot. Grâce à ses habitudes de travail, à cette vie presque monastique qu'il avait su garder au milieu des exigences des affaires, il suffisait à tout, et à Paris comme à Tours et à Orléans, il faisait lui-même une partie notable de sa correspondance, recevait dans ses audiences régulières tous ceux qui s'adressaient à lui et écoutait avec un calme inaltérable, avec une alfabilité qui ne se démentit jamais, toutes les plaintes, toutes les réclamations.
Il était extrêmement affable , dit M. Fisquet dans la France pontificale : De toutes les personnes qui l'approchaient, aucune ne s'éloignait sans emporter, l'humble et le pauvre, une espérance sympathique, le puissant, un délicat conseil. Envers ses subordonnés, il se montrait toujours paternel. En toutes choses, il cherchait à faire prévaloir l'élément de conciliation. Lorsqu'il n'y parvenait pas et qu'il était obligé de frapper, on aurait dit volontiers que la main qui faisait la blessure, apportait en même temps le baume pour la guérir. Il a réalisé ce beau portrait tracé par Mgr Dupanloup : « Ce que je cherche d'abord, ce n'est pas ce qui sépare, c'est ce qui rapproche ; ce n'est pas la querelle, c'est l'accord. Je ne puis hàir r^, disait-il.
Une indisposition qui sembhxil n'être que passagère,
ne permit pas au vénérable cardinal d'assister à l'église Métropolitaine aux offices de Noël, 1862. Malheureusement, la maladie prit tout à coup des caractères plus graves. Soutenu sous les bras, il voulut assister à la messe de minuit dans la chapelle de l'archevêché, et il trouva encore la force de se mettre à genoux pour recevoir la sainte communion. Le vendredi, à cinq heures, à la suite d'une longue et douloureuse nuit, il demanda avec instance le sacrement de l'Extrême- Onction que lui administra M. l'abbé Buquet, vicairegénéral.
Le jour même qu'il reçut la visite de l'empereur, il reçut aussi celle du nonce du pape. Mgr Chigi, avant de se retirer, voulut baiser les mains du prélat.
— Non, répondit avec humilité le cardinal, c'est plutôt à moi de baiser vos pieds et vos mains, puisque vous représentez le vicaire de Jésus-Christ.
Dans la nuit du samedi au dimanche, alors qu'il lui restait à peine un souffle de vie, il reçut à minuit, sur son désir ardemment exprimé, la sainte communion, afin, disait-il, de célébrer l'anniversaire de sa naissance, — il avait soixante-sept ans et un jour, — et hâter l'heureuse délivrance de son âme. Lorsque, le dimanche soir, le docteur Rayer lui dit qu'il reviendrait le voir le lendemain, à neuf heures : « Demain, reprit r> Son Eminence avec un ineffable sourire, demain, •^ in paœ m idijjsum donniam et reqiciescam. ^ Au dernier moment, une de ses Sœurs de Bon-Secours qui
oKJ LKS KVÉQUES ET ARCHEVÊQUES DE TARIS.
l'assistaient , lui ayant annoncé qu'on allait dire la messe à son intention dans la chapelle de leur communauté, il en parut doucement touché ; il fit le signe de la croix, prononça distinctement son Conflteor, et cinq minutes après, il rendait son àme à Dieu. C'était le lundi 29 décembre 1862. Cette sœur et le docteur Vignolo reçurent son dernier soupir. La bénédiction de l'auguste Pie IX était venue consoler Son Eminence et augmenter encore, s'il était possible, la résignation admirable, le courage singulier et la foi ardente avec lesquels il soutint sa longue et douloureuse agonie.