‹ Les Evêques et archevêques de Paris depuis Saint Denys jusqu'à nos jours avec des documents inéditsChapitre 5 sur 52 · SCHISME CONSTITUTIONNEL · texte numérisé non relu

SCHISME CONSTITUTIONNEL

Gobe) avant ia Révolution. — Défenseur du pape, — Les mandenjents d'un intrus. — L'apostasie à la Convention — La fête de la Raison à Notre-Dame. — La cathédrale à vendre. — Exécution de Gobel. — L'abbé de Dampierre à Paris. — La religion sous le Directoire. — Soixante- sept votants et cent- treize suffrages. — Démission de Royer.

Gobel, 1791-1798. — Royer, 1798 1801.

Il y a la sagesse des nations, mais il y a aussi leur folie ; notre révolution clu dernier siècle l'a prouvé une fois pour toutes, de manière qu'il n'y ait plus à y revenir. Le trône et l'autel tombèrent ensemble, mais la religion y survécut et le droit monarchique y resta. La révolution religieuse subit toutes les phases de la révolution politique. La confiscation des biens d'Eglise, engendra la constitution civile du clergé, qui était le schisme, et le schisme engendra la suppression du

culte, qui engendra la religion de l'Être suprême, laquelle ne fut rien, sinon une mascarade ; si bien qu'on se put croire un instant revenu aux jours du paganisme. Ce furent les trois années d'épiscopat de Gobel, le métropolitain de la Seine. Après l'exécution de Gobel, condamné à mort et guillotiné comme athée par Robespierre, le siège resta cinq ans vacant.

Les événements s'étaient succédé si nombreux et si étranges, que toutes les vérités humaines, comme des arbres en automne, semblaient tomber feuille à feuille, et que ceux qui y assistaient furent longtemps avant de pouvoir passer leur main sur leur front comme des fiévreux qui s'éveillent.

C'était une prostration complète, que suivit une lassitude extrême, et un grand besoin de culte ; Royer, bien que constitutionnel, fut accueilli un moment; c'était du moins un semblant d'évêque. Mais cette église bâtarde, dont Grégoire était l'apôtre, déjà bien inférieure à celle dont Talleyrand avait été le pontife, ne pouvait satisfaire les populations catholiques. Ces pasteurs en imitation ne rappelaient pas plus les vrais évêques, que le soleil des feux d'artifice n'imite l'astre de ce nom ; après les avoir laissés quelques années durant, croupir dans une situation fausse, le premier consul fit rentrer tous ces soi-disant prélats dans leurs frontières naturelles, par le rétablissement de la religion catholique.

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Quand les Etats-généraux se réunirent à Versailles, on n'y remarqua pas Gobel ; pourtant Gobel y était. Or à cette époque, il y avait deux Gobel en un seul ; l'un était M. l'évêque de Lydda, suflfragant du princeévêque de Baie, celui-ci un saint homme, affectant des habitudes de décence et de piété, et passant même pour un habile directeur de consciences; l'autre était un prélat gaillard, criblé de dettes qu'il n'avait pas faites en récitant son bréviaire, ami de la dissipation, coureur d'aventures et joueur comme les cartes.

Gobel avait une pension de huit mille livres à prendre sur l'archevêché de Paris, ce qui, joint à ses prébendes et à ses émoluments d'évêque auxiliaire, lui formait un traitement annuel de vingt-cinq mille livres, bien insuffisant pour la vie qu'il menait. Il avait fait chaque année des emprunts considérables, et ses dettes s'étaient accumulées de telle sorte, qu'il lui était bientôt devenu impossible de les acquitter. Il devait un peu plus de cent cinquante mille écus, et spécialement à des Juifs, quand la révolution éclata.

Ce Gobel avait par-dessus le marché une grosse ambition qu'il cachait sous des dehors insinuants et modestes; il était assez joli homme, parlait bien et volontiers, et se donnait un petit air de candeur qui

58 LES ÉVÊQUES Eï ARCHEVÊQUES DE PARIS.

séduisait au premier abord. Il en est de cette espèce de gens comme des champignons : quand ils sont vénéneux , il arrive toujours un moment où l'on s'en aperçoit , mais il faut éviter de s'en apercevoir trop tard, sans quoi c'est comme si l'on ne s'en apercevait pas.

Ce fut ce qui arriva au prince de Baie quand il fit conférer à Gobel l'onction épiscopale, et aux électeurs d'Alsace quand ils lui donnèrent mandat de les représenter à la Constituante.

Le 24 août 1790, fut promulgué le décret de l'Assemblée nationale, aux termes duquel le diocèse de Paris prenait le nom de métropole de Paris, et comprenait dans son arrondissement les évêchés de la Seine, de Seine-et-Oise, d'Eure-et-Loir, du Loiret, de l'Yonne, de l'Aube et de Seine-et-Marne. D'après la nouvelle constitution, les évêques, à l'exception de celui de Paris, étaient désignés non par le nom de la ville où ils étaient établis, mais par celui du département qui formait leur diocèse. Nul n'a jamais pu dire en quoi ce changement satisfaisait les principes d'égalité, de liberté, etc....

M. de Juigné s'étant éloigné de son siège pour ne pas souscrire à la constitution civile du clergé, on songea à lui donner un successeur.

Depuis qu'il siégeait dans la salle des Menus, Gobel avait continué son double jeu. A l'assemblée, il se montrait fort attaché à l'unité de l'Eglise et affichait des

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principes ultramontains ; quand on discuta la question de la liberté des cultes, il se leva et dit :

— Vous ne pouvez rien sur tout ce qui est spirituel, il faut chercher un moyen conciliateur, sinon vous vous exposez à donner des inquiétudes aux consciences. (Séance du 5 mai 1790.)

Quand on s'occupe de la constitution du clergé, Gobel n° 1 , monte à la tribune pour crier anathème au nom des conciles contre toute puissance temporelle qui oserait usurper une autorité contraire à celle que l'Eglise a seule le droit d'exercer.

— Messieurs, dit-il, permettez que d'après ma conscience, je vous dise que toutes ces opérations pour changer la forme et le mode du gouvernement de l'Eglise catholique, seraient nulles et sans effet devant Dieu. Car retirer de la main d'un évêque, canoniquement institué, l'exercice des pouvoirs nécessaires au salut des fidèles, pour les placer dans les mains d'un autre évêque, est une chose purement spirituelle, qui excède la puissance de l'autorité temporelle. Ainsi, il faut nécessairement recourir à l'autorité de l'Eglise, puisque elle seule peut donner à un nouvel évêque, sur les fidèles du nouveau territoire , la juridiction spirituelle, nécessaire à l'exercice des pouvoirs qu'il tient de Dieu.

Pendant ce temps, Gobel n"* 2, présidait le club des

Jacobins et s'y distinguait par des motions exagérées.

Ce qui n'empêchait pas Gobel n" 1 d'écrire à son

cvêque, pour indiquer la marche à suivre afin d'éviter la confiscation des biens du clergé en Alsace. La révolution a pour elle d'avoir généralisé cette catégorie d'hommes, qui se gardent toujours une poire pour la soif. Tandis qu'il suivait à Paris la bannière de Talleyrand, Gobel correspondait avec le chapitre de Baie, pour le conjurer de ne point céder: le tout dans le but, assurément louable, de maintenir sa prébende, ses dîmes et ses rentes en Alsace, toutes choses bien autrement chères à son cœur, que la constitution civile du clergé.

Tout bien compté, Gobel était de ces orateurs politiques qu'on peut toujours réclamer pour une centaine de mille francs à la sortie. Il aimait la révolution comme les révolutionnaires, c'est-à-dire, — comme le loup aime le petit chaperon rouge — pour le manger.

Le 13 mars 1791, Gobel fut élu évêque de la Haute- Marne, du Haut-Rhin et de Paris ; il opta pour ce dernier siège, et écrivit en ces termes à son ancien métropolitain, le prince de Baie, le 15 mars 1791 : - Monseigneur,

w Je dois avoir l'honneur d'annoncer à Votre Altesse que dimanche dernier, le corps électoral de cette capitale m'a nommé à l'évêché métropolitain de Paris et que je l'ai accepté «

Il reçut la réponse suivante :

« J ai reçu, Mgr, la lettre que vous m'avez l'ait Tlion-

iieiir de mecrire, par laquelle vous me faites part que le corps électoral de Paris vous a nommé le 13 du mois de mars, évêque de cette ville.

» Votre élévation à un siège aussi important que celui de la capitale du royaume de France, me fera un véritable plaisir, lorsque vous m'annoncerez que le Saint-Siège, auquel je vous ai toujours vu religieusement attaché, aura confirmé votre élection, que, conformément aux usages constants de l'Eglise universelle, vous en aurez reçu l'institution canonique, et que vous aurez été admis à sa communion, comme au centre d'unité de toutes les Eglises catholiques. ->

L'archevêque de Sens, Loménie de Brienne, et l'évéque d'Orléans de Jarente, quoiqu'ils se fussent tous deux soumis à la constitution civile, ayant refusé à Gobel Yinsiitiition ca^tonique, l'évêque de Lydda se pourvut auprès du tribunal du district de Paris, qui le renvoya par devant l'évêque d'Autun. « Moins scrupuleux que ses collègues, Talleyrand, bien qu'il n'eût plus aucun titre dans l'P^glise puisqu'il avait déjà donné la démission de son siège, ne fit aucune difficulté pour installer l'intrus Gobel, et cette cérémonie, vraiment singulière, en ce que c'était la première fois qu'on voyait un tribunal civil se mêler de l'intronisation d'un évêque, eut lieu le 21 mars 1791 en présence d'une députation de l'assemblée nationale. ^

Le nouvel évêque qui avait débité bien des théories, mais (|ui, pour son compte personnel, ne croyait guère

qu'à la théorie du fait accompli, crut qu'il en serait de même de ses nouveaux fidèles.

Il publia un mandement où il distillait du miel : - Qui que vous soyez, ô mes très-chers frères, quelque opinion que vous ayez, restez unis par le cœur si vos esprits sont toujours divisés. L'amour de son semblable n est-il pas tout à la fois le plus doux comme le plus grand précepte de TEvangile.... -

Il y avait des pages entières sur ce ton ; celui-là d'ailleurs n'a pas été le dernier des gens qui pensent que tout est bien quand ils sont repus.

M. de Juigné, de sa retraite, avertissait les fidèles par des Ordonnances et des Lettres pastorales contre l'intrusion de Gobel à Paris et d'Avoine à Versailles, et mettait en garde les catholiques contre les prêtres assermentés.

Des nuées de pamphlets tombèrent du ciel, surgirent des pavés, et firent sentir au pasteur schismatique le tort qu'il avait eu de ne se point tenir coi et de vouloir prouver le droit qu'il tenait des décrets de la Constituante.

C'était la Lettre à M. Gobel, évêqiie titulaire . de Lydda et intrus de Paris, avec cette épigraphe :

- Il ne put du pasteur contrefaire la voix. -

(Le loup devenu berger.)

Elle était ainsi conçue :

~ Je viens de lire, Monsieur, la lettre pastorale que Aous adressez au clergé et aux fidèles de votre prétendu

diocèse. Je m'attendais bien à ne pas y trouver ce ton de dignité et d'autorité que la religion donne à ses ministres ; ce langage est réservé aux évêques et l'audace ne peut élever un intrus à cette hauteur....

r> Cependant, Monsieur, je crois qu'il eût été plus prudent de ne pas débuter dans votre ministère par mettre en question l'autorité de votre épiscopat. Qu'estce qu'un mandement destiné à prouver que vous avez droit de donner un mandements M. de Juigné et tous les évoques qui l'ont précédé depuis saint Denis, ne se sont pas mis en peine de prouver leur mission. Pourquoi n'avez-vous pas, pourquoi n'atfectez-vous pas la même sécurité ? Ces évêques empruntaient leur autorité de l'Eglise catholique, mais la vôtre n'est-elle pas fondée sur les décrets de l'assemblée nationale, sur la volonté des électeurs de toutes les religions, et sur la force irrésistible de la garde parisienne l

^ Dans la voix du peuple, dites- vous, nous avons reconnu celle de Dieu. D'abord c'est à l'Eglise et non pas au peuple que Dieu a confié la nomhiation des pasteurs, et si la voix du peuple est la voix de Dieu, il faut avouer que depuis deux ans Dieu s'exprime en France d'une manière bien étrange.

^ Dans l'enthousiasme qui vous transporte, oubliant la liaison des idées, vous ajoutez : - Nous la verrons

enfin revivre, cette discipline dont le dépérissement -

Ne vous pressez pas tant. Monsieur, rien encore ne nous annonce le retour de la discipline et des vertus

de l'Eglise primitive : la violation des vœux solennels, l'interdiction des conseils évangéliques, la spoliation des temples, la proscription des pasteurs légitimes, l'intrusion d'un ramas de moines apostats et de prêtres parjures, ne sont pas des moyens bien propres à ramener parmi nous le véritable esprit du christianisme

r> Nous ne venons point dans le troupeau de Jésus- Christ, pour y porter le trouble et Talarme, mais bien 2)lutôt 2^our y porter la paix et la consolation. Quoi! Monsieur, vous avez le front de nous dire que vous venez porter la paix et la consolation dans le troupeau de Jésus-Christ, vous qui le divisez par un schisme scandaleux, vous qui chassez de leurs foyers des pasteurs vénérables dont tout le crime est d'avoir préféré la voix de la conscience à celle de l'intérêt.

- Nous avons dû recourir à un pasteur de la communion catholique qui était tout à la fois dans la circonscription de ï empire et soumis à ses lois. Mais ce pasteur à qui vous avez cru devoir recourir, ou, pour mieux dire, à (|ui vous avez été envoyé par un des tribunaux de Paris, quel titre, quelle institution pouvait-il vous conférer? Quelle juridiction avait-il sur vous ou sur le diocèse de Paris, lui qui venait d'abjurer celle que l'Eglise lui avait donnée sur le diocèse d'Autun l

V Vous terminez votre lettre pastorale en recommandant : La paix, Vheureuse paix sans laquelle il est impossible que les lois s exécutent et que les meilleures

ÎSEC0>JDE PARTIE. (m

institutions subsistent longtemps. Vous joignez à celte exhortation l'éloge clc la charité toujours douce, toujours patiente, jamais ambitieuse, elle ne cherche point ses propres intérêts, elle ne se plaît point dans Vinjustice.

r Ce langage de l'Apôtre qu'atfectent tous les évéques de la Constitution, convient peu à des hommes qui portent la guerre au sein de l'Eglise, qui, au mépris de toutes les lois de la religion, de la justice et de l'honneur, ravissent les biens, les titres et les fonctions des pasteurs légitimes, qui sont ou les auteurs ou les instruments de la cruelle et lâche persécution qui opprime le clergé de France. Vous recommandez la paix, c'est-à-dire que content de la part qu'on vous a faite dans les profits de la révolution, vous désirez qu'on vous en laisse jouir paisiblement et sans trouble ; les brigands aussi demandent la paix quand ils sont en possession de leur proie, y^

Gobel néanmoins voulut encore lutter et publia lettres sur lettres ; il disait dans l'une d'elles :

^ Quoique je sois persuadé, disait-il, que le trèsgrand nombre d'entre vous ne s'est aucunement senti ébranlé ni découragé à la lecture des prétendus Brefs du Pape qui circulent, et qui menacent d'excommunication les ecclésiastiques assermentés et notamment les pasteurs qui ont remplacé ceux qui se sont refusés au serment, néanmoins, je sais qu'il en est résulté pour phisieurs consciences timorées, même pour des ecclé-

siastiques qui aiment leur devoir et leur état, une position très-pénible. -

Il protestait de son dévouement au Pape, et de son respect pour l'Eglise, déclarait ne demander qu'une chose : à savoir qu'on le laissât en repos, et se plaignait de ce qiion manquait de charité à son égard, en appelant le peuple à des controverses, dont il pevt se passer sans inconvénient.

Ce morceau finissait par cette formule :

- Je suis, Messieurs et très-chers coopérât eurs, avec une afiPection vraiment fraternelle,

T Votre très-humble serviteur,

r ^ J.-B.-J. (jobel, év. métrop. de Paris. *• Le 7 juin 1791. t

L'évêque était bien un homme de ce temps, chez qui il y a une grosse disproportion entre la capacité et la destinée, son clergé fut pis encore. Dans toutes les classes il est une sorte d'écume qu'on fait monter à la surface, à l'aide de puissants réactifs. Dans le peuple, ces hommes-là paraissent les jours d'émeute, brisent les carreaux de vitres, tirent des coups de fusil, fusillent même ou guillotinent à l'occasion ; dans les classes supérieures, les mêmes individus que la société a cent fois mis à l'épreuve et cent fois rejetés, brillent au grand jour dans les temps de troubles et occupent toutes les places. Quand il eut A former son clergé, à

pourvoir aux grandes cures, Gobel vit venir à lui des prêtres interdits, des ecclésiastiques repoussés de tous les diocèses, ceux qui cherchaient une occasion de lever le masque, et ceux qu'on avait punis pour l'avoir levé, des gens de mauvaises mœurs, des jansénistes devenus philosophes et des philosophes passés renégats; tous gens dévoyés, irréguliers, criminels, qui n'espéraient plus rien, avaient tout usé, tout perdu, tout prostitué. C'était Louis de Saint-Martin, qui épousa une femme divorcée, divorça ensuite avec elle et mourut en demandant qu'on l'enterrât dans le jardin de la loge des Francs -Maçons dont il était membre; Claude Colombart, qui profana son Eglise et se maria ; François Aubert, qui fut installé curé de Saint- Augustin, immédiatement après son mariage avec une jeune fille de vingt et un ans, se fit servir la messe par sa femme et maria lui-même l'évêque constitutionnel de l'Eure.

Un instant, Gobel voulut retourner en arrière, il tenta de rentrer en grâce auprès du Saint-Siège par l'intervention du marquis deSpinola, ministre plénipotentiaire de la république de Gênes. Malheureusement l'intrus voulut faire payer son abjuration comme il avait fait payer son apostasie ; il était dit que cet homme mêlerait l'argent à tout, il marchanda. Il voulait que le marquis lui obtînt du souverain-pontife une somme de 100,000 écus et promettait de rétracter son serment. L'ambassadeur déclina cette étrange commission. L'évêque eut

nuitamment des entretiens avec l'abbé Barruel, mais il fut repoussé avec perte.

Il résolut alors, pour se venger, de donner le spectacle de la plus dégoûtante apostasie, et puisqu'il ne pouvait rentrer dans le sein de l'Eglise, en sortir du moins avec éclat.

Le 17 brumaire an II (7 novembre 1793), il vint à la barre de la Convention et fit cette déclaration :

^ Né plébéien, j'eus de bonne heure l'amour de la liberté et de l'égalité. La volonté du peuple fut ma première loi, la soumission à sa volonté, mon premier devoir — J'ai profité de l'influence que ma place me donnait sur le peuple pour augmenter son amour pour la liberté et l'égalité. Mais aujourd'hui que la fin de la révolution approche, aujourd'hui que la liberté marche à grands pas, que tous les sentiments se trouvent réunis, aujourd'hui qu'il ne doit y avoir d'autre culte national que celui de la liberté et de l'égalité, je renonce à mes fonctions de ministre du culte catholique; mes vicaires font la même déclaration, nous déposons sur votre bureau nos lettres de prêtrise. Puisse cet exemple consolider le règne de la liberté efde l'égalité. -

Applaudissements enthousiastes sur les bancs de la Convention.

— L'évêque de Paris, dit le président, est un être de raison, mais je vais embrasser (xobel. (Moniteur du 9 novembre 1793.)

VA (lobel fui ielicilé (Xaxo'w sacrifié les liochets got lu-

qites de la superstition, et d'avoir abjuré l'erreur. Sur quoi, excité par l'enthousiasme de ses collègues, cet homme déposa sur l'autel de la patrie, sa croix et sou anneau ; on lui présenta le bonnet rouge, il le mit sur sa tête, et le président lui donna l'accolade fraternelle.

( )n sait que Notre-Dame était devenue le temple de la Raison, les autres églises de Paris avaient été consacrées à toutes sortes de divinités métaphysiques et révolutionnaires : Saint-Roch, à l'amour de l'égalité, Saint-Sulpice, à la prévoyance agricole, Saint-Gervais, à la liberté de l'industrie, Saint-Eustache, à la salubrité civile, et l'Eglise des missions étrangères, à l'économie rurale. C'était presque toujours M"^ Maillard, une actrice de l'Opéra, qui venait représenter toutes les libertés personnifiées et la déesse de la Raison.

On la faisait monter sur le maître-autel et siéger sur le tabernacle après l'avoir ajustée de guirlandes de chêne ou d'une peau de lion ou d'autres insignes assortis à sa divinité de circonstance.

Les journaux du temps ont raconté fimpiété inouïe d'un membre de l'académie française, littérateur encyclopédiste, qui monta un jour sur l'autel de Notre-Dame, habillé d'une carmagnole aux trois couleurs et coiffé du bonnet rouge, pour y nier l'existence de Dieu. La Harpe a cependant été touché depuis par la miséricorde divine.

Deux ans auparavant, il y avait eu dans la métropole, pour l'anniversaire de la prise de la Bastille, une

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horrible parade, où Févêque constitutionnel, trônant sur la chaire de l'archevêché, avait assisté à un hiérodrame appelé la Conquête de la Bastille, entremêlé d'évolutions militaires et de couplets du jeune Désaugiers.

A côté de Gobel, et sur la même estrade, siégeait Talleyrand, qui avait installé l'évêque de la Seine, et ce fut la dernière fois, paraît-il, que ce digne prélat porta le violet.

On avait mis l'organiste en réquisition, la veille, de se rendre à l'église métropolitaine pour y jouer l'air national et patriotique du Ça ira. Ce pauvre organiste fit savoir, tant pour dissimuler sa répugnance que pour éviter d'être pendu, que ce bel air de métropole était trop nouveau pour se trouver dans son répertoire et qu'il ne saurait comment s'en acquitter. Un membre de l'assemblée nommé Gasparin, se chargea de jouer de l'orgue, et ne s'en tira pas trop bien, attendu qu'il n'avait joué jusqu'alors que de l'orgue de Barbarie, et dans les rues.

Sept ou huit mois après cette cérémonie, Notre-Dame fut mise en vente et ce fut un M. de Saint-Simon qui la soumissionna pour la démolir. Cet industriel avait déjà transporté dans deux charrettes une immensité d'assignats jusqu'à l'hôtel de ville; heureusement il n'avait ni crédit, ni fortune et il s'en fallut de trois ou quatre cent millions, qu'il ne pût compléter la somme exigée à titre d'arrhes par l'administration des biens

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nationaux. Ceci empêcha la cathédrale de tomber entre les mains du futur Messie des Saints-Simoniens.

Le jour de l'abjuration de Gobel, eut lieu la dédicace de Notre-Dame au culte de la Raison.

Ce jour même, les sans-culottes, ou \e^ pensionnaires à quarante sous, comme on les nommait, s'en allèrent piller ce qui restait dans les sacristies. On les vit trimbaler, et cahotter sur les pavés et dans les ruisseaux de Paris, des crucifix, des ostensoirs et des calices attachés par des cordes à la queue des ânes et des mulets, que l'on vint déposer sur le pavé de la salle de la Convention avec des trophées d'ornements sacerdotaux.

L'ancien évéque de Lydda, moyennant une somme de 200,000 francs, prêta sa cathédrale pour la cérémonie dans laquelle la comédienne Aubry, la déesse de la Raison, environnée d'attributs licencieux et à moitié dévêtue, quoiqu'on fût en hiver, après avoir été promenée dans les rues de Paris, fut conduite à Notre- Dame, placée sur l'autel, et montrée au peuple comme sa divinité. Gobel^ le bonnet rouge sur la tête en guise de mitre et la pique à la main pour bâton pastoral, présida à l'inauguration de cette déesse. Les cris de mille voix confuses, le bruit des tambours, les rauques éclats des trompettes, le tonnerre de l'orgue, permettaient aux spectateurs de se croire transportés dans les bacchanales antiques, dans les saturnales du monde romain .

12 LES ÉVÊgUES ET AUCHEVÊyLES DE TAUIS.

La populace dansait devant le sanctuaire en hurlant la Carmagnole, et l'on avait masqué, par de grandes tapisseries, le devant des chapelles latérales, où se

passaient des scènes impossibles à décrire Et tout

cela dans Notre-Dame, où, quelques années auparavant, on baptisait celui qui ne sera jamais Louis XVIL sous ces voûtes anciennes qui virent appendus les drapeaux de toutes les nations, par Catinat, Villars ou Luxembourg, qui assistèrent aux entrées magniiiques des rois, qui entendirent devant le cercueil de Coudé la voix de Bossuet, témoins impassibles de douze siècles d'histoire.

La môme fête de la Raison olïrit dans l'église Saint- Eustache le spectacle d'un grand cabaret. L'intérieur du chœur représentait un paysage décoré de chaumières et de bouquets d'arbres. On distinguait dans le lointain des bosquets mystérieux ; il y avait effectivement de petits sentiers pratiqués dans les escarpements figurés de grandes masses de rochers. Les précipices de sapin n'étaient point inaccessibles et l'on entendait craquer les planches sous les pas d'un troupeau de gens avinés. Autour du chœur, des tables surchargées de bouteilles et de viandes, où les convives affluaient par toutes les portes....

A Saint-Gervais, la cérémonie se fit sans banquet, les femmes du marché Saint-Jean y entraient avec leurs (îventaires ; toute l'église sentait le hareng, et des marchands de tisane tintaient leurs gobelets pour apaiser

la soif. Il y avait bal dans la chapelle de la Vierge.

De l'église Saint-Gervais on descendait à la place de Grève, où une multitude de sans-culottes se chauffaient à la flamme des balustrades de chapelles et des stalles de prêtres et chanoines.

On persuada sans peine à la plèbe qu'il lui était utile de transformer les temples en magasins, les calices et les croix de vermeil en monnaie, les grilles en boulets et les chérubins de cuivre en canons. Au milieu de la célébration des oflîces, on entendait retentir les marteaux des serruriers qui ébranlaient et renversaient les balustrades de fer; des sculpteurs gagés eflacèrent laborieusement toutes les épitaphes ; il y eut des entreprises pour enlever tous les saints de leurs niches, on suspendit de périlleux échafauds pour aller gratter sur des voûtes, à perte de vue, des figures de papes perdues depuis cent ans dans l'ombre et dans la poussière, les archanges et les anges furent mutilés, et un flambeau à la main, un commissaire révolutionnaire descendit dans les caveaux chercher quelques vestiges de la religion ou de la féodalité.

Les menuisiers, les serruriers, les orfèvres, les courtiers, les revendeuses à la toilette même, tinrent mettre à l'enchère tous les objets séquestrés sortis des églises ou des armoires de sacristies, et l'on vit dans les boutiques des fripiers des chasubles qui pendaient entre une carmagnole et un habit de cour.

- On brisa, on vendit les prilles resplendissantes

d'or de la métropole, la belle boiserie du chœur des Chartreux ; le maguilic|ue baldaquin du maitre-autel de 1 église des Invalides fut renversé dans la poussière. -

Et tandis que les châsses, jadis étincelantes du feu des rubis, disparaissaient brisées, morcelées, on vit briller aux doigts des présidents de comités révolutionnaires les émeraudes qui décoraient les soleils ; tel d'entre eux se fit tailler des culottes de velours à pleines chapes et plusieurs portèrent des chemises faites avec les aubes des enfants de chœur.

Dans les rues, on brûlait les saints et les crucitix de bois, des montagnards buvaient de l'eau-de-vie dans des calices, et les prêtres constitutionnels célébraient la messe en habit séculier, avec des calices de verre ou des coquetiers d'étain.

Le catéchisme enseigné aux enfants était : Y Alphabet des sans-culôttes ou Premiers éléments de Tédiieation républicaine.

Le chapitre du culte y était ainsi conçu :

I). — Qui dois-tu adorer l

R. — L'Etre suprême.

1). — Par quel culte ?

R. — Libre à toi de choisir.

1). — Quel est le préférable l

R. — Celui de la nature et de la raison.

D. — Dis-moi quel est ce culte?

R. — C'est celui qui nous i'(''nni1 w l'Etre suprême ou (jui nous (Ml sépare.

J). — Fais-tu consister ton culte dans de vaines cérémonies ?

R. — Non, etc., etc.

De son côté, Chaumette, procureur-syndic de la Commune après avoir été moine, mousse et naturaliste, disait : - Le peuple sera notre Dieu, il ne doit pas y en avoir d'autres. r> Gobel suivait la bannière de ce dernier, et celle d'Anarcharsis Clootz, ce sinistre grotesque, et de concession en concession, il devait arriver à une concession de cimetière.

Au mois de mars 1794, l'évéque schismatique de Paris fut compris dans l'accusation que le Comité de Salut Public dirigea contre la faction anarchique qui voulait fonder l'ordre social sur l'Athéisme. Il était réservé à cette époque de désorganisation morale de voir un prélat chrétien, coupable des derniers excès, être justement condamné à mort comme athée par les pontifes du culte de l'Etre suprême.

Pour r7o})el, enfermé à la Conciergerie,

la inorl de plus en plus visible Se levait clans sa nuit et croissait à ses yeux, Comme ie froid niatiu d'un joui' mystérieux —

Devant le tribunal révolutionnaire, on avait beau dire ou môme ne rien dire, c'était un. L'évéque fut condamné à mort ; la lecture de son arrêt lui fit l'effet d'une douche sur la tête d'un fou.

Dans la solitude de sa dernière demeure, Gobel

embrassa toute sa vie cVim coup d'oeil, et eut peur. Il se retrouva petit abbé, sollicitant un bénéfice des ministres de Louis XVI, souriant à tous, mielleux et insinuant, il se revit à son sacre quand on lui mit en tête la mitre et au doigt l'anneau, puis, assistant dans la cathédrale de Baie, le prince, son métropolitain ; et la joyeuse vie menée en cachette à Paris, et les querelles avec ses créanciers ; il se rappela son début à la Constituante, quand il élevait la voix pour le pape et l'Eglise, son élection schismatique, ses frères et les fidèles s' écartant de lui, et cette descente de la Courtille qui devait aboutir à l'apostasie et à la Carmagnole \ dansée en pleine Convention avec des filles revêtues d'habits sacerdotaux, devant les vases sacrés, arrachés des autels.

Ce fut alors que Gobel écrivit à l'abbé Lothringer, un de ses vicaires épiscopaux, qui ne l'avait point suivi dans toutes ses erreurs, le billet suivant :

« Mon cher abbé, je suis à la veille de ma mort; je vous envoie ma confession par écrit ; dans peu de jours, je vais expier par la miséricorde de Dieu, tous | mes crimes et les scandales que j'ai donnés. J'ai toujours applaudi dans mon cœur à vos principes. Pardon, I cher abbé, si je vous ai induit en erreur. Je vous prie de ne point me refuser les derniers secours de votre ministère, en vous transportant à la porte de la Conciergerie sans vous compromettre et, à ma sortie, de me (h»iiiHM' l';ibsolul ion dr mes jXM-Jiés, sans onbliei-

SECONDE PARTIE. 7 i

le préambule : Ab otmii vinculo excommunicationis. Adieu, mon cher abbé, priez Dieu pour mon âme, afin qu'elle trouve miséricorde devant lui.

?^ J.-B.-J., évêque de Lydda. ^ Pendant sa détention, Gobel avait repris ses exercices de religion et il ne paraissait devant les autres détenus qu'avec un air contrit et embarrassé. 11 marcha

à l'échafaud les veux baissés et récitant en chemin les

prières des agonisants. Le « ci-devant évêque de Paris « comme l'appelle son acte de décès, avait raison : il trouva dans la mort un asile contre la honte.

Nous pensons qu'il doit savoir gré à ceux qui écrivent son histoire de ne point porter de jugement sur lui ; si les hommes peuvent excuser ses crimes, ce serait en lui appliquant le mot d'André Chénier, retourné : Il ny avait pourtant pas grand chose là.

Après la mort de Gobel en 94, il ne lui lut pas donné de successeur, et le second évêque constitutionnel, Royer, ne gouverna effectivement le diocèse qu'à partir de 1798 jusqu'au concordat de 1801. Mais, en l'absence du pasteur légitime, M. de Juigné, les catholiques obéissaient à un conseil formé des abbés de Malaret, Emery et d'Espinasse et dont le chef était Charles- Henri (lu Valk do Dampierre , vicaire-général de

Tarchevêque avant la révolution, mort en 1834évéque de Clermont.

L'abbé de Dampierre était resté à Paris, et c'était à lui qu'aboutissaient toutes les aumônes. Il se cacha durant la Terreur chez la comtesse de Grimaldi, rue de la Planche, où la cachette du irrêtre était introuvable, dans le passage Sainte-Marie, chez le citoyen Duperron, juge de paix, et chez la marquise de Créquy, rue de Grenelle.

Il couchait presque toutes les nuits dans ce dernier hôtel et n'y entrait jamais en plein jour. Il en sortait par le jardin dont il escaladait la muraille au moyen d'une échelle de cordes, avec deux crampons qu'on avait soin de rejeter après lui ; il entrait de là dans un faux-fuyant de ruelles, entre des murs verdâtres, où se trouvait une cabane de planches absokiment recouverte par un talus de pierres et de gravois amoncelés, de sorte qu'on n'y distinguait rien des maisons voisines. Si le pauvre suspect voulait s'arrêter dans cette cachette, il y trouvait du biscuit de navire, avec du vin, des fruits secs et des habits d'ouvrier. S'il ne soupçonnait aucun danger pour sortir de la ruelle, il ouvrait une petite porte qui donnait dans un étroit passage aboutissant à une maison de la Croix-Rouge et jamais il ne rentrait du même côté qu'il était sorti.

Les argus des comités de Sûreté générale et de Salut public avaient beau fureter depuis la fontaine de (Tionolh» jusfju';i l,i d'oix- Rouge, et de])nis la Croix-

Rou^e jusqu'à l'Abbaye-aiix-Bois, ils ne pouvaient parvenir à trouver l'abbé de Dampierre, et comme ils venaient troubler indistinctement à toute heure du jour et de la nuit tous les habitants de ce quartier, républicains ou non, pour y procéder à leurs fouilles, on avait Uni par s'en révolter et les rudoyer si bien, qu'ils n'osaient plus y retourner.

C'était dans une maison de la Croix-Rouge que l'abbé de Dampierre avait établi sa chapelle et l'officialité du diocèse de Paris, pour lequel il avait reçu de l'archevêque comme vicaire-général, les pouvoirs les plus étendus. Il était le chef nominal du comité royaliste, et ce fut lui qui chargea l'abbé du Faget, ancien aumônier du roi, de dire les dernières prières sur sa fosse.

Cet ecclésiastique fut introduit, pendant la nuit du 22 au 23 janvier, dans le cimetière de la Madeleine, et de concert avec le chef des fossoyeurs, il y revêtit ses habits sacerdotaux. Pendant qu'il y récitait l'office des morts, à la lueur d'une lanterne sourde, il entendit un vacarme affreux à la porte du cimetière, c'était une patrouille de bonnets rouges, et comme il ne douta pas qu'ils n'eussent aperçu de la lumière et qu'ils ne finissent par enfoncer la porte, il se hâta de procéder à la bénédiction de la fosse où l'on avait jeté le corps du roi, et quand il se fut acquitté de cette pieuse fonction :

— Restez ici, dit-il au fossoyeur, et tâchez de vous sauver tandis qu'ils vont être occupés de moi.

11 s'achemina du côté de cette porte en surplis, avec

son étole et sa croix de Saint-Lazare. . . il ne doutait pas de marcher au-devant d'une mort certaine, mais il espérait charitablement que la fureur de ces révolutionnaires allait s'acharner et s'épuiser sur lui.

Tout en avançant dans une obscurité profonde et dans un trouble qui n'était pas moins profond, il sentit ses deux pieds glisser sur le bord d'une fosse dans laquelle il tomba sur une bière qu'on n'avait pas encore eu le temps de recouvrir de terre, et sur laquelle il se trouva tout naturellement étendu.

Quand les sectionnai res eurent forcé la porte, et fait irruption dans le cimetière , ils n'y aperçurent qu'un autre sans-culotte en bonnet rouge et en sabots, qui piochait à la clarté d'une petite lanterne et qui leur dit :

— Pourquoi donc venez -vous troubler les bons citoyens? est-ce que je savais que vous étiez des patriotes? Vous voyez bien qu'il faut que je travaille la nuit, car voilà une fosse que je n'ai pas encore eu le temps de combler....

— C'est vrai, se dirent les hommes de la patrouille ; et ils s'en allèrent.

Ce fut aussi l'abbé de Dampierre qui fut l'instigateur du projet de délivrance de la reine quand elle était à la Conciergerie. On avait gagné le concierge, deux inspecteurs des prisons et le conventionnel capucin défro- (|ué Chabot, moyennant la promesse d'un million en or. M"'" do Forbin-Janson devait s'introduire dans la

prison et se substituer à la reine qui serait sortie sous les habits de M"'"" de Janson.

Marie-Antoinette répondit : Je ne dois, ni ne veux accepter le sacrifice de votre vie. Adieu l Adieu l et le projet n'eut pas de suite.

A part le petit troupeau groupé autour de M. de Dampierre, l'anarchie religieuse la plus complète régnait dans la capitale. Tous les décrets de la Législative ou de la Convention auraient pu se résumer en un seul, fruit des veilles d'un vaudevilliste contemporain : Art. P'". — Il n'y a plus rien. Art. II. — Personne n'est chargé de l'exécution du présent décret.

Toutes les religions, tous les systèmes, toutes les sectes semblaient s'être donné rendez -vous : judaïsme, constitutionnalisme, panthéisme, protestants, athées, païens de Rome, ou de l'Inde, ou de l'ancienne Gaule, théophilanthropes, etc., les dieux lares, les urnes, les momies, les holes, les lacrymatoires, les usages de tous les temps et de tous les peuples ressuscites par des maniaques qui les avaient puisés dans des dictionnaires: tel fut Paris depuis la mort de Robespierre jusqu'à la restauration de l'Eglise par le premier Consul.

Il n'est pas possible de concevoir l'état de la religion catholique durant cette période, sans se souvenir du

S2 . lp:s kvkqles p:t archevêques de paris.

chaos dans lequel était plongée la société civile. Tout en un instant s'était trouvé remis en question ; c'était une confusion universelle et le mélange le plus extraordinaire qui échappe au pinceau. Trente mille lois promulguées ne faisaient qu'augmenter le désordre, quarante milliards d'assignats omis ne servaient qu'à assurer la misère.

Accapareurs, filous, intrigants, filles publiques, tripoteurs, joueurs, escrocs, police et contre-police, mendiants vagabonds du faubourg Marceau, fournisseurs qui daignaient voler la République quand personne ne la voulait servir, flores des quatre saisons et déesses panachées des cavernes du Palais-Royal : tous vivaient tant bien que mal au grand jour en bonne intelligence.

Dans les rues, sur les places, c'était la compagnie des Tcq^e-Durs, armés de bâtons noueux qu'on appelait des Constitutions, des généraux à double épaulette, en écharpe, le panache rouge ornant le chapeau brodé, des muscadins avec leurs cadenettes et leurs oreilles de chiens, des habits bleus, des nymphes en robe de linon, coiffées en anneau de Saturne ou à la Bérénice.

On ne rencontre que des Brutus, des Caton, des Aristide, des Gracchus, des Miltiade, des Epaminondas, toutes les femmes sont des Grâces, des Junon, des Vénus, des Calypso, des Eucharis ; on court à Bagatelle en wiskys à deux chevaux, ou au Tivoli de la rue Saint-Lazare.

Un jour crée des fortunes que détruit le lendemain,

SECONDE PARTIE. Si)

le louis dor vaut 18,000 livres et des gens du peuple voyant par terre des assignats de cent francs, disent qu'ils ne valent pas la peine d'être ramassés. Les mêmes hommes qui sous l'ancien régime n'auraient jamais pu parvenir à se faire recevoir conseillers au Châtelet, s'estiment au-dessus des places qui ne sont pas les premières, il n'est pas de commis qui ne se croie un Turenne pour avoir commandé un poste aux barrières.

On mange des bonbons à la Madame Angot, dans des éclats de bombe qu'on fait venir de Valenciennes ou de Lille et qui remplacent les coupes sur les cheminées. On voit aux étalages des gravures représentant le Départ du député remplacé gros et gras, XAr^nvée du remplaçant sec et maigre, et les Rentiers sur le chemin de Bicêtre. Les événements avaient été si terribles que la fiction théâtrale était loin d'atteindre le fait historique, pourtant les théâtres ne chôment pas. Le Carnaval du Sérail ou la Nonne sanglante attirent le public. Et à l'Opéra où l'on donne Œdipe à Colone et le hallet de Psyché se pressent des sanguinocrates de la veille, et des Titus portant sur leurs boutons le nombre XVIII, des Merveilleuses à robes athéniennes et des Incroyables à culottes anglaises, chapeaux à lucarne et brodequins à bec de canard.

Les dîners prismatisent les opinions, on charge son estomac en cérémonie en portant des toasts à l'Humanité, à la Justice , aux armées d'Italie ; le faux est commun et multiplié dans tous les genres, on altère

généralement toutes les écritures publiques et jusqu'aux billets de la Loterie nationale.

Dans les promenades, on croise des carrosses sur les portières desquels est un nuage en guise d'armoiries, et des cabriolets solo à grelots et à sonnettes qui écrasent le peuple souverain beaucoup plus que dans l'ancien temps ; la nuit venue, les vols sont si nombreux que beaucoup demandent le rétablissement du guet ; la révolution touche à son terme, il y a un langage pour la rue et un autre pour la maison, dans les lettres on se dit : Monsieur, et dans la société : Citoyen

Quel pouvait être alors à Paris l'état de la religion et de ses ministres?

Les églises tombent de tous côtés ; celles des Cordeliers, des Jacobins, des Augustins, des Carmélites, des Bernardins, Sainte-Opportune, Saint- Jean-en-Grève, Saint-Germain-le-Yieux , disparaissent tour à tour. Saint-Jacques-la-Boucherie, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, tombe sous le marteau. Cette église, remarque Mercier, coûte bien plus à démolir qu'elle n'a coûté à bâtir. Les monastères de femmes sont changés en magasins d'épicerie et en bals champêtres, les amours en baudruches voltigent sur les débris des dortoirs. Les Invalides ne présentent plus que l'ombre de leur gloire première ; l'église est nue et tout à fait ravagée, l'autel sur lequel s'élevaient six colonnes d'or d'une splendeur éblouissante, est enseveli sous la poudre des démolitions. Des bonnets de liberté rem-

SECOXDK PARTIE. 85

placent les tieurs de lis : on dépense des sommes immenses pour effacer ces dernières jusque dans les coins les plus élevés. On appelle cette opération : sans-culottiser le dôme royal.

Les rois du portail Notre-Dame, l'un sur l'autre entassés derrière l'église, restent enterrés sous les immondices, et tandis que dans les rues les ecclésiastiques ont, bon gré, mal gré, quitté la soutane, les musées, peuplés de tableaux enlevés à l'Italie, ne représentent que des moines de tous les ordres et des prêtres revêtus d'ornements sacerdotaux.

C'est un moment de transition ; la destruction continue et la résurrection commence. Les églises se meublent de confessionnaux neufs, on recherche avec empressement les Missels et les Bréviaires.

Pourtant les abbayes sont transformées en salles de restaurateurs, tous les couvents sont vendus ou à vendre comme domaines nationaux ; on n'en excepte que la maison des Bernardins, occupée par la Boucherie des hosjoices civils et maisons darrêt - qui peut tenir lieu, dit un arrêté, d'un des quatre établissements projetés depuis longtemps pour transporter les tueries hors Paris. ^

Le ministre de l'intérieur adresse des circulaires pour faire célébrer des fêtes décadaires dans toutes les communes de la République, pour substituer des fêtes communales et champêtres aux ci-devant fêtes patronales, et pour établir des choréges ou directeurs de ces

fêtes. Les jours fériés du catholicisme auraient ainsi été rayés à tout jamais du calendrier.

Quant aux réjouissances démocratiques, ce sont les fêtes de Y Agriculture, des Epoux, de la Fondation de la République, de la Jeunesse, de la Vieillesse, de la Reconnaissance, de la Souveraineté du Peuple, les fêtes du 10 août, du 18 fructidor, du 21 janvier 1793.

Le gouvernement assistait en pompe à cette dernière, comme l'indique le programme.

- Anniversaire de la juste punition du dernier roi des Français t (sic).

PROORAMME.

- Le 2 pluviôse à sept heures du matin, une salve d'artillerie annoncera l'anniversaire du jour où la Convention nationale ordonna la punition d'un roi coupable.

A neuf heures, les commandants des troupes stationnées à Paris les auront rassemblées on divers lieux par eux désignés. Là, tous les militaires sous les armes renouvelleront le serment de haine à la royauté et à (anarchie, et d attachement à la Constitution de Tan IIJ.

Des salves d'artillerie succéderont au serment.

('e même jour, le temple de la Victoire sera orné avec plus de pompe.

Les décorations en seront augustes et porteront un caractère imposant et sévère. Au milieu, s'élèvera un autel qui soutiendra le livre de la Constitution. Autour de l'autel, sur des trépieds antiques, brûleront des parfums.

Des inscriptions seront placées en divers lieux de l'enceinte réservée aux cérémonies.

A onze heures du matin, les membres des administrations, tribunaux, etc., qui doivent renouveler 1(^ serment républicain et qui auront été convoqués par les divers ministres, se réuniront dans le temple de la Victoire. Ceux qui ont des costumes, devront en être revêtus pour avoir place dans l'enceinte réservée aux fonctionnaires publics ; les autres n'y seront admis qu'en présentant une carte d'entrée.

A son retour dans le Palais national, le Directoire exécutif, les ministres et la garde du Directoire assis-

bb LES KVEQUES ET ARCHEVEQUES DE PARIS.

feront si le temps le permet, à la plantation de deux arbres de la liberté devant la porte d'entrée du Palais national.

Le mode de cette plantation sera déterminé par un programme particulier. ^

On n'enseigne plus, il est vrai, Y Alphabet des sansculottes, mais François (de Neufchâteau) décide que - le Catéchisme de morale, si purement, si élégamment, si philosophiquement rédigé par l'illustre Saint- Lambert *• sera imprimé en placard et affiché dans toutes les écoles primaires. Il ajoute ~ que c'est un des plus grands services qu'on puisse rendre à l'instruction. -

Enfin dans le discours prononcé le 7 pluviôse, an VII, à l'ouverture des cours de l'Ecole polytechnique, le représentant du gouvernement s'écriait :

- Pour former des esclaves, il fallait tromper l'innocence, il fallait mentir à la nature; ils avaient mis un Dieu méchant entre les vertus de l'antiquité et les oreilles de l'enfance. Au bout de 2000 ans, un sourire à Miltiade, un salut à Brutus, entraînaient de la part des prêtres une proscription éternelle, etc., etc -

En somme, sous le Directoire, le monde officiel était ouvertement ennemi du culte catholique, la société de l'époque se montrait plus qu'inditférente, l'opinion des masses était hostile.

Mercier, le conventionnel, pouvait vraiment écrire en 1798 : Où est-il ce clergé antique, riche et puissant l Un jour l'a détruit.

Un blasphème ignoble désignait les catholiques, on les nommait des théophages ; si quelqu'un s'avisait de se plaindre de l'absence des cloches, qui toutes avaient été fondues à Paris, moins les bourdons de Notre- Dame, c'était un philcmcloche.

Le fait est qu'on n'entendait rien de plus que le tocsin du Luxembourg ou la sonnette invitant les boutiquiers à balayer les trottoirs. Les orgues avaient également disparu, mais il s'élevait contre leur suppression des réclamations assez générales, pour que le ministre s'en préoccupât :

La circulaire du 26 prairial, an VII, roule sur ces instruments, démoralisateurs et réactionnaires :

~ Citoyens, de toutes les parties de la république ou réclamait la conservation et l'emploi des buffets d'orgues pour les temples décadaires. Accoutumé au son de cet instrument, le peuple s'en voyait privé avec peine; c'était d'ailleurs un moyen d'intérêt ôté aux fêtes républicaines. J'ai reconnu la justice des réclamations qui m'ont été adressées. J'aurais désiré pouvoir y répondre sur-le-champ, et y satisfaire moi-même, mais les buffets d'orgues réclamés, faisant partie du mobilier national, je ne pouvais qu'inviter le ministre des finances à les en distraire. Ce ministre vient d'autoriser la régie de l'enregistrement à donner ordre à ses préposés dans les départements, de faire remettre à la disposition de chaque administration centrale, tous les buffets d'orgues appartenant à hi république -

Les prêtres constitutionnels invitent le public, par des avis imprimés à la porte des églises, à venir entendre un sermon contre les insermentés ; des ecclésiastiques en uniforme de citoyen-soldats, montent leur garde, portant la Sainte Eucharistie dans leur giberne ; sur la chaire de Notre-Dame flotte un drapeau tricolore, où se lit en gros caractères cette inscription : « Liberté des cultes. » Le prédicateur chrétien a devant ses yeux les tableaux où sont écrites en trèsgrosses lettres les maximes théophilanthropiques, et comme les catholiques et les théophilanthropes ont, à diverses heures, la jouissance des mêmes églises, vêtu d'une robe de lin, le lecteur de la nouvelle secte va prêcher ses adeptes dans cette chaire , tout émue encore de la parole éternelle de Bourdaloue et de Massillon.

M. le curé de Saint-Sulpice annonce hautement qu il refusera de prêter serment à la nation. Il prêche sur l'enfer et lance anathème contre la constitution schismatique, qu'on prétend imposer au clergé.

Les cris : A l'ordre! à Fordre, couvrent sa voix, cl des citoyens armés montent à l'orgue et font jouer le Ça ira. On intime au curé de chanter, il refuse, et on le force à se retirer.

Un officier municipal monte à son tour dans la chaire et dit :

— Messieurs, la loi n'oblige point cet homme à prêter serment à la nation. Par son reiiis, il a seule-

SHCONDK PAUTIJ-:. 91

ment encouru la destitution de l'emploi public cpii lui était confié. Il ne sera bientôt plus notre pasteur, et vous serez appelés à en nommer un autre qui soit plus digne de votre confiance.

Tel était à Paris l'état de la religion, quand, au mois de février 1798, il y eut une réunion du clergé constitutionnel. Beaucoup de sièges étaient vacants par mort, apostasie, mariage, abandon des fonctions ecclésiastiques, et les partisans du schisme se mettaient en mouvement de tous côtés, afin de combler les vides. Ils se remuèrent si bien à Paris, qu'à l'assemblée dont il s'agit, sur soixante-sept votants, il se trouva cent treize suffrages. Ce singulier scrutin n'eut point de résultat. Grégoire, évêque de Loir-et-Cher, qui avait eu le plus de voix dans cette comédie, en sentit tout le ridicule et déclara qu'il n'accepterait pas. Royer fut, quelques mois après, élevé sur le siège de Paris, mais il ne devait sa nomination qu'aux promesses faites dans plusieurs paroisses d'entrer en communication avec le chef de l'Eglise et d'opérer la réconciliation des curés intrus avec le souverain-pontife.

Royer, homme d'une soixantaine d'annexés, était un intrigant, fils de médecin, curé dans le diocèse de Belley avant 89, député à l'Assemblée nationale, qui prêta le serment civique, fut sacré (?) évêque de l'Ain, siégea à la Convention et vota dans le procès du roi l'appel au peuple et le bannissement. Son modérantismc lui ^alut (le passer en prison la période de la Terreur

et d'en sortir à la chute de Robespierre. Il avait fait partie du conseil des Cinq-Cents et venait d'en être exclu en 1798, par suite d'un échec électoral, quand il monta sur le siège de Paris.

Il ne fut point combattu comme Gobel ; n'ayant pas d'amis, il n'eut pas d'adversaires. Le schisme se traînait péniblement vers sa fin ; on pouvait prévoir le moment psychologique où il rendrait le dernier soupir, tout le monde était las, épuisé, écœuré, car ce régime qui avait commencé dans le sang finissait dans le rire.

On dit qu'il est un moyen excellent pour ne pas souifrir de la chaleur en été : ce moyen consiste à revenir d'Afrique. De mêm^e n'est-il rien de pareil pour faire sentir aux peuples le besoin d'une religion, comme sa suppression momentanée. C'était une aspiration universelle vers le rétablissement du culte, et de la communion romaine. Les prêtres assermentés signaient en foule la formule de rétractation rédigée par l'abbé de Dampierre. Plus de trente églises étaient desservies en 1800 par des ecclésiastiques soumis à l'autorité légitime.

Les évêques réunis multipliaient en vain leurs conciles à Paris, ils étaient de jour en jour moins nombreux et plus abandonnés. Grégoire déployait inutilement son infatigable activité pour soutenir l'Eglise dont il était le grand-p rétro, la privation d'un autre sacerdoce pouvait seule attirer les tidêh^'s aux sermons, dans lesquels

Royer s'aventurait à dire : Mes frères, la religion et la République sont sœurs.

Le 13 août 1801, on apprit la nouvelle convention entre le pape et le premier consul, le concile où siégeait Royer reçut ordre de se séparer. On voit dans les actes lextrême embarras des Pè?^es, ils ne savaient quel parti prendre et voyant que leur église allait crouler, ils auraient voulu du moins finir avec quelque éclat. Trois jours après, le schisme constitutionnel avait vécu.

L'évêque de Paris adressa sa démission et sa rétractation au cardinal-légat, et mourut quelques années plus tard chanoine de Besançon, où il s'était voué au service des hôpitaux. Le repentir est de toutes les

saisons Heureux ceux qui après avoir joué un rôle

dans les mascarades du carnaval révolutionnaire ne se sont pas dérobés devant le mercredi des cendres !

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